REPONSE A LA REVUE PHILOSOPHICIUE
au contraire font preuve d'une élévation d'esprit plus philosophique ; ils veulent bien nous lire, rendre justûre à nos efforts et discuter avec nous sans pédantisme. Aussi saisirons-nous avec empressement l'occasion qui nous est fournie de répondre aux critiques formulées par M. Belot dans la ^^^vue Tbilosopbique.
1. — M. Belot rend d'abord hommage à la largeur d'idées de Malort qui voit dans les phénomènes historiques autre chose que la seule réaction des forces économiques, qui croit à l'importance des facteurs psychologiques et moraux et à ce titre, il lui décerne répithète ou l'éloge d^idéaliste. <c Et pourtant, dit-il, M. B. Malon <c reste-t-il toujours fidèle à son idéalisme ? 11 ne nous le semble « pas. Témoin cette idée latente qui vient en droite ligne du « Marxisme lui-même et qui domine visiblement la théorie socia- « liste de la répartition : que le produit devrait revenir tout en- « tier à l'ouvrier et que celui-ci est frustré de tout l'excédent <c du prix de vente sur le salaire qu'il reçoit. Comment cet idéa- « liste ne voit-il pas que c'est là une vue toute matérialiste ?
... « Chose remarquable ! dans tout son réquisitoire contre la « distribution actuelle des richesses, M. Malon ne s'est pas « aperçu qu'en haut de l'échelle de la production on aurait « presque autant à se plaindre qu'en bas... Séguin n'a pas tou- « ché grand chose des millions qu'a fait gagner la chaudière « tubulaire... L'agronome, le chimiste se contente de son mo- « deste traitement de professeur ou de chef de laboratoire. Com- « bien était plus juste la vue Saint-Simonienne de la dignité et « des droits sociaux du savant?... Le producteur d'en haut et « celui d'en bas ont les mêmes ennemis, disons, si l'on veut, « les mêmes concurrents dans la répartition, le banquier et le <c commerçant... Pourquoi semble-t-il les englober dans Tana- « thème qu'il jette au capitalisme et confondre le manieur d'idées <c avec le manieur d'argent ? Pourquoi enfin s'expose-t-il à ce « qu'on soupçonne une fois de plus le Socialisme de mal tolérer « les supériorités, non-seulement dans l'ordre de la richesse, où € l'on peut se donner le facile mérite de les mépriser ou de les « maudire, mais dans l'ordre de l'intelligence où il est moins <ç aisé d'en avoir raison ? »
Voilà tout un faisceau d'objections.
Si nous comprenons bien la pensée de notre contradicteur, il n'est pas ici question de constituer en faveur des savants et des inventeurs un monopole ou un privilège presque royal, en attribuant par exemple à Seguin ou à ses descendants tous les millions qu'a fait gagner et que fera encore gagner la chaudière tubulaire ou à M. Chevreul, qui a découvert la composition chimique des matières grasses, les bénéfices et les dividendes que les fabriques de bougies, de savon ou de glycérine ont produits ou pourront produire. Dans ce cas, le nom du despote serait changé, mais le despotisme économique existerait toujours. Inutile de s'arrêter plus longtemps sur une idée absurde.
Comme le dit l'écrivain de la ^I^tieTbilosopbiqîie, nous pensons en effet « que le produit devrait revenir tout entier à l'ouvrier ^, mais nous ajoutons, avec Malon, ce correctif: les charges sociales étant remplies, ainsi que le portent tous les programmes collectivistes.
Dans une société fondée sur l'appropriation commune des moyens de production, il devra être nécessairement prélevé sur le travail de chacun de quoi pourvoir à l'entretien des grands services publics, tels que ceux de la vieillesse, de l'enfance, etc.. Les services scientifiques, artistiques, seront défrayés de la même façon. Chimistes, physiciens, inventeurs, recevront une part du produit social très suffisante pour leur entretien et même des pensions ou des allocations extraordinaires, témoignage de la reconnaissance publique, destinées à récompenser leurs découvertes et à stimuler leur zèle. A défaut du sentiment de la justice, le seul souci de l'intérêt social en ferait certainement une loi : car, les progrès de tous genres effectués dans la transformation de la matière, se traduiraient pour l'ensemble des citoyens, $oit par une diminution des heures de travail, soit par une augmentation de confortable; de plaisir, de vie aisée et facile. Dans notre conception, on n'aurait pas le spectacle d'inventeurs volés de leurs , inventions, réduits à la noire misère, et intentant des procès toujours perdus aux industriels ou aux manieurs d'argent, enrichis par la rnise en pratique d'une idée escroquée. On ne verrait plus tel chef de laboratoire, connu pour des découvertes originales, vivre avec deux ou trois mille francs, tandis que nos trésoriers payeurs généraux étalent le scandale de leurs traitements de cent mille francs et plus, fonctionnaires payés pour ne rien
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faire et ne rien savoir, puisque leurs fondés de pouvoir salariés par eux sont seuls à pratiquer et même à comprendre les opérations des trésoreries.
Je vais même plus loin et j'espère bien n'être démenti par aucun socialiste réfléchi. La bienveillance et la générosité sociales ne s'étendront pas seulement sur les dominateurs de la matière, mais aussi sur ceux dont les hautes spéculations scientifiques ou philosophiques, absolument inutiles en pratique, donneront aux intelligences avides une conception toujours plus large et plus exacte des choses, du monde, de l'homme. Dans une société affranchie enfin de l'individualisme anarchique, il y aura place pour tous les grands esprits improductifs et supérieurs. Les Hegel, les Darwin, les Spencer, les Taine, les Renan, n'ont trouvé ni les couleurs d'aniline, ni la vaccination charbonneuse, et cependant il n'est pas un seul d'entre nous qui « tolère mal leur supériorité» et qui refuserait à leurs facultés puissantes une part équitable de la richesse publique. L'Américanisme grossier nous répugne autant que nous agrée « la vue Saint-Simonienne de la dignité des droits sociaux du savant » et du penseur.
Voilk quel est le matérialisme de notre ami B. Malon et le nôtre. Du reste, nous ne repoussons pas absolument cette qualification : Les socialistes parlent souvent de mangeaille et de boisson et se proclament quelquefois le parti du Ventre et de l'fs/omac. Eh I bien oui, nous voulons d'abord (car c'est le plus urgent) remplir ces estomacs de bonne nourriture, afin d'éveiller ensuite dans ces cerveaux engourdis l'illumination de la pensée et dans ces cœurs justement haineux les douces émotions de l'amour.
Notre pensée sur ce point est suffisamment éclaircie et ne doit pas s'éloigner beaucoup de celle de M. Belot, avec lequel, du reste nous sommes encore complètement d'accord en ceci <c que les producteurs d'en haut et ceux d'en bas ont les mêmes ennemis». En 1848 déjà, on proclamait la fraternité des «travailleurs de la pensée » et des travailleurs manuels. Sous cette forme un peu emphatique qui prête à sourire aux sceptiques, se cache une idée vraie. Ce n'est pas la redingote qui fait le bourgeois. Le chimiste, l'ingénieur, le comptable, sont souvent aussi les salariés et les exploités qui devraient mener campagne commune
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avec leurs frères inférieurs pour la destruction du parasitisme capitaliste.
II. — Autre série d'objections. Malon constate la difficulté considérable qui existe pour faire comprendre aux intéressés les avantages de la Comassation territoriale. « Comment, objecte- « t-on, ces instincts ataviques et ces habitudes routinières « laisseraient-ils un champ plus libre à des transformations radiée cales quand ils résistent à des modifications restreintes? « Acceptera-t-on la nationalisation de la terre quand on répugne <c à la Comassation ou à l'association agricole ». Et notre auteur conclut que Malon semble espérer en dernière- analyse <c une révolution violente pour imposer un nouvel état de choses à ceux qui ne savent pas rompre avec le passé.» — Il est vrai que le paysan de nos jours est très routinier. Une révolution violente qui essaierait d'imposer un nouveau mode de l'appropriation du sol aurait de très grandes chances d'être mal accueillie par lui. Si notre pensée était d'employer la force pour soumettre les gens à certaines vues systématiques, nous mériterions le reproche qui nous est fait. Mais les tendances routinières et conservatrices des ruraux d'aujourd'hui pourraient bien ne pas être éternelles. Si leurs intérêts immédiats et tangibles changeaient, il est probable que leurs opinions changeraient aussi. L'enquête de 1879 sur l'Agriculture en France, dont les résultats ont été confirmés par l'enquête de 1883-84, prouve que sur 52 millions d'hectares, superficie du sol français, la grande propriété occupe 22 millions d'hectares, soit presque la moitié du territoire, la moyenne propriété occupe 1 5 millions d'hectares, et la petite propriété / / millions d*bectares seulement.
De plus, de nombreux indices font penser que la petite propriété disparaît devant la grande, que le petit propriétaire est peu à peu transformé en prolétaire rural. Certains économistes le reconnaissent. Tel M. Claudio jannet qui disait dans le Correspondant du 23 janvier 1891 : « Dans beaucoup de <c parties de la France, notamment dans le Sud-Ouest, la baisse « de la valeur de la terre s'est encore accentuée, et, ce qui est « plus grave, la petite propriété continue à perdre du terrain, » Ne savons-nous pas aussi que la dette hypothécaire s'élève à la