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III. Origines de la propriété individuelle

Quand le progrès des temps a obligé les bénéficiaires de la propriété individuelle à justifier leur droit, ceux-ci ont allégué toutes sortes de raisons idylliques, aussi peu fondées les unes que les autres, telle l'affirmation sophistique que la propriété est le produit du travail. La propriété n'est pas le produit du travail, puisqu'elle est surtout possédée par les oisifs, et que toutes ses premières origines sont tachées de sang.

11 était acquis, dans l'ancien droit, que la guerre était un moyen légitime d'acquérir. Voyez Aristote. Il était non moins acquis que le pillage et l'assassinat, c'est-à-dire la guerre pour acquérir, étaient chose noble, tandis que le travail était déshonorant et digne seulement des esclaves. Voyez encore Aristote. Toute l'histoire ancienne nous montre la violence et la propriété d'une part, le travail et la servitude de l'autre.

Mais restons dans l'ère chrétienne; que voyons-nous? Les Romains avaient dépossédé et asservi les Italiques, les Hellènes, les Ibères, les Gaulois, les Syriens; ils sont à leur tour dépossédés et asservis par les hordes germaniques au V« siècle. Les nouveaux beati possidentes se font chrétiens, et ils partagent avec les évêqueset les moines. Mais voici qu'un troisième larron, le Normand, arrive sur sts barques légères du fond de la Scandinavie ; il reprend au larron germain la France du Nord, l'Italie méri-

dionale et l'Angleterre tout entière, Oh ! le vo! fut accompli sans formalités hypocrites. Le lendemain de la bataille d'Hastings, Guillaume, dit le Conquérant par la servile histoire, se fit apporter les registres des propriétés de la monarchie anglo-saxonne pour les distribuer à la bande pillarde qu'il avait conduite en Angleterre (i). L'état de partage prit un nom sinistre ; les Anglo- Saxons, dépossédés a leur tour, mais peu intéressants, puisqu'on ne faisait que leur reprendre ce qu'ils avaient précédemment enlevé aux prêtres et aux Celtes primitifs, l'appelèrent le T^oomsdajhbook (le livre du jugement). Maigre consolation .

En bons chrétiens qu'ils étaient, les Normands firent une grosse part au clergé catholique ; mais celui-ci fut dépossédé à son tour par Henri VIII et sa digne fille Elisabeth, qui partagèrent le produit de la violente confiscation avec les nobles et avec le clergé anglican, le plus méprisable de tous, car, en choses de religion, il n'eut jamais d'autre opinion que celle de ses rois et reines ; aussi est-il le clergé le plus grassement prébende de toute la terre.

Ce ne sont là que les faits principaux, et combien on pourrait en ajouter ! Mais nous devons nous hâter d'arriver à l'époque actuelle.

Les guerres internationales ne comportent plus la dépossession des vaincus ; on se contente de réquisitions barbares pendant la guerre et de quatre ou cinq milliards d'indemnité après. Mais la propriété n'en est pas davantage la récompense du travail ; elle est, dans sa forme la plus générique, le fruit de l'accumulation, par les détenteurs du capital, des produits du travail d'autrui. C'est toujours la spoliation sous une enveloppe moins rude.

Vaincus par l'évidence, les laudateurs de la propriété individuelle passent volontiers sur ses origines qu'ils reconnaissent dériver soit de la violence et de la rapine dont les résultats ont été transmis par voie d'héritage, soit de l'exploitation du travail d'autrui ; mais ils invoquent en sa faveur la prescription et l'utilité sociale. La prescription ne peut s'appliquer qu'aux pénalités en-

(1) L'histoire a conservé le nom du chevalier Gilbert, le seul Normand, ou mercenaire de Normand, qui ait refusé sa part du bien volé.

courues par les pillages consommés ; elle ne saurait empêcher la réparation d*un mal qui a trop duré.

Herbert Spencer dit à ce sujet : « Si nous avions affaire à ceux qui ont originellement enlevé son héritage à la race humaine, nous pourrions en finir rapidement (i). » A quoi Henry Georges répond avec justesse : <c Pourquoi n'en finirions-nous pas quand même avec les spoliateurs? Le vol propriétaire n'est pas comme le vol d'un cheval ou d'une somme d'argent, qui cesse avec l'acte. C'est un vol continu, qui se fait chaque jour, à chaque heure. Ce n'est pas du produit du passé qu'est tirée la rente ; c est du produit du présent. C'est un impôt levé constamment et continuellement sur le travail. Chaque coup de marteau, de pic ou de navette ; chaque battement de la machine à vapeur paye son tribut. Cet impôt prend le gain d'hommes qui risquent leur vie sous terre, ou sur les lames blanchissantes de la mer ; il prend les fruits de l'effort patient de l'inventeur. Bien plus, il arrache les petits enfants du jeu et de l'école, et les force à travailler avant que leurs os soient formés et leurs muscles développés ; il vole la chaleur à ceux qui ont froid, la nourriture à ceux qui ont faim, les médicaments à ceux qui sont malades, la paix à ceux qui sont inquiets. Il abaisse ; il presse des familles de huit, dix personnes dans une chambre malpropre, et il fait errer comme des troupeaux de pourceaux les filles et les garçons ; il remplit les cabarets de ceux qui sont mal chez eux, il fait, de garçons qui pourraient devenir des hommes utiles, des candidats à la prison et au pénitencier ; il remplit les maisons de débauche de filles qui auraient pu connaître les joies pures de la maternité ; il envoie toutes les mauvaises passions rôder dans la société, comme un hiver rigoureux envoie les loups rôder autour des hommes ; il obscurcit la foi dans l'âme humaine en faisant croire à un destin dur, aveugle et cruel.

« Ce n'est pas simplement un vol dans le passé, c'est un vol dans le présent, un vol qui prive de leur droit de naissance les enfants qui viennent maintenant au monde ! Pourquoi hésiterionsnous à détruire un pareil système ? Parce que j'ai été volé hier et

(1) Herbert Spencer : Statique sociale.

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avant-hier et le jour d'avant, est-ce une raison pour que j'en conclue que le voleur a acquis le droit de me voler (i) ? »

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