VI. Le socialisme russe et le socialisme anarchiste
Lorsqu'au lendemain de la Commune de Paris le socialisme russe, qui tenait de Herzen sa profonde critique philosophique (2), et de Tchernichewsky une remarquable théorie économi-
appartenir : 1* la forme individuelle, qui n'a jamais existé à l'état de fait général et qui est éliminée de plus en plus par le progrés industriel ; 2* la forme collective, dont les éléments matériels et intellectuels sont constitués par le développement même de la société capitaliste ;
« Considérant que cette appropriation collective ne peut sortir que de l'action révolutionnaire de la classe productive — ou prolétariat ^- organisée en parti politique distinct ; qu'une pareille, organisation doit être poursuivie par tous les moyens dont dispose le prolétariat, y compris le suffrage universel, transformé ainsi d'instrument de duperie qu'il a été jusqu'ici en instrument d'émancipation ;
« Les travailleurs socialistes français, en donnant pour but à leurs eflforts, dans l'ordre économique, le retour à la collectivité de tous les moyens de production...»
(i) On remarquera que l'Angleterre manque à cette liste, mais ce n'est qu'un retard ; le jour est prochain où les Traders Unions accepteront le programme général, qui déjà réunit de fortes minorités dans leurs congrès. En attendant, la Démocratie Federatioa, de Hyndmann, et la Ligue Socialiste^ de William Morris, le Fabian Society, de Bemvd Shaw, qui font, dans les milieux ouvriers, des progrès rapides, ont arboré franchement le drapeau du nouveau socialisme, un peu idéalisé toutefois avec le Fabian Society,
{2) Herzen, le grand réveilleur, le fondateur du premier journal russe libre, fut sans conteste le premier introducteur du socialisme en Russie, dont on ne trouve trace avant lui, et traces combien fugitives ! que dans quelques poésies de Tchewtchenko. L'admirable Kolokol (la Cloche), publiée avec Ogaref, la .superbe et magistrale critique philosophique, politique et sociale, contenue dans De l'Autre Rêve» éduquèrent et préparèrent la génération de 1855-1865, celle de Tchernichewsky. Critique d'une incomparable éloquence, Herzen fut en outre un théoricien socialiste sagace. Quelques mois avant sa mort, a Paris, en 1869, il écrivait :
« A présent, la question économico-sociale se pose autrement qu'il y a vingt ans. Elle a dépassé son adolescence religieuse, idéale, ainsi que lâge des tentatives risquées et des expériences en petit ; la période même des plaintes, des protestations touche à
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que (i), s'affirma en une efïlorescence aussi brillante que soudaine; ce n'est pas de la lutte des classes qu'il s'inspira, mais d'un enthousiasme humanitaire qui rappelle, en la dépassant, sinon en éclat du moins en énergie, la belle époque saint-simonienne, par son appel à toutes les forces affectives et morales de l'âme humaine. Le socialisme russe se défit même alors du vague pessimisme de Herzen et de ce que le matérialisme philosophique et le criticisme économique de Tchernichewsky avait de trop étroitement réaliste.
Les héros et les martyrs de l'admirable épopée socialiste dite des Propagandistes inspireront quelque jour les historiens désireux de montrer jusqu'où peut aller quelquefois la nature humaine dans l'abnégation, le dévouement et l'altruisme.
Avec Dolgoutschine, Alexieuflf, Sophia Bardine (2) et leurs amis, ils furent des milliers et des milliers de jeunes gens qui, au cri enthousiaste de : allons dans le peuple, éclairons le peuple ! s'en
sa fin. II y a en ceci un symptôme grave que la question sociale arrive à la majorité ; elle s'en approche à vue d'œil, mais elle ne l'a pas encore atteinte, non pas seulement à cause des obstacles matériels, non pas seulement à cause de la résistance, mais en vertu de ctuses ultérieures. La minorité qui guide en avant n'est pas encore arrivée à des voies claires, à des voies pratiques, à des formules complètes de l'état économique 4fc l'avenir. La majorité qui soufTre le plus de Tétat actuel tend à en sortir par une partie des ouvriers des villes, mais elle est retenue par l'esprit routinier du plus grand nombre. Le savoir et l'entendement ne peuvent être donnés ni par un coup d'Etat ni par un coup de tète. »
On n'aurait pu ni mieux observer, ni mieux juger.
(1) En même temps que critique social hors pair, Tchernichewsky fut un théoricien remarquable. Son socialisme est un communisme fédératif et libertaire, un composé de l'athéisme critique du XVIII"* siècle, de l'humanisme de Feuerbach, du communisme associationniste d'Owen, de l'essor passionnel et de l'harmonisme sériaire de Fourier.
De ces éléments, mis en contact et combinés par la science économique, par la pénétration critique de Tchernichewsky, résulta une doctrine nouvelle, assez attrayante pour devenir l'évangile de toute une généi'ation et assez scientifique pour rester, dans ses lignes générales, en harmonie avec le socialisme moderne. Tchernichewsky fut à la fois le Marx et le Lassalle de son pays. Et il fut enlevé à 55 ans, pour être jeté dans les bj^es sibériens ! Que ne serait pas devenu un, tel homme, s'il n'avait pas vécu sous h tyrannie odieuse des Romanoff ?
(2) Sophia Bardin, ayant réussi à s'évader de Sibérie, vint en Europe et se fixa à Genève. Comme elle ne pouvait plus travailler à la cause humanitaire, elle jugea que la vie inutile ne valait pas la peine d'être vécue, et elle se tua de désespoir de ne plus pouvoir vivre pour autrui. Ce suicide éclaire l'état mental de cette admirable génération de 1872-76. On ne peut l'approuver cependant ; dans toutes les conditions de la vie, les tâches altruistes ne manquent jamais.