II. L'Etat antique
L'Etat antique, dans sa haute expression hellénique, est à proprement parler, l'organisation de la Cité, après le stage patriarcal et le stage monarchique ; et la cité antique ne fut elle-même, tout d'abord, selon la juste remarque de Fustel de Coulanges, qu'une fédération des familles.
Les chefs de famille formèrent l'aristocratie héréditaire et dirigeante dont tous les efforts tendirent à maintenir dans une subordination inexorable l'ensemble de la population militaire pourvue de droits civiques et politiques et ayant au-dessous d'elle le monde dolent des esclaves, constamment alimenté, toujours grossi, par la guerre, par la piraterie, par les immondes trafics phéniciens, et par les cruelles lois propriétaires édictées contre les débiteurs (1).
En résumé, moins l'absolutisme monarchique, toutes les iniquités fondamentales du monde antique : l'asservissement des femmes, l'esclavage, la fixité des castes, le culte de la force furent conservés dans les cités républicaines.
Nous n'avons pas à revenir sur la condition des femmes, traitée dans l'étude précédente ; de l'esclavage nous dirons seulement que la civilisation antique en développa le fléau au lieu de le diminuer. La plaie saignante s'élargit surtout après la victoire de Rome, la ville funeste qui asservit des peuples entiers et, dans les derniers siècles de son impudent et néfaste triomphe, en arriva à jeter par centaines de milliers les malheureux vaincus aux
(l) L'horrible loi, prescrivant de vendre les débiteurs non en état de payer, fut abolie à Athènes par les lois de Solon ; mais elle resta en vigueur à Rome en vertu de la fameuse Loi des XII tables. En cas de pressant besoin, ou par simple cupidité, en Grèce comme à Rome, les pères avaient le droit de vendre leurs enfants.
fauves de ses cirques, pendant qu'elle empirait la triste condition de tous les asservis.
Avant cette généralisation du plus mauvais par l'hégémonie romaine, le sort des esclaves variait selon les cités. Nulle part ils ne furent moins maltraités que dans la vivante et démocratique Athènes.
« Sur la voie publique, dit Billiard (i), il était défendu de faire aucune différence entre eux et les citoyens ; la loi infligeait des peines aux maîtres trop rigoureux. » Ce n'est pas tout, Montesquieu (2) nous apprend que les tribunaux athéniens punissaient très sévèrement, quelquefois même de mort, celui qui avait maltraité l'esclave d'un autre.
Telles étaient les sages et humaines prescriptions de Solon qu'adoucit encore la loi d'outrage obtenu par Démosthène.
Combien différent, combien plus triste était le sort des esclaves dans la dure Sparte de Lycurgue !
Là, de même que les enfants étaient à la merci de la correction de tous les pères de famille, les esclaves étaient la chose de qui voulait les injurier, les maltraiter, les tuer. Ils étaient livrés même à la discrétion des enfants, dressés à la férocité par d'abominables mœurs, empirant encore les abominables lois que, sur la foi des réacteurs socratiques (Platon, Xénophon, Aristote), les historiens ont si légèrement et si coupablement louées.
« L'excès du malheur des esclaves était tel qu'ils n'étaient pas seulement des esclaves d'un citoyen, mais encore du public ; ils appartenaient à tous et à un seul. A Rome, dans le tort fait à un esclave, on ne considérait que l'intérêt du maître. On confondait, sous l'action de la loi aquilienne, la blessure faite à une bête et celle faite à un esclave ; on n'avait attention qu'à la diminution de leur prix (3). »
Qu'importe, après cela, que, comme à Athènes par exemple, l'ensemble des hommes libres en fussent arrivés à recevoir assez de l'Etat pour vivre de l'exercice de leurs droits de citoyens et de leur fonction de jurés?
(i) A. Billiard : De l'organisation de la République depuis Moïse jusqu'à nos jours.
(2) De V Esprit des Lois.
(3) Montesquieu : Esprit des Lois.
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Qu'importe encore que l'assistance publique y fût organisée avec une générosité que n'ont pas toujours les législateurs modernes (i)
Oui, qu'importe si cet épanouissement plongeait dans l'immense douleur de l'esclavage, dans l'iniquité de l'asservissement des femmes et du perpétuel sacrifice des faibles ? (2)
A côté de cela, les théoriciens avaient de belles phrases. Platon voulait fonder la politique sur la morale (3), Aristote déclarait que le but de la société était le bonheur en commun (de la minorité libre), et que, pour qu'il en soit ainsi, le gouvernement doit être dévolu aux classes moyennes.
(1) « A Athènes, l'individu n'était pas, comme dans nos sociétés modernes, abandonné à lui-même dans les hasards de la lutte pour l'existence. Doter les filles pauvres, distribuer à bas prix ou même gratuitement du blé aux citoyens dans la gêne, divertir le peuple par des représentations théâtrales, etc., tout cela constituait des devoirs que l'Etat avait à remplir. Il y a loin de cette solidarité au « chacun pour soi » de notre moderne égoïsme. En sociologie, comme en bien d'autres choses, Athènes a donné à l'humanité plus d'un bon exemple. » (Letourneau : Sociologie; Albert Regnard : Du droit de /' Assistance publique.)
(2) « Si la loi du pays, dit Aristote [Politique, livre VIII, ch. XVI), défend d'exposer les enfants, il faudra borner le nombre de ceux que chacun doit engendrer. » Si l'on a des enfants au-delà du nombre défini par la loi, il conseille de « faire avorter la femme avant que le fœtus ait vie ».
«. Le moyen infâme qu'employèrent les Cretois pour prévenir le trop grand nombre d'enfants est glorifié par Aristote, et j'ai senti la pudeur effrayée, quand j'ai voulu le rapporter. » (Montesquieu : Esprit des Lois.)
(3) « Le législateur habile engagera le poète, et le contraindra même, s'il le faut, par la rigueur des lois, à exprimer par des paroles belles et dignes de louanges, ainsi que dans ses mesures, ses figures et ses accords, le caractère d'une âme tempérante, forte, vertueuse.
« Il l'engagera surtout à persuader que la santé, la richesse, une autorité sans bornes pour l'étendue et la durée, j'y ajoute encore une vigueur extraordinaire, du courage, et, par-dessus tout cela, l'immortalité avec l'exemption de ce qu'on tient communément pour des maux, loin de contribuer au bonheur de la vie, rendraient au contraire un homme souverainement malheureux, s'il logeait en son âme l'injustice et le desordre. Car si j'étais législateur, je ne négligerais rien pour forcer les poètes et tous mes concitoyens à tenir les mêmes discours ; je n'aurais point de châtiments assez grands pour punir quiconque oserait dire qu'il y a des méchants qui vivent heureux, et que l'utile est une chose et le juste une autre. En sorte que l'objet essentiel du législateur est de trouver le point dont il importe le plus pour le bonheur de ses concitoyens qu'ils soient pleinement convaincus ; et quand il l'aura trouvé, d'imaginer les moyens de leur faire tenir, sur ce point, un langage uniforme en tout temps et en toutes rencontres, dans leurs chants, dans leurs discours et dans leurs fables. » (Platon : Lois.)
Mais il faut citer :
« Tout Etat, disait l'illustre chef de l'école péripatéticienne, renferme trois classes de citoyens : les riches, les pauvres et les citoyens aisés dont la position tient le milieu entre ces deux extrêmes. Si donc l'on admet que la modération et le milieu de toutes choses sont préférables, il s'ensuit, évidemment, qu'en fait de fortune, la moyenne propriété sera aussi la plus convenable de toutes. Elle sait, en effet, se plier aux ordres de la raison, qu'on écoute si difficilement quand on jouit de quelque avantage supérieur en beauté, en force, en naissance, en richesse ; ou quand on souffre de quelque infériorité excessive de pauvreté, de faiblesse et d'obscurité. Dans le premier cas, l'orgueil que donne une position si brillante pousse lés hommes aux grands attentats contre la chose publique ; dans le second, la perversité se tourne aux délits particuliers, et les crimes ne se commettent jamais que par orgueil ou par perversité. Négligentes de leurs devoirs politiques dans le sein de la ville ou au Sénat, les deux classes extrêmes sont également dangereuses pour la cité. »
Cet habile plaidoyer sur les classes moyennes ne manque pas d'être fort spécieux. La conclusion est d'une indiscutable logique :
« Il est évident que l'association politique est surtout assurée par les citoyens de fortune moyenne ; les Etats les mieux administrés sont ceux où la classe moyenne est plus nombreuse et plus puissante que les deux autres réunies, ou du moins que chacune d'elles séparément. En se rangeant de l'un ou de l'autre côté, elle rétablit l'équilibre et empêche qu'aucune prépondérance excessive ne se forme ; c'est un grand bonheur que les citoyens aient une fortune médiocre, mais suffisante à tous leurs besoins. Partout où la fortune extrême est à côté de l'extrême indigence, ces deux excès amènent ou la démagogie absolue, ou l'oligarchie pure, ou la tyrannie ; la tyrannie sort du sein d'une démagogie effrénée, ou d'une oligarchie extrême, bien plus souvent que du sein des classes moyennes et de celles qui les avoisinent (i). »
(1) Aristote : Politique.
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Pourquoi faut-il ajouter que le même Aristote qui parlait, il y a 2.200 ans, comme un bourgeois démocrate du XIXe siècle, disait que la guerre, c'est-à-dire le pillage à main armée, était un moyen légitime d'acquérir (1), que le sacrifice des enfants faibles ou mal conformés était un droit et un devoir, que l'esclavage est un droit légitime et éternel (2) ; bien plus, qu'on ne saurait être trop rigoureux avec les esclaves ?
« S'il est un point, dogmatise-t-il, qui exige une laborieuse
(1) Voici ce que dit Aristote : Politique, livre I, ch. IV : « L'art de la guerre est un moyen d'acquisition naturel. Il semble que la nature imprime le sceau de la justice à de pareilles hostilités, voilà l'espèce d'acquisition conforme à la nature qui fait partie de l'économie domestique. C'est par elle que le sage administrateur doit avoir d'avance sous la main, ou bien être en état d'acquérir les moyens d'abondance nécessaires. C'est là ce qu'on doit appeler la vraie richesse.»
« Une pareille morale, dit Saint-Yves dans la France vraie, est fort semblable à celle de Papavoine, de Troppmann, de Marchandon. » C'est vrai ; elle n'en fait pas moins loi dans les rapports des Etats entre eux, ignominieusement dominés par le droit du plus fort. Il s'est même trouvé un faux socialiste français et un vrai reître allemand pour glorifier la guerre dans la dernière moitié du XIX' siècle.
Voici ce qu'a osé écrire Proudhon :
« La guerre est le phénomène le plus profond, le plus sublime de notre vie morale. Aucun autre ne peut lui être comparé ; ni les célébrations imposantes du culte, ni les actes du pouvoir souverain, ni les victoires gigantesques de l'industrie. C'est la guerre qui, dans les harmonies de la nature et de l'humanité, donne la note la plus puissante ; elle agit sur l'âme, comme l'éclat du tonnerre, comme la voix de l'ouragan... La guerre, dans laquelle une fausse philosophie, une philanthropie plus fausse encore, ne nous montrait qu'un épouvantable fléau, l'explosion de notre méchanceté innée et la manifestation des colères célestes. la guerre est l'expression la plus incorruptible de notre conscience, l'acte qui, en définitive et malgré l'influence impure qui 's'y mêle, nous hausse le plus devant la création et devant l'Eternel. »
Pour ne pas trop blâmer ce sophiste, on doit plaider pour lui l'inconscience.
Le vieil homme de proie qui s'appelle Moltke a dit de son côté, dans le même style mystique et abominable :
« La paix perpétuelle est un rêve, et ce n'est pas même un beau rêve. La guerre est l'élément de l'ordre du monde établi par Dieu. Les plus nobles vertus de l'homme s'y développent : le courage et le renoncement, la fidélité au devoir et l'esprit de sacrifice : le soldat donne sa vie. Sans la guerre, le monde croupirait et se perdrait dans le matérialisme. »
(2) N'est-il point démontré que la nature elle-même a crée l'esclavage ? La nature, conséquente à elle-même, a créé des corps différents à l'homme libre et à l'esclave. Elle donne à l'esclave des membres robustes pour les travaux grossiers ; elle donne à l'homme libre un corps droit, sans destination pour les ouvrages serviles. « Concluons de ces prémisses que la nature crée des hommes pour la liberté et d'autres pour l'esclavage, qu'il est utile et qu'il est juste que l'esclave obéisse •», (Aristote : Politique : livre I, chapitre III.)
sollicitude, c'est bien certainement la conduite qu'on doit tenir envers les esclaves ; traités avec douceur, ils deviennent insolents et osent bientôt se croire les égaux de leurs maîtres ; traités avec sévérité, ils conspirent contre eux et les abhorrent (i). »
Entre parenthèse, cette diatribe, indigne du glorieux philosophe, indique bien que, déjà 350 ans avant l'ère actuelle, la conscience des esclaves n'était pas aussi morte qu'on a bien voulu le dire, et cela aggrave singulièrement la responsabilité de la civilisation antique.
Revenons au punctum salie ns de notre sujet.
La cité romaine, que la réussite militaire transporta en immense empire d'assyrienne cruauté, de babylonienne corruption, de phénicienne rapacité et de persique servitude, la cité romaine fut un pas en arrière de la cité hellénique (2) : Aristocratie plus bornée, plus pillarde et plus cruelle ; classe moyenne plus avide, plus implacablement usurière (3) ; plèbe plus opprimée, plus
(1) Aristote : Politique.
(2) « Cette épouvantable tyrannie des empereurs venait de l'esprit général des Romains. Comme ils tombèrent tout à coup sous un gouvernement arbitraire, et qu'il n'y eut presque point d'intervalle chez eux entre commander et servir, ils ne furent point prépares à ce passage par des mœurs douces : l'humeur féroce resta, les citoyens furent traités comme ils avaient traité eux-mêmes les ennemis vaincus, et furent gouvernés sur le même plan. Sylla entrant dans Rome ne fut pas un autre homme que Sylla entrant dans Athènes ; il exerça le même droit des gens. Pour les Etats qui n'ont été soumis qu'insensiblement, lorsque les lois leur manquent, ils sont encore gouvernés par les mœurs.
La vue continuelle des combats des gladiateurs rendait les Romains extrêmement féroces ; on remarqua que Claude devint plus porté à répandre le sang à force de voir ces sortes de spectacles. L'exemple de cet empereur, qui était d'un naturel doux et qui fit tant de cruautés, fait bien voir que l'éducation de son temps était différente de la nôtre.
Les l^mains, accoutumes à se jouer de la nature humaine dans la personne de leurs enfants et de leurs esclaves, ne pouvaient guère connaître cette vertu que nous appelons humanité. D'où peut venir cette férocité que nous trouvons dans les habitudes de nos colonies, et cet usage continuel des châtiments sur une malheureuse partie du genre humain ? Lorsqu'on est cruel dans l'état civil, que peut-on attendre de la douceur et de la justice naturelles ? » (Montesquieu : Considérations sur les causes de la grandeur des Romains et de leur décadence.)
(3) La classe moyenne était représentée à Rome par les chevaliers dont Montesquieu a dit : « Les chevaliers étaient les traitants de la République, ils étaient avides ; ils semaient les malheurs dans les malheurs, et faisaient naître des besoins publics, des besoins publics. Bien loin de donner à de telles gens la puissance de juger, il aurait fallu qu'ils eussent été sans cesse sous les yeux des juges. »
37° LETAT ANTIQUE
spoliée ; esclaves plus férocement traités, droit des gens plus sauvage (i), mépris plus profond du travail, rien ne manqua à l'iniquité romaine.
Bref, chez ces vainqueurs si lâchement loués par la servile histoire, l'Etat fut simplement envisagé comme une association de brigands, organisée en vue du pillage et de l'asservissement des autres peuples et au profit exclusif d'une oligarchie sans foi ni loi (2), même vis-à-vis de la plèbe à laquelle elle devait tout. Au-dessous de cette rapace et inexorable aristocratie, la classe dite des chevaliers, composée des plus vils et plus cruels usuriers, acheva l'œuvre de servitude. Lorsque surtout une erreur des magnanimes Gracques eut livré la judicature à ces aigrefins, ce fut une inexprimable désolation :
« Les provinces étaient ravagées par ces traitants de la République... l'histoire est pleine de leurs vexations.
« — Toute l'Asie m'attend comme son libérateur, disait Mithridate, tant ont excité de haine contre les Romains les rapines des proconsuls, les exactions des gens d'affaires et les iniquités des jugements.
(1) Les peuples, disait le jurisconsulte Pomponius, avec lesquels nous n'avons ni amitié, ni hospitalité, ni alliance, ne sont point nos ennemis : cependant, si une chose qui nous appartient tombe entre leurs mains, ils en sont propriétaires, les hommes libres deviennent leurs esclaves, et ils sont dans les mêmes termes à notre égard.
(2) Que ceux qui trouveront le jugement excessif lisent ces lignes de l'indulgent Montesquieu :
« Comme ils (les Romains) ne faisaient jamais la paix de bonne foi, et que dans le dessein d'envahir tout, leurs traités n'étaient proprement que des suspensions de guerre, ils y mettaient des conditions qui commençaient toujours la ruine de l'Etat qui les acceptait. Ils faisaient sortir les garnisons des places fortes, ou bornaient le nombre des troupes de terre, ou se taisaient livrer les chevaux et les éléphants ; et si ce peuple était puissant sur la mer. ils l'obligeaient de brûler ses vaisseaux et quelquefois d'aller habiter plus avant dans les terres.
« Après avoir détruit les armées d'un prince, ils ruinaient ses finances par des taxes excessives ou un tribut sous prétexte de lui faire payer les frais de la guerre ; nouveau genre de tyrannie qui le forçait d'opprimer ses sujets et de perdre leur amour.
« Lorsqu'ils accordaient la paix à quelque prince, ils prenaient quelqu'un de ses frères ou de ses enfants en otage, ce qui leur donnait le moyen de troubler son royaume à leur fantaisie. Quand ils avaient le plus proche héritier, ils intimidaient le possesseur ; s'ils n'avaient qu'un prince d'un degré éloigné, ils s'en servaient pour animer les révoltes des peuples. » (Montesquieu : Considérations sur les causes de la grandeur et de la décadence des Romains.)
(( Voilà ce qui fit que la force des provinces n'ajouta rien à la force de la République, et ne fit au contraire que l'affaiblir. Voilà ce qui fit que les provinces regardèrent la perte de la liberté de Rome comme l'époque de l'établissement de la leur(i). »
Une observation ici s'impose, déjà faite, d'ailleurs, par Emile de Laveleye.
C'est toujours par l'inégalité des conditions que périrent les anciennes républiques.
Les Tyrans helléniques et les Césars romains sont le produit des colères plébéiennes excitées par les spoliations, par l'égoïsme patricien (2). A la même cause, et avec un odieux de plus, doit être attribuée la perte de l'indépendance ; les oligarques grecs livrèrent leurs patries respectives aux Romains par haine de la démocratie égalitaire et patriote. Les ploutocrates de Carthage n'agirent pas autrement, quand ils dénoncèrent Annibal aux mêmes Romains et livrèrent leur flotte plutôt que d'écouter les virils conseils du vainqueur de Cannes, démocrate par tradition, que le peuple venait d'élire suffète. Ces conseils pourtant auraient sauvé la République, comme le prouva l'héroïque résistance de trois ans au perfide et féroce ennemi qui put à peine vaincre un peuple que, par ses parjures et ses trahisons, il avait au préalable décimé et désarmé (3).
(1) Montesquieu : De l'esprit des Lois.
(2) Pour le césarisme romain, le preuve est trop éclatante pour avoir besoin d'être rappelée. Pour les tyrans grecs, voici l'attestation d'un conservateur :
« C'est un fait général et presque sans exception dans l'histoire de la Grèce et de l'Italie, que les tyrans sortent du parti populaire et ont pour ennemi le parti aristocratique. « Le tyran, dit Aristote, n'a pour mission que de protéger le peuple contre les riches ; il a toujours commencé par être un démagogue, et il est de l'essence de la tyrannie de combattre l'aristocratie ». Le moyen d'arriver à la tyrannie, dit-il encore, c'est de gagner la confiance de la foule ; or, on gagne sa confiance en se déclarant l'ennemi des riches. Ainsi firent Pisistrate à Athènes, Theagène à Mégare, Denys à Syracuse. » (Fustel de Coulanges : La Cité antique.
(3) Les Romains ont osé dire la foi punique ; aussi peu que valussent les Carthaginois, ils ne purent dépasser les Romains dans le mépris de la foi jurée.
Ecoutons encore Montesquieu :
« Quelquefois ils abusaient de la subtilité des termes de leur langue. Ils détruisaient Carthage, disant qu'ils avaient promis de conserver la cité et non p;is la ville. On sait comment les Etoliens, qui s'étaient abandonnés à leur foi, furent trompés ; les Romains prétendirent que la signification de ces mots : s'abandonner à la foi d'un ennemi, em-