RÉPONSE A LA REVUE PHILOSOPHIQ.UE
sérieuse de réforme ; plusieurs fois ils ont étouffé dans le sang les réclamations menaçantes du prolétariat, rouvrant l'ère de ces vastes tueries systématiques qui font songer à Gengis-Khan ou à Attila. Egoïstes et bornés, peureux et cruels, voilà lès gens que vQus proposez à notre admiration. Nous savons bien qu'il y a de nobles exceptions, du'importe, si elles sont noyées cjansla masse?
Qyant aux œuvres philanthropiques de la grande industrie, elles n'ont été inspirées le plus souvent que par la préoccupation de l'intérêt bien entendu; elles s'accompagnent ordinairement de l'absence complète pour l'ouvrier de toute liberté politique et de toute indépendance personnelle.
C'est la chaîne avec un morceau de pain. On cite les compagnies ou les grandes maisons qui ont fait quelque chose. Combien serait longue, interminable la liste de celles qui n'ont rien fait !
Nous arrivons enfin à la dernière des critiques qui sont adressées au parti socialiste. On l'accuse d'être tiède dans son patriotisme, on accuse surtout les syndicats ouvriers en lutte avec leur patron d'accepter trop facilement les secours pécuniaires de l'étranger et de sacrifier ainsi à leur intérêt particulier et étroit l'intérêt général de l'industrie française.
Admettons pour un instant qu'il y ait dans un tel acte une faute grave^ Plaçons le patriotisme comme un devoir rigoureux, s'imposant à tous avec un caractère d'obligation absolue.
11 reste à savoir qui a donné l'exemple, qui a commencé à faire prévaloir l'intérêt particulier sur l'intérêt national.
Est-ce que les emprunts italiens souscrits presque entièrement en France et facilement couverts par les capitalistes français ne devaient pas servir à fondre des canons contre nous ? Après le traité de Francfort les produits de l'industrie allemande ont commencé l'invasion pacifique de la France et je ne crois pas que les gros commissionnaires en marchandises, que les courtiers, que les négociants en gros ou les petits détaillants aient refusé avec indignation les bénéfices procurés par ces affaires. Les compagnies de chemin de fer de notre pays ont favorisé, par des tarifs spéciaux, l'entrée en France de bien des produits qui font concurrence aux nôtres. L'un vend à l'étranger le droit de fabrication de
certains explosifs aussi nouveaux que redoutables; un autre fabrique pour le compte de l'armée française des obus en acier chromé, dont la supériorité est prouvée, mais ne tarde pas à faire participer libéralement les armées étrangères à la vente de ces engins. Les patrons français hésitent-ils à employer de préférence des ouvriers italiens, belges ou allemands qui viennent s'offrir à meilleur marché? Ont-ils songé qu'en agissant ainsi, ils favorisent l'infiltration d'une foule hostile et jalouse qui, après avoir vécu sur nous et pratiqué l'espionnage, reviendra les armes à la main? Et les ouvriers français privés de leur salaire, rendus misérables, restreignant le nombre de leurs enfants, sont peu à peu remplacés sur le sol natal.
Les faits de ce genre, dont la liste serait facile à allonger, prourraient prêter à des récriminations interminables. 11 vaut mieux essayer de comprendre que de s'indigner sottement. L'idée de patrie, devenue trop étroite pour le développement de la civilisation contemporaine, éclate de toutes parts. Les questions nationales finiront à la longue par céder le pas aux questions internationales. Une multitude d'affaires de différents ordres se tranchent maintenant par ententes ou décisions internationales. Les problèmes sociaux et économiques brisent l'étreinte de la nationalité et agitent à la fois tous les peuples civilisés. Le capital, le premier, s'est délivré de toute entrave, afin d'accomplir la mission historique qu'il porte en lui et afin d'acquérir une puissance toujours croissante. Le travail fera de même et subira lui aussi la même loi d'évolution. Aux coalitions nationales d'ouvriers contre leurs patrons, se substitueront probablement des coalitions internationales du même genre. Nous allons vers une sorte d'unification de l'Europe.
A une situation économique nouvelle correspondront des sentiments nouveaux. La diminution du patriotisme chez les socialistes ne doit pas être considérée comme l'effet d'une grave démoralisation, comme une victoire de l'égoïsme sur les tendances altruistes, mais au contraire comme l'ébauche encore bien indécise d'une moralité nouvelle, d'un devoir nouveau. A l'ancienne conception d'une morale de famille, de cité, et plus tard de nation, viendra s'ajouter la conception d'une morale humaine. Les congrès internationaux, dans lesquels les opprimés
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OU leurs représentants se rencontrent, donnent lieu à des manifestations quelquefois intéressantes dfe sentiments fraternels. Nous avons entendu lors du récent congrès international des mineurs à Paris, un délégué Anglais raconter que les ouvriers d'une certaine Union consultés sur la question de la grève générale pour obtenir la journée légale de huit heures ont voté oui dans une proportion de 96 0/0, se déclarant prêts à faire la grève et à la soutenir de leur caisse. Et cependant, ces mineurs n'ont aucun intérêt matériel et direct au triomphe de telles revendications, puisque la journée de huit heures avec de hauts salaires existe pour eux depuis longtemps et qu'ils s'exposent en soutenant leurs frères du continent à perdre leur temps et à dilapider leur fonds de réserve.
Voilà de nouveaux sentiments de large solidarité, qui avaient été souvent vantés et exaltés en d'éloquentes déclamations, mais qui commencent à influer sur les actions humaines et à pénétrer dans la pratique. Ici, selon la vue très-neuve et très-profonde, mais beaucoup trop exclusive de K. Marx, c'est bien pour la plus grande part la transformation économique qui, broyant en même temps que les vieilles formes démodées de la production et de l'échange, les sentiments d'hier devenus les préjugés d'aujourd'hui, aura facilité cette nouvelle phase de l'évolution humaine. 11 est probable que sur le tronc économique rajeuni bourgeonneront et fleuriront comme autant de frais rameaux des réformes politiques, intellectuelles, morales, artistiques, nouvelles et meilleures.
ïy A. Delon.
LE SOCIALISME INTEGRAL ET LA Presse ^^^
Chargé par notre ami Rodolphe Simon, le dévoué administrateur de la T^ue Socialiste, de présenter aux lecteurs de ce recueil la nouvelle édition du premier volume du Socialisme Intégral, est-il bien nécessaire qu'après tant d'autres, nous donnions notre avis sur cet ouvrage ? Nous le pensons pas et nous considérons comme plus utile de rappeler l'accueil si bienveillant qu'il a reçu de la presse et du public studieux.
Ce n'est pas, au reste, un fait de mince importance. Si l'œuvre du directeur de la Revue Socialiste a entraîné tant d'adhésions flatteuses et a été analysée avec sympathie par plus de cent journaux ou revues de tous les formats, de toutes les périodicités, de toutes les opinions et de toutes les nations ; si, pour la pre-
(1) Le Socialisme intégral formera 3 volumes ainsi distribués : !•' volume : Histoire des théories et tendances générales ; 2"* volume : Réformes possibles et moyens pratiques ; 3— volume : Issœs probables et synthèses générales. Il Ji*e8t ici question que du premier volume paru en septembre 1890 et dont nous annonçons la deuxième édition. Le deuxième volume, sous presse, paraîtra le premier octobre prochain et le troisième dans le courant de Tannée 1892*
432 LE SOaALISME INTEGRAL ET LA PRESSE
mière fois, en France, depuis Louis Blant et Proudhon, un livre socialiste a pu à ce point captiver l'attention, c'est un succès qui selon nous est dû à trois causes.
En outre du mérite incontestable du livre, il faut attribuer son succès à la personnalité sympathique de l'auteur et aussi à la vogue qui commence à s'attacher aux idées de rénovation sociale.
Du livre lui-même nous ne dirons rien, les lecteurs l'ont eu sous les yeux ; des récents progrès du socialisme non plus : le socialisme monte maintenant et brille comme le soleil : aveugle qui ne le voit pas, ainsi qu'il fut dit autrefois de la première République française.
De l'auteur nous voudrions bien parler ; mais Malon ne nous pardonnerait pas des éloges en des pages destinées à la T^evue Socialiste,
Aussi bien nous nous proposons ici non pas de présenter l'auteur du Socialisme Intégral à ses lecteurs qui le connaissent bien, ni son œuvre qu'ils ont lue et qu'au surplus Fournière a magistralement caractérisée ici-même, lors de l'apparition de la première édition. Notre objectif est, nous le répétons, plus modeste : rappeler les jugementsqui ont été portés par la presse sur le premier volume du Socialisme Intégral et sur son auteur.
Et puisque' nous avons dit que la personnalité de Malon qui n'excite guère que des sympathies avait été pour quelque chose dans le succès de son Socialisme Intégral, nous avons à cœur de le prouver tout d'abord.
Nous commençons par le jugement du maître aussi aimé que vénéré qui a nom Léon Cladel, l'auteur du Vouscassié, d'Ompdrailles, de ^a-nu-pieds et de vingt autres chefs-d'œuvres, dans la Revue moderne du 20 novembre 1886, à propos de la publication du premier livre philosophique de Malon ; la Morale sociale.
Ces quelques pages resteront à l'honneur de Timpeccable et généreux écrivain qui les burina et du fécond théoricien socialiste qui les inspira.Le génial plébéien du Quercy, devenu un des plus illustres maîtres de la littérature contemporaire, devait bien comprendre et comprit en effet l'ancien berger et laboureur forézien qui après avoir passé de la dure vie du paysan salarié à la vie presque aussi pénible et plus précaire du prolétaire industriel devint, en attendant d'être un écrivain estimé, un militant de l'avant-garde socialiste, batailla par les grèves, par l'Internationale, par les sociétés coopératives, bref par tous les moyens de propagande, voire même par les conspirations révolutionnaires, contre le despotisme impérial et l'exploitation capitaliste.
Cladel prend Malon en 1866, lors de son affiliation à Y Internationale, et après qu'il eut dirigé les grandes grèves de la banlieue parisienne :
Infatigable, il fonde la Revendication de Puteaux,sociëté de consommation encore prospère aujourd'hui puisqu'elle compte 1800 membres et d'autres à Suresnes, à Courbevoie, à Clichy, à Roubaix ; et, grâce à sa persëvôrance et à son ubiquité, de nouveaux groupes internationalistes se constituent à Lille, Amboise, Vattrelos, Pon toise, Saint-Ouen-L'Aumône, Saint-Elienne et BatignoUes. En butte aux rancunes patronales, il change de nom à tout instant et ne sëjoui'ne en chaque lieu que le temps nécessaire à la formation de quelque cercle, et, de plus en plus agile, court à d'autres tâches, à d'autres propagandes interrompues par des réclusions successives ; à l'ombre des cachots, il médite; en plein soleil, il agit. Toujours sur pied et jouissant de la confiance absolue de ses recrues avides de se produire, il se concerte avec les Blanquistes et participe avec eux à beaucoup de manifestations républicaines et de tentatives l'évolutionnaires de 1867-68-69. En janvier 1870, éclate enfin la Grève du Creusot. Il s'y trouve déjà comme correspondant de la Marseillaise et bientôt y dirige les mineui»s. Après leur dér'aite, il va porter le concouinj du journal et celui de ses facultés d'organisateur aux grévistes de Fourchambault. On l'épie, on le harcèle, il se couvre d'une blaude rustique, il échappe aux limiers de la police impériale attachés à ses trousses, et, presque à leur Ijarbe, ayant établi plus de vingt nouvelles sections à Châlons, Autun, Torteron, Cosne, etc., pousse sur Paris où dès son retour, avril 1870, on le jette à Mazas; il y reste au secret plusieurs mois. Enveloppé dans le quatrième procès de l'Internationaie, on lui sert un an de prison ; il purgeait cette condamnation en la prison de Beauvais d'où le lendemain du 4 septembre il est élargi sui* une dépèche de Gambetta. . .
Les Internationalistes et les Blanquistes ainsi libérés au nombre de plus de 79 viennent à Paris où avec leurs coreligionnaires ils fondent le Comité Central des vingt arrondissements, place de la Corderie, d'où devait sortir la Commune.
Malon fut un des plus assidus et il participa à ce titre à la journée du 31 octobre. Déjà délégué de son bataillon, le 91»"^, il avait gagné assez la sympathie des électeurs des Batignolles pour être élu le 5 novembre adjoint à la mairie du XV11"»« arrondissement ; il s'occupe surtout de l'assistance qu'il organise exemplairement dans son arrondissement : mais il ne perdait pas de vue le grand but de la défense de Paris compromise par un gouvernement indigne ; c'est ainsi qu'il participa à la journée désespérée du 22 janvier et qu'à cette occasion un mandat d'arrêt fut lancé contre lui, qui ne fut pas longtemps valable car... mais ici je cède encore la place à Léon Cladel :
Elu le 8 février i871 par 118.000 voix, le quinzième sur quarante-trois, le petit berger de Forez, l'homme de hait et de bat des villaj^es, hameaux et bourgs suburbains, est député de Paris. Ah ! cette fois, les électeurs en blouse, abjurant toute jalousie, ont voté pour un blousier comme chacun d'eux. S'il en avait été ainsi Tan dernier, combien de bourgeois autoritaires qui trônent au pouvoir aujourd'hui seraient aux genoux de cette plèbe, qu'après ravoir implorée et flagornée en tant que candidat ils ci*ossent, pat*venus avec dédain. Accompagné par quelques-uns de ses mandants, il vole à Bordeaux, le vrai repi'ésentant du peuple et le plus légitime au dire de l'auteur des Châtiments^ et là, de même que les Allemands Liebknecht et Bebel repousseront plus tard au Reichstag, de Berlin, l'annexion de la Lorraine et de l'Alsace à l'Allemagne, il refuse de sanctionner le démembrement de la France vaincue, ainsi qu'il n'eût pas admis d'ailleurs l'incorporation de provinces ti*ansrhénanes à sa patrie, si mieux commandées et plus nombreuses nos imberbes milices urbaines et rurales l'avaient emporté sur deux miUions de reitres et de lansquenets blanchis sous le casque et la cuirasse ; il flanque en même temps que Tridon, Razoua, Cournet, Rochefort, Delescluze et celui qui, n'ayant pas su se contenter d'èti*e Ranc tout coui*t, est devenu Monsieur Ranc tout au long, après Gàribaldi trop prompt à les précéder, avant Victor Hugo, peut-être trop lent à leur emboîter le pas, il flanque sa démission de mandataire db la grande cité révolutionnaire au nez de tous les nonces rétrogrades des quatre-vingt-neuf départements et s'en retourne là d'où naguère il est venu.
C'est-à-dire a Paris, où après avoir participé à tous les efforts de conciliation, il se rallie a la révolution du 18 mars en voyant la mauvaise foi de ceux qu'on allait appeler les hommes de Versailles.
Membre de la Commune et Maire des Batignolles il fit son devoir pendant les 73 terribles journées; il dirigea la défense de son arrondissement quand Farmée de Versailles entra dans Paris y portant le désespoir, le massacre et la mort. Il put rallier en bon
ordre les forces dont il disposait et les diriger sur Montmartre ; mais resté le dernier il fut coupé et ne put rejoindre les siens. Environné tout à coup de soldats qui ne purent croire qu'un membre de la Commune se fût ainsi attardé parmi eux et le prirent pour un agent de Versailles, il échappa de la sorte k la fusillade sommaire.
La mort ne voulait pas de lui, continue L^on Cladel. Traque, harcèle, serré de près, il est recueilli par une intrépide citoyenne qui le conduit chez elle, et là, son mari (A. Ottin), vieillard austère, sculpteur renommé (1), lui parle ainsi: « Qui que vous soyez, vous êtes ici le bienvenu puisque vous êtes Tune des victimes du monstre qui triomphe aujourd'hui sur les ruines de Pai'is et déshonore l'humanité.» Six semaines environ le proscrit résida chez ce grand cœur auquel sont bien dus les hommages do tout philanthrope digne de ce nom, et lorsqu'il quitta son refuge et la ville saccagée, le fils de son hôte l'obligea à prendre son propre passerport et sa bourse. EnAn, ayant franchi la frontière, il s'écrie : «Je salue et touche une terre de liberté! » Ces mots lui tombent de la bouche comme ils Jaillirent en l'autre siècle de celle de Jean-Jacques, à peu près sur le môme sol, entre deux montagnes. En paix à Genève, il subsistera, ce banni, mais comment et de quoi i Comme il pourra, d'une besogne manuelle quelconque. Allons, courage exilé ! Labor otnnia vincit improbus*
Successivement vannier, typographe, fardelier. il mange et lioit, mais ne dort point. Toutes ses «tudes forcément négligées par la bataille sociale l'ont sollicité de rechef. 11 achève alors son instruction et quand il possède bien l'oi'thographe, la syntaxe, la langue, il prône avec sa plume les idées généreuses pour lesquelles il a comijattu le fusil au poing. En Suisse, en Italie, il se plonge avec amour, avec passion, dans les œuvres sinon obscures, du moins absti-aites des physiocrates et des économistes: Adam Smith, Qucsnay, J.-B. Say, Malthus, Ricardo, Mach-Culloch, Dunoyer, Rossi, Filangieri, Romagnosi, Verri, Beccaria, Michel Chevalier, Bastiat, Joseph Garnier, en même temps que les sociologues : Saint-Simon, Fourier, Louis Blanc, Pierre Leroux, Cabet, Dezamy, Proudhon, Considérant, Pecqueur, Vidal, Karl Marx, Robert Owen, Lassalle, Tourreil, Fauvety et J.-S. Mill, son auteur de prédilection, l'initient tour à tour aux œuvres de la science, et lui révèlent tous leurs secrets et le voilà si bien ferré, désormais, sur les questions qui le préoccupent et l'absorlient qu'il nous offre coup sur coup : en 1871, La Troisiè^ me défaite du prolétariat français ; en 187i, Exposé des Ecoles socialistes françaises et V Internationale, son histoire et ses principes ; en 1873. Spartaciis : en 1874, Socialismo, Religione, famiglia, propriété, texte italien ; en 1876, Histoire critique de V Economie politique ; en 1875-77, col lal>oration à la
(1) Auguste Ottin, ancien prix de Rome et mort récemment, est l'auteur de la Fontaine de Médicis au Luxembourg, du bas-relief : La Marche triom" phale de la République, d'une cheminée monumentale en l'houneur de Ch. Fourier, du Groupe des Lutteurs au Luxembourg, de V Amour et Psyché et de trente autres œuvres méritoires.
Pl^be de Milan, au Povero de Palerme, au Mirabeau de Vervicrs, et fondation (avec le regrette D' C^sar De Paepe et M- André Léo) de la Revue : le Socialisme Progressif; en i8T8, Histoire du Socialisme; en 1879, traduction de Travail et Capital de Lassalle, et de la Quintessence du Socialisme de Schseffle ; en 1880, après Tamnistie, il crée V Eniancijtationy publie en 1881 le volume i" du Nouveau Parti , le Parti ouvrier ; en 1882,1e volume 2 du Nouveau Parti ; en 1883, le Manuel d'Economie Sociale ; en 1884-85, les cinq tomes de YHistoire du Socialisme conmiencë en 1882 ; enfin il fonde la Revue Socialiste devenue Torgane central du Socialisme thëoriqae fi'ançais, tout en coUal^orant à une foule de journaux, le Prolétaire^ V Emancipation sociale, le Citoyenj le Travailleur,, V Intransigeant^ etc.
Hé bien, n'est-ce pas une magie que la mirol>olante aventure de ce ^ueux-là : pâtre dès son enfance, charieur et ]al)Oureur avant son tirage au sort et députe de Paris a«rant que sa trentaine ait sonné ; mais n'est-ce pas un enseignement aussi ? Jadis, quand la Révolution écUta, si Taristocratie était pourrie jusqu'aux moelles et le Tiei*s déjà corrompu, la plèbe, elle, au contraire avait toutes les vertus, stérilisées souvent, il est vrai, par son ignorance et c'est chez elle surtout que la France, menacée par tous les potentats de l'Europe, y compris le sien propre, recruta les héros qui s'emparèrent de la Bastille, des Tuileries et guidèrent à la victoire les volontaires de la République: Hoche, Kléber, Augereau, Marceau, Soult, Lannes, Masséna, Ney, Murât, Bessières, tutti quanti. Maintenant, de nos joui*s où la bourgeoisie est plus dépravée et plus vaine que la noblesse en 1789, n'appartient-il pas au Quatrième Etat de la remplacer, ainsi qu'elle même supplanta le deuxième Ordre entièrement inepte en affaires publiques?
On ne se lasse jamais de citer Cladel, parlant des hommes du peuple. Lisez encore :
Où donc demain, sinon là^ le pays en danger puiserait-il des hommes? Ils en sortent tous nos historiens plus vibrants, artistes et philosophes : Ilogo, Rude, Millet, Pien^e Dupont, Courbet, Proudhon, Michelet, et l'àpre utilitaire dont ici j'ai résumé les travaux, et des myriades en surgiront. Hier, illettré» ce pour qui m'enchante est aujourd'hui savant au point de nous dire Heraclite, Empédocle, Xénophane, Anaxagore, Pyrrhon, Zenon, comme s'il avait gardé de concert avec eux un troupeau d'herbivores ou d'omnivores. Et cette merveilleuse Morale sociale où la forme et le fond s'entrevalent, en serions-nous redevables par hasard à l'un de ces avocats sans cause, à quelque médecin sans malades, à quelque financier sans entrailles, à quelque rentier sans cervelle, à l'un de ces bourgeois sans scrupules qui foisonnent au Luxembourg ainsi qu'au Palais Bourl)on ? Nenni. Stylés dès le Lycée ou le Collège par mille professeurs et semblant prédestinés à de belles choses ils promettaient tout, blondins, et grisons, ils n'ont encore rien tenu, rien, abêtis qu'ils sont ces vieux fantoches du Parlement, par la paresse, émasculA par la luxure, et c'est lui, l'enfançon hirsute et nu d'un couple d'indigenti des campagnes du Centre, oui, lui, très humble passereau qui n'alla jamais à l'Ecole mutuelle et que les paons, ou plutôt les geais du Sénat et de la Chambre regai*daient du haut de leur arrogante nullité quand il se campa de par la volonté du Peuple Souverain au milieu d'eux, c'est lui, de qui personne
n'eût attendu tel cadeau, c'est lui qu'il faut remercier de ce livre superbe qui sera tôt ou tard l'une des Bibles, sinon la Bible des d^shédtés.
Ahl si j'avais votre burin, Bracqucmond; votre pinceau, Duran ; votre pointe, Rops ; votre ciseau, Rodin ; ah ! comme je graverais; comme je brosserais, comme je sculpterais l'image de cet ouvrier, de ce penseur, de ce poète, oui, de ce poôte de votre caste, la basse» et dont la dé1>auche n'a pas infirmé l'esprit, desséché le cœur, appauvri les muscles et les chairs ; il est plus beau vraiment avec sa face rougeaude et long poilue, avec ses épaules de portefaix, il le fut et se glorifie de l'avoir été, certes ! avec ses yeux doux et fins, son allure paysanne et faubourienne à la fois, et sa tête d'apdtre bon garçon, que tous les chlorotiques de la haute ou de la moyenne qui papillonnent autour de vous, chers amis, pour que vous daigniez les magnifier sur une feuille de papier de Hollande ou de Japon, sur quelc(ue peu d'étoff*e, sur une plaque de cuivre ou dans un bloc de marbre...
Ces citations un peu longues mais que nous devions faire, nous disent avec quelle émotion et quelle éloquence Léon Cladel contait la vie toute de labeur et de probité de notre ami. Voyez avec quelle admiration il insistait surtout sur les tendances de cet esprit si largement ouvert aux plus nobles pensées, aux plus exquises générosités. Tous ceux qui connaissaient Malon applaudirent à cet éloge si mérité qui avait d'autant plus de prix qu'il sortait de l'intransigeante plume d'un maître écrivain dont la gloire est absolument pure et dont la vie elle aussi est un incomparable exemple de vaillance et d'honneur.
Plus récemment, dans la France du 13 septembre 1890, Clovis Hugues résumait, en un fraternel article, avec un exubérant esprit, une entraînante fougue, tout le bien que nous pensons du théoricien socialiste :
L'homme, d'abord, n'est-ce pas? Figurez-vous une sorte de cardinal Lavigerie en civil et vous aurez tout de suite «n Malon suffisamment ressemblant. Le front est vaste, éclairé d'une haute pensée, un de ces fronts que la nature ne donne pas à tout le monde parce quils nécessitent probablement une main-d'œuvre considérable. L'œil rêve et cherche. Le nez s'aplatit légèrement : peut-être le coup de pouce de l'Idée ? La bouche est à la fois souriante et boudeuse. La barbe n'est pas tout à fait une bai'lie de fieuve, mais c'est déjà celle d'un joli aftluent.
Malon a soufiert lui-même, avant de se consacrer tout entier à ceux qui souffrent. Il ne s'est point improvisé apôtre: il Test devenu lentement, patiemment, à foi-ce de travail et de volonté. Fils d'un pauvre paysan il n'a pa^ trouvé la clef d'or qui ouvre la porte des collèges. . . Il n'a pas soulevé le voile, il l'a déchiré. 11 n'a pas épousé la science : il l'a violée. Bravo plél>éien I
C'est Clovis Hugues qui nous a révélé dans cet article l'existence d'un péché de jeunesse de Malon, un poème, la Grève des
Mineurs, fière réponse à la Grève des Forgerons de Coppée; le poète n'est pas mort tout entier, et Cladel et Hugues l'on bien senti revivre, en lisant le Socialisme IntégraN< où il y a autant de cœur que de tête », suivant l'expression même de Clovis Hugues. Certes, s'il nous était besoin de donner une preuve vivante de la légitimité de nos revendications, nous ne pourrions mieux choisir que le récit de l'existence et du développement intellectuel de ce pâtre forézien à qui l'on enseigna h peine l'abécédaire en ses primes années et qui, à force d'opiniâtre vouloir est parvenu à s'instruire seul, et à écrire des œuvres de profonde érudition et de vaste pensée, à édifier selon le mot de l'auteur de Kerkadec, une Bible des déshérités, expression amplement justifiée par la publication du Socialisme Intégral, dont les deux premiers volumes vont paraître coup sur coup.
Le présent volume en est à sa deuxième édition en moins d'un an. On admettra que cela peut être considéré non seulement comme un succès de librairie — toutes relations gardées puisqu'il ne s'agit pas ici d'une œuvre d'amusement, d'un remèdexontre l'ennui d'un voyage en wagon, comme le disait Jules Barbey d'Aurevilly des œuvres d'About, — mais aussi, nous l'avons déjà indiqué, comme un indice indéniable du progrès des idées socialistes .
L'œuvre n'a pas été seulement lue, elle a été commentée, discutée ; elle a produit une agitation si curieuse et si intéressante qu'il serait regrettable de ne pas noter les diverses manifestations intellectuelles dont elle a été le point de départ. Un tel examen ne serait pas inutile croyons-nous ; la place nous manque pour le faire et nous devrons nous contenter de quelques indications.
De tous les articles que nous avons lus il ressort au premier abord une singulière estime pour l'auteur. Amis ou adversaires sont d'accord sur ce point. Cette unanimité rare dans Tapprécia-
G oogle
tion du caractère d'un homme, nous semble attester outre l'incontestable valeur morale de celui qui en est cause, l'immense portée de l'œuvre et le succès des théories qu'elle émet. Philippe Gille, dans le Figaro du 14 janvier, écrivait ces lignes, précieuses à enregistrer.
— Il est des chapitres qui m'ont laissé dans une ^rave rêverie et l'idée consolante que l'amélioration sociale doit êti^e traitée autrement que comme une utopie. Le livre de B. Malon est pour moi l'exagération d'une idée honnête et juste, si Thonnêtetë et la justice j^uvent être exagérées.
Le Socialisme Intégral a puissamment servi, ce nous paraît, ridée que nous défendons, tant par sa logique persuasive que par son élévation de pensée et, l'ardente conviction inébranlable foi qui l'anime.
Dans un récent ouvrage de M. F. Paulhan: le Nouveau Mysticisme, nous trouvons la page que voici :
Il y a certes des raisons de i^ecommander la froideur dans l'observation et dans le raisonnement ; cependant,, il ne faut pas oublier que, si l'objectif de nos recherches nous laissait complètement indifférents, nous ne ferions pas ces recherches, et que si le résultat ne nous importait en rien, nous ne trouverions pas ce résultat. Autant que la froideur de la recherche, l'émotion qui la pi*écède et Témotion qui la soutient et l'émotion qui la suit sont désirables, au moins dans l'état actuel de l'humanité ; et c'est encore un signe de l'état de l'àme moderae que cette recherche des grands ]*ésultats jointe à l'emploi des moyens les plus minutieux, ce mélange de réalisme pratique et d'idéalisme sans limites, de science et d'émotion, de mysticisme, si l'on veut, qui se révèle au moins dans certaines formes du mouvement social. Nous le retrouvons à quelque degi»é chez un des chefs du parti socialiste français, M. Benoît Malon, qui parait vouloir unir l'esprit idéaliste des écoles fi'ançaiscs de la première moitié de ce siècle et l'esprit positif et scientifique de l'école allemande. Il insiste sur la nécessité de ne pas se laisser « sevi*er d'idéal » et de remplacer « l'atavisme religieux t> par « un vaste idéal humain, par une conception de la vie et du devoir propre à ouvrir nos pensées et nos cœurs à toutes les justices nouvelles, propre à nous faire consentir à tous les dévouements, tous les sacnftces qu'elles commandent (1).
M. Paulhan, ne fait que rappeler ici les paroles mêmes de Malon.
« Oui, trois fois oui, la passion surexcita pour le bien public, « la vision d'un idéal accepté et caressé, le sentiment profond « qu'on se dévoue pour quelque chose de haut et de bon, sont,
(1) F. Paulhan : Le Nouveau Mysticisme,
« abstraction faite du fanatisme religieux, les seuls grands entraîne neurs des foules. C'est par eux que le xviii® siècle aboutit ; « c'est par les irrésistibles enthousiasmes qu'ils allumèrent dans « les âmes,que le monde vit les merveilles de l'an 11, et le triom- <c phe partiel de la Révolution Française. )►
Le livre même a été l'affirmation de cette théorie. Il a prouvé que le socialisme était, ainsi qu'il l'énonce au début de son œuvre, « l'aboutissant synthétique de toutes les activités proie gressives de l'humanité présente ». Rejetant 1 étroite formule de la révolution purement économique, il a proclamé la nécessité d'une révolution connexe dans les mœurs, il a établi les bases durables d'une philosophie sociale.
Grâc-e à ce livre, déclarait Eugène Fournière, dans un compte-rendu des plus judicieux publié ici même, le socialisme n'est plus une sèche doctrine économique Itasée sur la nécessité. Il est l'épanouissement normal de l'humanité en marche vers les justices futui*es.
L'honneur est grand à Benoît Malon d'avoir su revenir à la si généreuse et si noble tradition des penseurs qu'avec raison il revendique comme ancêtres du socialisme. Le regretté César De Paepe, l'en félicitait dans une lettre datée de Bruxelles, du 1 2 septembre 1 890, dont le fidèle ami, le vieux compagnon de lutte de l'admirable penseur belge peut avoir quelque fierté. En voici un extrait :
Et moi aussi, mon cher, tu peux m'inscrire pai*mi les adeptes rfu socialisme intégral, bien que les circonstances m'aient amené à m'occuper plutôt du côté économique du socialisme. Mais toujours j'ai vu dans le socialisme autre chose encore qu'une nouvelle organisation du travail et de la propriété, ou qu'une plus équitable répartition des richesses parmi les hommes. Toujoui*s j'ai considéré que le socialisme touchait à tous les côtés de l'homme et de l'espèce humaine et que, à l'instar du philosophe antique, il iwuvait prendre pour devise : Nihil human a me alienum putu. Notamment la morale et le droit, l'anthropologie et la criminologie, l'hygiène publique et la philosophie de l'histoire, la pédagogie et la démographie, les questions philosophiques et religieuses, se ressentiront presque autant que l'économie politique elle-même de cet immense et complexe mouvement d'idées soulevé par le socialisme au XIX* siècle. La littérature, les beaux-arts, les conceptions esthétiques ne lui sont pas plus indifférentes et porteront également la marque de son influence.
L'auteur du Socialisme Intégral a prouvé ainsi qu'il l'avait promis, « que le socialisme dans ses principes et dans ses réali-
<( sations répond à tous les besoins matériels et moraux de la (( nature humaine. »
Et voici diverses appréciations qui le démontrent.
Dans \e Journal Fléchais ( 1 7 septembre 1 890), sous la signature de Jean Bernard, on trouve :
Aussi la publication de Benoit Malon vient-elle à point rendre un grand service à la politique contemporaine, exposée, faute de savoir, à s'ëgarer dans des discussions inutiles ou dans des développements hors de portée.
Car, Benoit Malon possède cette qualité maltresse dont on ne saurait trop le louer, c'est qu'il dégage les théories socialistes des brumeuses régions de l'utopie pour les placer dans le champ d'activité de la pratique.
M. Henri Aimel, dans la Presse du 23 septembre, annonçait en termes élogieux la publication du Socialisme Intégral et le 30 septembre dans la Victoire (de Bordeaux) qu'il dirige, il concluait ainsi un nouvel article :
En tous cas, qui donc peut prétendre qu'un tel progranune ne soit pas complètement humain? Qui donc peut dire que les réformes exigées ou désirées par le socialisme ne sont pas conformes aux idées de justice et de fi'aternité, de bonté, à la véritable conception de l'ordre et du progrès dans les sociétés modernes?
Ce sont ces idées que Malon, avec une chaleur communicative de pensée, un enthousiasme sincère et surtout ce profond amour de l'humanité, cette pitié sainte dont il fait la déesse de la religion future enseigne et démonti^e dans son livre.
Notre ami Raiga, dans \a Justice du 1 7 novembre 1 890, terminait ainsi sa chronique sociale :
Si au point de vue économique les doctrines collectivistes mises à part — doctrines d'ailleurs qui n'ont que la portée d'une prophétie — on peut tomber d'accord avec l'auteur sur la nécessité de certaines réformes sociales, on louera sans réserve toute la partie du livre consaci^ée à l'évolution de la morale, à l'évolution du mariage et de la famille.
On louera également l'auteur d'avoir protesté conti*e les calomnies qu'on débite niaisement, dans certains cercles, contre la Révolution Française.
En définitive, voilà une œuvre d'une grande sincérité, capable au surplus d'éclaii'er bien des esprits et de réconcilier nombre de citoyens, qui, sur la foi d'hommes à formules sèches et fausses, se croient obligés de s'enfermer dans de petites chapelles, au lieu de vivre et de demeurer en communauté d'idées et d'aspirations avec la vaste famille républicaine formée par la Révolution Française et qui restera, en dépit qu'on en ait, l'initiatrice des justices futui*es.
A nouveau Eugène Fournière oubliait une seconde étude dans le Petit Troyen.le Petit Provençal, et dans l'Hérault, M. Elie Peyron, un des fondateurs de la l^ue Socialiste, écrivit presque en même temps du livre un compte-rendu des plus élogieux. Tous deux ont insisté avec raison sur ce point que Malon, donnait une orientation nouvelle, plus humaine, au socialisme.
L'Emancipation Sociale (de Narbonne), le TetitColott (d'Alger), YEsralité (E; Odin), le C0W&7/ (Populus), la Taix (E. Thiaudière), la Nouvelle T^ue (15 octobre) qui déclarait l'œuvre « de bonne volonté et de bonne foi », le T^etit T^publicain (de Nîmes), le yrai Patriotisme (de BouIogne-sur-Seine), la France Militaire, Y Action, que dirige à Lyon notre ami Paul Cassard, le Réveil Républicain, la Tribune l^publicaine, le Petit Républicain du Midi, les Tetites Nouvelles, V Union Franco-T^usse, la Question Sociale, le Peuple (de Bruxelles), le Coopérateur, le Tocsin (de Commentry), la Question Sociale (de Bordeaux), le Petit Troyen, le Petit Provençal, le Courrier (de Cannes), le Réveil des Taysans, VEclaireur de l'Est (Ch. Foulon), la Lyre Universelle (Iules Levallois), le T^adical Algérien, le Siècle, le Moniteur des Syndicats Ouvriers (Abel Davaud), le Stéphanois, la Rénovation (Hyp. Destrem), le Socialiste chrétien, Ylnitiatioti, Il Sole (Felice Cameroni), le Petit Lyonnais Qtzn Valjean). etc., etc., même des journaux conservateurs comme le Tays, la Souveraineté, le Tilori, le Patriote (de Bruxelles) enregistrèrent le succès du premier volume du Socialisme Intégral.
Dans le numéro du 25 novembre 1890, Henry Maret dans le T^ical disait : « Je ne connais pas de livre plus clair, plus honnête et souvent plus irréfutable. »
IlSecolo (18 octobre), a consacré un long article au Socialisme Intégral sous ce titre qui est un éloge Un buon libro e una buona opéra. L'Emancipaiione (de Rome), ïltaUa (de Milan) apprécièrent le livre de flatteuse façon, même des revues, jusqu'alors purement littéraires, ont consacré plusieurs pages à l'analyse et à la discussion du livre du directeur de la Revue Socialiste. De ce nombre la Revue Parisienne^ qui publiait un article fort intéressant de M. Albert Noyer, et le Semeur où M. Edouard de Morsier, l'auteur plein de promesses des T^naiwiers allemands contemporains, écrivait :
« C'est cette idée assurëment grande et Ijelle de voir dans le socialisme non une doctrine spéciale quelconque ou politique ou économique, mais les lois fondamentales d'une société et d'une civilisation nouvelles, qui distingue Benoit Malon de tous les autres socialistes qui place son œuvre bien au-dessus de la leur.C'est ce qui rend aussi son Socialisme Intégral compréhensible à tous. Les grandes idées sont simples. Le socialisme a enfin ti'ouvé en cette fin de siècle — que Malon appelle fin de cycle — son expression claii*e et complète. Il sera possible de le juger, maintenant qu'il se présente à nous clair, pi'écis, complet, Intégral.
Pourquoi M. de Morsier a-t-il gâté cette juste appréciation par des critiques qui sont parfaitement injustifiées ? La conclusion de larticle est vraiment peu digne du début. Il y est question d'un malhonnête mépris du passé — c'est là un mot malheureux qui se trouve réfuté par les éloges du début, et quant aux plaisanteries sur l'art social, si elles sont permises, elles sont bien inutiles, car — nous en gardons l'absolue conviction — l'art s'orientera vers le socialisme fatalement, et se retrempera comme lui aussi à ses sources bienfaisantes. Sérieusement, M. de Morsier dédaigne-t-il ces grands poètes: Pierre Dupont, que Baudelaire admirait, et Pottier, cet autre ouvrier, que tant d'artistes modernes et non des moins glorieux ont salué comme un pair ?
Sutter Laumann dans Y Intransigeant réplique suffisamment à la critique du Semeur, en disant du livre discuté :
C'est un des plus éloquents que nous ayons lus depuis longtemps. Oui, ti'ès éloquent, car Malon ne s'est pas uniquement contenté de développer une théorie, de soutenir les prétentions d'une école. Sachant que, par malheur, le monde n'est pas transformable, du jour au lendemain, comme par un coup de baguette magique, il a surtout plaidé la nécessité de la transformation, au profit des humbles et des soulTi*ants. Mais cela, il l'a fait sans colère, sans haine, en sage qui sait que l'esprit de tolérance est la base même de la philosophie, et que la responsabilité de l'homme est limitée, aussi bien dans sa vie privée que dans sa vie sociale; qu'il est le jouet des circonstances, l'esclave de Téducation et du miheu. Aussi, loin de se cantonner dans un sectarisme farouche, il professe que tous les cheiTheurs, que tous les remueui*s d'idées ont apporté leur part de lumière dans les épaisses ténèbres qu'il s'agit de percer.
Combien juste aussi est cette appréciation qui termine dans le Peuple de Bruxelles, lorgane officiel du parti ouvrier belge, l'article consacré par Louis Bertrand au premier volume du Socialisme Intégral :
Le collectiTisme tel que Texpose et le définit Malon (1) difl^re du collectivisme Marxiste qui est d'une tendance plus communiste. Cette différence du socialisme français et du socialisme allemand ne doit d'ailleurs pas être exagérée. Elle se compi*end par la différence de milieu, de mœurs de ces deux nations.
Le socialisme de Marx est avant tout matérialiste, économique.
Certes, le facteur économique est puissant. 11 crée le milieu que subit l'homme et la société. Seulement, le facteur moral, sentimental a aussi sa valeur scientifique. Il est vrai d'ajouter que l'un développe parfois l'autre.
Certes aussi, les ouvriers, les petits, les salariés de toutes catégories ont intéi*ôt à voir changer le système capitaliste actuel. Si les masses populaires deviennent socialistes, c'est parpe qu'elles sont victimes du système actuel qui les écrase et les réduit à la misère et qu'elles espèrent en une vie meilleui*e. Mais ce facteur ne doit pas suffire. C'est pouixiuoi nous sommes entièrement d'accord avec Malon quand îl dit : « Les novateurs ne doivent pas se contenter de faire appel aux intérêts de classe du prolétariat, ils doivent aussi invoquer toutes les forces sentimentales et morales résidant en l'âme humaine.
C'est ti*ès juste et cette conception du socialisme est grande et belle ! Elle permet de faire appel à toutes les bonnes volontés, à tous ceux qui ne comprennent pas encore l'idée maîtresse du socialisme, mais que révolte l'injustice actuelle.
Répétons-le donc pour finir : le Socialisme Intégral est un livre excellent en tous points et nous lui souhaitons le succès qu'il mérite. Disons aussi qu'il est écrit de maîtresse façon, car nous avons rarement lu un livre de science sociale qui soit d'une Içcture aussi attachante. La question de forme est souvent négligée ; ici, la forme est digne du fond et nous avons la conviction que la dernière œuvre de Malon deviendra classique.
(1^ Voici la définition du collectivisme par Fauteur du Socialisme Intégral :
« Dans ses lignes générales, le collectivisme est une conception socialiste comportant :
1' L'appropriation commune, plus ou moins graduelle de la terre et des instruments de la pi*oduction et de l'échange (cette foraie d'appropriation ne devant pas succéder à la petite industrie et à la petite propriété, mais seulement à la monopolisation de ces dernières par la nouvelle féodalité financière et industrielle) ;
2* L'organisation corporative, communale ou générale de la production et de l'échange ;
3* La faculté pour chaque travailleur d'user 11 sa guise de l'équivalent de la plus-value par lui créée ; ^autrement dit du produit de son travail) ;
4* Le droit au développement intégral pour les enfants, le droit à l'existence pour tous les incapables de travail et l'assurance pour tous les valides d'un travail rémunérateur dans l'association de leur choix.
« Vouloir cela, termine Malon, ce n'est pas, comme on l'a dit, tomber dans les errements du communisme utopique. c'est simplement combiner la nécessité du concoura pour la production avec la justice économique et les justes exigences de la liberté humaine. »
L'auteur y a mis d'aiUeurs toute la science qu'il a accumulée depuis vingt ans, ainsi que son grand cœur qui bat si foi'tement pour tout ce qui touche au bonheur de l'Humanité souffrante !
A.^Millerand insiste plus spécialement sur les côtés philosophiques du Socialisme intégral, dans le journal La France :
Voici plus de six ans, dit le vaillant et ëminent député de Paris que Malon poursuit l'œuvre qui est définie dans cette phrase : « Les novateurs ne «c doivent pas se contenter de faii^î appel aux intérêts de classe du proléta- « riat, ils doivent aussi invoquer toutes les forces sentimentales et morales « résidant en Tâme humaine. »
Cette méthode s'écarte sensiblement de celle qui est aujourd'hui en honneur dans les gi*oupes socialistes, les plus importants de tous les pays. Elle invoque la tradition française. Il n'a, pensons-nous, jamais été plus utile de la restaurer qu'à notre époque.
Au moment où les intérêts matériels, la soif du gain rapide et facile, la passion de l'argent s'emparent de tous les esprits avec une si abordante tyrannie, il est bon, il est nécessaire que le socialisme ne paraisse pas mériter la même critique que le régime auquel il s'attaque et ne ramène pas tout le problème humain aune question de plus-value.
Aussi bien ce ne serait pas sans grand dommage pour leur cause que les socialistes renonceraient à l'appoint que le sentiment peut leur donner. C'est une force tout comme l'idée pure. Foi*ce d'une autre espèce, mais d'une puissance non moins certaine que la vapeur ou l'électricité. Le penseur, l'écrivain, l'orateur qui agissent sur la foule en défendant une conception intellectuelle ou morale servent la cause du progrès aussi efficacement que l'inventeur d'un procédé mécanique ou chimique. Lieu commun sans doute, mais qu'il faut redire puisqu'on paraît l'avoir oublié.
La supériorité de Malon sur nombre de propagandistes du socialisme est précisément de ne pas avoir limité ses préoccupations aux intérêts matériels. Certes» il ne méconnaît pas leur importance. Elle est capitale. Mais elle n'est pas exclusive. C'est un des éléments du problème, le plus considérable peut-être, ce n'est pas le problème tout entier.
Le socialisme tel que l'entend Malon est « l'aboutissant synthétique de toutes les activités progressives de l'humanité présente », Aussi ne doit-il pas borner son étude et ses efforts à la rénovation du système économique. La morale, la famille, la constitution politique de l'Etat doivent à un égal degi*é solliciter ses recherches et provoquer ses solutions.
Malon aborde dans son livre tous ces grands sujets. A propos de chacun d'eux il étale, aux yeux du lecteur, avec une inlassable prodigalité, le trésor des idées et des théories que l'humanité en nmrche a tour à tour mises en honneur. En regard du passé il dresse la solution de l'avenir.
Qui ne voit qu'ainsi comprise et élargie la doctrine socialiste a chance d'attirer à elle beaucoup d'adeptes qui, peu tentés par l'étude aride des problèmes économiques, seront touchés et séduits par les perspectives que fait entrevoir dans l'ordre moral l'application des idées nouvelles.
Dans la T^tie Européenne, nous devons mentionner une étude de notre ami Eugène Châtelain, qui n'a qu'un tort à nos yeux,
44^ LE SOCIALISME INTEGRAL ET lA PRESSE
c'est de ne pas accepter comme ancêtres du socialisme, les philosophes antiques et les communistes chrétiens, a rencontre des idées exprimées par fauteur à ce propos.
Citons encore un article de M. Georges Bath dans le Droit des femmeSy analyse exacte du chapitre VII, sur la condition des femmes, que l'ancien membre de la Commune a si magistralement expliqué. Le Devoir, de son côté, étudia plus particulièrement Tœuvre au point de vue de la propagande, eu faveur des idées pacificatrices.
Nous ne nous pardonnerions pas enfin d'oublier la toute récente contribution de notre jeune camarade Maxence Roldes {Indépendant de Bergerac, 16 mai 1890), dont la conclusion surtout est à noter :
« Consolider le socmlisme et l'idc^liser, tel ëtait le double but que s'était propose Benoit Malon.
« Et maintenant qu'il Ta si complètement, si magistralement atteint, maintenant qu'il a forg^ \^o\xv notre génération une arme d'une merveilleuse solidité, qu'il se réjouisse I Le puissant effort qu'il a développé ])endant de longues années pour le triomphe de la cause sociale ne tardera pas à porter ses fruits.
« Pour nous, les jeunes qui, à notre entrée dans l'arène, bénéttcicrons de ses rudes travaux, nous n'honorerons jamais assez en Benoit Malon le savant, le philosophe, le poète qui, aplanissant bien des difllcultés, nous a montré la route à suivre, le champ de bataille de deniain, l'ennemi que nous aurions à combattre et par delà après la victoire, dans une brume qui bientôt ira se dissipant, la terre plus libre et plus juste où dans une paix sereine s'exercera l'activité de ceux à venir. »
Jusqu'ici, nos lecteurs pourront peut-être nous accuser de partialité, nous n'éprouvons d'ailleurs aucune honte à avouer que nous admirons le Socialisme Intégral comme une belle et lx)nne œuvre. Toutefois nous n'hésiterons pas, pour être entièrement exact, à donner les jugements hostiles.
Dans le Rappel, M. Lucien-Victor Meunier trouve le Socialisme Intégral trop étatiste. N'est-elle pas un peu usée la plaisanterie qu'il réédite à ce propos « Allons vite ! commandons des cas-
quettes galonnées pour les trente six millions de français ; tous galonnés ! » Le socialisme est la domestication du prolétariat. Ce n'est là qu'un mot injuste non un argument. Et M. Meunier, qui du reste, n'est pas si éloigné que cela de nos idées, le sent bien, puisqu'il ne peut s'empêcher de louer, d'applaudir, les pages si éloquentes que Malon a écrites en faveur de l'émancipation féminine . Pourquoi dès lors, se refuser à voir les autres faces de la question, l'intégralité du problème? C'est que M. Meunier, qui a de l'esprit et du cœur, se laisse un peu trop influencer, par des ressouvenirs d'éducation bourgeoise. Au nom de la liberté, il proteste contre nos théories, et cependant il veut comme nous, moins de misère et moins de hontes. — Qli'il y songe bien, qu'il pèse tous les crimes commis au nom de cette Liberté, si souvent invoquée, si souvent méconnue, et il croira comme nous, que pour le triomphe même de la Liberté il n'est pas de moyen plus sûr, plus rapide, plus efficace que l'intervention des pouvoirs publics. Autrement, certes, nous courons les risques de voir une fois de plus l'épouvantable bataille, l'ensanglantement, toutes les violences, toutes les destructions, auxquelles des multitudes cnsauvagées par la misère sont accoutumées de se porter.
Le {Moniteur du Cantal déclare le Socialisme Intégral a un remarquable exposé de doctrine » mais sitôt après ajoute que tout en comprenant la justesse de certaines revendications, il ne peut admettre ces deux négations du socialisme : T)ieu et Vatrie. La critique s'attaque donc ici à la philosophie générale du socialisme, beaucoup plus qu'à l'œuvre particulière de Malon.
Le Deutscbes Wocbenblatt de Berlin par la plume de M. Ernst Bark, a discuté assez longuement le volume de Malon. M. Ernst Bark s'en est quelque peu tenu du reste à des nuances de langage. Il cite une phrase : « La femme bourgeoise croirait sa fille impure si elle s'était permis d'aimer avant la légalisation le mari qu'on lui destine » et s'étonne que Malon blâme cette hypocrisie. Il appelle cela de la prudence, lui M. Ernst Bark, et il invoque à l'appui les dures conditions de l'existence. Est-ce là la question ? Ce que Malon affirme en ce passage c'est son mépris pour un préjugé inique, qui place l'honneur des femmes en une si bizarre posture. M . Bark appelle cela de l'étroitesse de vue. Nous voyons
la chose autrement. Plus loin le rédacteur du Deutscbes Wocbenblatt, semble croire que tous les socialistes français ont une admiration profonde et sans réserve pour Proudhon — Malon a maintes fois écrit ce qu'il pensait à ce propos. M. Ernst Bark nous permettra de lui rappeller ce jugement de notre ami Eugène Fournière dans l'article déjà cité.
« Logicien brutal, Proudhon a rendu à son temps le très grand service de démolir les utopies dont se réclamait le prolétariat français, alors engoué de Cabet. Mais comme il l'a fait payer cher ce service! Au doux rêve millénaire il a substitué la vide /d^o/off> dont nos politiciens sont encore tout imprégnés. C'est d'ailleurs sans les avoir lus qu'ils nous jettent ces tomes à la tête, quand ils éprouvent le besoin de nous assommer ».
Nous ne comprenons pas davantage la défense de Bismark par M. Bark. M. Bark dira peut-être que nous aussi nous jugeons en français plus qu'en internationaliste, mais nous avouons le même éloignement que l'auteur du Socialisme Intégral, pour l'homme de fer et de sang.
La T^^vue Encyclopédique (sous la signature de M. Lejeal), a donné dans un de ses derniers numéros un résumé important de l'œuvre de Benoît Malon — accompagné d'un portrait et d'une courte notice biographique. — C'est un travail analytique consciencieux, qu'on pourra consulter avec fruit.
Nous en extrayons ces lignes :
Quelqu'opinion que l'on professe à Tëgard du socialisme il faut reconnaître qu'il a révélé de nos jours une foi*ce singulière d'expansion. Il l'ayonne bien au-delà du cercle de ses adeptes déclarés, il est devenu une puissance avec laquelle comptent les pouvoirs réguliers et l'on voit dans tous les pays, dans toutes les classes s'infiltrer lentement mais sûrement la conviction qu'il y a nécessité impérieuse de chercher une réjmrtition de la richesse plus conforme à la notion actuelle de justice distributive, si l'on veut épargner à la société d'effrayantes commotions.
11 convient donc d'étudier avec calme, d'où qu'elles viennent, les diverses solutions proposées, ir y a surtout profit à le faire loi'squ'on dispose d'un livre tel que le Socialisme Intégral de M. B. Malon qui présente un tableau d'ensemble des doctrines d'une école fort importante, en même temps qu'une analyse des théories opposées.
M. Lejeal donne ensuite une fort sagace et très précise analyse des doctrines de Malon, analyse qu'il fait suivre de cette remarque :
La revendication apparaît ici nette et précise. Bien que par sa nature même, elle soit communicative et nëcessaireraent dirigée contre ceux qui possèdent, on ne peut nier qu'elle dénote une Iai*ge préoccupation des mesures transitoires et des foniies légales.
On a vu que dans un précédent numéro de la Revue Socialiste, notre savant collaborateur le docteur Delon a réfuté les critiques formulées, d'ailleurs très courtoisement, par M. Belot dans la T^îie Tbihsopbique. Est-il nécessaire d'insister? nous ne sommes pas les seuls à penser que la réponse a été absolument victorieuse. Et, en somme, la Revue Philosophique avait apporté les uniques objections qui pouvaient avoir quelque apparence de raison.
Dans le Journal des Economistes, M. Rouxel a aussi, dans son compte-rendu du Socialisme Intégral, rompu quelques lances en faveur du libéralisme économiste dont tous les novateurs et tous les progressistes contemporains font justice. Au moins M. Rouxel qui déclare Malon «un consciencieux, un studieux et un convaincu» accepte-t-il en grande partie les théories de notre ami sur la famille.
Plus précisée et plus amère est la critique parue dans la Revue d'économie politique et signée Ch. Gide. L'éminent professeur d'économie politique commence toutefois lui aussi par des éloges : tels sont les débuts de son article bibliographique :
Une vie toute de longs et patients travaux, un Ki'&nd fonds de bienveillance, une modération relative dans les moyens d'exécution, ont valu à M. Benoit Malon une place très honorable dans le socialisme contemporain. Paisses ouvrages et surtout par la Revue socialiste qu'il a fondée et qu'il dirige dans un esprit de libre recherche, il a exercé sur l'école socialiste française une influence réelle, et à tout prendre bienfaisante, en l'émancipant de la doctrine d'airain du collectivisme Marxiste et en la ramenant à ses véritables traditions nationales, c'est-à-dire à un certain idéalisme. Il a revendiqué la place de ces mots de justice, de solidarité et d'amour qui avaient été rayés dédaigneusement par Karl Marx du vocabulaire économique pour n'y laisser quA le mot de « plus-value » . Il faut lui savoir gré d'avoii* enseigné que la guerre des classes ne suffira pas pour résoudre le problème social et de n'avoir cessé « de crier à ses frères en socialisme que la revendication économique des prolétaires n'aboutira qu'en s'appuyant sur les forces morales, ces rayonnements intérieurs de la nature humaine ». C'est justement pour mieux exprimer ce programme que M. Malon donne à son nouveau livre le titre de Socialisme Intégral, en entendant par là le socialisme envisagé sous tous ses aspects, avec toutes ses manifestations possibles, non seulement dans la Propricté on V Etat y mais aussi dans la Famille et la Religion,
Voilà qui est tout lait et tout miel, n'est-il pas vrai ? Attendez, l'absinthe est au fond.
M. Ch. Gide déclare que le Socialisme Intégral est plein de lacunes et il en donné entre autres preuves que l'auteur à propos de mariage a cité les Cours d'amour dont l'existence est problématique. Pas davantage, selon M. Gide, il n'aurait qualifié de socialistes les économistes Cauwès, Clarke, Carrol Wright, Schmoller, Schaeffle. 11 y a là un abus -de mot de la part de M. Gide; Malon range les écrivains susnommés parmi les socialistes professoraux^ en d'autres termes parmi les socialistes de la chaire, et non parmi les socialistes proprement dits.
Or, n'en déplaise à l'éminent directeur de la Revu^^ d'économie politique, l'appellatif ainsi restreint est irréprochable. Voilà maintenant un* autre reproche. Malon donne de bons conseils de relativisme, de tolérance et de bienveillance, mais d'après M. Gide (qui nous paraît un protestant très orthodoxe) il ne les pratique guère lui-même : Savez-vous pourquoi ?
11 accuse le christianisme d'avoir d^^truit les arts et la Ijeautô, sans réfl^ chir que s'il a détruit l'art antique, il a fait renaître une autre forme de l'art, celle des cathédrales et des fresques du Vatican, ce qui peut valoir au moins comme circonstance atténuante. Il appelle saint Paul « un néfaste ambitieux», saint Augustin o un monstre de sophistique et de cruauté », ni i*eproche à celui-ci d'avoir enseigné la servitude de la femme, sans paraître se souvenir de la page fameuse où Augusfm nous raconte comment, assis à côté de sa mère Monique et confondant leurs âmes dans un même transport, ils ont goûté pendant' quelques secondes les joies ineffables du ciel.
Tout ce qui touche de près ou de loin au christianisme, produit évidemment sur cet excellent homme le même effet que le rouge sur un taureau.
Et encore si ce n'était que les idées ou les institutions chrétiennes que M. Malon exécute de cette façon sommaire ! mais rien de ce qui a été, pour ainsi dire, ne trouve grâce devant lui. Il réédite cette l>analité de Michelet sur le « funèbre moyen-âgt=', cette Terreur de mille ans », évidemment parce que le moyen-àge était imbu de catholicisme.
Voilà le crime dans toute son horreur. Seulement M. Gide ne réfute rien. Le Christianisme a-t-il, oui non, fait un monceau de cendres de toutes les splendides réalisations de l'art antique? Est-il vrai que jamais le monde n'a vu destructeurs plus barbares que ces moines sauvages qui parcouraient les provinces pour briser les statues et détruire les temples et dont le fanatisme criminel alla jusqu'à l'incendie à jamais inexpiable de la bibliothèque
d'Alexandrie? Si M. Gide doute, qu'il lise Chateaubriand {Etudes bistoriqties), Draper {Les conflits de la science et de la Tieligion). Qu'il parcoure surtout l'étude vengeresse qu'a publiée sur ce sujet Goblet d' Alviela dans la Revue de Belgique. M . Gide croit que la construction, dix siècles plus tard, d'un certain nombre de cathédrales pouvait compenser la furie de destruction qui avait détruit une civilisation. Il sera seul de son avis.
Relativement à saint Paul et à saint Augustin, M. Gide se garde bien de rappeler les abominables passages qui ont justifié la réprobation de l'écrivain socialiste; il se contente, pour justifier ces <ç néfastes »"théoriciens de l'immorale et monstrueuse prédestination, de nous dire qu'un jour Augustin eut une pieuse hallucination en compagnie de sa mère.
Est-ce bien sérieux ?
M. Gide termine sa critique du Socialisme Intégral par ce paragraphe :
Heureusement, on trouve dans le livre de M. Malon quelques très nobles pensées, celle-ci, par exemple, qui brille comme une étoile de première grandeur et qui peut expliquer peut-être quelques-unes des contradictions de l'auteur : « La sagesse consiste peut-être à pense)" en pessimiste, car la nature des choses est cruelle et triste, et à agir en optimiste^ car l'intei^vention humaine est efficace pour le mieux-être moral et social, et nul eftbrt de justice et débouté, quoiqu'il puisse nous apparaître, n'est jamais complètement perdu ». On ne saui'ait mieux dire. Restons-en là.
Restons-en la aussi de la critique quelque peu injuste d'un écrivain de grand mérite et d'un démocrate infatigable que la Revue Socialiste n'a pas été la dernière à louer, ce qu'elle continuera à faire, lorsque l'auteur des Principes d'économie politique et de tant d'œuvres généreuses, ne se laissera pas emporter à ce point par son zèle pauliniste et augustinien qui est tant soit peu hors de raison, pour un progressiste de sa valeur.
Quelle conclusion apporter à ces pages? Est-ce que nos lecteurs n'ont pas su extraire déjà de ce résumé documentaire l'enseignement qu'on peut en tirer? Si nos convictions avaient besoin d'être affermies, tant de précieuses adhésions, de si hautes sympathies, nous aideraient à les fortifier, en nous donnant un juste orgueil, d'être parmi les compagnons d'armes du travailleur qui
les a suscitées. Et maintenant, est-ce trop dire que d'avouer notre intime pensée? Si, proche est Tavènement du socialisme, l'œuvre si remarquable de Benoît Mabn, n'aura pas qu'un peu contribué k ce triomphe que nous souhaitons, que nous voulons et que nous verrons.
Robert Dernier.