‹ Le socialisme intégral, Volume 1Chapitre 48 sur 123 · II. Charles Fourier et Robert Owen · texte numérisé non relu

II. Charles Fourier et Robert Owen

Pour être moins philosophique, moins dans le cnrst^ historique de révolution humaine, la doctrine de Fourier n'a été ni moins passionnante, ni moins généreuse, ni moins féconde.

(i) Fabre des Essarts: les Hiérophantes ^ dans la «l^ligion laïque », 1887-1888.

1)4 Charles poUrier et rôbert owen

« Le fouriérisme, dit Louis Reybaud, peut se résumer en quelques mots : émanciper et combiner les passions, associer les facultés et les intérêts, faire prévaloir dans le monde physique et moral l'attraction sur la répugnance, trouver dans le spectacle de Tunivers la voie analogique de nos destinées, voilà ce qu'il veut, et pourtant si courte qu'elle soit, cette formule n'est rien moins que le renouvellement entier du globe. Cela tient à une merveilleuse faculté de l'inventeur qui, en faisant pivoter une idée,y trouve mille facettes brillantes, originales et inattendues. »

Effectivement, le grand soin de Fourier est de mettre Thomnie dans un milieu favorisant le développement de ses facultés et satisfaisant ses désirs, idéalisés dans une certaine mesure, mais tous légitimés.

« L'homme, nous dit-il, est ce qu'il est. Il sera toujours guidé par l'amour des richesses et des plaisirs ; ses passions sont aussi éternelles que légitimes, il ne s'agit que de savoir les employer à son propre bien-être et au bien-être général.

« L'ordre sociétaire qui va succéder à l'incohérence civilisée n'admet ni modération, ni égalité, ni aucune des vues philosophiques ; il veut des passions ardentes et raffinées ; dès que l'association intégrale est formée, les passions s'accordent d'autant plus facilement qu'elles sont plus vives et plus nombreuses. »

Sur ce thème, dont la base est assez peu édifiante et en tous cas assez fragile, puisque l'homme n'est envisagé que dans ce qu'il est, et aucunement dans son devenir, le réformateur ne tarit pas :

« La raison, quelque étalage qu'elle fasse de ses progrès, n'a rien fait pour le bonheur, tant qu'eHe n'a pas procuré à l'homme social cette fortune qui est l'objet de tous les vœux. » Fourier n'a garde de tomber dans le même défaut, il a pour tout le monde les mains pleines de biens et d'honneurs. Tacite nous apprend que Qvilis échauffait les peuples qu'il conduisait au combat, en promettant à chacun ce qui lui plaisait le plus, parlant de gloire aux Gaulois, de liberté aux Bataves, el de pillage aux Germains. De même, le révélateur de la doctrine phalanstérienne avait de la gloire ' et des richesses pour les

savants et les artistes, des fortunes colossales pour les riches, du bien-être pour le peuple et de vastes empires pour les moindres principicules (i). »

Ce naturalisme à outrance est basé néanmoins sur une conception qui mérite examen.

Frappé de Tordre sériel qui préside à l'agencement et à la distribution de la vie universelle, Fourier pose en principes que X attraction est universelle, que les attractions sont proportionnelles aux destinées, d'où la conclusion que la série distribue les harmonies.

11 n'y a plus, après cela, qu'à aider les hommes et les femmes délivrés des servitudes et des préjugés actuels, ayant brisé le joug de la famille, à se grouper conformément à leurs attirances et affinités, et à se distribuer en séries combinées. 11 en résultera la plus grande somme possible de travail productif et décoratif, de bonheur individuel, de richesses générales et de solidarité sociale.

Voilà la vraie voie, selon Fourier :

<c Le moralisme se vante d'avoir étudié l'homme, il a fait tout le contraire, il n'a étudié que l'art d'étouffer les ressorts de l'âme ou attractions passionnelles, sous prétexte qu'elles ne conviennent pas à l'ordre civilisé et barbare ; il fallait au contraire, décider l'issue de cet ordre civilisé et barbare antipathique avec les attractions passionnelles, qui tendent à l'unité. » Il est temps, ajoute-t-il, de suivre la nature en ses développefnents. L'enfance de l'humanité se divise en sept périodes : séries confuses^ sauvagerie, patriarcat, barbarie, civilisation, garantisme, séries ébauchées ; nous sommes à la fin de la période de civilisation, il s'agit de passer en garantisme pour s'acheminer vers l'organisation barmonienne, aux splendeurs inouïes et aux bonheurs ineffables.

Pour cela nul besoin de révolution, une simple commune modèle ou phalanstère et la terre entière se convertira en peu d'années, tant les premiers résultats seront éclatants et merveilleux.

Qu'est-ce donc qu'un Phalanstère ?

(i) B. Malon : Histoire du Scci.ilisme, tonic II.

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iielques lignes suffiront pour en donner une idée sommaire. 5 un pbalansière tout sera organisé pour la vie attrayante et !, une vie au goût de chacun ; commune si l'on veut, soli-

si on le préfère. On y poursuivra deux objets : la commogénérale et le bien-être individuel. Les logements, les salles ^union, les réfectoires, les ateliers, les cuisines, les caves, [reniers, les offices, tout y sera disposé de manière à assurer

rapports prompts et faciles, des distractions variées, un ice économique intelligent. Chaque famille trouvera à se r suivant sa fortune et selon ses besoins, sans qu'il en résulte lis pour elle une humiliation dans le contraste, si elle est Te ; un motif d'orgueil, si elle est riche, îaucoup de phalanstériens seront très riches, presque tous ;s et il n'y aura pas de pauvres ; un minimum non pas seulet suffisant, mais satisfaisant, étant assuré à tous. L'éducation

un plaisir pour les enfants, le travail une série de fêtes pour adultes ; toute les jouissances de la vie humaine et de l'art ►leilleront la vie des phalanstériens qui, après avoir traversé îriode garantiste, remplaceront la famille actuelle par l'amour

et les mœurs harmoniennes.

1 attendant, le bien des individus et des groupes ne fera pas iger le bien général ; des armées industrielles volontaires s'en t, comme à une fête, pour accomplir les grands travaux de chement, de reboisement, de dessèchement, bref d'amélioraet d'embellissement du globe dont l'aspect sera transformé, rtilité quadruplée et dont les climat ures mêmes seront modi- ; par la science et l'activité humaines. La terre deviendra ainsi éritable paradis terrestre. Quoi encore? Toutes les passions laines étant sériées, combinées, engrenées, harmonisées, il résultera, dans l'universalisation et dans raffinement des irs, une moralité supérieure faite, non pas de privations les" par préjugé religieux ou social, mais de bonté, de >uement et se déployant pour le plaisir de chacun, pour le leur de tous, dans la solidarité générale et dans Y Harmonie erse/le. . .

multiple et si riche est l'idée phalanstérienne, qu'en cette lisse sommaire on a dû négliger toute la structure organique

de la doctrine de Fourier qui selon la juste remarque d'un éminent professeur de droit (i), est l'œuvre d'un véritable génie, bien qu'elle ne révèle pas même l'idée d'un procédé scientifique. Charles Grûn (2) appelle Fourier le Hegel de la France ; de la part d'un hégélien d'extrême gauche, l'éloge est significatif.

F. Engels (3), qui n'a pas la louange facile, déclare Fourier un penseur génial et profond.

On peut ajouter que nul réformateur moderne n'a fourni un tel contingent d'idées originales, d'aperçus nouveaux, d'observations pénétrantes et fécondes (4). A côté de cela des prétentions enfantines, des bizarreries inclassables qu'il convient de laisser dans l'ombre.

Robert Ovs^en, industriel éminent et fondateur du merveilleux établissement de New-Lamark, voit d'abord les iniquités du régime économique actuel. L'accroissement inouï des forces mécaniques suffirait, dit-il, pour satisfaire amplement à tous les besoins de la population du globe et pourtant le grand nombre

(i) Ahrcns : Cours de droit naturel.

(2) Die social Bewegung in Frankreicb tind Belgien.

(3) Socialisme utopLjue et socialisme scientifique.

(4) Fourier signale par exemple que la société bourgeoise se meut dans des contradictions qu'elle reproduit sans cesse sans pauvoir les résoudre, de sorte qu'elle atteint toujours le contraire de ci quelle prétend chercher et que dans son orbite, la pauvreté naît de la surabondance même.

Mettez la chose en langage économique et vous aurez cet énoncé que, en régime capitaliste, le perfectionnement de Toutillage, l'accroissement de la productivité du travail et la multiplication des produits ont pour résultat d'augmenter démesurément la part du capital fixe au détriment de celle du travail ; ou, ce qui revient au même, de permettre à une minorité capitaliste, de plus en plus restreinte, de n'approprier une part toujours plus grande de la plus-value du travail collectif et de réduire, en vertu de la loi des salaires, un prolétariat, de plus en plus nombreux, à un travail de plus en plus ingrat, à une misère toujours plus grande.

Et que l'on ne nous reproche pas ici de forcer la pensée de Fourier. Le novateur a été on ne psut plus explicite sur cette question ; il a prédit la féodalité industrielle, donné la loi des crises pléthoriques et remarqué, répétons-le, qu'en se développant^ la civilisation bourgeoise allait de plus en plus substituer aux anciennes servitudes person^ nelles décroissantes du régime romano-féodal les servitudes collectives croissantes, moins humiliantes peut-être, mais non moins implacables, de la société capitaliste.

Voilà, ce n:>us semble, des observations et des critiques d'autant plus méritoires qu'elles furent publiées à un moment (1803-1808)011 la production capitaliste qui avait débuté en Angleterre était inconnue dans tout le reste de l'Europe ; c'était une véritable prophétie.

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