HISTORIQ.UE DU COLLECTIVISME
par la Révolution sociale violente. Depuis 1879, le collectivisme révolutionnaire français, du moins par ses plus brillants partisans, a fait sa jonction avec la savante doctrine de Marx, actuellement prédominante dans les partis ouvriers socialistes d'Europe etd'Amériquci.
6^ Le Collectivisme marxiste diffère du Collectivisme révolutionnaire en ce qu'il est plus objectif.
Pour les marxistes, l'histoire n'est que l'application de la lutte des classes, se poursuivant à travers les modifications successives des conditions économiques. La société actuelle masque le règne anarchique et passager de la classe nobiliaire et de la classe sacerdotale . Cettte phase individualiste a eu sa nécessité pour le développement des forces productives ; mais les conditions économiques que le régime bourgeois ou capitaliste engendre, sont entravées dans leur développement naturel par ce régime même ; elles tendent à briser le moule capitaliste et à préparer le collectivisme qui est ainsi l'aboutissant fatal de la société capitaliste, en vertu de l'évolution incompressible de la petite industrie vers la grande industrie et de celle-ci vers la production sociale. Le nouveau régime entrera dans les faits, lorsque les prolétariats, qu'organise et discipline le mécanisme de la grande production, pourront arracher les pouvoirs publics a leurs adversaires de classe et procéder, légalement ou violemment, à la socialisation des forces productives, à l'universalisation du travail et à l'abolition des classes.
Ajoutons que les marxistes n'ont jamais bien accepté l'appellation de collectivistes ; ils revendiquent celle de communistes scientifiques.
7^ Le Collectivisme anarchiste, contemporain du collectivisme révolutionnaire (1872- 1880), fut surtout en bonheur chez les internationalistes espagnols, italiens et suisses. 11 diffère du collectivisme révolutionnaire en ce que, pour les collectivistes anarchistes, la révolution, qu'il faut hâter par tous les moyens, devra être purement destructive des formes gouvernementales et juridiques bourgeoises. 11 restera ensuite aux groupes, aux communes libres et autonomes de se fédérer librement pour l'organisation de la production et des services publics indispen- ^ableç.
'LE SOaALISME INTEGRAL 3O5
8" Le Collectivisme agraire, qu'on pourrait dire aussi Collectivisme anglo-américain et dont la première idée dans sa forme exclusive, revient à James Mill, le père de J.-S. Mill, s'est naturellement développé dans les pays de grande propriété ; il n'en saurait être question en France, tant que la spoliation commencée des petits propriétaires par la féodalité capitaliste n'aura pas avancé son œuvre meurtrière à l'aide de la concurrence étrangère, qui sera bientôt écrasante, des pays de grande propriété où l'agriculture est grand industrialisée, c'est-à-dire rendue triplement productive par l'association et la division du travail, les procédés chimiques et les applications mécaniques.
Le Collectivisme agraire a pour principaux théoriciens, l'irlando-américain Henry Georges, le savant naturaliste anglais A. R.-Wallace, les irlandais Michel Dawitt, Patrick Ford, Mac Glynn ; il fut partiellement préconisé en 1869-1872 par J.-S. Mill et Herbert Spencer (i).
Parmi les différents systèmes du collectivisme agraire, celui de Henri Georges réunit le plus de partisans ; il a pour but — nous l'avons suffisamment indiqué dans ce chapitre même — de remplacer tous les impôts par la rente sociale du sol qui, tout en restant entre les mains des propriétaires cultivateurs, deviendrait ainsi la propriété inaliénable du sol.
Cette théorie, très répandue déjà en Irlande, en Angleterre, en Amérique, est appelée à passer prochainement dans les faits, en ces trois pays.
9'^ Le Collectivisme réformiste, qui est le nôtre et à l'élaboration duquel nous avons peut-être un peu contribué, se rapproche fort de ce que nous avons appelé le Collectivisme industriel. Dans cette doctrine, on tient grand compte de l'évolution capitaliste ; mais on ne croit pas qu'il faille attendre que le capitalisme ait achevé de paupériser le prolétariat et de prolétariser la petite bourgeoisie industrielle, commerciale et agricole, avant d'agir socialement.
(i) Voir y Auto-Biographie de J.-S. Mill et la Statique Sociale d'Herbert Spencer.
M. Emile de Lavelcyc, l'éminent auteur de La Propriété et ses formes primitives, qui insiste pour la reconstitution des domaines communaux, peut, par suite, être classé, avec quelques socialistes de la chaire, parmi les collectivistes d'extrême droite.
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La reprise par TEtat (forme d'indemnité restant à débattre) des institutions de crédit, des chemins de fer, des mines et canaux, des grands établissements sidérurgiques ; la reprise par la Commune de divers monopoles d'ordre communal, omnibus, petites voitures, gaz, électricité, service des eaux, grands magasins ; la fondation de minoteries régionales, de boulangeries et boucheries communales, auraient, selon les Collectivistes réformistes, la plus grande efficacité socialiste et pourraient amener une solution graduelle et pacifique, surtout si ces mesures étaient complétées par un fort impôt sur l'héritage, impôt progressif quant à la fortune, et gradué quant au degré de parenté. De telles mesures permettraient, pensent-ils, de créditer puissamment les travailleurs associés, de multiplier dans les Communes les colonies agraires, de créer de toutes pièces un machinisme communal agricole et d'opérer ainsi graduellement la socialisation des forces productives. Celle-ci n'entraînerait pas d'ailleurs l'entreprise directe par l'Etat ; mais le simple octroi, par l'Etat ou par la Commune, selon les cas, de baux aux associations, contre redevance sociale et cahier des charges.
Dans ces différents collectivismes, on admet le droit de l'enfant à un entretien satisfaisant, à une instruction générale et professionnelle, aux frais soit de la Commune, soit de la société. De même on admet poyr les invalides et les incapables un large droit à l'existence, dans la mesure des ressources sociales.
On voit, d'après ce qui précède, combien il serait difficile d'enfermer en une définition unique le collectivisme, les différents degrés de développement historique et les différentes constitutions économiques des peuples se traduisant naturellement en divergences qui ne sont, à bien prendre, que des adaptations diverses d'un même principe social . Cette variété même est un signe de force, puisqu'elle indique une doctrine qui peut se plier aux différentes situations économiques des peuples et aux divers degrés de leur évolution politique et sociale .
Si toutefois nous devions en formuler une, nous proposerions la suivante :
Dans ses lignes générales, le collectivisme est une conception socialiste comportant :
p L'appropriation commune, plus ou moins graduelle, delà
terre et des instruments de la production et de rechange (cette forme d'appropriation ne devant pas succéder à la petite industrie et à la petite propriété, mais seulement à la monopolisation de ces dernières par la nouvelle féodalité financière et industrielle) ;
2^ L'organisation corporative, communale ou générale de la production et de l'échange ;
3^ La faculté pour chaque travailleur d'user à sa guise de l'équivalent de la plus-value par lui créée ;
4" Le droit au développement intégral pour les enfants, le droit à l'existence pour les incapables de travail et l'assurance, pour tous les valides, d'un travail rémunérateur dans l'association de leur choix.
Vouloir cela, ce n'est pas, comme on l'a dit, tomber dans les errements du communisme utopique, c'est simplement combiner la nécessité du concours pour la production avec la justice économique et les justes exigences de la liberté humaine.