VII. Efficacité novatrice des forces morales
Nous insisterons pour répéter qu'il ne suffit pas, dans le conflit contemporain, de faire appel aux intérêts économiques et aux haines de classes pour passionner le combattant et ennoblir la lutte. Le combattant socialiste a besoin de savoir qu'il travaille, souffre et lutte pour un complet renouveau du genre humain ; il est bon que l'idée de justice, de solidarité, d'amour des hommes (sa religion humaine à lui), lui inspire la passion du devoir
• (2) Tel qui se croit émancipé n'est qu'un « vieil homme » retourné, je n'en veux pour preuve que ce fait : que beaucoup de ceux qui se croient affranchis du christianisme et devenus de parfaits matérialistes, ont justement conservé de la religion répudiée ce qu'elle eut de plus mauvais, l'étroitesse sectaire et l'intolérance haineuse vis-à-vis de qui ne pense pas comme le croyant. Ils ne sont que des anti-chrétiens, leur foi nouvelle est au^i absolue que leur foi ancienne. Nullement pénétrés de la relativité de toute chose, d^ins l'éternelle et universelle évolution, ils ne savent pas qu'il y a du bon dans toute investigation ; que, plus qu'on ne croit, il entre de bonne foi, de bonne volonté dans les croyances et opinions humaines et qu'on ne peut arriver à la justice que par la modestie qui n'exclut j>as la fidélité à ses convictions, ni la constante recherche du mieux et qui a pour corollaire la bienveillance envers tous les hommes, au sens large, la bonté envers tout ce qui vit; '
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social, les joies du dévouement à la cause commune et lui fasse entrevoir, dans les brumes du proche avenir, une humanité majeure s'élevant par la science, la solidarité et la liberté, à un plan splendide d'excellence morale, de puissance sur la nature, de bonheur individuel et collectif.
Laissez cet homme de demain, qui porte au cœur la plaie saignante des douleurs infinies de la terre,qui sait que le grand œuvre est de diminuer la souffrance universelle et d'augmenter la conscience et la justice sociales, laissez-le, comme le poète des C(Wtemplaticns :
Embrasser les lointains splendtdes de la vie.
Laissez-le voir, en esprit, les hommes futurs, non seulement plus heureux matériellement, mais encore ayant une conception plus élevée de la vie universelle, une notion plus précise des devoirs envers autrui ; en un mot, être plus grands par la pensée et meilleurs par le cœur ; infiniment moins égoïstes et aussi moins cruels que les hommes de ce temps. Ainsi armé dans son âme, le militant des novations sociales prochaines ira d'un cœur ardent au-devant de tous les sacrifices, au-devant de la mort même, sachant que, le moment venu, il pourra dire, comme Y Intégral si magnifiquement campé par Fournière, dans un drame philosophique qui restera : « Mourons en joie y tiotre tâche est faite ! »
Qu'est-ce, au surplus, que l'idéal?
« L'idéal, a très bien dit Elie Reclus (i), n'est que le développement de la réalité ; tout idéal, fleur d'une réalité, sera son fruit dans un avenir plus ou moins éloigné. »
Ils pensaient de la sorte, les combattants et les martyrs héroïques de l'épopée républicaine française. Ainsi dans le procès des Accusés d'avril (1834), Trélat, parlant au nom de ses co-accusés, prononça fièrement ces magnanimes paroles devant les pairs de Louis-Philippe, réunis en Haute-Cour de justice pour juger des hommes qui les écrasaient de leur supériorité morale :
« Il faudra voir, s'écria le vaillant conjuré, il faudra voir à qui restera la victoire non demain, non après-demain, que nous
(i^ Revue philosophique et religieuse, de Ch. Fauvety, 1855.
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importe? Non pour nous, que nous importe encore? Cest l'espèce humaine qui nous occupe (i). »
Avec de tels mobiles, on finit toujours par être victorieux, <f non pour soi, mais pour l'espèce humaine », suivant la noble expression du républicain de 1834 et sans eux on ne saurait vaincre durablement, car ce n'est pas trop, encore une fois, que la réunion de toutes les forces morales et de toutes les forces révolutionnaires d'une génération, pour lever la pierre sépulcrale qui pèse de tout son poids sur le paria collectif des civilisations passées ; ce qui revient à dire, en nous appuyant sur des témoignages significatifs, que dans toute grande œuvre humaine — comme c'est le cas lorsque nous parlons du socialisme — « les éléments idéaux, les forces morales, doivent être reconnus dans une large mesure » (2). Nous ne pourrions d'ailleurs faire autrement, car : « Le sentiment n'abdiquera jamais ; il sera toujours le premier moteur des actes humains (3). »
Il sera toujours aussi une grande force, que nous aurions grand tort de dédaigner, et c'est pourquoi pour nous, ainsi que nous l'avons dit ailleurs (4), il fait du socialisme, le savant, le
(i) Ministre des travaux publics en 1848, Trélat fit de louables efforts pour que le droit au travail devînt une réalité ; en outre, avec Duclerc, il présenta un projet de reprise des chemins de fer de TEtat. Mais le mauvais vouloir de la Commission executive et l'irréductible hostilité de l'Assemblée nationale firent tout échouer et cet aveuglement cruel eut pour conséquence les lamentables journées de Juin qu'on eût évité en suivant les avis de Trélat. Voir Histoire de la deuxième république française par E, Spuller et aussi le second volunie du présent ouvrage.
(2) Alexandre de Humbold : Cosmos.
{}) Claude Bernard: La philosophie expérimentale. Cet aveu de deux illustres savants qu'on ne saurait accuser de sensiblerie, l'un d'eux ayant obscurci sa gloire Ctoutefois avec une conscience et une modération que n'ont pas ses indignes successeurs) dans les cruautés inutiles et condamnables de la vivisection, nous est précieux à enregistrer.
Est-il besoin d'ajouter que nous parlons ici des sentiments éclairés relevant de la conscience, en tous cas, et, si possible, du savoir, de sentiments contrôlés en quelque sorte, non d'impulsions aveugles ne relevant que de l'instinct. Nous voulons t'enthousiasme, nous repoussons le fanatisme (politique ou religieux, peu importe) force d'ordre inférieur. Si le fanatique est quelquefois honnête, littéralement parlant, il est aussi incapable de justice que d'intelligence ; défions-nous de cet être incomplet, haïssable, même lorsqu'il se dévoue, et toujours funeste aux causes qu'il embrasse, quand même il les aide momentanément à réussir, car il les rétrécit, préparant ainsi les chutes ou les déviations prochaines.
(4) Revue Socialiste, du 15 octobre 1887,