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I. Les premières formations familiales

Dans les formes diverses qu'elle a revêtues, l'organisation familiale a été déterminée par l'organisme propriétaire, et c'est ainsi que, comme la propriété elle-même, elle a été tour à tour promisque, tribale, matriarcale, patriarcale avant d'arriver, dans le monde occidental, au système monogamique actuel, tout enveloppé encore de servitude comme le droit quiritaire de propriété dont il est le reflet.

D'après Lewis Morgan, le savant et perspicace ethnologue

américain, la famille a franchi jusqu'ici cinq stades principaux que l'on peut énumérer de la manière suivante :

Tremier stade. — La famille est consanguine, c'est-à-dire fondée sur le mariage des frères et sœurs d'un groupe.

Deuxième stade. — Plusieurs frères sont les maris communs de leurs femmes, qui ne sont point sœurs.

Troisième stade. — Un homme et une femme s'unissent, mais sans cohabitation exclusive et avec un divorce facultatif pour l'un et pour l'autre.

Quatrième stade. — Famille pastorale des Hébreux, caractérisée par le mariage d'un homme avec une ou plusieurs femmes.

Cinquième stade. — Enfin apparaît la famille des sociétés civilisées, marquée par la cohabitation exclusive d'un homme et d'une femme.

Pour que la série soit bien observée, il convient d'insister davantage sur la primitive période promisque, si bien décrite par Giraud-Teulon (i) et dont tant de témoignages et tant de vestiges attestent l'universalité temporaire. C'est en partant de ce large fond de communisme promisque préalable que Paul Lafargue (2) a pu dire fort judicieusement : « La restriction sexuelle primitive a dû commencer par la séparation des individus de la tribu sauvage en couches de générations et par l'interdiction du mariage entre les individus des différentes couches. La première couche est celle des géniteurs ; la deuxième, celle des enfants ; la troisième, celle des petits-enfants, et ainsi de suite. Tous les individus sont les enfants d'une couche supérieure, et les pères et mères de la couche inférieure ; ils se considèrent comme frères et sœurs et se conduisent en maris et femmes; mais il leur est interdit d'avoir des relations sexuelles avec les membres de la couche au-dessus et au-dessous. Il n'y a pas de mariage indivi-

(1) Giraud-Tculon : Les Origmes de la Famille.

(2) Paul Lafargue : Le Matriarcat, article dans la Nouvelle Revue.

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duel ; de ce que Ton naît mâle dans une tribu, on est le mari de toutes les femmes de sa promotion sans distinction de frère et sœur, et réciproquement pour la femme.

Lorsque la limitation s'accentue, on en vient à ce que Morgan appelle la famille consanguine ; les rapports sexuels eurent lieu de préférence entre frère et sœur. Cela dura longtemps, si l'on en juge par l'universalité de la légende (i) et la multiplicité des survivances. Le mariage entre frère et sœur était encore d'usage et d'obligation pour les rois d'Egypte au temps de Cléopâtre, qui dut épouser son jeune frère Ptolémée, âgé de neuf ans. Dans le monde hellénique, l'inceste prohibé entre parents et enfants, comme l'attestent les terrifiants exemples d'Œdipe et de Myrrha, reste permis entre consanguins avec des restrictions arbitraires : un Athénien pouvait épouser sa sœur consanguine, non sa sœur utérine ; un Spartiate sa sœur utérine, non sa sœur consanguine. Les Perses et les Assyriens pouvaient épouser leur sœur utérine. {yoir Lucien). Le levirat juif indique une persistance des mariages consanguins. Plus près de nous, les Francs étaient coutumiers des mariages incestueux puisqu'il fallut l'intervention du catholicisme pour les faire cesser. Il est aussi curieux de constater que la civilisation inca, si dffférente et si en dehors des civilisations indo-européennes, avait conservé au moins pour les races royales, la coutume des mariages consanguins : Manco-Capac, le dernier Incas, était Tépoux de sa sœur Mama Oello.

Toutefois ce ne sont là que des survivances isolées ; dès que

(i) Toutes les anciennes religions ont gardé des ressouvenances de cette période de Tinceste généralisé.

Mythologie égyptienne : Osiris épouse sa sœur Isis ; mythologie hellénique : Saturne épouse sa sœur Cybcle, Jupiter sa sœur Junon, Vulcain sa sœur Vénus ; mythologie italique : Janus épouse sa sœur Camisia ; mythologie germano-scandinave : Éreyr épouse sa sœur Freya, Siegmund sa sœur Sieglinde ; mythologie juive : les enfants d*Adam et d'Eve se marient forcément entre eux ; Abraham épouse sa sœur utérine Sarab.

Le mariage entre parents et enfants ne disparut pas non plus sans laisser de traces ; mariage de Sémiramis et de son fils Nynias, mariage d'Attila et de sa fille Eso. A^ dire de Montesquieu, les Perses et les Assyriens de l'époque historique pOvjw» épouser leurs mères et les Tartares épousaient quelquefois leurs filles. Jéhovah 'M|^k|^» était assez tolérant là-dessus, lui qui ne l'était guère. La Bible nous apprend, ^^^^ voir grand mal, que du fruit des incestueuses amours de Loth et de ses deu« ^^ sortirent deux grands peuples : Moab et Ammon.

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les hommes formèrent des sociétés un peu régulières, ils comprirent vite la nécessité hygiénique et sociale de l'interdiction des unions entre consanguins (i).

Il est à penser que les résistances qui s'appuyaient sur le fait si naturel de la parenté par les femmes furent très vives. Pour en avoir raison, on se jeta dans l'excès contraire : Vexogamie ou rapt de femmes de tribu à tribu. Avec le mariage exogamique, une profonde révolution familiale avait transformé les relations humaines ; à la parenté par les femmes ou matriarcat, avait fait place (après un stage de parenté par promotion) la vigoureuse parenté masculine, un patriarcat, point de départ de la dégradation des femmes par les hommes et de l'asservissement de tous par quelques chefs omnipotents, à la fois prêtres, rois et propriétaires des gens et des choses.

Pour Letourneau aussi, la direction individualiste dU patriarcat est évidente. Avec ce régime «chacun s'efforce de se faire une part aussi grande que possible dans ce qui jadis avait été commun ; chaque homme a visé à s'attribuer un droit de plus en plus exclusif sur les biens, les femmes et les enfants. De ces appétits, plus économiques qu'éthérés, sont sortis en fin de compte la famille patriarcale, la monogamie et la propriété familiale d'abord, individuelle ensuite ; le régime de la famille et celui de la propriété ont évolué de conserve.»

Ce caractère violent et asservissant de la première forme matrimoniale a été expliqué d'une façon saisissante par Georges Guéroult dans une page que nous demandons la permission de reproduire :

« Au début des sociétés ou plutôt des tribus, ces différents

( i ) 11 ne faut pas, comme Kont voulu certains philosophes plus ou moins bien intentionnés, chercher des causes morales au changement de parenté ; les motifs sont d'ordre moins élevés. Giraud-Teulon que nous suivons volontiers comme un guide sûr, dit avec une précision parfaite : «. L'organisation de la famille masculine semble avoir été universellement sollicitée par l'action d'une force aussi simple que brutale et multiple dans SCS manifestations, celle du droit de propriété : aussi semble-t-il qu'il faille rechercher dans l'histoire du droit de propriété la loi qui a présidé au développement du mariage ; les deux institutions paraissent avoir obéi à la même formule restrictive graduelle des biens de la commuauté au profit d'un cercle plus restreint d'individus.»

Lisez encore : « Le mot familia (de l'osque famel, famulus, serviteur) exprima d'abord l'idée de la propriété servile, puis la propriété des choses aussi bien que celle des personnes. V (A. Regnard : L'État.)

groupes étaient en guerre perpétuelle. On se faisait de part et d'autre des captifs et des captives sur lesquels le vainqueur, le capteur, avait un droit absolu. 11 aurait pu tuer sa prisonnière ou la manger ; il avait bien le droit d'en faire sa femme, de s'en réserver la possession exclusive, de la renfermer chez lui .

<c Les enfants de son esclave lui appartenaient au même titre, et il avait sur eux un droit de vie et de mort, comme nous le voyons encore dans la famille romaine primitive. Par cela seul qu'il était le maître absolu de sa captive, l'homme avait le droit de la protéger, de la défendre, de la nourrir, elle et ses enfants. Les femmes de la tribu, au contraire, les femmes libres devaient se suffire à peu près à elles-mêmes ; elles étaient exposées à toutes les privations, à toutes les souffrances, à toutes les entreprises. Bon nombre ne tardèrent pas à envier la condition moins tourmentée des captives, et l'usage s'établit partout que, par un consentement solennellement constaté, une femme de la tribu même pouvait, en faisant le sacrifice de sa liberté, devenir l'esclave d'un homme et se trouver ainsi dans les mêmes conditions que si elle avait été capturée par une guerre.

« C'est donc à un fait de guerre, de capture, qu'il faut rapporter l'origine du mariage et l'origine du sentiment de la paternité (i)».

Il y parut bien aux conséquences ; le chef de famille ne fut pas époux et père, il fut maître, maître absolu de son troupeau familial ; quand il l'augmenta par la guerre, il devint roi. Et lorsque, en vertu de ces concentrations, l'accroissement des agglomérations humaines fit forcément abandonner le mode exogamique de prendre femme, le système survécut. Dans le mariage endogamique qui succéda, même avec tendance à la monogamie, la femme ne fut pas plus libre ; que dis-je, le symbole avilissant fut conservé. Ne pouvant plus prendre les femmes par capture, on simula la capture. L'horrible coutume se retrouve encore, même de nos jours, dans certains recoins écartés de nos campagnes. Là où l'on fut moins symbolique, on remplaça le rapt fictif par l'achat — non moins avilissant pour la femme — de la fille à son

(i) Georges Guéroult, cite par Louis Bridel : La Femme et le Droit.

père. Ici encore les Dieux donnent l'exemple, Homère nous en fournit une irrécusable preuve.

Vulcain, le mari malheureux de Vénus, ayant enveloppé de liens invisibles Mars et l'infidèle épouse qu'il avait surpris, fort mal à propos, s'écria devant les dieux amenés parle scandale et assemblés autour des amants pétrifiés par la honte : « Ces liens les retiendront jusqu'à ce que le père de Vénus m'ait rendu tous les présents que je lui ai faits pour obtenir cette femme impudique.» Et de fait> il ne consentit à délivrer les amants que lorsque Neptune, « dieu de la mer et soutien de la terre », se fut porté garant du remboursement, au nom de son frère Jupiter, « père des dieux et des hommes » (i).

Plus humaine, sur ce point, que les mœurs olympiques, la Loi de (Manou porte interdiction formelle au père de vendre sa fille et même de recevoir des présents de son futur gendre. Les Germains n'eurent pas de ces scrupules, et chez eux le Mundium ou achat de la femme au père resta en usage jusqu'au Vil* siècle de notre ère. A Rome, le mariage patricien seul se fit de très bonne heure par confarréation (rite religieux) ; pour la foule, la forme usitée fut longtemps le mariage par coemption, par achat de la femme. Dans les deux cas, d'ailleurs — dans les trois en comptant le mariage par usus, sorte de consécration du concubinat — la femme était livrée au mari corps et bien : la canfarréation patricienne n'était qu'une hypocrisie.

Il est si vrai que le mariage, qui est maintenant le plus digne état de la femme, ne fut d'abord qu'un asservissement pour elle que, par des hommages rendus à l'ancienne liberté promisque ou matriarcale, les traditions religieuses et les coutumes populaires protestèrent longtemps contre le mariage; Nous en avons des exemples éclatants dans les rites bizarres et scandaleux qui imposaient aux femmes de se prostituer, au moins une fois,vdans les temples de Mylitta, d'Anaïtis, d'Aphrodite et autres déesses de la fécondité. Ce n'était pas une orgie volontaire, mais un sacrifice obligatoire aux anciens Dieux offensés par la loi nouvelle du mariage et de l'asservissement des femmes. Du reste,

(I) Odyssée, ch. VIII, 5.

la protestation prit d'autres formes plus sérieuses : les survivances promiscuitaires ou matriarcales furent très nombreuses dans l'antiquité, au témoignage d'Hérodote, de Strabon et de Xénophon, auxquels on ne peut que renvoyer le lecteur.

Disons seulement, que d'après ces auteurs, le mariage était encore de leur temps chose inconnue dans un grand nombre de tribus de l'Asie, de l'Afrique, ainsi que chez les Scythes, les Massagètes, les Nasamons, les Auscins, les Garamantes.

Dans ces pays, au dire de M. P. Gide, « les hommes et les femmes s'accouplaient au hasard comme les mâles et les femelles d'un troupeau. Quand un enfant était devenu grand, la peuplade réunie l'attribuait à l'homme avec les traits de qui il avait le plus de ressemblance et qui était présumé en conséquence être son père (Mariage par promotion) » (i).

L'Hellade même avait ses souvenirs promisques. <c Chez les Athéniens, nous dit Cléarque, Cécrops fut le premier qui unit l'homme et la femme, en leur imposant une fidélité mutuelle. Jusque-là, les rapports entre les deux sexes étaient sans règle et sans loi, et nul enfant ne pouvait reconnaître son père. L'historien Théopompe parle presque dans les mêmes termes des premiers habitants de l'Italie : « Chez les Tyrrhéniens, dit-il, la loi voulait que toutes les femmes fussent communes; tous les enfants aussi étaient élevés en commun, car nul homme ne pouvait savoir de quel enfant il était père (2). » ♦

L'époque matriarcale eut .aussi ses prolongements au grand étonnement d'Hérodote qui parle des <c singulières » coutumes des Lyciens. « Ils se nomment, dit-il, d'après leurs mères et non d'après leurs pères. Si l'on demande à un Lycien qui il est, il indique sa généalogie du côté maternel, en énumérant sa mère et les aïeules de sa mère. Si une citoyenne s'unit à un esclave, les enfants passent pour nobles; mais si un citoyen, fût-il du rang le plus élevé, prend une femme étrangère, ou une concubine, les enfants ne jouissent pas des honneurs (3). »

(i) Paul Gide : Ehi4e sur la condition privée de la femme. G>niparez Giraud-Teulon, hco citato,

(2) Louis Bridel : La Femme et le Droit.

[}) Hérodote : Histoire^ I.

Polybe mentionne des mœurs analogues chez les Locriens. Le matriarcat persista au moins partiellement en Etrurie : « Sur les tombeaux étrusques, c'est l'indication de la descendance maternelle qui figure le plus souvent. Mécène, qui était originaire d'Étrurie, portait le nom de sa mère, conformément à l'usage de son pays. Différentes traces du régime de la famille maternelle se retrouvent chez les Cariens, chez les Pélasges et dans la Grèce primitive, chez les Cantabres, dans l'Egypte ancienne et jusque chez les Basques (i). D'après Jules César (Commentaires sur la guerre des Gaules) le matriarcat, avec polyandrie fraternelle, aurait existé chez les anciens Bretons. De nos jours, des survivances matriarcales et polyandriques subsistent encore à Ceyian, au Thibet, à Sumatra, chez les Naïrs, chez certains Cosaques et enfin dans nombre de tribus plus ou moins sauvages.

II. Lois et usages matrimoniaux de la période helléno-italique à la Révolution française

Il est pénible d'avoir à constater que la philosophique et antique Hellade ne fit rien pour la dignification de l'épouse. Celle-ci, enfermée dans le gynécée, resta réduite au rôle de ménagère durement commandée et fut mise au-dessous de l'hétaïre, l'amie intellectuelle et affective. L'hétaïre fut en quelque sorte l'épouse extérieure ; chaque homme éminent eut la sienne. Au grand scandale de plusieurs, l'histoire a souvent associé les noms suivants :

Épîcure et Léontium, Socrate et Théopompe (2), Platon et Archéanase, Aristote et Herpyllis, Ménandre et Glycère, Hypéride et Phryné, Anthistène et Laïs, Cratès et Hyparchie, Démétrius de Phalère et Aristagore, etc.

(1) Louis Bridel : op. cit.

(2) Platon en son Banquet fait dire à Socrate : « Je n'ai compris la divinité et la viç que dans mes entretiens avec Thétaïre Théopompe »,

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