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IV. La Révolution catholique

Ainsi parlèrent les fondateurs du christianisme ; on sait ce cjue fut la réalisation : le funèbre moyen-âge, « cette Terreur de mille ans», a dit notre Michelet (i).

« Le moyen-âge, noires années d'abominations et de barbarie, « avilissait les esprits par la recrudescence des plus ineptes « superstitions, par l'atrocité des mœurs et la tyrannie sanglante « du fanatisme religieux », a confirmé Leconte de Lisle (2). »

Les grandes iniquités du monde antique, la tyrannie gouvernementale et l'esclavage (ce dernier, modifié en servage, parce que les nécessités économiques nouvelles le voulaient ainsi) furent observés par le christianisme tout puissant, et tout naturellement aussi la propriété individuelle, le tout avec l'aggravation apportée^ar les invasions barbares et des spoliations féodales qui s'entèrent sur les vieilles injustices propriétaires et fiscales (3).

La révolution chrétienne, nulle au point de vue social, ne pécha pas, pourtant, par timidité ou par considération pour l'ancien ordre qu'elle bouleversa de fond en comble, dans sa foi et dans ses mœurs.

Sur ce point, par exemple, les faits furent conformes aux principes. Nulle destruction barbare n'égale en ruines et en horreur la destruction chrétienne des incomparables merveilles de l'art

(1) Quelle distance énorme entre Tidée antique de vertu et l'idée chrétienne. Repousser l'injustice, supporter Tinjustice ; révérer la beauté, mépriser la beauté ; servir li société, fuir la société, ne sont pas seulement des traits accidentels de tendances d'esprit divergentes, malgré l'identité des principes moraux, mais des contrastes qui naissent de Topposition très profonde des principes de la morale. Au point de vue du monde «tique, le christianisme tout entier était notoirement immoral. » (Lange : Histoire du Matérialisme.)

(2) Discours de réception à l'Académie Française, 31 mars 1887.

{3) Le serf germanique était plus proche encore de Tesclavage que le colon du Bas- Empire, qui graduellement avait fini par obtenir quelque protection légale. L'invasion germanique appesantît donc notablement le joug qui pesait sur la classe servilc. (Ch, Letoumeau : L'Évolution politique).

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hellénique. Les temples furent atterrés, leurs richesses confisquées, la bibliothèque d'Alexandrie, cet immense et inappréciable réservoir de toutes les traditions, de toutes les connaissances humaines, fut criminellement incendiée par Tévêque Théophile et les bandes de moines de la Thébaïde qu'il mobilisa pour la circonstance (i). Les statues ne furent pas plus épargnées que les temples et que les manuscrits. C'est par centaines de mille que le marteau chrétien les pulvérisa. Tous les édifices publics eurent le même sort. Pour nous résumer en une ligne, toute la pensée antique fut étouffée, tous les arts furent détruits par le christianisme (2) ; on ne respecta que les institutions de tyrannie et de servitude.

Maintenant, où trouver la cause de cette destruction sauvage de ce qui était bien et beau dans Tordre ancien, aggravée par la conservation de ce qui était mal? (3)

Dans la doctrine catholique elle-même, telle que Paul la fit malheureusement prévaloir et comportant le mépris de la vie humaine, la méconnaissance et même le rejet des devoirs purement sociaux, la recherche du salut individuel, non pas en faisant le bien autour de soi, mais en fuyant le monde et en se macérant follement. Tout cela ne pouvait produire que cette réaction effroyable, réaction pessimiste, ultra-spiritualiste, fanatique (4)

(1) « Quels sont les destructeurs de nos temples? dit Libanius. Ce sont des honmies vêtus de robes noires qui mangent plus que des éléphants. » « Il y a une race appelée moines, dit pareillement Eunape ; ces moines, hommes par la forme, pourceaux par la vie, font et se permettent d'abominables choses... Quiconque porte une robe noire et présente au public une sale figure, a le droit d'exercer une autorité tyrannique. i (Eunape, Al)ud Goblct d'Alviela : L'Œuvre du Catholicisme).

(2) Voir sur ces faits historiques, trop peu connus, le témoignage éloquent du grand écrivain catholique Chateaubriand (Etudes bistoriqiies, 2"* volume). Voir aus^i une saisissante et savante étude publiée par Goblet d'Alviela dans la Revue de Belgique^ sous ce titre : L'Œuvre du Catholicisme,

(3) a Le christianisme, ou plutôt le catholicisme, qui en fut la réalisation pratique et sociale, coïncide, en réalité, avec la décadence du commerce, de Tindustne, de l'agriculture, des arts, des sciences, de la morale, du droit et spécialement de la science politique. Le progresse refit sans lui, malgré lui et contre lui.» (Guillaume Degrecf : Discours d'ouverture à h Faculté des Sciences Sociales de l'Université de Bruxelles) •

(4) Voici le témoignage d'un historien peu suspect d'hostilité vis-à-vis du catholicisme : « Parcourez l'histoire du cinquième au seizième siècle, c'est la théologie qui « possède et dirige l'esprit humain ; toutes les opinions sont empreintes de thédogîe ; (( les questions philosophiques, politiques, historiques sont toujours considérées sous un

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et anti-humaine qui faillit empêcher Téclosion de la civilisation occidentale (i). Je sais bien que pour certains c'est au contraire le christianisme qui a sauvé la civilisation. Ces gens-là ressemblent au mousse de Dickens qui, ayant reçu cinquante coups de corde, s'éaiait : « Quelle chance j ai tout de même de ne pas en avoir reçu deux cents ! » Pour eux tout ce qui a été était indispensable et c'est au mieux. Cest peu digne. Mais reprenons.

Le bel élan communiste de TÉglise de Jérusalem et des Pères de rÉglise ne pouvait, après cela, que dévier en moinerie, ce qui eut lieu. La protestation communiste se réfugia chez les hérétiques (Gnostiques , Carpocratiens , Manichéens , Épiphaniens, Valentiniens, etc.), que le catholicisme (comme il faisait en même

e point de vue théologique. L'Église est tellement souveraine dans Tordre intellectuel, «L que niême les sciences mathématiques et physiques sont tenues de se soumettre à ses I doctrines ». (Guîzot : La Civilisation en Europe),'

Joseph de Maistre regrettait vivement ces temps où le dogme tout-puissant étouffait la science, en brijlant le savant, au besoin.

c Autrefois, dit-il dans ses Considérations sur la Révolution française^ autrefois il y avait très peu de savants, et un très petit nombre de ce petit nombre était impie, aujourd'hui, on ne voit que savants ; c'est un métier, c'est une foule, c'est un peuple ; et, parmi eux, l'exception déjà si triste est devenue régie. De toutes parts ils ont usurpé une influence sans bornes ; et cependant, s'il y a une chose sûre dans ce monde, c'est, à mon avis, que ce n'est point à la science qu'il appartient de conduire les hommes. Rien de ce qui est nécessaire ne lui est confié. II faudrait avoir perdu l'esprit pour croire que Dieu ait chargé les académiciens de nous apprendre ce qu'il est et ce que nous lui devons, // appartient aux prélats, aux nobles, aux grands officiers de tHtat, d'être les dépositaires et les gardiens des vérités conservatrices, d'apprendre aux nations ce qui est mal et ce qui est bien, ce qui est vrai et ce qui est faux dans l'ordre spirituel.

« Les autres (les savants), continue de Maistre, n'ont pas le droit de raisonner sur ces sortes de matières.

« Us ont les sciences naturelles pour s'amuser, de quoi pourraient-ils se plaindre ? Quant à celui qui parle ou écrit pour ôtcr un dogme national au peuple, il doit être pendu comme voleur domestique. Rousseau même en a convenu, sans songer a ce qu'il demandait pour lui. '

ï Pourquoi a-t on commis l'imprudence, insiste de Maistre en terminant, d'accorder la parole à tout le monde ? C'est ce qui nous a perdus.»

(i) « Puisque l'inégalité est dans le ciel, comment ne serait-elle pas sur la terre ? Pourquoi les uns ne seraient-ils pas immuablement prédestinés à jouir de la vie présente, puisque d'autres sont immuablement prédestinés à jouir de la vie future? Un petit nombre d'élus dans le ciel, un petit nombre d'élus sur la terre. Ne doutez plus que ces idées ne se soient liées souvent dans les esprits, et que ce ne soit une des raisons pour lesquelles le principe de l'inégalité sociale a si longtemps persisté, sans contradiction, au milieu même des révolutions religieuses.» (Edgard Quinet : Le Christianisme et la Révolution française).

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temps pour les Ariens philosophistes) poursuivit avec acharnement par le fer et par le feu, jusqu'à destruction complète.

Ce premier communisme hérésiaque, bientôt détruit par l'orthodoxie catholique, eut quelques avatars chez les Patbarins du Midi de la France, les yaudois du Lyonnais et des deux versants des Alpes, les Libres-Esprits de Belgique, les Sénégaréliens d'itâie, les Maidakéens et les Hephtalites de Perse, (i), les Nestorim d'Arménie (2), chez certains partisans de Wickleff, en Angleterre, de Jean Huss, de Jean Ziska, de Thomas Munzer (3), de Jean de

(1) En 498, Cobad régnant en Perse, Ma/dak, né à PersépoUs, selon les uns. à Nis^bour, selon les autres, annonça qu*«l était le Paraclet attendu par les chrétiens et formula une religion, mélange de bouddhisme, de parsisme et de christianisme, dont la manifestation terrestre devait être le communisme.

Le roi avait adhéré à la nouvelle doctrine, mais les riches persans s'insurgèrent, emprisonnèrent le roi, massacrèrent et supplicièrent par milliers les communistes. Ceux-ci résistèrent et d'abord avec succès. En 902, une armée d'hephtalltes et de communistes vainquit les riches, délivra le roi et établit le communisme en Perse. Cela dura une quarantaine d'années. Mais Cobad mourut ; son fils Chosroés, vendu au parti des riches, fit massacrer, en un seul jour, cent mille communistes et redonna pour toujours le pouvoir aux riches.

(2) Les Nestoriens tirèrent du catholicisme persécuteur une vengeance terrible en éduquant, dans le couvent de Bosrah, le jeune Arabe qui devait être Mahomet, allait arracher tout TOrient au christianisme et imposer une foi nouvelle dans plus de la moitié de la terre habitée, dans l'immense espace s'étendant des montagnes de TAltaî aux rivages de l'Océan Atlantique, du centre de l'Asie aux confins de l'Afrique occidentale. (Voir Draper : Les Conflits de la Science et de la Religion),

(î) Paroles de Mûnzer aux paysans révoltes :

... Point d'ambage ! tous les seigneurs qui dictent des ordres par leur bon plaisir, parce que cela leur passe par la tète, fût-ce un ordre tout à fait insignifiant, à plus forte raison quand il s'agit de tarif, de péages, de corruption, de favoritisme, de malversation, de gaspillage, sont des brigands, des ennemis du peuple qu'il faut étrangler le plus tôt possible, comme autant de Moab, d'Agag, d'Achab, de Phalaris et de Néron. L'écriture ne les nomme pas serviteurs de Dieu, mais serpents, dragons et loups !

... Paysans ! ne craignez rien, soyez unis et ne reculez jamais ! Dés que vous reculez, vous êtes perdus, vous, vos femmes, vos enfants. Que ceux qui craignent la mort restent chez eux. Mille hommes résolus à mourir sont plus forts que cinquante mille indécis. Si vous ne sortez victorieux de la lutte, malheur à vous et à vos descendants !

Si avant la guerre, ' vous avez la corvée, avec vos chevaux et vos bœufs, après on vous jittellera vous-mêmes à la herse et à la charrue ; si avant vous avez fait une haie autour de vos champs pour les préserver du gibier, après on vous obligera à nourrir le gibier vous mêmes ; si avant on vous a aveuglés, après, on aveuglera même ceux qui vous conduisent ; si avant vous avez été serfs, afyres vous serez esclaves. On vous vendra comme on vend un cheval ou une vache. Au moindre souffle vous

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Leyde, en Bohême, en Allemagne, en Hollande. Mais toutes ces sectes, qui furent quelquefois très militantes et dont quelquesunes allèrent très. loin dans la réhabilitation de la chair, furent, exception faite des Frères Moraves (i), très pauvres d'idées

serez appréhendés au corps comme rebelles, privés d'air et de nourriture, mis à la question et enfin empalés. Vos filles seront les courtisanes de nos seigneurs, et vos fils, leurs laquais, tiendront les mains à leurs sœurs pour qu'elles soient violées et jetées après comme une pelure de citron dont on a exprimé le jus... yms wjr^ bien que vous ne pouve^ pas ne pas être vainqueurs !

Une telle vie est mille fois pire que la mort, la mort préférable à la vie. N'écoutez jamais la voix de ces hommes qui vous prouvent de par TEvangile que vous avez le droit d'être libres, et finissent par vous exhorter à courber la tête $04$ l'esclavage. Ce sont des demi-hommes qui, de peur de mourir, préfèrent se rendre indignes de vivre.

Un peuple qui n'est pas libre n'est pas digne de l'être.

Soyons d'abord libres, puis nous serons chrétiens selon la loi de Dieu.

Par vivre selon la loi de Dieu, Mûnzer entendait le communisme, qu'il définissait ainsi: De la possibilité commune à chacun selon ses besoins. L'essai du communisme que sous le nom de Régitne chrétien, il fit à Mulhausen, donna un si touchant spectacle de vertu et de fraternité que les écrivains les plus ennemis du peuple n'ont pas osé le flétrir. ij^oye^ Histoire du socialisme, t. I, pages 120-134, par B. Malon).

Ce que fut la communauté de Mulhausen qui aurait peut-être fait boule de neige si les paysans avaient vaincu et qui en tous cas, aurait déteint sur les rapports économiques nouveaux, les lignes suivantes nous en donneront une idée.

« Mulhausen offrit alors un spectacle qui vaut qu'on le rappelle dans l'histoire des triomphes de la pensée. Sans qu'une goutte de sang eût été répandue, sans l'intervention de la force et par l'unique effet de l'entraînement général, tous se mirent en famille comme au temps des apôtres. Aux moins forts les moins durs travaux, et à chacun dans la hiérarchie sociale des fonctions conformes à ses aptitudes. Toutes les fonctions étant également honorées et n'aboutissant à d'autre différence que celle des devoirs, absence d'orgueil dans le commandement et obéissance volontaire. Dès lors, aussi, nulle prise pour les brigues, pour la cupidité, pour les rivalités haineuses, pour les sordides ambitions. C'était la famille agrandie. (Histoire de la T^évolution, — note finale du premier volume — par Louis Blanc.)

(i) Etablis en Allemagne vers l'année 1650, sous le gouvernement de Hutter et de Gabriel, leur nombre ne s'est pas élevé à moins de soixante-dix mille, formant une même famille.

Pour donner une idée de cette association extraordinaire, nous nous bornerons à citer le plus violent des détracteurs de l'anabaptisme :

« Lz demeure des frères rebaptisés ou Frères Moraves^ était toujours à la campagne dans les terres de gentilshommes de Moravie quitrouvaient leur intérêt à les donner à ferme à une colonie d'anabaptistes. Ceux-ci rendaient toujours aux seigneurs dont ils cultivaient les campagnes, au moins le double de ce qu'on en aurait tiré d'un fermier ordinaire. Dès qu'un domaine leur avait été confié, les bonnes gens venaient y demeurer tous ensemble, dans un emplacement séparé.

« Chaque ménage particulier y avait sa hutte bâtie sans ornement, mais, au dedans, elle était d'une propreté à faire plaisir. Au milieu de la colonie, on avait érigé des

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sociales, n'apportèrent rien ni en théorie ni en pratique au communisme auquel l'inspiration chrétienne, même hétérodoxe, n'avait décidément pas porté bonheur.

Mais voilà que pour la protestation communiste, la vie s'annonce ailleurs.

Par Thomas More et ses successeurs elle reprend force et ijenouant la chaîne des temps, après avoir, elle aussi, inauguré sa Renaissance, elle entre définitivement dans le grand courant philosophique, politique et économique moderne.

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