‹ Le socialisme intégral, Volume 1Chapitre 58 sur 123 · VI. Les Solutionnistes · texte numérisé non relu

VI. Les Solutionnistes

Pendant que la propagande ailée, parée de la soie et de l'or qu'avaient tissés les poètes de la régénération humaine, s'en allait par les capitales, par les cités industrielles et, jusque dans les humbles villages, réveillant les opprimés, éclairant les exploités, montrant à tous les bons esprits la nécessité de justices sociales nouvelles, en .faveur de toutes les victimes d'un ordre social inique, les antagonismes sociaux se creusaient lamentablement, et le mécontentement des prolétaires avait déjà pris des proportions tragiques.

Par les- insurrections ouvrières de Lyon en 1831, par certaines préoccupations égalitaires des insurgés républicains de 1832- 1839 (i), par la commençante épopée des chartistes anglais, le prolétariat occidental signifiait que si les cités idéales de l'utopie charmaient son imagination, des projets pratiques de réformes économiques feraient encore mieux son aflfaire.

« Nous vous prions au nom de la justice et de l'humanité, « disaient en 1831, aux ministres de Louis-Philippe, les travaille leurs de Lyon, maîtres, par la force des armes, de l'Hôtel-de- « Ville, nous vous prions de vouloir bien présenter au Parlement « un plan d'organisation du travail, tel que le fruit de nos sueurs « ne devienne pas le partage exclusif de quelques privilégiés».

(l) Dès sa rentrée en France, après 1830, Buonarotti, l'habile et intrépide conspirateur babouvistC) qui venait de se rappeler au souvenir de ses militants par son histoire de la Conjuration des Egaux^ devint l'inspirateur des sociétés secrètes les plus révolutionnaires. Il les imprégnait toutes de communisme babouviste. II gagna à son idéal des hoinfnes comme Barbés, Blanqui, Charles Teste, Voycr d'Argenson, Laponneraye, Martin-Bernard, Caussidière, Meilland^ Nettré.

Dans la proclamation, que Témeute un moment triomphante du 12 août 1839, put faire afficher à l'Hôtel-de-Ville, on trouve cette phrase qui est de Blanqui, et qu'on pourrait croire de Sylvain Maréchal : « Périsse enfin l'exploitation et que l'égalité s'asseye triomphante sur les débris de t aristocratie et de la royauté, »

154 LES SOLUTIONNISTES

La même demande s'adressait aux socialistes. Plusieurs de ces derniers comprirent qu'il était temps de chercher un principe social commun et d'énumérer ensemble des réformes qui en découlent. La voie était déjà ouverte par Constantin Pecqueur.

En 1838, en eflfet, sur la proposition d'Adolphe Blanqui, V Académie des sciences morales et politiques couronna un livre de Pecqueur portant ce titre un peu long : Economie sociale des intérêts du commerce et de l'industrie et de la civilisation en gêné' rai, sous les applications de la vapeur.

L'Economie sociale, en deux forts volumes, n'est que le développement malheureusement prolixe et diffus de cet irréprochable thème collectiviste que nous reproduisons, en abrégeant :

« S'il est nécessaire, au nom du salut social, de- sortir de l'individualisme bourgeois, fauteur de spoliation du plus grand nombre au profit de quelques rapaces et de quelques mieux armés, bref, d'exploitation de l'homme par l'homme, c'est-à-dire d'injustice, de servitude et de misère, il ne faut pas pour cela tomber dans un communisme qui sacrifierait la liberté individuelle.

<( La solution est dans la socialisation graduelle des capitaux productifs, ou en d'autres termes, de la matière et des instruments de travail devant être employés, non directement par l'Etat, mais par les associations contrôlées par TEtat et lui payant redevance .

« On devrait commencer par la socialisation de la Banque de France et du Crédit en général ; continuer par les chemins de fer, les mines, canaux, etc.

« Ainsi outillé, TEtat pourrait créditer largement les travailleurs corporativement organisés et opérer sans secousses la substitution du travail associé au travail salarié,

« On suivrait en cette œuvre la piste même de la monopolisation, on organiserait d'abord le travail industriel, puis le travail commercial, pour terminer par le travail agricole.

«Dans la nouvelle organisation, chaque travailleur disposerait librement de la rémunération à lui attribuée pour son travail. »

C'était lumineux.

S'inspirant de la même idée générale, l'ami et l'émule de Pecqueur, François Vidal, insistait sur le bien fondé de ce programme socialiste que l'on ne qualifiait pas encore de collectiviste, et sa critique socialiste de l'individualisme nous donne un avant-goût de la critique lassallienne :

« Le travail est devenu une marchandise tous les jours plus offerte et tous les jours moins demandée, une marchandise que le capital achète au rabais. Le travailleur, affranchi de la glèbe et des corporations, est désormais attaché à l'usine, et le moment est proche peut-être où l'on pourra s'en passer. Bien plus, l'homme est devenu un simple accessoire de la machine, une annexe k la chose, il lui est subordonné, il est en quelque sorte dominé, possédé par le capital. L'ouvrier ne s'appartient plus, il a perdu toute indépendance en perdant toute sécurité ; il est à la la merci du capitaliste, il en dépend, il n'est pliis qu'un simple instrument de production, instrument dispendieux que l'on s'efforce incessamment de supprimer par économie.

« Quand vient la demande de bras, les ouvriers accourent en foule; quand la demande cesse, la faim, la misère tuent les surnuméraires; ainsi se rétablit l'équilibre. Qiiand la population ouvrière surabonde, elle ne déborde pas — comme l'eau hors du vase — elle meurt. Alors, salon l'expression de Ricardo, à force de privations, le nombre des ouvriers se trouve réduit et l'équilibre se rétablit. La nature, dit Malthus, leur commande de s'en aller, et elle ne tarde pas à mettre cet ordre à exécution,

« Ainsi donc le minimum de subsistance est le taux normal des salaires. Les salaires gravitent vers ce minimum fatalement, comme le liquide vers ce niveau, cest la loi. »

« Il ne s'agit pas seulement aujourd'hui, disait-il plus tard, de rédiger une constitution politique, il s'agit encore et surtout de décréter la charte du travail et de rindustrie, la véritable charte du peuple, la grande charte des sociétés modernes, et cela au nom de la justice économique.»

Plus loin, une idée nette du fait — depuis mise en relief par Rodbertus et par Marx — que le capital accumulé n'est guère que la plus-value d'un travail non payé et que s'est indûment approprié le capitaliste.

1^6 LES SOLUTIONNISTES

<i La fortune, dit-on, s'acquiert par le travail. Oui, mais surtout par le travail S autrui. Une façon de robe est payée 60 francs. Une ouvrière fait toute la besogne et reçoit 1 5 francs, tandis que la tailleuse en renom, sans avoir mis la main à Fœuvre, touchera 45 francs. Comment cela pourrait-il s'appeler? Un entrepreneur se charge de faire confectionner 100,000 chemises pour l'armée, dont on lui fournit Tétofife, et il traite h raison de 75 centimes ; puis ensuite, il cède son marché en détail à de pauvres femmes auxquelles il donne seulement 35 centimes. Comment cela s'appelle-t-il ? Cela s'appelle aujourd'hui faire le commerce, entreprendre la confection, gagner de l'argent par son travail et par son industrie!...»

En vérité, je le demande au marxiste le plus exclusif, la critique socialiste contemporaine a-t-elle dit quelque chose de plus saisissant ?

Cependant la précision pratique manquait toujours. Louis Blanc l'apporta dans l'éloquente brochure sur l'organisation du travail, qui — tels sont les privilèges du talent favorisé par les circonstances — impressionna si puissamment l'opinion démocratique et remua le prolétariat dans ses couches les plus profondes (i).

(1) Les propositions de Louis Blanc valent d^étre encore méditées, et malg^ leur longueur nous les transcrivons, en les recommandant à l'attention des législateurs socialistes que la confiance populaire a portés au Parlement !

Article premier. Il serait créé un Finistère du Progrès, dont la mission serait d'accomplir la Révolution sociale, et d'amener graduellement, pacifiquement, sans secousse, l'abolition du prolétariat.

Art. 2. Pour cela, le Ministère du Progrès sçfait chargé: i' de racheter, au moyen de rentes sur l'Etat, les chemins <ie fer et les mines ; 2* de transformer la banque de France en banque d'Etat ; y de centraliser, au grand avantage de tous et au profit de l'Etat, les assurances ; 4* d'établir, sous la direction de fonctionnaires responsables, de vastes entrepôts où producteurs et manufacturiers seraient admis à déposer leurs marchandises et leurs denrées, lesquelles seraient représentées par des récépissés ayant une valeur négociable et pouvant faire office de papier-monnaie, papier-monnaie parfaitement garanti, puisqu'il aurait pour gage une marchandise déterminée et expertisée ; y enfin d'ouvrir des bazars correspondant 41 commerce de détail, de même que les entrepôts correspondraient au commerce en gros.

Art. 3. Des bénéfices que les chemins de fer, les mines, les assurances, la banque rapportent aujourd'hui à la spéculation privée et qui, dans le nouveau système, retourneraient à l'Etat, joint à ceux quî résulteraient des droits d'entrepôt, le ministre du progrés composerait son budget spécial, le budget des travaiUeufS.

Art. 4. L'intérêt et l'amortissement des sommes dues par suite des opérations pré«

Le projet Louis Blanc était pratique ; mais si le prolétariat avait soif d'améliorations, la bourgeoisie détentrice du pouvoir politique était bien décidée à ne consentira aucune réforme. Même porté au gouvernement par la Révolution triomphante de Février, Louis Blanc fut impuissant. Force fut au socialisme de rester, pour longtemps encore, confiné dans les régions théoriques.

cédentcs seraient prélevées sur le budget des travailleurs : le reste serait employé : i* à rcommanditer les associations ouvrières ; 2* à fonder des colonies agricoles.

Art. 5. Pour être appelées à jouir de la commandite de l'Etat, les associations industrielles ou agricoles devraient être instituées d'après le principe d'une fraternelle solidarité, de manière à pouvoir acquérir, en se développant, un capital coluctif, INAUÉNABLE ET TOUJOURS GROSSISSANT ; seul moycn d'arriver à tuer Tusure, grande ou petite, et de faire que le capital ne fût plus un élément de tyrannie, la possession des instruments de travail un privilège, le crédit une marchandise, le bien-être une exception, Toisiveté un droit.

Art. 6. En conséquence, toute association industrielle ou agricole, voulant jouir de la commandite de TEtat, serait tenue d'accepter, comme bases institutives de son existence, les dispositions qui suivent : ^près le prélèvement du montant des dépenses consacrées à faire vivre les travailleurs, de l'intérêt du capital, des frais d'entretien et de matériel, le bénéfice sera ainsi réparti :

Un quart pour l'aiTiortissement du capital avancé par l'Etat ; un quart pour l'établissement d'un fonds de réserve dont la destination sera indiquée plus bas.

Ainsi serait constituée l'association dans un atelier ; il resterait à étendre l'association entre tous les ateliers de même nature ; afin de les rendre solidaires l'un de l'autre.

Deux conditions y suffiraient:

D'abord, on fixerait le prix de revient ; on fixerait, eu égard à la situation du monde industriel, le chiffre du bénéfice licite au dessus du prix de revient, de manière à arriver à un prix uniforme et à empêcher toute concurrence entre les ateliers d'une même industrie.

Ensuite, on établirait, dans tous les ateliers de la même industrie, un salaire non pas égal mais proportionnel, les conditions de la vie matérielle n'étant point identiques sur tous les points de la France.

La solidarité ainsi établie entre tous les ateliers de même nature, il y aurait enfin à réaliser la souveraine condition d'ordre, celle qui devra rendre à jamais les haines, les guerres, les révolutions impossibles ; il y aurait à fonder la solidarité entre toutes les industries diverses, entre tous les membres de la société.

Pour cela des divers fonds de réserve dont nous parlions tout à l'heure, on formerait un fonds de mutuelle assistance entre toutes les industries, de telle sorte que celle qui, une année, se trouverait en souffrance, fût secourue par celle qui aurait prospéré. Un grand capital serait ainsi formé, lequel n'appartiendrait a personne en particulier, mais » appartiendrait à tous collectivement.

La répartition de ce capital de la société entière serait confiée à un conseil d'administration placé au sommet de tous les ateliers.

L'Etat arriverait à la réalisation de ce plan par des mesures successives.

1^8 LES SOLUTIONNISTES

Frappés avant tout par le spectacle des antagonismes industriels, les pères du collectivisme avaient mis la question agraire au second plan.

Colins reprenant l'idée de Rivadavia (i) et des Agrariens américains qui suivaient Devyr, posa en fait que l'appropriation collective de la terre est le premier but à poursuivre.

On peut, d'après Colins, en moins d'un quart de siècle, anéantir pacifiquement la misère, en faisant entrer le sol a la propriété collective par l'adoption et l'application de six articles de loi ainsi conçus et rédigés :

« p L'hérédité directe, sans testament, est de droit comme étant la seule qui soit nécessaire à l'excitation au travail,

« 2^ L'hérédité collatérale, sans testament, est abolie comme n'étant pas nécessaire a l'excitation au travail .

« y Toute succession ab intestat, sans héritiers directs, est dévolue à l'Etat et appartient à la propriété collective.

« 4^ La liberté absolue de tester est de droit, comme étant nécessaire à l'excitation au travail.

« y Toute succession par testament est passible d'un impôt de 25 0/0.

« 60 Le sol une fois entré à la propriété collective est déclaré inaliénable, ainsi que ce qui lui est inhérent. »

Certainement les moyens proposés sont insuffisants ; mais le but n'en reste pas moins inattaquable.

En combinant les données de Pecqueur, de Vidal, de Louis Blanc et de Colins avec le plan d'organisation politique de Fauvety et de Renouvier (2), on constitue une théorique et une pratique collectivistes relativement complètes.

(i) Président collectiviste de la République Argentine, en 1824. Voir sur son projet d'emphythéose universelle, T^evue Socialiste du 15 octobre 1889.

(2) Organisation communale et centrale de la République, projet présenté à la Nation pour l'organisation de la commune^ de l'enseignement, de la force publique, de la justice, des finances de l'Etat, par les citoyens H. Bellouard, Benoît (du Rhône), F. Charassin, A. f.houippc, Erdan, Ch. Fauvety, G. Lardeau, Ch. Renouvier, j. Sergent. Paris, 1857.

Page 1