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VII. La Déviation mutuelliste

Pourtant la nouvelle doctrine, a laquelle Colins venait (1850) de donner son nom de Collectivisme (déjà employé, mais d*une façon intermittente, par Pecqueur), n'était pas encore aux portes du triomphe, dans l'opinion publique.

La cause principale gît dans la forme purement logique que lui avaient donnée ses premiers formulateurs. Il eût fallu indiquer la place du collectivisme dans l'évolution économique et conclure ainsi, non seulement à sa justice, mais encore à sa nécessité, étant données les conditions nouvelles de la production capitaliste. Ce devait être l'œuvre de Marx et du socialisme allemand.

Malgré les indications précieuses de Saint-Simon et de Fourier, personne, dans le socialisme reconstructif français, ne se préoccupait de philosophie et d'histoire, de lois du développement de la civilisation et de processus social.

Les idées d'évolution et de lois sociales n'étaient pourtant pas inconnues de la haute mentalité française du temps. Depuis 1839, Auguste Comte, l'illustre auteur du Système de philosophie positive, avait enseigné que les sociétés évoluent d'après certaines règles résultant de la nature des choses, et que par suite, tout en étant soumis à l'universelle loi d'un changement dans l'ensemble progressif, les phénomènes sociaux aussi sont soumis à des lois invariables et à des relations de succession et de similitude.

Précisant encore, Littré, le premier disciple d'Auguste Comte, avertissait les socialistes que toute théorie incapable d'expliquer par l'histoire la série logique de ses tentatives d'organisation est frappée d'impuissance (i).

Les nouveaux socialistes français le comprirent encore moins que ne lavaient compris leurs prédécesseurs du commencement

(1) E. Littré : Conservation, Révolution, Positivisme.

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du siècle. Ce fut une faute grave, une faiblesse pour le collectivisme naissant et l'une des causes du triomphe aussi éphémère que tendanciellement réactionnaire de Proudhon, qui put ainsi faire illusion par ses bribes d'hégélianisme, autant que par la forme magnifique dans laquelle il coula sa pensée remueuse et contradictoire (i).

Tout d'abord l'intervention de Proudhon parut justifiée. Le socialiste anglais Bray, que sans doute Proudhon ne connut jamais, avait dit fort raisonnablement, en 1839 :

« Il faut découvrir un terme social préparatoire, une espèce

de halte entre l'individualisme et le communisme à laquelle la société actuelle puisse arriver, avec tous ses excès et toutes ses folies, pour la dépasser ensuite riche des qualités et des attributs qui sont les conditions vitales du communisme. »

Programme magnifique qui tenta l'auteur du Tremier {Mémoire sur la propriété.

11 voulut, lui aussi, trouver le terme moyen entre le communisme et l'individualisme. Avec une précision pleine de promesses, Proudhon aborda la question, en se servant de la phraséologie antinomique qui lui était chère :

« La communauté nous donne la thèse, et la propriété, rantithèse ; ce qui reste à chercher, ce n'est plus que la synthèse, laquelle doit résulter de la correction de la thèse et de Vantithèse.

(2) Incontestablement, au point de vue économique, le mutuellisme proudhonien fut une simple réaction individualiste, masquée par une phraséologie révolutionnaire trompeuse et un éclat de style incomparable. Proudhon fut encore plus rétrc^adc par ses théories familiales qu'il a lui-même résumées comme il suit : « Mes opinions sur la famille se rapprochent du droit romain plus que de toute autre théorie ; k père de famille est pour moi un souverain, ses droits sur sa femme et ses enfants sont presque illimités, et si le principe familial faiblit parmi nous, je l'attribue surtout a notre jurisprudence, qui a restreint l'autorité du chef et crée dans la pratique une foule d'échappatoires à l'insubordination des enfants et des femmes.» (P.-J. Proudhon . Correspondance, tome IV, page 377).

Dans son livre posthume, la Pomocratie, le chef de l'école mutuelliste énumèrc huit cas dans lesquels le mari a le droit de tuer sa femme ; il comprend dans la série V insubordination et le mensonge. Pousse à ce degré, le fanatisme pour l'autoritarisme familial passe à l'état pathologique.

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« La communauté par son nivellement devient tyrannique et injuste ; la propriété^ par son despotisme et ses envahissements, est antisociale.

« Mais, si ce que produisent la propriété et la communauté est mauvais, ce qu'elles veulent l'une et l'autre est bon ; car celle-ci cherche l'égalité et la loi et celle-là veut sur toute chose l'indépendance et la proportionnalité. Donc, élimination faite de ce que la propriété et la communauté contiennent d'éléments étrangers, les deux restes, en se réunissant, nons donnent la forme naturelle de la société.

« Égalité, loi, imîépendance, proportionnalité, tels doivent être les principes fondamentaux d'un ordre de choses vraiment humanitaire. »

Reste à trouver, ajoute Proudhon en substance, la théorie salvatrice, qui combinera pour le bien général les contraires antagoniques en les absorbant dans une résultante supérieure. Déjà, il nous est permis de l'entrevoir, ce sera une théorie de mutualité, ou pour préciser, de mutuellisme systématisé.

Pour arriver à cet état idéal de l'indépendance et de l'égalité dans la réciprocité, six mesures préparatoires s'imposent d'abord ; ce sont :

p La constitution de la valeur, devant modifier en faveur des travailleurs les relations du capital et du travail par l'instauration de l'égal échange dans l'atelier comme ailleurs ;

2° La réorganisation du système des contributions publiques, l'impôt progressif sur le revenu ;

3'' L'application de la théorie du loyer acquéreur, en vertu de laquelle tout payement de loyer ou fermage acquiert un droit sur la chose louée et après vingt années fait le locataire propriétaire de la chose à lui louée ( i ) ;

40 La liquidation de la dette publique et des dettes privées ;

y L'abolition progressive des monopoles par l'organisation

(i) Ceci revient à robligation du faire-valoir direct ; mais, que de moyens d'éluder la loi il resterait I Et d'ailleurs, ce ne serait pas la justice. Le gros fermier, par exemple, s'approprierait iUicitement, pendant la période d'acquisition, la part qui, légitimement, devrait revenir à ses auxiliaires salariés.

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des forces collectives résultant d'arrangements contractuels entre l'Etat et les compagnies ouvrières, pour l'exploitation des chemins de fer, mines, ainsi que pour l'entreprise de grands travaux publics.

A la fois timide et compliqué, malgré certains enjolivements démagogiques, ce programme économico-socialiste ne semblait pas fait pour satisfaire le prolétariat militant ; mais développé ou obscurci, accentué ou contredit, selon l'occurence, dans vingt volumes de vigoureuse et saisissante critique philosophique, politique, économique et littéraire, il fit illusion. La splendeur de la forme donna le change sur la pauvreté du fond, et c'est ainsi qu'au moment où la magnifique efflorescence française du demi-siècle qui venait de s'écouler, se résolvait dans une théorie collectiviste à laquelle il ne manquait que d'être classée par la philosophie de l'histoire et qui, en attendant, était assez synthétique, assez vaste pour contenir provisoirement toute l'élaboration socialiste contemporaine ; a ce moment, le prolétariat français décapité, depuis Juin 1848, de son élite révolutionnaire, s'enfonçait dans les contradictions mutuellistes, se laissant distancer — lui qui avait toujours été à l'avant-garde — par le prolétariat européen, gagné justement par la propagande française à l'idée nouvelle.

Pour comble de malheur, le second (et le dernier espérons-le) bandit couronné de la funeste famille des Bonaparte venait encore une fois d'étrangler la République. L'empire dictatorial et clérical allait tuer l'initiative française.

Immédiat et foudroyant fut le résultat.

Le socialisme en France, riche de tant de gloire, de tant d'idées et de tant d'oeuvres, n'eut, après 1851, que des survivants, tandis que l'Allemagne produisait des Marx, des Lassalle, des Karl Grùn, des Rittinghausen, des J.-Ph. Becker, des Engels, des Rodbertus, des Carlo Mario ; la Belgique, des Louis de Potter, des Dékeiser, des Jacob Kats, des Joseph Charlier ; la Russie, des Herzen, des Bakounine, des Tchernichewsky, des Ogareff; l'Angleterre, des Travis, des Bray, des Ernest Jonnes, des Bronterre O'Brien ; la Suisse des A. Clément, des Bùrkli, des Hugentobler ; l'Italie, des Pisacane, et l'Espagne, des Ramon

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de la Sagra, des Joachim Abreu, des Lagracio de Bellay, des Ferdinand Garrido; le Danemark, des Frederick Dreyer. ..

Tous ces hommes, dont j'ai amplement parlé ailleurs (i), acceptaient avec plus ou moins de ménagement la nationalisation du sol et la socialisation des forces productives. Il en était de même naturellement du prolétariat militant de leurs pays respectifs. La situation fut donc claire ; les prolétaires socialistes français de la première décade impériale, rejetés par Proudhon sur les villages bourgeois du mutuellisme, campaient isolés, en arrière de l'armée socialiste européenne.

L'instinct de classe les sauva quelques années après. Ils publièrent en 1864, le fameux Manifeste des Soixante, par lequel ils se séparèrent avec éclat des bourgeois libéraux et déclarèrent vouloir suivre à l'avenir une politique de classe. Proudhon, enthousiasmé et bien inspiré cette fois, sentit que l'avenir était dans cette initiative ouvrière et il écrivit d'abondance le livre superbe (2) qui fut son chant du cygne.

Par laffirmation de la lutte des classes, les mutuellistes français se rattachèrent, a nouveau, au mouvement ouvrier européen et leur récompense fut de prendre une part honorable à la fondation de Y Association internationale des Travailleurs. Celle-ci arrivait à son heure ; elle allait prendre l'hégémonie du socialisme, pulvériser les vestiges des anciennes écoles et faire du collectivisme affirmé avec éclat devant le monde entier, la doctrine commune des prolétariats militants européo-américains et de leurs alliés socialistes venus des autres classes. Cela fait, elle devait succomber sous 4e poids de sa propre puissance, mais seulement pour faire place aux Partis ouvriers européo-américains qui sont la systématisation pratique de l'internationalisme prolétarien.

11 ne manquait plus au socialisme moderne qu'une philosophie historique correspondante ; elle lui fut donnée par Karl Marx. Mais tout de suite la question se pose : le matérialisme économi-

(i) Histoire du Socialisme, passim.

(2) De la capacité politique des classes ouvrières fut écrit dans les derniers mois de 1864 et ne fut public qu'en mai 1865. On sait que Proudhon mourut le 19 janvier 1865.

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que de Marx peut-il contenir tout le mouvement rénovateur contemporain ?

C'est ce que, après avoir exposé fidèlement la nouvelle doctrine, nous allons examiner dans notre prochain chapitre, entrant ainsi dans le cœur du sujet que nous nous sommes donné pour tâche de traiter, en ces pages sur les principes généraux et sur les conditions d'existence du socialisme intégral.

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