‹ Le socialisme intégral, Volume 1Chapitre 37 sur 123 · III. Le Communisme Chrétien · texte numérisé non relu

III. Le Communisme Chrétien

Avec les premiers chrétiens, le communisme perdit sa tradition de noblesse et son aristocratisme ; il devint une simple forme de renoncement pour les riches. Il ne s'agissait plus ici, comme chez les philosophes du monde hellénique, de réformer de trop criants abus, de trouver un système d'organisation sociale basé sur la justice et devant aboutir au bonheur universel : on se dépouillait de ses biens, exclusivement pour plaire au nouveau Dieu qui avait voulu, croyait-on, que la vie ne fût qu'une épreuve douloureuse, ayant pour enjeu terrible ou une éternité de bonheur égoïste avec quelques élus, ou bien — avec la presque totalité

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de l'espèce humaine — une éternité de supplices h faire reculer Timagination d'un Caligùla et d'un Néron.

Pourtant les commencements, en la petite église de Jérusalem, sous la direction de Pierre, furent touchants :

« La multitude de ceux qui croyaient n'avait qu'un cœur et qu'une âme, et nul ne disait des choses qu'il possédait qu'elles fussent à lui en particulier, mais toutes choses étaient communes entre eux. Il n'y avait personne parmi eux qui fût dans Tindigence, parce que tous ceux qui possédaient des champs ou des maisons les vendaient, et ils en apportaient le prix et ils le mettaient aux pieds des apôtres, et il était distribué à chacun, selon qu'il en avait besoin (i). »

C'était à la lettre l'application du précepte évangélique « Allez, vendez ce que vous avez et donnez-en le prix aux pauvres ».

Seulement, cela ne pouvait durer : les ressources de la communauté ne provenant que des dons volontaires des riches, car de travail chez ces fervents il n'en était guère question. L'Évangile n'avait-il pas condamné le travail comme une préoccupation trop terrestre ? Les textes abondent :

Les lys tie filent point et sont mieux vêtus que Salomon dans toute sa gloire. — Marthe, vous vous donner trop de mal, Marie a choisi la meilleure part, — Vous aure^ toujours des pauvres parmi vous. — Les derniers venus seront les premiers y etc.

Toute à l'humilité et au renoncement, fermée au travail et à la justice, la communauté chrétienne ne pouvait donc prétendre à la généralisation de son principe ; aussi fut-elle facilement battue en brèche par la propagande individualiste et opportuniste de Paul, le néfaste et trop habile ambitieux qui a fondé, sur les ruines de révangélisme, le christianisme que devaient encore achever de corrompre les Césars byzantins d'abord, puis l'odieux Augustin, l'homme du credo quia absurdum, de la révoltante prédestination, de rétouflfement de toute science et de la glorification de la haine (2).

(i) Saint Luc : Actes des Apôtres, IV, 32.

(1) «Personne, dit Draper dans ses Conflits de la Science et de la ReHgion, personne n'a plus contribué que ce père à créer Tantagonisme de la science et de la religion... H a donné à la Bible le dangereux office d'arbitre de la vérité scientifique et de tyran

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Toutefois le communisme resta dans les traditions chrétiennes, qui remontaient elles-mêmes aux communautés esséniennes et ébionites dont le souvenir était vivace chez les meilleurs de la nouvelle religion et les plus illustres écrivains des premiers siècles. Les Chrysostome, les Jérôme, les Basile, les Grégoire, les Clément, les Lactance, les Ambroise, etc., tonnèrent constamment contre les riches et contre la propriété individuelle. La violence de leurs objurgations subversives n'a pas été dépassée par les plus ardents révolutionnaires de nos jours.

« Ce n'est pas sans raison, s'écrie saint Jérôme, que l'Evangile appelle les biens de la terre des richesses injustes y car ils n* ont point cC autres sources que Vinjusiice des hommes^ les uns ne pouvant ks posséder que par la ruine des autres,

« Aussi, dit-on communément, ce qui me paraît très véritable, que ceux qui possèdent de grands biens ne sont riches que par leur propre injustice ou par celle de ceux dont ils sont les héritiers.»

Saint Jean Chrysostome nous a laissé, des accapareurs et des agioteurs de son temps, ce portrait qui mérite bien d'être conservé. L'éclat du style, l'émotion communicative rivalisent avec la sûreté de la pensée.

« Le territoire de notre ville fut frappé d'une grande séche- « resse, les grains ensemencés ne parvenaient pas à germer.... « et, suivant l'antique prédiction de Moïse, un ciel d'airain étnit « suspendu immobile sur nos têtes. La famine approchait, on la « voyait, on l'attendait, et avec elle la plus cruelle des morts... (( Tout à coup, le ciel d'airain s'amollit, des nuages s'amonce- <( lèrent, et s'entr'ouvrant soudain, laissèrent tomber la pluie (( avec tant d'abondance, qu'à sa vue toutes les poitrines hale- « talent de joie. Ivres de bonheur, les citoyens se mirent à courir

de Tesprit humain. >> Pour cette belle œuvre, pour ranéantissemcnt de la personne et de la moralité humaine devant un arbitraire divin férocisé à son image, le sinistre Carthaginois faisait appel aux plus mauvais sentiments.

Nul plus que lui ne poussa à la torture et à Texterminatiou des hérétiques. A toute page il s'adresse à son Dieu dans ce style : « Tes ennemis sont Tobjet de ma haine. « Oh t qu'il te plaise de les faire mourir avec Tépée à deux tranchants, afin qu'ils ne « soient plus les ennemis de ta parole ? »

De ce monstre de sophistique et de cruauté l'Eglise a fait un de ses plus grands saints et son inspirateur le plus influent ! Quel progrés social en aurait-on pu dés lors attendre ?

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« les rues comme des échappés à la mort. C'était une fête géné- « raie, des transports d'allégresse inexprimable. Au milieu de « toutes ces joies, un homme cheminait triste et comme exténué « sous le poids de quelque grande douleur. C'était un riche, un « des opulents de la cité, et comme on lui demandait pourquoi « il était triste dans le délire commun, il ne put garder au fond « de son cœur le sujet de sa peine, et de même qu'une maladie « intérieure déborde et éclate dans le paroxysme de sa violence, « la maladie de cet homme éclata hideuse à tous les yeux.

« — J'avais amassé, dit-il, dix mille mesures de blé et je ne « sais ce que j'en ferai à cette heure ». Voilà quel était le sujet « de ses angoisses. Dites-moi, je vous prie, ne méritait-il pas « d'être lapidé comme un ennemi public? ». (i)

Le grand prédicateur chrétien n'est pas moins radical quand il parle de la propriété en général. Elles sont aussi de lui ces paroles : « N'user de son bien que pour son seul usage, c'est en dépouiller le pauvre, c'est être le ravisseur du bien d*autrui et s'exposer à tous les châtiments dont est menacé le spoliateur. Ce que vous pouvez vous réserver à vous-même, c*est le pur nécessaire, tout le reste est au pauvre, sa propriété, non la vôtre ».

Saint Grégoire-le-Grand renchérit : « La terre est commune à tous les bommeSy c'est donc en vain que ceux-là se croient innoœnts qui s'approprient à eux seuls les biens que Dieu a rendus communs, puisqu'en ne partageant pas avec les autres ce qu'ils ont reçu, ils deviennent homicides y>.

L'illustre pape ne faisait quç suivre les traditions; avant lui, saint Basile-le-Grand avait dit dans le même esprit :

« N'étes-vous pas un voleur, vous qui rendez propre à vous « seul ce que vous avez reçu pour le répandre et le distribuer ? « Si l'on appelle voleur celui qui dérobe un habillement, doit-on « donner un autre nom à celui qui, pouvant habiller un homme « et le voyant tout nu, le laisse pourtant tout nu?

« Vous me direz : « A qui ai-je fait tort si je retiens et conserve « ce qui est à moi ? » Et moi je vous demande quelles sont les « choses que vous dites être à vous... Vous faites comme un

(i) Cité par Paul Lafargue : Revue socialisiez T* série , 1880.

« homme qui étafit dans l'amphiljiéâtre et s'étant hâté de pren- « dre les places que les autres pouvaient prendre, les voudrait « tous empêcher d'entrer, appliquant à son seul usage ce qui « est là pour Tusage de tous. C'est ainsi que font les riches, et « s'étant mis les premiers en possession des choses communes, (( s'en étant emparés, ils les transforment en propriétés particu- « Hères. »

Quant aux conclusions, elles sont délibérément communistes:

(( Il eût été meilleur et plus juste », lit-on dans une homélie de saint Grégoire de Nysse, n il eût été meilleur et plus juste, (( puisque nous sommes tous frères et unis par les liens du sang (( et de la nature, que nous partageassions tous également cette « hérédité; mais, puisque cela n'a point été fait, et qu'un plus ou a moins grand nombre se sont emparés de la plus grande partie « de cette succession, il est raisonnable qu'il en reste au moins « une part aux autres, et qu'elle leur soit distribuée. Que si un (( seul veut se rendre maître de tout le bien, le posséder tout « entier, exclure ses frères de la cinquième ou de la sixième « partie, celui-là n'est pas un frère, mais un tyran inhumain, (( un barbare cruel ou plutôt une bête farouche, dont la gueule « est toujours ouverte pour dévorer, elle seule, toute la nourri- (( ture des autres. »

Saint Clément va plus loin, il fait du communisme un article de foi : « La vie commune est obligatoire pour tous les hommes. C'est l'iniquité qui a fait dire à l'un : Ceci est à moi ; à l'autre : Cela m'appartient. De là est venue la discorde entre les hommes».

Pour ne pas tomber dans des répétitions, nous finirons par cette citation de saint Ambroise : « Dieu a créé toutes choses afin « que la jouissance en fût commune à tous et que la terre devînt <( le possession commune de tous. La nature a donc engendré le « droit de communauté, et c'est r usurpation qui a produit le droit « de propriété! La terre ayant été donnée en commun a tous les « hommes, personne ne peut se dire propriétaire de ce qui (( dépasse ses besoins naturels dans les choses qu'il a détournées « au fonds commun et que la violence seule lui conserve n.

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