‹ Le socialisme intégral, Volume 1Chapitre 115 sur 123 · REPONSE A LA REVUE PHILOSOPHIQPE · texte numérisé non relu

REPONSE A LA REVUE PHILOSOPHIQPE

somme de vingt milliards ? Ne sont-ce pas la des symptômes importants? Le mouvement de concentration et de centralisation qui s'est produit dans la propriété industrielle et commerciale, s'étend à la propriété agricole, jusqu'au moment où la terre, elle aussi, deviendra entre Ips mains des seigneurs du capital un simple moyen d'exploitation du travail. Et alors la situation sera profondément modifiée. Le paysan asservi, misérable, nourrira les mêmes sentiments à l'égard de ses maîtres que l'ouvrier des villes. Et tel qui aurait répugné à la G)massation ou à toute autre mesure anodine en viendra vite à souhaiter l'expropriation radicale des possesseurs du sol, surtout si la propagande révolutionnaire qui n'a encore agité que les villes vient répandre jusqu'au fond des campagnes des espérances contagieuses. Si à ce moment, une révolution violente survenait, le gouvernement émancipateur n'aurait besoin ni de la contrainte, ni de la violence, pour faire accepter aux nouveaux serfs de la glèbe la réalisation de leurs plus intimes désirs, c'est-à-dire la co-propriété des exploitations agricoles dans lesquelles (comme leurs frères de l'industrie) ils auraient appris la division du travail, le groupement des forces ou l'organisation scientifique de la culture. Résisteront-ils quand, outre leur salaire habituel, on leur imposera l'obligation de prendre part au partage des bénéfices réalisés ? La révolution sera déjà faite dans les cœurs, avant de passer dans les lois. Elle consistera simplement en une mise en accord de la superstructure législative, administrative, politique, avec l'évolution économique et morale déjà accomplie.

Les émeutes d'ouvriers agricoles qui ont éclaté en Autriche- Hongrie à l'occasion de la fête socialiste du i^^^ Mai ne manquent pas de signification, si nous en croyons le journal Le Temps, du 3 Mai 1891, qui dit : « L'insurrection a éclaté dans une contrée « où, pendant la crise agricole de ces dernières années, les « grandes propriétés seigneuriales se sont agrandies par Tacqui- « sition des terres des petits paysans, qui labourent maintenant « leurs anciennes propriélés comme journaliers, »Woiïa, semble-t-il, des paysans qui ont su rompre avec leurs « instincts routiniers » et leur humilité séculaire, puisque dans la violence de leur légitime colère ils ont affronté le feu des fusils de l'ordre bourgeois.

Du reste, la société bourgeoise ne semble pas jouir de toute la

sympathie de M. Belot qui n'a pas l'air d'admirer plus que notre directeur « les escrocs et les aigrefins de l'ordre actuel. » Et à ce propos il ajoute : « M. B. Malon ne semble-t-il pas, contraire- «c ment à sa doctrine, croire que l'avènement du régime collective viste suffirait à supprimer cette plaie, quand il est visible au « contraire que nul régime n'exigerait plus d'honnêteté et ne « donnerait plus de facilité aux aigrefins pour vivre aux dépens « de la communauté. » Est-ce là la condamnation ou Y apologie du régime collectiviste ? — Il y a dans cette phrase deux objections différentes : i® L'avènement d'un tel ordre économique ne supprimerait pas les escrocs; 2^ Nul n'exigerait plus d'honnêteté.

Sur le premier point, nous croyons au contraire que rétablissement de la justice sociale produirait une énorme amélioration morale. S'il est une influence bien certaine c'est celle du milieu ; or, le milieu n'estnl pas pour un grand nombre d'enfants, nés dans la misère abjecte des grandes villes manufacturières, vivant auprès de parents dégradés, une cause puissante d'empoisonnement moral. Quand la Société ne laissera plus aux préjugés, à l'ignorance, aux vices des particuliers la mission primordiale de nourrir et d'élever les enfants, il est bien probable que l'espèce s'améliorera, sous l'influence d'une sorte d'horticulture humaine, au point de vue physique, intellectuel et moral.

Et même l'enfant, qui a vécu dans une saine atmosphère familiale, lorsque, devenu adulte, il est jeté au milieu de nos villes en pleine mêlée sociale, qu'aperçoit-il bientôt? C'est que dans la furieuse bataille des intérêts il faut être dupe ou victirrie, voleur ou volé. La fortune est une prime à la malhonnêteté. Alors les scrupules disparaissent, toute délicatesse de conscience se flétrit, les instincts ataviques de déprédation et de combativité reprennent leur énergie ancienne (i). C'est la sélection au rebours. — Qui n'a observé en soi-même et chez les autres la très grande différence entre les sentiments et les actes? Combien d'individus qui, au coin de leur feu, tranquilles, loin de la lutte, sentent en eux des impulsions généreuses, éprouvent comme la palpitation

(i) Ah ! l'argent, cet argent pourrisseur, empoisonneur qui desséchait les Âmes, en chassait la bonté, la tendresse, Tamour des autres ! Lui seul était le grand coupable, l'entremetteur de toutes les cruautés et de toutes les saletés humaines !

Zola ; L'Argent, page 239.

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