LOIS ET USAGES MATRIMONIAUX
Pour honorer le mariage, il faut respecter les deux conjoints ; or, en acceptant l'abominable droit de cuhsage, l'Eglise avait perdu le droit de parler de moralité conjugale ; aussi est-ce aux progrès économiques et non aux moralistes qu'est dû le resserrement de l'union conjugale. Cela est si vrai que dans les XVI«, XVlle et XVIII* siècles, ce qu'on est convenu d'appeler la fidélité conjugale n'était de règle théorique que dans la bourgeoisie et dans la partie la moins pauvre du peuple.
Dans les cours des Valois, des premiers Bourbons, des Stuarts et des principicules allemands, la jalousie était tenue pour un préjugé populaire et la fidélité conjugale pour un ridicule. Les courtisans de Louis XIV n'eurent pas assez de huées pour le pauvre Montespan qui se permit d'être triste quand le roi lui prit sa femme; et au rapport d'Hamilton, un courtisan de Charles II d'Angleterre faillit être écharpé par le peuple, pour avoir fait un mauvais parti à sa jeune femme qui chaque jour se donnait ouvertement à un amant de passage.
Les rois, cela va sans dire, étaient ouvertement polygames, tels notamment François K, Henri 11, Henri IV, Louis XIV, Charles II. Heureux encore quand les maîtres des nations ne roulaient pas dans toutes les fanges érastiques, comme le très catholique et très pieux Henri 111, ou quand ils ne plongeaient pas dans toutes les dépravations de l'inceste et de la folie erotique, comme le dévot Louis XV.
En consacrant le triomphe de la bourgeoisie, la Révolution mit fin aux plus scandaleuses de ces impuretés: les rois eux-mêmes durent avoir au moins l'hypocrisie de la vertu et la monogamie devint, en théorie, la loi générale de l'Occident (i).
(i) Obligé d'enfermer la présente étude dans les modestes proportions d'un chapitre, nous avons dû n'envisager révolution familiale que dans !e cercle restreint de la civilisation orientale, et c'est ainsi que nous sommes rapidement arrivés à la période monogamique. Il convient d'avertir le lecteur de cette limitation arbitraire du sujet et de lui donner au moins une énumération synchronique des exceptions, si l'on employait ce mot, car ici les exceptions débordent la régie.
La monogamie, presque exclusivement européo-araéricaine, est bien loin, en effet, d'embrasser la majorité des groupes humains.
11 y a d'abord à mentionner le vaste et encore croissant tourbillon polygamiquc du monde musulman qui écorne l'Europe, enveloppe l'Afrique et une grande partie de
m. La condition des femmes dans l'antiquité
On a vu que le patriarcat a été précédé d'une période matriarcale à forme plus ou moins polyandrique dans laquelle la parenté avait lieu par les femmes.
De ce fait incontestable, quelques auteurs, en tête desquels se place Bachofen, ont conclu à l'existence d'une phase gynécocratique, c'est-à-dire de suprématie féminine au commencement de la civilisation.
En son livre célèbre sur le droit de la mère (i), Bachofen expose cette théorie historique que l'on peut résumer ainsi : Les temmes, plus lésées que les hommes par le régime de promiscuité primitive, se seraient révoltées contre cet état de choses et victorieuses auraient pu instaurer une civilisation gynécocratique caractérisée par la suprématie de la mère et de la femme, la parenté féministe et par des religions fondées sur la nature et le principe féminin •
Une insurrection masculine — dont la légende de Thésée vainqueur des Amazones, celle d'Oreste absous du meurtre de sa mère Clytemnestre par Apollon le dieu solaire, et par Minerve la déesse née sans le concours de la femme, sont, dans l'Hellénie, la consécration mythique — aurait eu raison de cet ordre de choses, qui pourtant ne disparut pas entièrement et laissa dans le monde religieux et dans le monde social de nombreux et importants vestiges (2).
FAsie, régnant sur plus de deux cents millions d'individus. La vaste agglomération chinoise^ qui comprend plus de quatre cents millions d'individus, a conservé un patriarcat sémi-polygamique singulièrement différent de la famille monogamique occidentale. Observation analogue pour ce qui regarde l'Inde, rapidement envahie par Tislamisme et jouissant aussi d'une constitution familiale propre.
L'hétéronomie va de soi pour les peuplades sauvages de l'Afrique intérieure, de rOcéanie et de quelques recoins américains non encore envahis par la race blanche.
(i) Djs Musterrecbij Stuttgard, 1864.
(2) Réminiscences religieuses d'une primitive gvnécocratie ou domination des femmes: culte de Déméter, la Terre-Mère ; de Diane d'Ephèse, la Vierge-Mère qui présidait à
324 CONDITION DES FEWMES DANS l'aNTICLUITE
Sans entrer plus avant dans ce sujet, il est permis d'avancer que, générale ou partielle, une période matriarcale ou gynécocratique a précédé l'ère de la domination patriarcale, fautrice plus spéciale d'esclavage, de monarchisme et d'arbitraire propriétaire (i). Quoi qu'il en soit de l'importance de ce précédent historique, il est certain que chez la plupart des peuples l'assujettissement des femmes est complet dès qu'on arrive au seuil de l'histoire.
Il est il noter en effet que toutes les religions solaires qui datent de ce commencement historique sont hostiles à la femme.
Bien entendu l'esprit nouveau passe sous la législation religieuse. La loi de Manou, réaction contre l'ancienne égalité védique, tient pour une calamité la naissance d'une fille, tandis qu'à ses yeux le fils nouveau-né délivre le père de puissances inférieures.
Pour Manou, la femme est toutefois un instrument de plaisir, mais elle n'est que cela : c'est pourquoi ce très antique législateur la marie a huit ans.
Plus défavorable encore, le parsisme refuse originellement à la femme l'âme immortelle qu*il accorde à l'homme (ainsi fera plus tard l'islamisme). Le judaïsme déclare la femme impure et serve ; le polythéisme lui oppose Minerve, conçue sans le secours de la femme et en fait, par Pandore, l'introductrice des maux sans nombre qui, depuis la défaite du bon Titan Prométhée,
la fécondité. Moins édifiants, mais tout aussi significatifs, les cultes de Mylita, d'Aoaîtis, d'Aphrodite qui se perpétuèrent, en se transformant, dans les Bacchanales de PAntiquité et jusque dans les Sabbats du Moyen-Age. (Voir, sur les religions chtoniennes ou féministes, la savante et consciencieuse étude de J. Baissac : Les Origines de la ReUgio»,)
Non moins notables sont les survivances politico-sociales féministes observées chez les Lyciens, les Locriens, les Etrusques, dans TEgypte démocratique, et celles relevres dans les temps modernes au Thibet, à Sumatra, chez les Naïrs dans l'île de Ceylan et chez certaines peuplades arriérées.
(i) « Les écrivains latins eux-mêmes, quoique sans doute éloignés de cette époque, nous font pressentir, par des expressions singulières, que la puissance maritale n*a pas toujours existé, quand ils disent : (Caton : Pro lege Oppia ; Tite-Live, XXXIV, 2) « Nos pères ont voulu (voluerunt) que les femmes fussent en la puissance de leurs pères, de leurs frères, de leurs maris. . . Rappelez-vous toutes les lois par lesquelles ils les ont courbées sous le pouvoir des hommes. Aussitôt seulement qu'elles auront commencé à devenir vos égales, elles seront vos supérieures ♦. (Louis Bridel : La Femme et U Droit.)
LE SpriALISME INTEGRAL 325
affligent la pauvre humanité. Pour le christianisme aussi, la femme est responsable de tous les maux ; elle est l'infernale initiatrice du péché originel ; bref, la perdition de l'homme.
Socialement la femme n'est pas mieux traitée ; on en jugera par sa situation dans l'Hellade, cette première née de la civilisation occidentale.
Epouse, la femme est confinée au gynécée et sevrée de toute vie intellectuelle et sociale. En la conduisant au gynécée, l'époux lui disait : « Apprends le devoir par ma bouche. Tu te lèveras chaque matin avant l'aurore ; tu vivras parmi les esclaves, tu mesureras leur travail, tu surveilleras leur activité, tu rangeras les meubles de la maison, tu secoueras la poussière de mes habits, tu pétriras, les bras nus jusqu'au coude, la fleur de la mouture, pour entretenir par l'exercice la vigueur de ta jeunesse ; tu te souviendras enfin que l'ombre est ta destinée. Ta gloire consiste à être inconnue ; tu es née du mystère : ta vie appartient à l'oubli. )) Ainsi condamnée à la réclusion et à l'obscurité, muette et inaperçue à l'intelligence, la femme affranchie dans son corps, esclave dans son âme, était une transition vivante entre la liberté et la servitude. Chassée du banquet et du spectacle, elle ignorait l'art, la musique, l'écriture et la poésie. Sa vie morne et monotone coulait sous la voûte épaisse du gynécée comme une eau souterraine en étouffant son murmure. Elle n'avait aucune intimité de cœur ou de pensée avec son mari. — Dis-moi, est-il une créature sous le soleil, demandait le philosophe à l'Athénien, qui touche de plus près que ta femme à ton existence? — Non. — Est-il encore une créature à qui tu adresses moins souvent la parole ? — Non, répondait toujours l'Athénien (i).
Sur ce point, la légende s'accorde avec l'histoire : La femme chaste entre toutes les femmes, l'héroïne de l'Odyssée n'échappe pas à l'injure de cette dégradation.
Lorsqu'elle tente modestement un conseil dans le palais d'Ulysse, qu'elle remplit de sa vertu : «Retourne à ton fuseau, lui répond durement son fils. L'homme seul a la parole: la
(i) Eugène Pcllctan : Profession de foi du XIX* siècle.
526 CONDITION DES FEMMES DANS t'ANTiaUlTÉ
femme appartient au silence. f> Et au moment même où Pénélope, penchée nuit et jour sur sa trame, adorait dans les larmes ce génie de la fidélité qui a fait de son nom Tidéal de la constance, le roi des rois donne à Ulysse ce conseil : Rentre mystérieusement dans ta patrie, ne confie pas à ta femme ton secret (i).
Chassée de la vie intellectuelle et de la vie sociale, au bénéfice de l'hétaïre, l'épouse hellénique est aussi chassée du sanctuaire de l'amour, par je ne sais quelle honteuse déviation érastique, apothéosée chez les Dieux par la préférence que donne Jupiter à l'éphèbe Ganymède sur la ravissante Hébé, vainement resplendissante d'une adolescence éternelle. Et ce sont les philosophes les plus vantés que nous aurons ici à mettre en cause. 11 existe deux Vénus, disait Socrate : l'une céleste, qui s'appelle Uranie; l'autre terrestre et populaire (Pandemos), qui a nom Polymnie. Uranie préside à toutes les affections pures et spiritualistes. Polymnie attise tous les attachements sensuels et grossiers. C'est très bien, direz-vous. Attendez. Platon compléta l'idée de son maître en excluant de cet amour élevé et pur les femmes réservées par lui aux voluptés basses et grossières dans le temple de Vénus Pandemos. Plutarque fit écho en proclamant, lui aussi, que les femmes n'ont pas de part au véritable amour (2).
Ajoutons qu'Aristote n'avait que des éloges pour l'érastie organisée des Cretois.
Si le sage Socrate, le divin Platon, \t pieux Plutarque, si X encyclopédique Aristote parlaient ainsi, quelles devaient être les mœurs ? Le vice infâme, d'institution nationale en Crète, était par le réactionnaire Aristophane ignoblement célébré sur la scène ; il était si commun qu'au dire d'Hérodote les Hellènes le communiquèrent aux Perses, et qu'un écrivain très mesuré a pu écrire : « Uranie n'eut pour orateurs que les hommes seuls : ce ne fut que par eux et pour eux que s'exerça son noble empire.
(i) E. Pelletan, loc. cit.
(2) Voici les paroles de Plutarque, en son Traité de V Amour : « Quant au vrai amour, les femmes n'y ont ni part ni portion, et je n'estime pas que vous autres, qui êtes affectionnes aux femmes et aux filles, les aimiez plus que la mouche n'aime le lait, ni l'abeille la gaufre à miel ».
LE SOOAUSME INTEGRAL 327
L'amour exista en Grèce, l'amante n'exista pas, la femme ne put jamais être que maîtresse (i). »
Un enseignement découle de cette affligeante constatation historique. Le mépris des femmes a pour conséquence forcée non seulement la dureté et la grossièreté des mœurs, mais encore la dépravation dans ce qu'elle a de plus déprimant. Faut-il ajouter qu'au lieu de protester les poètes firent chorus.
« O Jupiter ! quel présent tu nous as fait ? Les femmes, quelle race ! » s'écria Eschyle ; et le fécond Euripide ne voyait dans la plus belle moitié du genre humain qu' <( un fléau pire que la flamme et que la vipère ».
Iniquité semblable en Italie (exception faite de l'Etrurie qui avait conservé une partie de ses mœurs matriarcales). Même avant les Romains, le mépris de la dignité féminine sévissait dans la péninsule avec une rudesse qu'illustre tristement la coutume samnite qui faisait de la femme un simple objet de récompense pour l'homme (2).
A Rome, nous l'avons vu, la femme appartenait âme, corps et biens au mari qui pouvait la torturer ou la tuer selon son bon plaisir, en vertu de la patria potestas dont le faux socialiste Proudhon a osé demander la résurrection parmi nous. 11 est bien entendu que là où la femme est esclave l'enfant l'est aussi. L'infanticide était, avec la haute approbation d'Aristote et de Platon, un droit pour le père dans l'Hellénie, il était même un devoir dans certains cas de mauvaise conformation. Chez les durs nourrissons de la Louve, ce droit de vie et de. mort du père sur le nouveau-né revêtait des formes terribles. L'enfant nouveau-né était déposé à terre, aux pieds du père, qui pouvait le refuser : c'était la condamnation à mort. Quand, s'approchant, il disait : « je le ramasse (suscîpio)^ il en devenait le maître absolu jusqu'au droit de vie et de mort sur lui. 11 va sans dire que c'est
(i) E. Legouvé : Histoire morale des Femmes.
(2) A certaines époques, les Samnites assemblaient tous les jeunes gens de leur contrée et les soumettaient à un jugement public ; puis le jugement porte, le jeune homme qui était déclaré le meilleur prenait pour sa femme la fille qu'il voulait ; celui qui avait les suffrages après lui choisissait encore et ainsi de suite. (Montesquieu : Espnt des lois, liv. VI.).
328 CONDITION DES FEMMES DANS l'anTICLUITÉ
surtout quand le nouvel être était une fille que ce droit effroyable du pater familias se traduisait par le meurtre du nouveau-né.
Sur la femme aussi le droit impie avait des applications terrifiantes. La femme accusée ou soupçonnée ou qui simplement déplaisait (pour qu'il en soit ainsi, les prétextes ne manquent jamais) était traduite devant le tribunal domestique, et exécutée parles parents mêmes: Cognanti necanto uti volent,' dit la féroce loi des Dou^e Tables : « Que les parents tuent comme ils vou^, dront!» Et le lendemain rien ne parlait au peuple, de cette ténébreuse tragédie, que l'absence de cette femme qu'on ne voyait plus(i).
Les femmes ainsi foulées aux pieds dans leur être tout entier étaient en outre l'objet des flétrissures publiques des censeurs qui, on ne sait pourquoi, s'en prenaient toujours à elles. On connaît l'opinion de Caton l'ancien. Elle n'était pas plus favorable celle du censeur Metellus Numidicus, qui disait au peuple assemblé dans le Forum: «Si la nature eût été libre de nous donner l'existence sans le secours de la femme, nous serions délivrés d'une compagnie fort importune.»
Comme le jeune Romain devait respecter sa mère !
Opposons à ce triste exemple de l'omnipotence maritale chez les plus nobles et les meilleurs un exemple touchant d'amour paternel, premier jalon glorieux dans la voie de l'émancipation féminine à Rome.
Vers l'an 600, vivait un riche citoyen, Annius Asellus, père d'une fille qu'il adorait et à laquelle il aurait voulu léguer ses biens. La loi Voconia s'y opposait pour les cinq classes de citoyens payant le cens (censi) çt qui seules jouissaient des droits politiques. Mais au-dessous de ces cinq classes étaient les œrarii, classe méprisée et sans droits. Comme la loi ne s'occupait pas de ces pauvres parias : de minimis non curât prœlor, la loi Voconia ne les concernait pas. Annius Asellus n'hésita pas ; il se rangea dans la classe flétrie pour que sa fille pût être héritière. De ce jour la loi Voconia fut frappée dans l'opinion et la femme, grâce à un bel acte d'amour paternel, put espérer plus de justice.
(i) É. Lcgouvé : Histoire morale des Femmes,
Il devint de mode d'accorder aux filles une dot (i) dont le père se réservait la haute direction, en même temps que la direction de sa fille elle-même, qu'il pouvait, à son gré, arracher à un mari pour la donner à un autre. Conflits de pouvoirs dont la femme profita, comme il arrive toujours en pareil cas; elle gagna en liberté, en dignité, tout ce que le mariage, battu en brèche par le prolongement du pouvoir paternel, perdait en solidité. La matrdne romaine dont Sénèque nous a dit qu'elle comptait les années non par le nom des consuls, mais par le nom de ses maris successifs et dontjuvénal nous a peint la luxure et la cruauté, pouvait n'être pas intéressante, mais elle était libre et la liberté est toujours mère de vertus futures.
Les faits parlent ici: l'épouse romaine asservie n*apas d'autre héroïne que Lucrèce qui se tua pour avoir été déshonorée, mais n'avait pas osé résister au séducteur; tandis que l'épouse romaine libre nous a donné la Pauline de Sénèque, l'Arria de Pétus et surtout cet admirable type de l'épouse gauloise: Eponine, qui est à l'amour conjugal ce qu'Héloïse sera, dix siècles plus tard, a l'amour libre.
Sabinus, un des lieutenants de Civilis, venait d'être vaincu. Pour échapper aux poursuites, il brûla sa maison dans les environs de Langres et, se faisant passer pour mort, se réfugia dans un souterrain de la région. Eponine, désespérée et ne voulant pas survivre k son époux, refusa immédiatement toute nourriture. Elle allait se laisser mourir de faim, quand, le quatrième jour, un serviteur fidèle lui apprit la vérité. Folle de bonheur, elle courut au sombre refuge. Sabinus pleura en la voyant :
— C'est un palais de marbre que je rêvais pour toi et voilà où je te reçois. . . J'avais une armée brillante... et maintenant...
— Qu'importe, si tu me restes, répondit-elle, les yeux brillants de tendresse. Vois si je pleure, Sabinus. Nous nous aimerons
Vespasien était cruel et défiant; pour écarter les soupçons, Eponine dut continuer à jouer dans le jour son rôle de veuve
(i) V. sur ce point VÂsinaire de Plautc et notamment Tapostrophe fameuse de l'un des personnages : « Pas de dot ! Pas de dot ! avec une dot une femme vous égorge ; tu t'es vendu pour une dot ! »
330 CONDITION DES FEMMES DANS i/aNTIQ.U1TÉ
désespérée. Pendant neuf ans, elle vint tous les soirs dans le souterrain par des chemins détournés ; elle donna deux enfants k Sabinus et les allaita par des prodiges de dévouement. Mais la retraite du conjuré gaulois finit par être découverte : Sabinus arrêté fut destiné au supplice. Eponine alla se jeter aux pieds de Vespasien avec ses deux enfants. — Je lésai conçu, dans un tombeau, dit-elle, pour que nous fussions trois à demander la grâce de leur père. — Un tigre aurait été attendri, l'avare et dur Vespasien ne le fut pas : il refusa avec toute la cruauté romaine.
— Puisqu'il en est ainsi, tyran cruel et lâche, s'écrie Eponine, fais-moi partager le sort de Sabinus,je veux mourir avec mon mari. Et le bourreau romain trancha les deux têtes sur le même billot.
Cet acte glorieux de piété conjugale appartient tout entier a la Gaule où de temps immémorial la jeune fille avait le droit de choisir parmi ses prétendants (i).
« Le mari est le chef de la femme, comme le Christ est le chef de l'Église. . . De même que l'Eglise est soumise au Christ, les femmes aussi doivent l'être à leurs maris en toutes choses » (2).
L'apôtre fit la loi et la condition de l'épouse chrétienne put être esquissée en ces lignes par Augustin, le second théoricien du christianisme, l'apologiste, comme Paul, de l'arbitraire divin et de la servitude humaine : «Ma mère obéissait aveuglément à <( celui qu'on lui fit épouser ; aussi lorsqu'il venait chez elle des
( I ) A cet effet le père donnait un banquet ; à la (in du repas, la jeune fîlle paraissait sur le seuil, tenant à la main une coupe pleine d'un doux breuvage. On attendait en silence, elle, le portait à Thomme de son choix. C'est ainsi que Gyptis, fille de Nans, chef des Ségobriges, choisit, six siècles avant notre ère, Protos, le chef des immigrés phocéens et le futur fondateur de Marseille.
(2) Saint Paul : Ep. aux Epbésiens, V, 23.
<( femmes dont les maris étaient bien moins emportés que le « sien, mais qui ne laissaient pas que de porter jusque sur leur « visage des marques de la colère maritale, ma mère leur disait: « Cest votre faute, prenez-vous-en a votre langue ; il n'appar- « tient pas à des servantes de tenir tête a leurs maîtres. Cela « n'arriverait pas si, lorsqu'on vous lut votre contrat de mariage, « vous aviez co^npris que c'était un contrat de servitude que «vous passiez )> (i).
Voilà pour l'épouse. La femme est encore plus maltraitée par les Pères de TÉglise qu'elle ne Tavait été par la loi de Manou, par la Bible, par les philosophes et poètes helléniques ou même par les durs légistes italiques. <( Souveraine peste que la femme ! s'écrie saint Jean Cbrysostome, dard aigu du démon! Par la femme, le diable a triomphé d'Adam et lui a fait perdre le paradis. Elle est la cause du mal, l'auteur du péché, la pierre du tombeau, la porte de l'enfer, la fatalité de nos misères.»
Saint çÂntonin : « Tête du crime, arme du diable, quand vous voyez une femme, croyez que vous avez devant vous, non pas un être humain, non pas même une bête féroce, mais le diable en personne ; sa voix est le sifflement du serpent. »
Saint Jean de Damas : « La femme est une méchante bourrique, un affreux ténia qui a son siège dans le cœur de l'homme ; fille de mensonge, sentinelle avancée de l'enfer, qui a chassé Adam du paradis, indomptable Bellone, ennemie jurée de la paix.» Saint Cyprien aimerait mieux entendre le sifflement du basilic que le chant d'une femme; Saint Vonaventure la compare au scorpion, toujours prêt à piquer : il l'appelle larve du démon. C'est aussi l'avis d'Eusèbe de Césarée, que la femme est la flèche du diable. Pour saint Grégoire le Grand : La femme n'a pas le sens du bien. »
Saint Jérôme: « La femme, c'est la porte du démon, le chemin de. l'iniquité, le dard du scorpion ; au total, une dangereuse espèce.
« Mettons, mettons la main à la cognée (?) et coupons par
(i) Saint Augustin : Confessions^ liv. IX.
ses racines Tarbre stérile du mariage. Dieu avait permis le mariage, j'en conviens ; mais Jésus-Christ et Marie ont consacré la virginité. »
Conclusion. — Laissons périr l'espèce humaine par haine de la femme.
Tertullien ne le cède pas en rage folle : « Femme, tu devrais toujours être vêtue de deuil et de haillons, n'offrant aux regards qu'une pénitente noyée de larmes et rachetant ainsi la faute d'avoir perdu le genre humain ! Femme, tu es la porte du démon ; c'est toi qui la première as violé la loi divine, toi qui as corrompu celui que Satan n'osait attaquer en face... C'est toi qui as fait mourir Jésus-Christ... » Ainsi parle Tertullien, en croyant logique du dogme chrétien. Quiconque l'admet, ce dogme monstrueux du péché originel, ne peut pas penser autrement de la femme. Ainsi envisagée, la femme est un objet de terreur et Tertullien, aggravant encore saint Paul, veut que la femme « cache son front, toujours, partout, à tout âge ; fille à cause de son père, épouse a cause de ses frères, mère à cause de ses fils »,
Inutile de multiplier les exemples. On sait d'ailleurs que le concile de Mâcon ne décida qu'à trois voix de majorité que la femme avait une âme, c'est-à-dire appartenait à l'humanité.
L'épouse hellénique idéale se personnifia dans la fidèle Pénélope, gourmandée à tout propos, en l'absence d'Ulysse, par son jeune fils Télémaque ; l'épouse romaine, selon le cœur patricien, <( restait à la maison et filait de la laine » ; l'épouse gauloise sublime fut la glorieuse héroïne d'amour et de dévouement qui a nom Éponine. On se complut dans la mythologie germano-scandinave à saluer la dignité de la femme, à l'admirer dans la mâle vierge Halgerda, qui tua l'époux qu'on lui avait imposé ; dans la fière Brunehilde des Niebelungen, qui ne se livra à son époux Gunther que lorsque celui-ci, d'abord vaincu et moqué par elle, l'eut finalement terrassée. Le type de l'épouse christiano-féodale fut consacré par la légende de la patiente Griselidis, épouse du comte de Saluces. Elle accepta sans murmure tous les opprobres, tous les mauvais traitements qui lui vinrent de son mari. Son mari la fit abreuver d'insultes par une rivale, Griselidis s'humilia ; elle resta douce et obéissante, même quand le barbare lui enleva
ses enfants, soi-disant pour les égorger. On ne pouvait pousser laservile abnégation plus loin. Si telle était la poésie, s'écrie Elie Reclus, quelle devait donc être la réalité ! « Pour rappeler cette réalité, dirons-nous comment de jeunes barons, inopinément, expédiaient leur mère à tel ou tel, auquel ils en faisaient cadeau pour épouse? Dirons-nous les coups de pieds dont, en plusieurs cantons, on gratifiait officiellement la nouvelle épousée, les soufflets que lui administraient beau-père et belle-mère? Qiiand le grand-duc de Moscovie mariait sa fille, il la remettait entre les mains du futur époux, auquel il passait certain knout à tresses de cuir : « Mon gendre, à ton tour ! » Le knout, instrument grossier, fut, avec le progrès des belles manières, remplacé par un fouet à manche sculpté, avec des cordes en soie rouge, que les gentilshommes déposaient délicatement dans les corbeilles de leurs promises.
« Femme mariée n'a ni vouloir ni noloir, » est-il dit en l'article iode la coutiime d'Arras. Oyez maintenant ceci : «Tout seigneur pourra contraindre sa vassale à prendre le mari qu'il voudra dès qu'elle aura douze ans accomplis ».
Qu'en dites- vous, apologistes du Moyen-Age? «Une enfant de douze ans! commente Ernest Legouvé (i), quelles malédicdions seraient aussi accablantes qu'un tel chiffre !
« Restait cependant pour la jeune fille une servitude plus affreuse encore, c'est le droit de marquette ou le droit du seigneur. En vain les défenseurs du passé nient-ils ce privilège comme une fable, ou Texpliquent-ils comme un pur symbole, le grave Du Cange et Bœtius rétablissent comme un fait dans des textes qu'il suffit de citer. « Ce n'était là, du reste, qu'une conséquence forcée de tout le système féodal, qui faisait avant tout reposer le vasselagesur la personne.
« Les jeunes gens payaient de leur corps en allant à la guerre, les jeunes filles en allant à l'autel ; et quelques seigneurs ne croyaient pas plus mal faire de lever une dîme sur la beauté des jeunes fiancées que de demander moitié de la laine de chaque troupeau. Leurs vassales étaient leur chose » (2).
(i) Histoire morale des Femmes.
(2) Legouvé, loc. cit.
On peut conclure : Pas plus dans le Moyen-Age que dans l'Antiquité, Taffranchissement des femmes ne vint du mariage.
Cest de la profondeur des sentiments affectifs qu'à treize siècles de dfstaoce et dans deux civilisations différentes il faut chercher la première protestation en faveur de la femme asservie. Et la coïncidence est assez curieuse pour être relevée. G)mme il en avait été chez les Romains du 11« siècle de Rome, chez les barbares du Vil* siècle de l'ère chrétienne, l'amour paternel protesta en faveur de la femme exclue de l'hérédité. La Formule de Marculfe contre l'exherédation des filles est le noble pendant de l'acte d'Asellus cité plus haut (i).
Malheureusement nous devons ajouter que si la Formule de Marculfe marque une généreuse tendance, elle resta à peu près lettre morte, devant l'inique et régressive loi féodale du droit d'aînesse. C'est à l'idéalisation de Tamour que la femme déclarée battable a merci par Bcaumanoir (2), dut ses premières couronnes de purs et purifiants hommages ; ce sont \es cours d amour et les jeux floraux qui fondèrent le culte de l'amour sur l'adoration chevaleresque.de la femme, qui annoncèrent et préparèrent
(1) Voici cette Formule, dans son texte touchant, d'après la traduction de Legouvé :
j4 ma douce fille.
II régne parmi nous une coutume ancienne, mais impie, qui défend aux sœurs de partager avec leurs frères Théritage paternel ; mais moi, songeant à cette iniquité, vous aimant totis également, puisque Dieu vous a tous également donnés à moi conmie mes enfants, je veux qu'après ma mort vous jouissiez tous également de ma fortune. Ainsi, et par cet écrit, ma chère fille, je t'institue ma légitime héritière, et te donne dans toute ma succession part égale avec tes frères, mes (ils ; je veux qu'après ma mort, tu partages avec eux et Talleu paternel, et les acquêts, et les esclaves, et les meubles, et qu*en aucune façon tu n'aies une part moindre que la leur, et maudit soit celui qui voudrait porter atteinte à mon testament.
(2) Dans la célèbre lettre à un ami, qui nous a valu Timmortclle correspondance d'Héloîse, Abélard relate que le chanoine Fulbert, en l'acceptant comme professeur d'Heloîse, lui avait bien recommandé « de ne craindre de la châtier » quand il la trouverait en faute, ce dont le professeur dut tenir compte.
« Pour mieux éloigner les soupçons, dit-il, j'allais jusqu'à la frapper, coups donnés « par l'amour, non par la colère ; par la tendresse, non par la haine, et plus doux que « les baumes.»
Notons bien que cette HéloTse, que son précepteur devait battre pour ne pas être soupçonné, était la femme la plus célèbre de son temps par son savoir et ses talents. Est-il rien de plus probant pour démontrer la brutalité et l'opprobre des procédés dont on usait envers les femmes, en ces tristes temps du Moyen-Age ?
ses futurs triomphes. A ce sujet, nous devons noter une curieuse revanche. Les Hellènes, contempteurs de l'épouse et de Tamante, avaient exclu les femmes de l'amour idéal ; les troubadours, les dames des cours d'amour (légendaires peut-être, peu importe pour ce que nous voulons prouver) déclarèrent l'amour et le mariage incompatibles (i).
Qye les tyranneaux de famille ne se hâtent pas de crier au dévergondage : rien de plus moralisant, dans la plus haute acception du mot, que l'amour chevaleresque, puissant inspirateur du génie, pénétrant adoucisseur des âmes. « Qui s'étonnerait, dit Bernard de Ventadour, que je chante mieux que nul autre, j'aime tant... Il y a des hommes qui, s'il leur vient quelque bonne aventure, en sont plus orgueilleux et plus sauvages ; moi, quand Dieu m'envoie un regard de ma dame, je me sens encore plus de tendresse pour ceux que j'aimais déjà?...»
Voici l'amour source d'héroïsme : «Quel prodiges j'accomplirais, s'écrie de Saint-Dizier, si elle m'accordait seulement un des cheveux qui tombent sur son manteau, ou un des fils qui composent son gant !...»
« J'étais un pauvre chevalier, dit Raimbaud de Vaqueiras, et je suis un riche seigneur ; nous avons conquis le royaume de Thessalonique, mais je me sentais bien plus puissant, quand j'aimais et que j'étais aimé.»
Ainsi, l'empire de Pâmante divinisée embrassait la vie tout entière. Juges des actions de leurs amis, arbitres de leurs pensées, consolatrices, conseillères, les femmes des cours d'amour sem-
(i) Question posée à la Cour d' Amour ^ présidée par la comtesse de Champagne :
Le vérifie amour peut-il exister entre personnes mariées ?
Réponse : « Nous disons et assurons par la teneur de ces présentes que Tamour ne peut étendre ses droits sur les personne^ mariées. En effet, les amants s'accordent tout naturellement et gratuitement, tandis que les époux sont tenus par devoir de subir réciproquement leurs volontés et de ne rien se refuser les uns aux autres.
« Que ce jugement, que nous avons rendu avec une extrême prudence et d'après l'avis d'un grand nombre d'autres dames, soit pour vous d'une vérité constante et irréfragable. Ainsi jugé Tan de grâce 1 174, le troisième jour des Calendes de mai, indiction septième. La jurisprudence de la Cour d'Amour de Champagne faisait loi dans les cours d*amour que présidaient les dames de Gascogne, la vicomtesse de Narbonne, la comtesse de Flandre et la reine Eléonorc. » Les troubadours et chevaliers dignes de ce nom furent toujours unanimes là-dessus. Quelle plus violente satire de l'asservissement matrimonial des femmes !
blaient vraiment, alors, les créatrices de rhomme. Le troubadour appelle sa dame monseigneur (i).
Les illustres exemples de cet amour glorieux et infini ne manquèrent pas: amour d'Héloïse pour Abélard, du Dante pour Béatrice, de Pétrarque pour Laure, du chevalier Bayard pour M""* de Fluxas, de Marianna Alcaforada pour de Chamilly, de M"« d'Espinasse pour de Guibert, de Diderot pour Sophie Volând.
L'amour glorifié, ce fut l'asservissement des femmes entamé. On le vit, après le xvi« siècle, par l'entrée des femmes dans les salons de la « bonne compagnie » en suite du succès de Tc/fs/w, d'Honoré d'Urfé, et des imitateurs qui s'en inspirèrent ; on le vit encore par le rayonnement de l'Académie féminine de Rambouillet dont Molière, très malheureusement, ne releva que les défauts dans ses Précieuses ridicules.
Mais pendant que la noblesse s'affinait, la bourgeoisie s'élevait en richesse et en puissance. Son rigorisme étroit et son réalisme égoïste étant donnés,, ses progrès eurent pour conséquence, dans Tordre familial, le resserrement des liens du mariage quiritaire, fondé sur l'abaissement de la femme .
Pour les philosophes influents de la classe montante, la nécessité de la subordination féminine ne faisait pas de doute. Les plus généreux croyaient donner beaucoup au sexe faible en lui accordant le droit de plaire à l'homme (2).
Voltaire ne s'occupa de la femme que pour maudire son inconstance à l'occasion de la savante Emilie. Diderot, qui pourtant fut digne du noble amour de M^'« Voland, et aurait dû s'en inspirer mieux, affecta de ne préconiser que la liberté amoureuse (3).
Grandes espérances lorsqu'éclata la Révolution. Les femmes héroïnes du 6 octobre participent à toutes les grandes journées ;
(1) E. Legouvé : Histoire morale des Femmes,
(2) <r La nature, qui a distingué le5 hommes par la force et par la raison, n'a mis à leur pouvoir d'autre terme que celui de cette raison ou cette force. Elle a donné aux femmes des agréments, et a voulu que leur ascendant finît avec ces agréments. • (Montesquieu : Esprit des lois). C'est la théorie de Tinfaillibilitc du pape appliquée au mari.
« La femme est faite spécialement pour plaire à l'homme ; si Thomme doit lui plaire à son tour, c'est d'une nécessité moins directe, son mérite est dans sa puissance ; il plaît par cela seul quMI est fort. » (J.-J. Rousseau : Emile, liv, V.)
(^) Diderot : Jacques le fataliste ; Supplément au voyage de Bougainville,
elles ont pour porte-paroles de leur sexe : M'"^'* Roland, Théroigne de Méricourt, Olympe de Gouge, qui toutes auront une destinée tragique ; elles ont pour défenseurs les meilleurs des Girondins : Condorcet, Claude Fauchet, Vergniaud, Buzot et le plus impénétrable des Jacobins : Saint-just. 11 eût fallu davantage pour résister au bourgeoisisme, fauteur de servage économique et familial.
Les femmes obtinrent toutefois l'égalité des partages, diverses prérogatives civiles et consulaires et quelques lois protectrices en faveur des enfants et des filles-mères... mais à quoi bon énumérer ces conquêtes? le Code civil napoléonien allait les annuler partie en droit, toutes en fait.