IV. Conséquences de la propriété individuelle
La conclusion d'Henry Georges est sans réplique.
Reste l'argument que la propriété individuelle est justifiée par son utilité sociale.
Cette utilité dérive-t-elle du droit à l'héritage, qui n'est, en somme, que le droit à l'oisiveté et au parasitisme ; droit antisocial, on ne saurait le méconnaître ?
Si l'héritier ne bénéficiait que du travail passé, le mal serait tolérablé; mais il fait plus, il vit en parasite sur le travail présent. « Sur sa table il y a des œufs frais pondus, du beurre qui vient d'être battu, du lait tiré du matin, du poisson qui, vingt-quatre heures auparavant, nageait encore dans l'Océan, de la viande que le garçon boucher a apportée, juste au moment voulu pour qu'on la fasse cuire, des légumes frais qui viennent du jardin et des fruits du verger.
« En résumé, il n'y a rien qui ne sorte presque à l'instant de la main du travailleur producteur (car il faut comprendre dans cette catégorie les porteurs et les distributeurs, aussi bien que ceux qui sont placés aux premiers degrés de l'échelle de production), qui ait été produit vingt ans auparavant, sauf peut-être quelques bouteilles de vin vieux. Ce dont cet homme a hérité de son père, ce sur quoi nous disons qu'il vit, n'est pas seulement d'une richesse accumulée, mais encore du pouvoir de se servir de la richesse que produisent incessamment les autres. Et c'est cette production contemporaine qu'il gaspille sans rendre aucun service à ses semblables (2).»
(1) Henry Georges : Progrès et Pauvreté.
(2) Henry Georges, hco citato^
A plus forte raison en est-il ainsi pour Théritage de la terre. 11 y a une différence fondamentale et indestructible entre la propriété des choses qui sont le produit du travail et la propriété de la terre; Tune a une base naturelle et une sanction, et l'autre n'en a pas. Dans ces conditions, reconnaître la propriété exclusive du sol, c'est nécessairement nier le droit de propriété sur les produits du travail. En approfondissant la question, dit encore Henry Georges, on trouve que la propriété privée de la terre a toujours conduit et doit toujours conduire à l'asservissement de la classe ouvrière ; que les propriétaires fonciers ne peuvent réclamer justement aucune compensation si la société juge à propos de reprendre ses droits ; qu'enfin la propriété privée de la terre est si loin d'être en accord avec les perceptions naturelles des hommes que le contraire seul est vrai.
L'appropriation individuelle du sol, contraire à la justice et au bien commun, est-elle au moins favorable aux progrès de l'agriculture ?
Nous allons voir.
Pour porter la production agricole à son maximum, il faudrait un système de culture remplissant les desiderata suivants :
Emeignement agronomique généralisé .
Classification des terres ; asssignation, à chacune, des produits que ton en pourra tirer avec le plus d'avantage,
^Assolement et drainage en grand.
Le boisement systématique.
Extension des prairies.
déterminations exactes et, dans une certaine mesure, modification des climatures.
Application des procédés chimiques pour V amélioration du sol, des procédés mécaniques pour diminuer et puissancifier la maindœwore (i).
(l) A cette énumération il conviendrait d'ajouter un article dont l'application ne dépend pas aussi directement de la forme de propriété ; c'est la constitution de la Commune cantonale, ayant, dans une certaine mesure, son foyer intellectuel et artistique pour développer la sociabilité dans les campagnes et donner satisfaction à des besoins de Tesprit et du cœur dont la non satisfaction est la cause la plus agissante de la dépopulation des campagnes, et de la persistance de déplorables routines paysannes.
« Un fait domine le milieu social des campagnes, c^st la ségrégation, c'est-à-dire un
On ne peut attendre de la petite propriété l'exécution d'un tel programme. On ne peut pas d'avantage l'attendre du fermage, qui met le financier dans la nécessité d'épuiser les terres en quelques années pour subvenir aux exigences croissantes du propriétaire (i).
Non seulement, en régime d'appropriation individuelle du sol, le commun héritage est gaspillé par des déboisements détériorants, par des cultures routinières irrationnelles et stérilisantes autant que péniblement effectuées, mais encore dans les pays de grande propriété comme l'Angleterre, il substitue les parcs de chasse et les landes stériles aux terres productives. Cette substitution volontaire est marquée par de barbares évictions qui frappent à la fois des milliers de travailleurs que le bon plaisir du propriétaire jette sans abri, sans travail et sans pain sur les grandes routes (2).
ensemble de conditions opposées à celles des villes où se fait au contraire la sélectwi, La densité de la population des villes, d*une part, et de Tautre, la tendance de tous les hommes à V imitation, donnent aux mœurs des villes, comme à toutes les maladies qu'on y observe, un caractère en quelque sorte épidémique et contagieux : le bien tend, comme le mal, à se répandre ; il existe un certain babitus dans les villes, que chacun de nous revêt sans s'en douter, comme un uniforme sous lequel se cache notre couleur individuelle. Ici, c'est le contraire : les relations sont peu fréquentes ; dans un même même village, chacun garde son individualité ; les relations d'une localité avec une autre sont moins fréquentes encore ; il en résulte que chaque localité garde ses préjugés, ses mœurs, ses coutumes, son patois, comme elle garde aussi ses maladies, sans que l'extension du bien, comme du mal, soit aussi fatale que dans les villes. Or, vivre isolé est mauvais pour un individu, pour une famille, pour un groupe d'hommes plus étendu et même pour une nation. » (D' Bordier: La P'ie des Sociétés).
(1) Pour remédier aux inconvénients du fermage, quelques-uns ont proposé d'intéresser le fermier à l'amélioration des terres, soit en lui garantissant une part de la plusvalue, soit en lui concédant des baux à très longs termes. Le premier moyen n'est qu'un nid à procès, le second conduit à un nouveau parasitisme. Emile de Laveleye en a donné un exemple probant. Dans la province de Groningue (Hollande), Tusage a fait prédominer le beklemregt ou bail héréditaire. La propriété ayant depuis un siècle plus que doublé de valeur, il en résulte que les fermiers enrichis sont devenus de véritables propriétaires ; ils sous-louent à des fermiers de seconde-main, qui doivent faire face au fermage modique du propriétaire primitif et au fermage exorbitant du fermier usurpateur. Les conditions de la culture ne sont pas améliorées, et l'exploitation du travail d'autrui n'en est devenue que plus inexorable.
(2) Les évictions mongoliques de la duchesse de Sutherland, magistralement stigmatisées par Marx dans son Capital, sont restées tristement célèbres. La féroce daroe trouve des imitateurs tous les jours parmi les landlords que flétrit en vain l'opiaioa publique indignée.
Dans les pays de petite propriété comme la France, il conduit sur une grande échelle à l'abandon de la culture.
Nous n'exagérons malheureusement pas. D'après le journal la Terre aux paysatis, dirigé par M. Fernand Maurice, les jachères mortes et les terres incultes atteignent en France l'étendue de neuf millions d'hectares, le quart de la surface cultivée. Ajoutez à cela les terres nouvellement abandonnées et vous arriverez à des chiffres véritablement effrayants. Pour le seul département de l'Aisne, le marquis de Darapierre, en se servant d'un rapport officiel, arrivait aux constats suivants : i® Terres dont la culture a été abandonnée dans ces dernières années et qui sont actuellement en friche 737 hect.
2^ Terres délaissées par les exploitants et que les propriétaires ont dû cultiver par eux-mêmes. . 4. 124 —
30 Terres abandonnées au cours du bail par faute de la ruine de l'exploitant 6.975 —