LE SENTIMENT ET LE SOCIALISME
Tous ces grands hommes et leurs éminents* contemporains, vous les figurez-vous étroits, égoïstes, secs et durs comme certaines sommités scientifiques et littéraires contemporaines? Pensez-vous qu'ils auraient pu révolutionner le monde par de simples démonstrations critiques ou de savantes dissertations philosophico-historiques ?
« 11 est défendu à l'homme bassement intéressé d'être habile,» a dit Ernest Renan ; c'est malheureusement contestable, au moins au sens vulgaire du mot; mais, ce qui ne l'est pas, c'est que jamais on n'entraînera les foules aux luttes héroïques pour un but social, en ne leur parlant que d'intérêt matériel. Pas d'entreprises viriles sans idéalisme ; « le réel et l'idéal sont deux frères jumeaux qui paraissent ennemis et n'en sont pas moins inséparables (i).»
Oui, trois fois oui, la passion surexcitée par le bien public, la vision d'un idéal accepté et caressé, le sentiment profond qu'on se dévoue pour quelque chose de haut et de bon, sont (abstraction faite du fanatisme religieux) les seuls grands entraîneurs des foules. C'est par eux que le dix-huitième siècle aboutît ; c'est par les irrésistibles enthousiasmes qu'ils allumèrent dans les âmes, que le monde vit les merveilles de l'An 11 et le triomphe partiel de la Révolution française.
« On fait injure à l'homme grandement, quand on dit qu'il « peut être séduit par la facilité (ou le seul intérêt). Difficulté, « abnégation, martyre, mort, voila les appas qui agissent sur « le cœur de l'homme. Allumez sa généreuse vie intérieure et « vous avez une flamme qui consume toutes les basses considé- « rations. »(2)
L'expression de Carlyle est peut-être excessive, mais le fond est vrai.
Il est dans la nature de l'homme de ne pas se laisser sevrer d'idéal et de ne pouvoir accomplir de grandes actions sans l'impulsion toute-puissante des sentiments altruistes; la poétisation de la lutte, la conviction que l'on se voue à quelque chose
( I ) Georges Renard : Etudes sur la Frattee contemporaine.
(2) Thomas Carlyle : les Héros^ le culte des Héros et de Vbérctque dans l'histoire, traduction française dMzoulet-Loubatièrcs.
de supérieur (patrie, liberté, justice sociale), a toujours été la source de l'héroïsme et le chemin de la victoire. Ce n'est qu'en sinspirant d'une foi nouvelle, qu'en remplaçant l'atavisme religieux qui est au fond de chacun de nous (aussi matérialistes que nous prétendions être) (i), par un vaste idéal humain, par une conception de la vie et du devoir propre à ouvrir nos pensées, et nos cœurs à toutes les justices nouvelles, propre à nous faire consentir à tous les dévouements, à tous les sacrifices qu'elles commandent, que nous deviendrons assez nombreux, pour vaincre la formidable coalition des forces du passé, assez résolus pour écarter l'amoncellement d'iniquités et de servitudes qui obstruent les portes d'or des Edens sociaux de l'avenir.