L ETAT SOCIALISTE
sent ses climatures pour agriperun peu plus de profit personnel, un peu plus de cette jouissance exclusive, dont, sans souci du devoir social, ils vident toutes les coupes.
« Cest, du reste, en toute chose le gaspillage effréné ; ainsi, tu épuises tous les trésors du sol et du sous-sol et même la vivante productivité dès mers, sans souci de rhumanité qui viendra.
« Qye t'importe, en effet ?
« L'humanité qui viendra, comment t'en soucierais-tu, toi qui sacrifies follement, coupablement^ l'être social tout entier à quelques individus sans conscience ? Aussi, la haine et le mécontentement, la souffrance et l'iniquité, sont-ils partout.
« Au lieu d'une grande et heureuse famille, tu n'abrites guère que des hordes d'oppresseurs et d'opprimés, de spoliateurs et de spoliés se heurtant dans les ténèbres, sur un champ de bataille couvert de sang, couvert de ruines, et d'où s'élève, pour accuser ton imprévoyance et ton injustice, un concert funèbre de malédictions et de sanglots, semblable à ce cri d'une sombre poétesse (1), contre l'implacable Nature :
Sois maudite, ô marâtre I en tes œuvres immenses, Pour tous tes abandons, tes oublis, tes démences !
« Combien est méritée la foudroyante apostrophe ! Pourtant les socialistes ne te maudissent point ; ils aiment mieux améliorer ou transformer que maudire, et ils te disent : // faut que la justice soit et elle sera ! Elle sera du consentement de tes puissants ou par le soulèverhent violent de tes sacrifiés ; mais elle sera. Et ainsi seront inaugurées les splendides réalisations de l'Humanité enfin majeure, enfin éclairée et heureuse, enfin entrée dans la voie glorieuse des novations toujours plus fécondes, toujours plus hautes. »
(i) M"* Ackermann.
Fin du Premier Volume.
{Revue Socialiste du 15 septembre 1890)
Le livre que Benoît Malon présente aujourd'hui au public est la cristallisation de l'œuvre entreprise par lui dès la fondation de la l^ue Socialiste, il y aura tantôt six ans. A cette époque, que tant d'événements ont faite si lointaine, il avait appelé à lui toutes les bonnes volontés. Nous accourûmes, plus ardents que nombreux, plus zélés que savants. — Par où commencer ? lui demanda-t-on. — Par où vous voudrez, répondit-il. — Comment faire ? — Comme vous voudrez.
« Faites comme moi », aurait-il pu dire, si le conseil n'eût été trop décourageant pour nos efforts novices. Cependant, chacun se mit à la besogne, apporta sa pierre, et la Babel, dont riaient d'avance les doctrinaires emmurés dans des systèmes tellement scientifiques qu'ils en sont immuables comme des religions, devint une florissante Thélème.
On avait fait comme on avait voulu, ou plutôt comme on avait pu. On avait bien gâché un peu, mais on était de si bonne vo-
lonté, et Malon, qui travaillait pour quatre, en qualité et en quantité, réparait les brèches d'une si vaillante humeur, qu'il n'y avait guère paru. Et les idées, — tourelles gothiques où se reconstituait une partie regrettée du passé, trop hardis ballons lancés à l'aventure, à la recherche de l'utopie de demain, — les idées se heurtaient, s'attiraient, s'harmonisaient, se combinaient, s'échafaudaient, et lentement, magistralement, l'idée croissait, dégageait son unité de cette nécessaire complexité ; que dis-je? l'en formait.
Oui, petit à petit, grâce à Malon et par lui, s'était produit ce phénomène observé dans les chœurs inexpérimentés : Par suite d'une fausse attaque, les chanteurs ont entonné leur morceau dans des tons différents ; c'est la cacophonie la plus désagréable, mais un coryphée a la voix puissante est resté au diapason ; sa voix assurée couvre les balbutiements de ses camarades jusqu'à ce que ceux-ci, entraînés par lui, se soient enfin mis à l'unisson. Ainsi fit Malon de nous, de nos idées.
Qu'est-ce, en effet, que le. socialisme intégral? C'est, dit-il, à la première page de son livre « le socialisme envisagé sous tous ses aspects dans tous ses éléments de formation, avec toutes ses manifestations possibles » . 11 ajoute : « Ainsi compris, le socialisme est l'aboutissant synthétique de toutes les activités progressives de l'humanité présente. »
Cette définition sera critiquée parles esprits systématiques qui prétendent faire tenir tout le socialisme dans une formule purement économique et repoussent avec dépit toutes les acquisitions scientifiques et philosophiques qui sont de trop forte taille pour s'ajuster a ce cadre étroit. Malon leur donnera de bien autres sujets de plainte quand ils liront, s'ils le lisent, s'ils lisent, le juste hommage qu'il rend aux travaux de gens qu'on n'a pas coutume de classer parmi les socialistes. Pour Malon, quiconque a fait œuvre sociale dans le sens progressif mérite qu'on reconnaisse son apport. C'est ainsi qu'il fait figurer parmi les écrivains contingents du socialisme MM. Fouillée et Renan, Schœffle et de Laveleye. Ces hauts et libres esprits en seront-ils étonnés ? Moins peut-être que certains socialistes.
Cette méthode, sur laquelle, pour ma part, je me permettrai de faire quelques réserves, a eu pour résultat de faire du Soda-
lisme intègralXt tableau fidèle et complet de la formulation sociale moderne et des tendances et aspirations socialistes qui gisent éparpillées dans l'œuvre des penseurs contemporains. Une telle •méthode s'imposait à un cerveau aussi meublé que celui de Malon ; sa grande et profonde probité, sa si curieuse complexité lui imposaient l'obligation de s'effacer devant l'autorité des faits, de substituer à ses propres arguments les arguments des maîtres les plus divers du bien savoir et du bien dire. Science et conscience sont synonymes. Pour affirmer carrément une chose et en tirer l'argumentation de son propre fonds, sans s'arrêter aux scrupules que font naître certaines contradictions ou quelques obscurités, il faut avoir, suivant une expression qui est familière à mon vieil ami, « la sainte audace de l'ignorance ». Peut-on lui reprocher de trop savoir ? Lui fasse ce reproche qui voudra ; ce ne sera pas moi, à qui il a communiqué une partie de sa prudente timidité. Le constater ici, c'est l'en remercier de la façon la plus digne de nous deux. Heureux ceux qui, au début d'une vie d'études et de travail, rencontrent de tels maîtres !
D'ailleurs, qu'on ne s'y trompe pas. Malon a voulu ce livre ainsi, et édifié au moyen d'une telle méthode. A l'érection de ce monument élevé à la gloire du socialisme, il a fait contribuer toutes les forces pensantes de l'humanité actuelle. 11 a voulu montrer les Balaams, venus pour maudire la secte, changeant leurs imprécations en louanges à l'idée. Il n'a point voulu écrire la formulation dogmatique du socialisme scientifique, mais montrer quel parti on pourrait tirer de la convergence de tous les efforts des partisans du progrès politique, économique, moral et social. Il ne s'est pas adressé au petit nombre d'initiés qui aspirent après une déclaration doctrinale, mais à la grande foule qui a soif et faim de justice. Il sera entendu.
Et voyez comme les bonnes intentions sont récompensées par surcroît : Tout en glanant pour sa gerbe intégraliste dans le champ si divers de la pensée d'hier et d'aujourd'hui, il s'est trouvé que, la gerbe liée, l'œuvre doctrinale rêvée par nous, Malon l'avait accomplie. Tel Victor Hugo devançant les maîtres criminalistes et, mû par la seule pitié, jetant le cri novateur : « Tout criminel est un malade. »
La méthode suivie par Malon a présenté cet avantage de per-
mettre à notre ami une magistrale évocation des ancêtres du socialisme et de lui donner, ou plutôt de lui restituer d'incomparables lettres de noblesse. Quelle doctrine, en effet, philosophique ou politique, peut compter comme siens d'aussi nombreux adeptes et d'aussi illustres que les prêtres initiés de l'Egypte et de la Grèce, les gymnosophistes de l'Inde, les druides de la Gaule et les prophètes de la Judée, qui tous pratiquaient et prêchaient la communauté des biens ; que Pythagore, dont les disciples fondèrent à Crotone «une colonie socialiste dont la devise était ainsi formulée : « La justice est le commencement de l'égalité, l'amitié en est l'acheminement ; l'amitié est une communauté, tous les biens doivent être communs entre amis» ; que Platon, à qui sept peuples demandèrent des lois empreintes de l'utopie communiste qui caractérise sa ^publique; que les pères de l'église, Chrysostôme, Ambroise, Grégoire et Basile, anathématisant les riches ; que Jean Huss, Jean Zyska, Thomas Munzer, Jean de Leyde, rénovant la foi et la société, plus maudits des maîtres de la terre pour leurs hérésies sociales que pour leurs hérésies religieuses ; que Thomas More et son Utopie ; queCampanella et sa Cité du soleil \ que l'abbé Morelly et le curé Meslier! J'en passe, pressé par le cadre de cet article, mais Malon n'en passe aucun. Me permettra-t-il un reproche? Jean- Jacques Rousseau méritait plus qu'une mention : 11 n'a pas produit que Robespierre; il est un des pères de la démocratie moderne, et son action, pour avoir été moins durable, heureusement d'ailleurs, que celle de Diderot, a été plus immédiate et plus décisive à un moment critique de notre histoire. J'insiste sur cette observation, à cause ^même de la méthode adoptée par Malon, bien plus qu'en vertu de celle que j'eusse préféré lui voir employer. Puisqu'il ouvre le Panthéon socialiste à tous les héros de l'Idée, il s'impose par cela même le devoir de les classer selon leur mérite. Or le pauvre Jean-Jacques n'a dans l'œuvre de Malon qu'une niche de saint de quatrième ordre. Il a cependant plus fait pour constituer l'état d'esprit nouveau, l'atmosphère égalitaire qui seule permettra au socialisme de se développer, que saint Jean-Chrysostome ou que Campanella. On peut détester l'œuvre fratricide de Robespierre; même, en côtoyant l'injustice, l'attribuer a la doctrine de Jean-Jacques plus qu'au caractère
atrabilaire et dominateur du meurtrier du grand Danton, mais on ne peut nier l'influence socialiste de Rousseau sur les trop décriés Montagnards. N'est-ce point Rousseau qui parle ainsi par la bouche de Robespierre? : « La multitude, déshéritée en naissant, se trouve condamnée à porter le poids du jour et de la chaleur, et à se voir sans cesse à la veille de manquer d'un pain qui est le fruit de ses labeurs. Ce tort n'est assurément point un tort de la nature, mais bien de la politique, qui a consacré une grande erreur, sur laquelle posent toutes nos lois sociales, d'où résultent nécessairement et leurs complications et leurs fréquentes contradictions » (i). N'est-ce point encore lui qui inspire Saint-Just, disant dans un rapport ? : « Les malheureux sont les puissances de la terre, ils ont le droit de parler en maîtres aux gouvernements qui les négligent. » 11 n'est pas jusqu'à Fouché, encore un robespierriste, qui n'ait eu son heure d'enthousiasme socialiste. N'est<e pas Rousseau, par ses « échappées brillantes du Discours sur f inégalité, » qui dicte à Fouché, le même Fouché qui depuis cet arrêté socialiste? «... Considérant que
Y égalité que le peuple réclame, et pour laquelle il verse son sang depuis la Révolution, ne doit pas être une illusion trompeuse ; que tous les citoyens ont un droit égal aux avantages de la société, que leurs jouissances doivent être en proportion de leurs travaux, de leur industrie et de l'ardeur avec laquelle ils se dévouent au service de la patrie... arrête: — Tous les citoyens infirmes, les vieillards, les orphelins indigents seront logés, nourris et vêtus aux dépens des riches de leurs cantons respectifs ; les signes de la misère seront anéantis. La mendicité et l'oisiveté seront également proscrites. 11 sera fourni du travail aux citoyens valides, etc. » (2).
Je sais bien que Malon était pressé par l'abondance des documents, et que bien souvent il dut se borner à des nomenclatures, d'ailleurs absolument complètes. Mais je m'en voudrais de ne pas lui rappeler que le grand Condorcet mérite également plus qu'une mention, et par son admirable tableau des Progrès de r esprit humain, et par sa revendication, héroïque vu l'époque,
(i) Extrait du journal de Robespierre, le Défenseur de la Constitution n** 4. (2) Arrête pris à Anvers, 24 septembre, an II.
des droits de la femme. Ecoutez en quels termes énergiques il établit la nécessité de l'égalité dans une république, « l'égalité de fait, dernier but de l'art social », comme il dit en terminant son œuvre capitale : « Monsieur, je me moque des lois de propriété, parce que je ne possède rien, et des lois de justice parce que je n'ai rien à défendre ; vous avez droit de recueillir le blé que vous avez semé ; moi j'ai droit de vivre : vos droits sont chez un notaire ; mais mon estomac est ma patente ; et si vous ne déposez pas cent écus, demain, au premier chêne à gauche en entrant dans le bois par ce grand chemin, votre ferme sera brûlée après-demain » (i).
Je suis confus de tant de critiques ou plutôt de tant d'additions à l'œuvre de Malon. Elles ne me paraissent pourtant pas inutiles. Et je suis certain que ce sera aussi, en partie, son sentiment. C'est que si nos origines doctrinales plongent dans la nuit de l'histoire, nos origines politiques sont plus récentes. La proclamation des droits de l'homme les date. Tradition trop glorieuse pour n'en pas honorer ici tous les fondateurs : Je dis tous.
Un chapitre bien curieux et bien définitif, c'est celui où Malon trace l'histoire des précurseurs du socialisme moderne. Grâce à lui revivent, débarrassées des encombrantes contingences des disciples, les doctrines de Saint-Simon, de Fourier et de Robert Owen. 11 montre l'immense force cérébrale mise en mouvement par ces puissants utopistes, et comment le socialisme devait nécessairement traverser cette phase métaphysique avant d'en venir aux formulations objectives qui font aujourd'hui sa force et son irréfutabilité. En passant, il rend justice à ceux qu'il appelle les solutionnistes, théoriciens d'un socialisme de transition, point du tout éloignés du socialisme scientifique, tant s'en faut, avec les Louis Blanc, les Vidal, les Pecqueur, les Colins. C'est à ce dernier, on le sait, qu'est due l'appellation systématique et définitive de collectivisme, appliquée au socialisme objectif.
Malon aborde ensuite Tétude de ce qu'il appelle la déviation mutuelliste. Logicien brutal, Proudhon a rendu à son temps le
(l) Lettre d'un laboureur de Picardie à M. N. (Necker). La suscription de cette lettre supposée en donne la date. On savait déjà que Condorcet était républicain a\ant )a République ; il était aussi socialiste sous la monarchie.
très grand service de démolir les utopies dont se réclamait le prolétariat français, alors engoué de Cabet. Mais comme il l'a fait payer cher, ce service ! Au doux rêve millénaire il a substitué la rutilante et vide logologie dont nos politiciens sont encore tout imprégnés . C'est d'ailleurs, sans les avoir lus, ses tomes qu'ils nous jettent à la tête quand ils éprouvent le besoin de , nous assommer. M. Jules Simon, lui-même, ne dédaigne pas ce petit jeu. Grand bien lui fasse, il ne nous fait pas de mal. Tout est donc pour le mieux.
Suivre Malon dans l'étude des principes et des tendances du socialisme contemporain, c'est pénétrer dans le vif de son livre, c'est saisir immédiatement en quoi le socialisme intégral se différencie du socialisme marxiste. .
Le socialisme marxiste, dont la doctrine et les formulaires sont exclusivement économiques, est en ce moment le point d'appui théorique de tous les socialistes militants d'Europe et d'Amérique. Malon entend-il l'infirmer, le combattre, lui substituer autre chose? Non, mais le compléter, ou plutôt l'annexer à une doctrine plus générale, plus compréhensive des milieux et des multiples besoins de fhumanité, mieux adaptée à la conception actuelle de Thistoire et aux acquisitions récentes de la science.
Pour Marx, la nécessité du socialisme est due à la formation capitaliste moderne. Pas de processus capitaliste, d'accumulation primitive, de division manufacturière de travail, et pas de revendication socialiste possible. De là a condamner l'effort égalitaire d'avant la formation capitaliste, de date toute récente, il n'y a qu'un pas. Les plus déterminés marxistes n'ont pas osé le faire, ce pas; en quoi ils ont manqué de logique. Pardon, j'oubliais que le citoyen Paul Lafargue, le propre gendre de Karl Marx et l'enfant terrible du marxisme, franchit ce pas dans son vigoureux et truculent paradoxe, le Droit à la paresse. Ecoutez-le, il est instructif, car il est épouvantablement logique :
« Pour que la concurrence de l'homme et de la machine prît libre carrière, les prolétaires (Lafargue veut sans doute dire : les propriétaires) ont aboli les sages lois qui limitaient le travail des artisans des antiques corporations ; ils ont supprimé les jours fériés... Sous l'ancien régime, les lois de l'Eglise garantissaient au travailleur 90 jours de repos (52 dimanches et 38 jours fériés)
412 LE SOaALISME INTEGRAL
pendant lesquels il était strictement défendu de travailler. C'était le grand crime du catholicisme, la cause principale de l'irréligion de la bourgeoisie industrielle et commerçante. Sous la Révolution, dès qu'elle fut maîtresse, elle abolit' les jours fériés et remplaça la semaine de sept jours par celle de dix, afin que le peuple n*eût plus qu'un jour de repos sur dix. Elle affranchit les ouvriers du joug de l'Eglise pour mieux les soumettre au joug du travail... Le protestantisme, qui était la religion chrétienne accommodée aux nouveaux besoins industriels et commerciaux de la bourgeoisie, fut moins soucieux du repos populaire; il détrôna au ciel les saints pour abolir sur terre leurs fêtes. La réforme religieuse et la libre pensée philosophique n'étaient que des prétextes qui permirent à la bourgeoisie jésuite et rapace d'escamoter les jours de fête du populaire... Parce que les producteurs d'alors ne travaillaient que cinq jours sur sept, croient-ils donc, ainsi que le racontent les économistes menteurs, qu'ils ne vivaient que d'air et d'eau fraîche ? — Allons donc ! — Ils avaient des loisirs pour goûter les joies de la terre, pour faire l'amour et rigoler ; pour banqueter joyeusement en l'honneur du grand Dieu de la Fainéantise.» Avouez que d'après une si alléchante peinture, les Pastoureaux, les Jacques, les paysans allemands étaient bien malavisés de se permettre leurs intempestives révoltes. Ne pouvaient-ils attendre la création de la grande industrie et la publication du Capital?
Qu'on ne prenne pas ceci pour une raillerie à l'adresse de l'œuvre immense de Karl Marx. Mais c'est là justement, c'est dans des commentaires comme celui que j'ai tenu à citer tout au long, que se montre le vice radical de la doctrine marxiste. L'histoire, pour Marx, n'est que la lutte permanente des classes pour la possession de la richesse. La trame des événements les plus décisifs sur le développement de l'humanité est purement économique. Les formes politiques et sociales sont le reflet des formes économiques. Ce ne sont pas les hommes et leurs concepts religieux, juridiques, philosophiques qui évoluent ; ce sont les outils. Luther ne s'est révolté contre le pape que pour supprimer trente-huit journées de chômages dans l'année au [profit du capitalisme naissant ; ce n'est par humanité qu'on a émancipé les noirs, mais parce que la main-d'œuvre servile coûtait plus cher
que la main-d'œuvre libre ; les massacres de philosophes à Alexandrie et la Saint-Barthélémy à Paris, les auto-da-fé à Tolède et à Lisbonne, le supplice du chevalier de La Barre et la loi de sacrilège, tout cela autant d'épisodes de la lutte des classes. Tarte à la crème ! Vraiment, l'explication ainsi donnée du progrès humain est trop facile, ou trop difficile.
Quand il se tient sur le terrain économique, quand il se limite à l'analyse de la formation capitaliste et à la critique du régime qui s'en est suivi, Karl Marx est inattaquable. Mais quand il dit que la seule nécessité de supprimer les effets destructeurs de soi-même du capitalisme motive et justifie l'avènement du socialisme, quand il écarte la notion de justice introduite dans le droit moderne par la Révolution française, il risque d'être enfermé dans un cercle de fer par les économistes- Que répondraient, en effet, ses disciples et continuateurs, que répondriez-vous, mon cher Guesde, à l'économiste qui tenterait de vous démontrer que le capitalisme n'a pas les aboutissants désastreux que vous dites?
Le mauvais du régime capitaliste, pourrait-il dire, n'est pas ce que vous prenez pour son épanouissement et qui n'est que sa période de formation. Attendez que soient constitués la grande industrie et le grand commerce, et vous verrez disparaître crises et chômages. Vous prétendez que nous sommes condamnés à ne produire que des valeurs d'échange et non des valeurs d'utilité ; mais pour que ces valeurs soient échangeables, il faut qu'elles soient utiles. Nous n'allons pas vers l'anarchie économique, mais vers l'ordre. La connaissance du marché et de ses besoins, à un bonnet de coton près, supprimera les crises de surproduction et les chômages douloureux qui les accompagnent. Cela ne se peut-il pas réaliser, avec les moyens rapides de communication, avec les statistiques, les Bourses et les Chambres de commerce ? Force nous sera bien alors de régler la production sur les besoins de la consommation. Puis, convenez avec nous que l'employé du grand magasin, l'ouvrier de la grande industrie sont moins malheureux que le commis de boutique et que l'artisan. Les secours de maladie et la retraite de la vieillesse tendent à devenir pour ceux-là le fait général. Nos ateliers et nos magasins reposent sur une savante hiérarchie dont les plus aptes
peuvent franchir les échelons. Vous craignez que nous ne donnions travail et salaire qu'à ceux-là seuls qui aideront le capital à réaliser du profit, de la plus-value. Eh ! qui donc consomme les produits, si ce n'est vous? N'êtes-vous pas appelés à en prendre chaque jour une plus grande part? En 1 789, vous ne consommiez annuellement que dix-sept kilos de viande ; vous en consommez trente aujourd'hui. Le reste à l'avenant. — Pour en venir là, dites-vous, il faudra sacrifier des milliers et des millions d'existences au progrès capitaliste.— Ce serait de votre part, sensiblerie déplacée de nous le reprocher, car ce ne sont pas les raisons de sentiment qui vous meuvent, vous l'avez dit cent fois. Vous direz encore : — Ce serait la consécration de l'inégalité ! — Nous vous répondrons qu'il y aurait adaptation équitable des individus à leurs fonctions économiques, les égaux en aptitudes et en forces le seraient en satisfactions, et ainsi jusqu'au sommet de l'échelle économique, depuis la soupe aux choux du maçon jusqu'aux perdreaux du directeur d'exploitation. Vous nous parlerez de liberté ; nous vous répondrons que ce mot n'a pas cours chez vous, puisque vous lui avez substitué celui, bien plus scientifique, de nécessité. Un des vôtres n'a-t-il pas rangé la liberté parmi les «blagues bourgeoises » ? M'objecterez-vous que le caprice des vingt ou trente milliardaires qui subsisteraient, ayant concentré entre leurs mains les actions de toutes les entreprises de production, de circulation et de répartition, actions aujourd'hui éparpillées dans plusieurs millions de portefeuilles, m'objecterez-vous que le caprice de ces propriétaires du globe pourrait être d'affamer telle ou telle région en y supprimant toute vie économique? Ce serait aller contre leur propre intérêt. Qu'il serait inique de les voir en possession du produit de l'activité industrielle d'un peuple entier? C'est de la métaphysique.
Nous avons parcouru le cercle et nous voici revenus à notre point de départ. Pour briser le cercle, il faut donc introduire dans la question un autre élément. Cet élément, ce n'est pas l'économique qui le constitue, mais la politique. 11 s'appelle le droit, et son expression est la justice. Ses principes sont la liberté et légalité. L'aboutissant du capitalisme, fût-il ce que nous venons d'indiquer en suivant la règle de l'optimisme économiste le plus
absolu, absolu jusqu'à l'absurde, que la justice sociale ne serait pas satisfaite, le droit social n'existerait pas.
Le marxisme, d'ailleurs, en convient implicitement. En dépit de la théorie de la lutte des classes qui fait du bourgeois démocrate et du bourgeois féodal deux ennemis au même titre du travailleur, lorsqu'il descend sur le terrain des réalités politiques, s'il est contraint de choisir, ne pouvant se substituer à eux, il se prononce pour le démocrate, ou s'il ne le fait pas, il se retire de la lutte électorale à temps pour ne pas lui ôter les voix qui lui permettront de battre le tardigrade .
Le socialisme intégral tel que le formule Malon, ne s'appuie pas seulement sur la nécessité économique, base précaire, parce qu'incomplète, mais encore sur la justice sociale. De la sorte, il peut faire concourir à la formation du concept social de demain toutes les acquisitions scientifiques et toutes les aspirations humaines d'aujourd'hui . Mais je ne puis mieux faire ici que de citer Malon lui-même : « Les « intégralistes », dit-il, acceptent les données générales du socialisme réaliste. Le fait de la lutte des classes dominant l'histoire leur paraît incontestable ; ils se gardent aussi de nier l'influence de la technique sur l'organisation du travail.
« Ils reconnaissent également que la socialisation des forces productives ne pourra être effectuée qu'en suivant la piste de la monopolisation : les institutions de crédit, les mines, les chemins de fer, les canaux, la traction urbaine, les services d'intérêt communal, le gros commerce et la grande industrie ; mais ils se refusent à renfermer toute la vie sociale dans la coquille du processus économique, et pour eux il n'est pas exact que la société politique ne soit que le reflet de la société économique ; les phénomènes religieux, politiques, économiques agissent les uns sur les autres et s'entre-croisent, pour déterminer le mouvement des nations (i), la prédominance restant
(i) La ruine matérielle et le déclin de TEspagne sont dus initialement à l'expulsion des Maures, fait religieux et politique ; l'annexion passagère du Portugal à PEspagne, par Philippe II, événement exclusivement politique^ fait perdre à la noble nation lusitanienne la plus grande part de ses colonies, au profit de l'Angleterre et de la Hollande, dDnt commence ainsi la puissance coloniale.
La révocation de l'Edit de Nantes (1685) fut, sans conteste, un fait religieux ; elle eut
4l6 LE SOaAUSME INTÉGRAL
acquises aux phénomènes économiques qui furent, au début des civilisations, les uniques propulseurs, mais dont l'importance est décroissante. Ce fait n'a pas échappé à Buckle, l'auteur pourtant si matérialiste de Y Histoire de la civilisation en Angleterrey lorsqu'il a noté l'influence croissante des lois mentales comme un signe caractéristique de la marche de la civilisation (i). »
Je suis heureux de me trouver ici en complète conformité de pensée avec Malon. La lutte des classes domine l'histoire, mais ne constitue ni n'explique toute l'histoire. Ce que Malon dit de l'action croissante des phénomènes intellectuels et moraux, en s'appuyant sur l'autorité incontestable de Buckle, de Berthelot et de Fouillée, ce dernier dans sa théorie des Idées-forces, je puis rappeler avec un certain orgueil que, chétif ignorant, je l'avais indiqué, l'an dernier, dans les termes suivants : « Le Droit, qui tend toujours à se cristalliser dans ses formes héritées, est modifié par les conditions et les rapports sociaux qu'il a mission d'exprimer... Le concept social du Droit n'est pas seulement modifié par des agents matériels ; les motifs moraux ont une part croissante d'influence dans la modification de ce concept, à mesure que se développe la mentalité collective (2). »
Ceci m'amène sans transition à parler de la part importante que Malon donne à la morale dans la formulation du concept intégraliste. Tournant carrément le dos, mais non sans regret, à
pour effet de tuer la naissante industrie française, de fortifier la Hollande et l'Angleterre et de commencer la grandeur de la Prusse. C'est la participation de la France a la guerre de Sept Ans, une participation due à des influences purement dynastiques, c'est-à-dire politiques, qui fit perdre à la France son magnifique empire colonial.
Un autre fait purement politique^ l'annexion passagère de la Hollande a la France, fit perdre à la première ses plus belles colonies. De cette série de faits politiques ou religieux est issu en quelque sorte l'immense empire colonial de l'Angleterre.
Souvent la politique commande l'économie; les proscriptions politiques des Médicis aboutissent à la création de la fabrique lyonnaise par les républicains florentins exilés. De même, les exilés bernois de 1795 fondent l'industrie horlogère de Besançon, et les exilés lyonnais de 1834 instaurent, à Zurich, l'industrie de la soie, etc., etc.
Enfin, les périls que fait courir a l'Europe actuelle la perpétuelle menace d'une
guerre effroyable ne proviennent pas de causes économiques, mais de certains antago-
nismes de race et d'un chauvinisme anormalement surexcité par des intérêts dynasti-
Ques et par d'incompressibles aspirations nationalistes.
^ (}4ote de Malon),
(i) Le Socialisme intégral, p. 212-215.
(2) Lois et principes du Droit social, Revue Socialiste, août 1889,
rutilitarisme qui constitue encore le fonds moral sur lequel vit le matérialisme scientifique, il se prononce pour la nécessité d'une bienveillance universelle active et pratiquante. Me permettra-t-il, à ce sujet, une observation ? La chose en vaut la peine et ce n'est pas un vain désir de critique qui m'émeut. Certes, la doctrine utilitaire encore qu'élargie par J.-S. Mill, ne donne pas la raison de nos motifs moraux, et ses sanctions sont bien précaires, bien indirectes et bien lointaines. Il faut pour y être sensible un tel degré de culture morale qu'à ce point-là on n'a plus besoin de sanction pour agir dans le sens de la plus haute moralité, Or, ce n'est pas à cette élite que doit s'adresser le moraliste, ce n'est pas ces convertis qu'il a à prêcher. La morale évolutionniste, pressentie par J.-S. Mill et formulée par Spencer, et sur laquelle Malon me paraît avoir passé trop rapidement dans son étude des systèmes éthiques, me semble offrir des bases plus certaines que les affirmations purement métaphysiques de Schopenhauer, lequel, d'ailleurs, dans son apologue de Titus et de Caïus, conclut en évolutionniste déterminé. Oui, et c'est là le point : Titus, au moment de tuer son rival, « n'a pas pu faire ce qu'il voulait. » Que Titus soit un homme de Neanderthal, et soyez assuré qu'il tuera Caïus pour jouir en paix de sa maîtresse.
D'ailleurs, et je n'aborde pas sans crainte une telle idée, les sanctions de la morale ne sont pas les mêmes pour tous les individus ni pour tous les états de civilisation. Le lynch est une douloureuse nécessité dans le Far-West, sous peine de dissolution de la naissante société abandonnée à elle-même ; n'est-ce pas là le cas de dire qu'il faut faire de nécessité vertu? C'est que l'on ne peut pas considérer le délinquant en soi, mais dans ses rapports avec le groupe social. Le délinquant est un malade, un attardé, soit. Mais l'impunité ou une répression trop faible rendraient son mal contagieux. Les sanctions palpables sont donc nécessaires aux milieux de civilisation inférieure. Malon a bien senti cette vérité, car faisant un crochet et reprenant pied sur la doctrine utilitaire, il termine ainsi son chapitre sur la morale sociale; «La morale altruiste ne deviendra effectivement la loi de tous que lorsqu'elle aura la justice sociale pour subsiratum. » Et par justice sociale nous entendons avec Malon les moyens matériels qui en assurent la réalisation.
4l8 LE SOCIALISME INTEGRAL
Eh oui ! la voilà la sanction pour les foules : le bien-être garanti par la justice. Pour que la société se moralise, il faut que chacun de ses membres ne soit pas contraint de faire le mal et soit intéressé à faire le bien. Il faut que le milieu social se transforme pour que se transforme le milieu moral ; il faut que le pain et l'éducation soient garantis à tous. Cela suffira à assurer l'éclosion et le maintien des vertus moyennes indispensables au bon ordre social, et aussi à faire le recrutement des meilleurs en nombre toujours croissant, de ces meilleurs, produits supérieurs de révolution, pour qui le « vivre pour autrui » sera plus nécessaire que le boire et le manger.
11 me reste bien peu de place à présent pour la louange. La meilleure que je puisse faire du livre de Malon^est-celle-ci : Les lecteurs de la Revue ont lu une première ébauche du Socialisme Intégral en articles détachés parus ici même pendant ces quinze derniers mois; ils voudront le relire, augmenté et corrigé par les si louables scrupules d'un auteur jamais satisfait de son œuvre, dans l'édition qui paraît aujourd'hui en librairie. Grâce ace livre, le socialisme n'est plus une sèche doctrine économique basée sur la nécessité. 11 est l'épanouissement normal de l'humanité en marche vers les justices futures.
Eugène Fournière.