‹ Le socialisme intégral, Volume 1Chapitre 23 sur 123 · I.— La Crise philosophique · texte numérisé non relu

I.— La Crise philosophique

Il est permis de commencer par cette constatation, que la protestation contre ce qui est, ne vient pas exclusivement des exploités, mais qu'elle enveloppe aussi dans son tourbillon tous ceux qui cherchent vainement dans le désert individualiste de la société bourgeoise, ces deux sources de toute vie collective, digne de ce nom : une conception générale du monde et des principes communs de morale individuelle et sociale (i).

Mais les temps sont-ils venus d'une conception synthétique? Cette recherche des esprits et des cœurs d'élite, persuadés eux aussi que la stabilité sociale ne s'obtient qu'au prix d'une doctrine commune, est-elle fondée? Oui, peut-il être répondu, puisque la possibilité scientifique n'est pas douteuse,

« Le monde, nous enseigne un savant de premier ordre, le monde est aujourd'hui sans mystères, la conception rationnelle prétend tout éclairer et tout comprendre ; elle s'efforce de donner de toute chose une explication positive et logique, et elle étend son déterminisme fatal jusqu'au monde moral (2).

A ce point puissante, la science moderne, affirme à son tour Renan (3), a pour objet « de dire à l'homme, le mot des choses, <c de l'expliquer à lui-même, de lui donner au nom de la seule « autorité légitime, qui est la nature humaine tout entière, le « symbole que les religion^ lui donnaient tout à fait et qu'il ne « peut plus accepter » ; car, ajoute avec raison le subtil philo-

(1) 11 faut toujours à Thonime une solution quelconque sur le problème de sa destination ; il souffre quand il ne la possède, ou bien quand il ne croit plus à celle qui lui a été donnée», disait très bien Jouffroy en 1830, et il ajoutait: « L*humanité souffre, l'anarchie est dans la société, le désordre intellectuel et moral dans les classes supérieures. Les plus grands malheurs éclateraient, si ce désordre pénétrait plus avant, il n'est donc que temps d'aviser, par la science, pour la justice.»

(2) Berthclot : Science et Philosophie,

(3) Ernest Renan : L'tÂvenir de la Science,

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sophe, mieux inspiré dans ce livre de jeunesse que dans les chef-d'œuvres littéraires qui ont suivi, «car vivre sans un « système sur les choses, c'est ne pas vivre une vie d'hommes.»

Cette connaissance commune de la nature des choses ne serait pas seulement une grande puissance intellectuelle, elle serait encore un bien moral, effectivement : « une croissfinte domination de la pensée sur la nature entraîne une croissante union des volontés aujourd'hui aveuglément divisées ». (i)

L'éminent philosophe, qu'on est toujours heureux d'appeler en témoignage philosophique, ajoute avec un rare bonheur d'expression : « Le problème universel apparaît comme analogue du grand problème d'économie politique, Vassociation, la question cosmologique est au fond la même que la question sociale; le pur idéal, ce serait que la totalité universelle des êtres, devînt une société consciente, unie, heureuse ».(2)

Prétendra-t-on qu'en voulant trop systématiser, même au nom de la science, on pourrait favoriser Téclosion d'un mysticisme d'un nouveau genre, non moins intolérant que l'ancien mysticisme religieux ? Crainte puérile ; la science n'est pas le bloc d'airain sur lequel s'assied un dogme immobile ; elle est le champ immense, toujours ouvert à toutes les recherches orientées vers l'inaccessible vérité absolue, cette assymptote suprême, dont l'esprit humain se rapproche toujours, sans l'atteindre jamais.

11 pourra d'autant moins s'agir de dogmatique obstructive, que la synthèse scientifique, jamais terminée d'ailleurs, se basera sur les lois désormais incontestées d« l'évolution universelle, ainsi caractérisée par Haeckel : « 11 y a dans la nature un vaste processus de développement universel éternel. Tous les phénomènes naturels sans exception, depuis le mouvement des corps célestes et la chute de la pierre qui roule jusqu'à la croissance des plantes et la conscience de l'homme sont soumis à la même grande loi de causalité ; ils doivent, en fin de compte, être réduits à la mécanique atomique, conception mécanique ou mécaniste, unitaire ou moniste, ou d'un seul mot monisme. (3)

(i) Alfred Fouillée : Critique des systèmes de morale contemporaine,

(2) A. Fouillée: Op. citata.

(}) Hsckel : Freie Wissenscbafi undfreie Lebre,

Où trouver place pour la pétrification mortifère dans la soumission raisonnée en une systématisation de l'universel et éternel devenir ?

Par voie de conséquence, la morale sociale, qui découlera de la nouvelle conception des choses, sera, elle aussi, essentiellement évoluante, comme la société elle-même, qu'elle éclairera et humanisera dans tous ses progrès.

Les possibilités ainsi constatées, la réalisation d'un état moral adéquat s'impose, semble-t-il.

Pourquoi en sommes-nous si loin cependant ?

Parce que la constitution d'une foi scientifique et d'une morale humaniste, aurait pour conséquence forcée l'établissement d'un ordre politique plus rationnel, d'un ordre économique plus juste.

De la l'opposition des possédants et des dirijgeants.

A un régime d'oppression et d'exploitation, d'ignorance et d'iniquité, il faut pour principe moral ou la théorie individualiste et chrétienne du renoncement en vue d'une récompense après la mort, ou bien, ce qui est plus platement égoïste encore, les desséchants préceptes du chacun pour soi ; la glorification meurtrière de la concurrence universelle, cette barbare application à Tétat social du principe exclusivement zoologique de la lutte pour l'existence, qu'on ose nous présenter comme la grande loi sociale du développement des êtres.

Aux plus simples donc, on prêche encore que les misères terrestres auront des compensations célestes ; aux mécontents, on oppose la fatalité de la lutte pour la vie. Tout est préféré à l'enseignement d'une éthique basée — conformément aux connaissances et aux progrès modernes — sur la sympathie tmivers^/& de Schopenhauer et Valtruisme d'Auguste Comte.

Nombreux et illustres pourtant sont, en dehors des deux philosophes précités, les annonciateurs de la morale humaniste ; ils ont nom : Diderot, Kant, Fichte, Krause, Herder, Beccaria, Bentham, Condorcet, Saint-Simon, Fourier, Robert Owen, J.-S. Mill, Channing, Feuerbach, Renouvier, Fouillée, Guyau, Michelet ; pour ne citer que les premiers qui se présentent h la mémoire. Et les mines d'or de l'éthique nouvelle sont inépuisables ; seulement, encore une fois, le précieux métal ne peut

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s'allier k l'argile des égoïsmes déchaînés qui sont les principaux composants de la société bourgeoise. En régime de concurrence généralisée, il n'y a qu'une élite restreinte pour comprendre que l'altruisme est le point culminant de la vie humaine. Au surplus, ainsi que nous Tavons indiqué ailleurs (i), il ne peut y avoir moralité sociale, que lorsque cette moralité découle logiquement de la synthèse intellectuelle d'une époque. Or, ce n'est pas notre cas. Intellectuellement nous sortons de l'éclectisme sceptique pour entrer dans la science, tandis que moralement, nous en sommes encore aux insuffisants préceptes de la théologie, aggravés par le chacun pour soi de la bourgeoisie triomphante et jouissante. Aussi la science moderne, contre toute logique historique, n'a pas produit une moralité correspondante; la pensée humaine, comprimée dans le moule capitaliste, est débordée par ses propres œuvres. Semblable au Samson biblique, elle est écrasée sous le poids des éléments qu'elle a remués, parce qu'elle manque, dans Tensemble de ses représentants, de la virilité et de l'altruisme nécessaires pour sortir dignement du vieil et croulant édifice de l'ancienne religion. y>

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