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VII. La Morale sociale

Aussi est-ce bien contre cet égoïsme pratique, cause de tant de dépressions, de tant de misères et de tant de crimes, que s'est levé le socialisme, en s'attachant principalement à la transformation des institutions, car il sait que les institutions dominent les mœurs.

En l'espèce, le socialisme veut, au mobile subversif de Xintérêt individuel, qui inspire et commande les actes dans l'organisation actuelle, substituer le mobile bienfaisant de rintèrèi social, principe adéquat d'une société fondée sur la justice et s'épanouissant en activités harmoniques, dans les joîes communes de la solidarité.

Digiti

Pour l'œuvre rédemptrice, les auxiliaires théoriques ne font pas défaut au socialisme, même parmi les plus illustres docteurs de la morale utilitaire.

Que dis-je ? tout en prétendant ne dresser que ce qu'il appelle une ariibmétique morak des plaisirs et des peines causés par lesacteSy le chef même de la doctrine, le bon et génial Jérémie Bentham, trace d'une main sûre, en sa Déontologie, les grandes lignes de la morale sociale.

Bentham raconte qu'il cherchait depuis longtemps un système de morale auquel il pût s'attacher, lorsqu'un livre de Tillustre Priestley, livre déjà oublié, lui tomba par hasard sous la main ; il y trouva pour la première fois cette formule écrite en italique ; Le plus grand bonheur du plus grand nombre !

« A cette vue, je m'écriai, transporté de joie, comme Archimède lorsqu'il découvrit le principe fondamental de l'hydrostatique : Eurêka, j'ai trouvé (i) ! »

Le plus grand bonheur du plus grand nombre, par la science, la justice, la bonté, le perfectionnement moral, on ne saurait en effet trouver plus vaste et plus humain motif éthique.

Bentham débute toutefois en utilitariste très décidé :

« 11 est fort inutile de parler des devoirs... L'intérêt est uni au devoir dans toutes les choses de la ne ; plus on examinera ce sujet, plus l'homogénéité de l'intérêt et du devoir paraîtra évidente... En saine morale, le devoir d'un homme ne saurait jamais consister à faire ce qu'il a intérêt à ne pas faire... par une juste estimation, il apercevra la coïncidence de ses intérêts et de ses devoirs. »

Mais, au principe, Bentham ajoute bientôt un correctif qui est la négation de l'utilitarisme vulgaire :

« Si, dit-il, la première loi de la nature, c'est de désirer notre propre bonheur, les voix réunies de la prudence et de la bienveillance se font entendre et nous disent : Cherchez votre bonheur

(i)J.-M. Guyau : La Morale anglaise contemporaine,. .

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dans le bonheur d'autrui. Si chaque homme agissant avec connaissance de cause dans son intérêt individuel obtenait la plus grande somme de bonheur possible, alors l'humanité arriverait à la suprême félicité, et le but de toute morale, le bonheur universel, serait atteint . »

Généreuses paroles que le grand utilitaire commente dignement, en recommandant la bienveillance envers les animaux, dans les termes suivants :

« Ce que nous proposons, c'est d'étendre le domaine du bonheur partout où respire un être capable de le goûter, et l'action d'une âme bienveillante n'est pas limitée à la race humaine ; car si les animaux que nous appelions inférieurs n'ont aucun titre à notre sympathie, sur quoi s'appuieraient donc les titres de notre propre espèce ?

« La chaîne de la vertu enserre la création sensible tout entière.

« Le bien-être que nous pouvons départir aux animaux est intimement lié à celui de la race humaine, est inséparable du nôtre (i).»

Outre la précieuse recommandation altruiste, nous avons là un mobile nouveau bien supérieur à l'intérêt, la recherche du bonheur y car tout bonheur digne de Thomme civilisé est social dans sa source et dans son objet ; cela en raison directe du développement intellectuel, affectif et moral du sujet.

(1) L'homme de bien comprend que les animaux mêmes, capables comme lai ^ jouissance et de souffrance, ont droit à sa compassion, et que, suivant la belle eipression de Bentham, la chaîne d'or de la sympathie doit enserrer toute la nature vivante. C'est la dernière des acquisitions morales. Un tel sentiment est entièrement incoHilu des sauvages, sauf pour leurs animaux favoris. Il n'était pas moins étranger aux anctens Romains, comme le prouvent les abominables tueries du cirque.

Les stoïciens semblent en avoir eu quelque conscience ; les premiers anachorètes le popularisèrent au sein du christianisme naissant : Tècole utilitaire de Bentham lui a donné une place importante parmi les conditions de la vertu, et la philosophie transformiste, en proclamant l'origine animale de l'homme, doit contribuer encore à son développement. (L. Carrau : Etudes sur la théorie de révolution.)

Alfred Fouillée et J,-M. Guyau, entre autres, l'ont magnifiquement démontré (i).

L'illustre J. S. Mill le comprend également ainsi, lorsqu'il pose en fait que le principe général auquel toutes les règles de la pratique devraient être conformes n'est autre que le bonheur du genre humain et de tous les êtres sensibles.

Le savant philosophe va plus loin ; si le critérium utilitaire tolère certains désirs d'intérêt individuel à condition qu'ils ne seront pas nuisibles à autrui, « il ordonne et exige que la culture de l'amour et de la vertu soit poussée aussi loin que possible, comme étant de toutes choses ce qui importe le plus au bien général.»

Puis l'auteur de V Utilitarisme, ou théorie du bonheur, s'efforce de prouver que l'intérêt individuel et l'intérêt collectif se confondent : « Geux-là seulement sont heureux, dit-il, qui ont l'esprit tendu vers quelque objet autre que leur propre Jbonheur, par exemple vers le bonheur d'autrui, vers l'amélioration de la condition de l'humanité, même vers quelque acte, quelque recherche qu'ils poursuivent, non comme un moyen, mais comme une fin idéale.

« Aspirant ainsi à une autre chose, ils trouvent le bonheur,

(i) A. Fouillée : Critique des systèmes de morale contemporaine. — J.-M. Guyau : Essai d'une morale sans obligation ni sanction. L'Irréligion de favemr.

Voici en quels termes Guyau a exposé la théorie des idées-forces formulée par Fouillée ;

c Nous avons donc marqué, en résumé, les trois stades suivants dans le développement de rinstinct moral :

1° Impulsion mécanique, ne faisant qu^apparaître momentanément dans la conscience pour s'y traduire en penchants aveugles et en sentiments irraisonnés ;

2* Impulsion entravée sans être détruite, ten%iant par là même à envahir la conscience, à s'y traduire sans cesse en sentiment et à produire une obsession durable ;

)* Idée-force. Le sentiment moral groupant autour de lui un nombre croissant de sentiments et d'idées, devient non-seulement un centre d'émotions, mais un objet de conscience réfléchie. L'obligation naît alors ; c'est une sorte d'obsession raisonnée^ une obsession que la réflexion fortifie au lieu de dissoudre. Prendre la conscience de devoirs moraux, c'est prendre la conscience de pouvoirs intérieurs et supérieurs qui se développent en nous et nous poussent à agir, d'ide'es qui tendent à se réaliser par leur force propre, de sentiments qui, par leur évolution même, tendent à se socialiser, à s'imprégner de toute la sensibilité présente dans l'humanité et dans l'univers. « (J.-M. Guyau : L'Hérédité et VÈducation.)

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chemin faisant . Les plaisirs de la vie — telle était la théorie à laquelle je m'arrêtai — suffisent pour en faire une chose agréable, quand on les cueille en passant sans en faire l'objet principal de la vie, et du coup vous ne les trouvez plus suffisants. Ils ne supportent pas un examen sérieux. Demandez-vous si vous êtes heureux, et vous cessez -de l'être. Pour être heureux, il n'est qu'un seul moyen, qui consiste à prendre pour but de la vie non pas le bonheur, mais quelque fin étrangère au bonheur.»

Partant du même point de vue utilitaire, et en indiquant comme idéal moral h vie complète dans la société complète, Herbert Spencer voit deux morales en présence : la morale primitive de l'égoïsme et la morale idéale de l'altruisme, dont l'avènement n'est pas proche. Il en conclut qu'il est nécessaire qu'entre le commencement et la fin, pendant toute l'évolution sociale, il s'établisse transitoirement une morale transactionnelle qu'on peut appeler morale égo-altruiste, et qui dominera tant que l'altruisme ne sera pas généralisé. Schopenhauer n'aurait pas admis ces tempéraments du philosophe de l'évolution.

Pour le chef du pessimisme moderne, il n'y a que trois motifs généraux auxquels se rapportent toutes les actions des hommes: c'est seulement à condition de les éveiller qu'un autre motif quelconque peut agir. C'est :

a) L'égoisme, ou la volonté qui poursuit son bien propre (il ne soulïre pas de limites) ;

b) La méchanceté, ou la volonté poursuivant le mal d'autrui (elle peut aller jusqu'à l'extrême cruauté) ;

c) La pitié poursuivant le bien d'autrui (elle peut aller jusqu'à la noblesse et à la grandeur d'âme). 11 n'est pas d'action humaine qui ne se réduise à l'un de ces principes; toutefois, il peut arriver que deux y concourent.

Les actions inspirées par le premier motif sont quelquefois indifférentes, le plus souvent nuisibles à autrui ; celles inspirées par le second motif (la méchanceté) sont toujours blâmables et malfaisantes. Par contre, celles inspirées par le troisième (la sympathie ou la pitié) sont toujours bienfaisantes, par suite toujours morales.

La pitié (i) ou sympathie universelle, qui prend aussi les animaux sous sa protection, est donc le principe de toute moralité, d'où Ton peut conclure que Tégoïsme est le motif antimoral par excellence (2) .

( I ) « Concevons deux jeunes hommes, Caïus et Titus, tous deux passionnément épris de deux jeunes filles différentes : chacun d^eux se voit barrer la route par un rival préféré, préfère pour des avantages extérieurs.

« Ils résolvent chacun de leur côté de faire disparaître de ce monde leurs rivaux ; duUeurs, ils sont parfaitement à l'abri de toute recherche, et même de, tout soupçon. Pourtant, au moment où ils procèdent aux préparatifs du meurtre, tous deux après une lutte intérieure, s'arrêtent.

« C'est sur cet abandon de leur projet qu'ils ont à s'expliquer devant nous sincèrement et clairement. — Quant à Caïus, je laisse au lecteur le choix des explications qu'il lui mettra dans la bouche. Il pourra avoir été retenu par des motifs religieux, par la pensée de la volonté divine, du châtiment qui l'attend, du jugement futur, etc. Ou bien encore il dira : « J*ai réfléchi que la maxime de ma conduite dans cette circonstance n'eût pas été propre à fournir une règle capable de s'appliquer à tous les êtres raisonnables en général, car j'allais traiter mon rival comme un simple moyen, sans voir en lui en même temps une fin en soi. » — Ou bien, avec Fichtc, il s'exprimera ainsi : « La vie d'un homme quelconque est un moyen propre à amener la réalisation de la loi morale : je ne peux donc pas, à moins d'être indifférent à la réalisation de la. loi morale, anéantir un être dont la destinée est d'y contribuer. » (^octrine des mœurs, p. 373). — Ce scrupule, soit dit en passant, il pourrait s'en défaire ; car il espère bien, une fois en possession de celle qu'il aime, ne pas tarder à créer un instrument nouveau de la loi morale. — Il pourra encore parler à la ùçon de Wollaston : « J'ai Songé qu'une telle action serait la réalisation d'une proposition fausse, d — A la façon de Hutcheson : c Le sens moral, dont les impressions, comme celles de tout autre sens, échappent à toute explication ultérieure, m'a déterminé à agir de la sorte. » — A la façon d'Adam Smith : « J'ai prévu que mon acte ne m'eût point attiré la sympathie des spectateurs. « — Avec Christian Wolff: « J'ai reconnu que par là je ne travaillais pas à ma perfection et ne contribuais point à celle d'autrui. » — Avec Spinosa : Hommi nibil tttilius homme ; ergo bominem interimere nolui, (Rien de plus utile à l'homme que rhomme même ; c*est pourquoi je n'ai pas voulu tuer un homme). — Bref, il dira ce qu'il vous plaira ; — mais pour Titus, que je me suis réservé de faire expliquer à ma manière, il dira : «( Quand j'en suis venu aux préparatifs ; quand, par suite, j'ai dû considérer pour un moment de quoi il s'agissait et pour moi et pour lui, la pitié, la compassion, m'ont saisi ; je n'ai pas eu le cœur d'y résister ; s je n'ai pas pu faire ce « que je voulais. »

« Maintenant, je le demande à tout lecteur sincère et libre de préjugé : de ces deux hommes, quel est le meilleur > Q.uel est celui aux mains de qui on remettrait le plus volontiers sa destinée ? Qjiel est celui qui a été retenu par le plus pur motif ? — Où est dès lors le fondement de la morale ?» (Schopenhauer : Le Fondement de la morale), (2) L'égoïsme, source et résumé de tous les défauts et de toutes les migres quelconques (Carlyle : les Héros), l'égoïsme donne la mesure de l'infériorité des êtres. Un être parfait ne serait plus égoïste. (Renan : les Apôtres), L'altruisme est le motif moral par excellence. (Schopenhauer). « Le grand bien de l'humanité, c'est la bienveillance, ce sont les bienfaits, c'est l'amour. » (Mirabeau : Lettres à Sophie).

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Nous pourrions continuer cette revue des plus illustres moralistes sociaux par Auguste Comte, qui a donné du devoir moral cette belle définition: yivre pour autrui, en serviteur éclairé de r Humanité; par Feuerbach, qui, comme le chef du positivisme, veut substituer au culte des dieux détrônés par la science le culte de l'humanité ; par Alfred Fouillée, qui fait de la morale une sorte d'esthétique sociale aboutissant à l'altruisme social, fils lui-même du croissant altruisme intellectuel ; par le regretté J.-M. Guyau, pour qui toutes les impulsions morales se résolvent en un sentiment profond de la solidarité ; par Fechner, par Wundt et autres non moins autorisés ; mais les pages précédentes suffisent à établir la noblesse originelle de l'éthique sociale qu'il appartient au socialisme de faire accepter comme règle maîtresse des actions humaines, et qu'en attendant les socialistes doivent prendre pour règle de leur conduite personnelle.

Nul besoin de périlleuses affirmations mystiques, ni d'abstrus concepts métçiphysiques pour s'inspirer des principes suivants, d'aussi facile compréhension que d'universelle efficacité:

Dans les relations sociales, la justice et la solidarité ; dans les relations individuelles, la sincérité et la bonté; dans les relations avec tous les êtres, les animaux compris, la modération et la pitié.

Nous sommes sûrs de ne pas errer en nous faisant les pratiquants de la justice et de la fraternité envers nos semblables, de la compatissance et de la bonté envers et pour tous les êtres sensibles.

Tournez et retournez la question ; dans tout vice, vous trouverez l'égoïsme ; dans tout crime, la cruauté, manifestation aiguô de l'insensibilité au mal d'autrui. Les criminologistes ne s'y trompent pas. Semez la sensibilité et la compatissance en même temps que la justice, et vous récolterez l'altruisme, cette morale des morales. Avec la bonne volonté dont parle Kant, la bonté et la pitié sont encore ce qu'il y a de meilleur dans Tâmc humaine. Quand on les possède, même n'allant pas sans quelques défaillances de caractère ou d'actes, on possède la meilleure vertu, la vertu bienfaisante. Notre plus impérieux devoir moral est donc de les acquérir et préconiser tout d'abord.

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A rencontre du moraliste religieux, qui ne parle que de corruption humaine originelle et de vengeance divine ; différent du moraliste bourgeois, dont la courte vue ne dépasse pas Thorizon borné et étroit du chacun pour soi, le socialisme n'aborde la grave question du critérium moral qu'après avoir ressenti le frisson vivifiant de la sympathie universelle.

Comme le Faust de Gœthe; il sent toute la misère de l'humanité s'appesantir sur sa tête et meurtrir son cœur. Mais au lieu de ne jeter que le cri de désespérance égoïste : Ob! que ne.suis-je jamais né ! il dit avec Carlyle : « Mon grand espoir, mon inexpu- « gnable consolation, quand je considère les misères du monde, « est que tout ceci est en voie de changement. »

Et il ne s'en tient pas à l'espérance, pas même à la bienveillance pratique si bien caractérisée par l'auteur de V Irréligion de r avenir {\)f il sait qu'en nos temps troublés, mais actifs, mais féconds, aspirer au bien n'est pas suffisant : il faut travailler à son instauration, d'où, pour le socialiste, de nouvelles tâches.

Instruit par l'histoire de l'inefficacité des morales purement préceptorales, même pratiquées en exemple par les meilleurs, il se reconnaît d'autres devoirs de caractère plus militant. Il sait qu'il n'y a pas de régénération morale sans transformation sociale préalable, et il agit en conséquence.

Pour lui, le devoir moral, se complique donc du devoir politique, entraînant l'action incessante contre les oppressions, contre les iniquités, et pouvant aller jusqu'à l'actipn révolutionnaire pour la conquête ou la défense de la liberté politique et de l'égalité sociale.

La morale altruiste ne deviendra effectivement la loi de tous que lorsqu'elle aura la justice sociale pour substratum, que lorsque la société' sera organisée de telle façon, se comportera de telle manière, vis-à-vis de chacun de ses membres, qu'à tout homme social on puisse dire avec vérité sur le rythme virgilien :

Heureux enfant, connais ta mère à son sourire (2).

(1) J'ai deux mains : l'une pour serrer la main de ceux avec qui je marche dans la vie, Tautre ^ur relever ceux Ijui tombent. Je pourrais même à 'ceux-ci tendre les deux mains ensemble (Guyau, V Irréligion de l'avenir).

{i) Ineif>e, parve puer, risu cognoscere matrem. (Virgile : Eglogue /K.)

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