LA GENESE DE L'ÉTAT
ses tendances. C'est l'intérêt absolu de la raison que ce tout moral soit réalisé, et c'est le mérite et la justification des fondateurs d'Etats... La dignité tout entière de l'être humain, la réalité au point de vue intellectuel et moral ne lui viennent que de l'Etat.
« Par lui seul, il est pleinement conscient ; par lui seul, il prend sa part d'une vie sociale et politique, à la fois juste et morale... L'Etat, c'est l'incarnation de l'idée divine sur la terre. »
Ce qui veut dire, commente Albert Regnard(i), que la perfection de l'être humain se réalise dans l'Etat, qui est ainsi le but suprême, la fin de la nature humaine, en son plein épanouissement.
En revanche, pour les chefs de la Bourgeoisie impérante, l'Etat n'est, a très bien remarqué Lassalle (2), que le veilleur de nuil, fonctionnant au profit des possédants et des privilégiés. Combien éloigné, par conséquent, des buts éducatifs, justiciers et solidaristes que lui assignent, en même temps que les socialistes, les plus éminents philosophes des derniers siècles !
Que si cette haute conception de l'Etat est étrangère aux dirigeants modernes, à plus forte raison n'en eurent pas soupçon les primitifs des agglomérations premières.
Le fameux contrat social initial de J.-J. Rousseau n'est que le rêve d'un sophiste imaginatif. D'inénarrables nécessités instinctivement ressenties et les liens confus d'une parenté promiscuitaire déterminèrent seuls, autour de quelques plus forts qui imposèrent leur loi, les premières agglomérations humaines enfermées d'abord dans les limites du clan consanguin.
Par ce qui a été dit des origines de la propriété et de la famille, ce caractère parental des premiers embryons de l'Etat est suffisamment démontré. Après la crise individualiste et la réaction subséquente, contre le communisme promisque et la gynécocratie, la forme patriacale domina dans les groupes primitifs et ce furent les commencements de l'histoire. Pour éviter les redites, nous partirons donc du clan patriarcal.
C'est d'ailleurs remonter assez haut ; qui dit patriarcal dit
(1) Albert Regnard : VEtat, son origine, son but.
(2) Ferdinand Lassalle : Capital et Travail, traduction française par B. Malon.
monarchique, et monarchique dans le sens étroit du mot, le patriarche étant, à la fois, prêtre, roi, propriétaire ; maître enfin, dans le sens absolu du mot, maître des âmes, des corps et des biens.
Ces maîtres de tribus monarchiques devaient se faire et se firent la guerre. On devine vite les résultats.
Les plus forts et les plus guerriers subjuguent leurs voisins, tuant d'abord tous les adultes mâles, réduisant femmes et enfants en esclavage, puis asservissant durement tout le monde ; en tout état de cause, confisquant le sol de la tribu, au profit du chef et de ses plus féroces serviteurs. Ainsi se forma la propriété individuelle ; ainsi furent constitués les premiers Etats du despotisme le plus brutal, le plus déprimant, sur la guerre de conquête et de pillage ; en un mot, sur le droit odieux du plus fort.
Nous voilà loin de l'idyllique état de nature inventé par l'auteur du Contrat social.
Deux fléaux naquirent de ces violentes formations : Y esclavage et r extension de la polygamie, c'est-à-dire l'asservissement général des travailleurs et des femmes.
Et le mal ne pouvait aller qu'en empirant, car une fois intronisés, les chefs de la tribu monarchique s'appliquèrent à faire l'éducation de leurs anciens compagnons. « Leur premier soin fut de rendre leur autorité héréditaire. En cela, ils furent imités et soutenus par tous ceux de leurs sujets qui, trouvant avantage à s'humilier d'un côté pour dominer de l'autre, formèrent vite une sorte de noblesse. Parmi ces sous-dirigeants, aussi grossiers que leurs maîtres, il y avait ordinairement des sorciers, qui, sans grand effort, devinrent des prêtres. Bien souvent aussi, le prêtre cumula le pouvoir temporel et le pouvoir surnaturel (i). »
Il est clair que le chef dut faire des concessions à ses auxiliaires immédiats. De cette nécessité naquit la troisième grande iniquité des groupements pré-antiques : le régime des castes, dont les délimitations ont persisté pendant des dizaines de siècles. En effet, dans toutes les anciennes civilisations, nous trouvons le quarte-
(i) Ch. Letourneau : L'Evolution politique.
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naire : Prêtres, Aristocrates ou [Militaires, [Marchands ou Travailleurs libres, Esclaves ( 1 ).
L'inique division sociale en classes fermées ayant des droits et des devoirs inégaux, favorisa la concentration du despotisme monarchique, « résultat fort naturel, puisque la servitude est la raison d'être des sociétés fondées sur le régime des castes. Les classes privilégiées finissent par subir plus ou moins le joug qu'elles trouvaient légitime d'imposer aux classes subalternisées, et contre lequel la conscience même de l'esclave ne protestait pas (2) . »
Du reste, le monarchisme croissant était, en outre, propulsé par la nécessité où était chaque agglomération de s'étendre par la conquête sous peine de destruction. En ces époques de force, la force seule pouvait décider entre les chefs de clans rivaux, d'où la permanence de l'état de guerre.
Or, comme en toute guerre, le vainqueur était sans pitié, à la suite de chaque conflit, le despotisme s'étendait et s'intensifiait par la confiscation d'autres terres, par l'asservissement d'autres hommes et bientôt aux petites monarchies rivales succédèrent les grands empires qui soumirent à leur discipline de fer des millions d'hommes qui s'appelèrent l'Inde de Manou, la Chine, l'Egypte, l'Assyrie, la Perse, le Pérou, le Mexique, etc.
Par une loi de facile compréhension, plus la monarchie croissait en étendue et en puissance, plus s'alourdissait le joug de la servitude générale (3).
(1) A signaler une exception pour la Chine, qui s'organisa de bonne heure sur les bases du despotisme patriarcal, servi par une classe de lettrés promus par voie de concours. Mais, trop fière de sa hâtive civilisation, la Chine renonça à tout progrès et se pétrifia. Cela dure depuis vingt-cinq siècles et atteste expérimentalement qu'en dehors du développement progressif continu, il n'y a pour la civilisation et les peuples que l'impuissance, la stérilité et la mort.
(2) Ch. Letourneau : Sociologie.
(3) Un exemple relativement récent. Avant Mahomet, l'Arabie, composée de tribus fédératives, jouissait, malgré la cruauté des mœurs, de quelques restes de liberté. Dés qu'elle fut sous l'autorité de l'inventeur de l'Islamisme - la plus haïssable et la plus funeste des religions modernes — l'Arabie vit se développer la servilité de la plus hoi.teuse façon.
Qu'on en juge :
« Les sujets de Mahomet recueillaient pieusement l'eau dont il s'était servi, les che-
Des tristes constatations qui précèdent, il résulterait que les agglomérations pré-antiques furent le fruit de la violence et de la guerre et qu'elles portent le double stigmate du vol et du sang.
Sur ce point, notre conviction est entière. Quelques auteurs voient les choses sous un jour moins sombre, tel Albert Regnard qui, dans son livre déjà cité, s'exprime ainsi:
« 11 est facile de comprendre comment, à un moment donné, des clans sédentaires et voisins, poussés par un intérêt commun et parfois dirigés par des chefs plus éminents, s'unirent d'une façon plus permanente; de cette agrégation naquit Y Etat. L'union, d'abord simplement personnelle, s'étendit ensuite au territoire. Ce fut là le plus grand progrès peut-être, à coup sûr le pas le plus difficile à franchir dans la marche de l'humanité ; alors seulement, la société existe, seule digne de ce beau nom parmi les hommes, j'entends la société politique qui se fonde non plus sur les liens du sang, non sur l'identité du culte, mais sur le fait d'occupation d'un territoire commun. A la notion de la consanguinité s'est substituée celle de la contiguïté, au sentiment exclusif de l'amour des proches va se mêler désormais celui de l'amour des hommes ; l'intérêt général va primer celui de la famille ou de la tribu.»
Dans un petit nombre de cas, les choses ont pu se passer ainsi ; mais le fait général, signalé plus haut, n'en domine pas moins l'histoire avec une évidence tragique.
D'autres ont voulu établir des différences entre la race sémitique, selon eux plus monarchique, et la race aryenne prétenduement plus républicaine. L'histoire ne ratifie pas une pareille distinction. Chez les Aryens, comme chez les Sémites, comme
veux qui tombaient de sa tète ; ils allaient même jusqu'à lécher ses crachats. Cependant Mahomet n'était qu'une sorte de juge théocratique comparable à Moïse ; après lui, les premiers Khalifes furent encore électifs,. mais à partir de Moawiah, le Khalifat devint héréditaire. Dès lors, un niveau oppresseur pesa sur toute la race, et bien plus lourdement encore sur les peuples conquis, qui payaient au maître une lourde capitation, en remerciant de la bonté grande avec laquelle il leur permettait de cultiver leurs terres, qui, par droit de conquête, appartenaient au vainqueur. » (Letourneau ; Sociologie).
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chez les Touraniens, la conquête créa et développa l'esprit et les institutions de servitude. Un exemple frappant nous en est fourni par la race mère aryenne, après sa descente des plateaux de l'Asie Centrale.
Pendant la période védique, c'est-à-dire avant la conquête de l'Inde, nos ancêtres jouissaient d'une liberté et d'une égalité relatives, fondées sur une sorte de patronage hiérarchique, s'inspirant d'une théorie de devoirs différents, mais réciproques.
Après la conquête, tout changea; le chef féodal devint un monarque absolu ; les trois classes védiques, ayant de nombreux rapports, firent place aux quatre castes fermées d'une si révoltante iniquité qui furent régies par le code régressif de Manou ; les femmes furent asservies et l'esclavage devint plus général et plus dur.
Bref, rétrogradation lamentable et génératrice de maux incalculables, car les Aryas, les plus vaillants des hommes et les plus puissants fondateurs d'empire de la race blanche, portèrent partout, au lieu de la liberté védique, la fixité des castes, la servitude théocratique et militaire, de la monarchie manavienne.
Les choses étant pires dans les vastes et sombres empires sémitiques de l'Assyrie, de la Babylonie, et aussi dans la vieille Egypte — pourtant si supérieure au point de vue religieux (1) — il peut paraître que cette triste période annonçait l'agonie de la liberté humaine, la réduction de tous les peuples en troupeaux, au profit de quelques hommes de proie, rendus fous de cruautés et de dépravation par le pouvoir absolu.
Une telle crainte n'avait rien de chimérique, et c'en était fait peut-être de l'humanité progressive, si, sur les deux rives de la Méditerranée, le génie de la liberté républicaine ne s'était levé contre les sanglantes et dégradantes divinités monarchiques.
(l) Si la théocratie égyptienne n'était qu'un vestige de quelque grande civilisation antérieure, épanouissement d'une race détruite à la suite des cataclysmes successifs qui engloutirent la Lémurie et l'Atlantide ; si l'avènement de la race blanche (qui ne serait que la quatrième des races souveraines qui ont dominé la terre) n'a été qu'un recommencement d'évolution philosophique, politique et sociale, ce sont là problèmes de très haute histoire soulevés par les ésotéristes néo-bouddhistes et kabbalistes ; il n'y a pas lieu de les aborder ici.
Certes elles n'eurent rien de bien attrayant les rapaces et dures Républiques de Tyr et de Carthage, si cruellement esclavagistes; mais il n'en est pas moins vrai que leurs oligarchies avides et soupçonneuses sauvèrent la liberté, en répudiant le plus mortifère agent d'asservissement universel : le pouvoir absolu et héréditaire d'un seul.
De Tyr, dont la richesse et la puissance furent chantées par Isaïe, on sait peu de chose; on est mieux fixé sur les institutions de Carthage, qui ont un certain vernis démocratique.
Un sénat électif concentrait tous les pouvoirs, moins le pouvoir judiciaire ; le pouvoir exécutif était exercé par deux suffîtes: le suffète civil, qui avait la présidence, et le suffète militaire, nettement subordonné au premier et qui était, en outre, tenu en bride par un comité de vigilance, émanant du Sénat. Les suffètes étaient nommés par le peuple sur une liste présentée par le Sénat.
Dans la pratique, le fonctionnement politique était faussé par l'irrésistible influence de la richesse concentrée entre les mains de quelques familles, les Amilcars, les Hannons, les Mangons ; mais ni monarchie, ni patriciat héréditaire : la république ploutocratique. dans toute sa sincérité.
C'était donc le principe républicain sauvegardé, sinon la vivante et sympathique protestation libertaire des Méditerranéens, celtes, italiques, helléniques. L'Hellade surtout est ici intéressante à étudier, car c'est sur son glorieux territoire que fut vaincu, pour des siècles, le monarchisme asiatico-africain.
Jamais l'héroïque peuple hellénique n'avait complètement aliéné sa liberté. Les rois homériques étaient plutôt des chefs militaires que des monarques proprement dits. Ils devaient justifier leurs résolutions devant les guerriers assemblés et, très souvent, il fallut toute l'éloquence d'Ulysse, toute la sagesse de Nestor, pour empêcher les révoltes.
Bientôt même, on repoussa ces chefs militaires, et des révolutions successives firent succéder aux principats héréditaires les immortelles cités républicaines auxquelles était réservée l'impérissable gloire de sauver la liberté et de présider à la plus magnifique efflorescence philosophique et esthétique qui ait jamais élevé les esprits et réjoui les cœurs.
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Nous entrons ainsi dans les plus brillantes réalisations de l'État antique.