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V. Le Mariage d'après le Code civil

Arrivés a l'époque contemporaine, nous pouvons certes constater — répercussions bienfaisantes du progrès général — d'importantes améliorations dans la situation morale, familiale et sociale des femmes ; mais que d'iniquités, que de servitudes encore dans le mariage, tel que le règle le Code civil !

L'homme funeste de Brumaire qui, malheureusement pour la France et pour l'Europe, présida à l'œuvre législative, qui, sous un tel patronage, ne pouvait que mutiler la pensée généreuse de la Révolution, disait cyniquement devant les serviles robins dont il avait fait ses conseillers d'Etat :

« Un mari doit avoir un empire absolu sur les actions de sa « femme, il a le droit de lui dire : Madame, vous ne sortirez « pas ; madame, vous n'irez pas à la comédie ; madame, vous « ne verrez pas telle ou telle personne, c'est-a-dire, madame, « vous m'appartiendrez corps et âme (i). »

(i) Thibaudeau : Mémoires sur le Consulat,

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Ce mot si brutal d'obéissafice amena cette timide objection de Crétet :

— Les lois ont-elles imposé l'obéissance maritale à la femme?

Bonaparte répondit (séance du Conseil d'Etat, 27 décembre 1801) : « LAnge fa dit à Adam et Eve. On le prononçait en latin, lors de la célébration du mariage et la femme ne l'entendait pas. Ce mot-la est bon, pour Paris surtout où les femmes se croient en droit de faire ce qu'elles veulent... Ne devrait-on pas ajouter que la femme n'est pas maîtresse de voir quelqu'un qui ne plaît pas à son mari(i)? »

Ainsi, comme Pothier, le prince des légistes de l'ancien droit, Bonaparte, le prince du nouveau droit bourgeois, invoque des autorités chrétiennes pour justifier l'asservissement complet de l'épouse. Et il se trouve encore, malgré la Bible, malgré Paul, malgré Augustin, malgré tous les Pères de l'Eglise, malgré tous les jurisconsultes et philosophes chrétiens, des plaisantins pour dire que le christianisme a affranchi la femme (2).

Conformément à ces principes esclavagistes de l'aventurier corse et après que le pauvre Portails, pour n'être pas battu (3), eût

(1) Bonaparte, s'il eût pu, eût établi la polygamie pour laquelle il ne cachait passes préférences. A preuve ces lignes du Mémorial de Sainte-Héicne. Elles ne comportent pas d'équivoque : « La femme est donnée à l'homme pour qu'elle fasse des enfanti. Or, une femme unique ne pourrait suffire à un homme pour cet objet, elle ne peut être sa femme quand elle est malade ; elle cesse d'être sa femme quand elle ne peut lui donner des enfants ; Vbomme que la nature n'arrête ni par l'âge, ni par aucun inconvénient, doit avoir plusieurs femmes ^.

(2) Voici les paroles de Pothier, jurisconsulte, qui est encore classique dans les écoles ; il vivait à la veille de 89, au moment convenable pour résumer tout l'ancien régime : « Il n'est pas douteux, écrit-il dans son Traité du Contrat de CommunaïUf, § 4, que s'il était dit par un contrat de mariage que la femme serait le chef de la communauté des biens qui aurait lieu entre les conjoints, une telle convention ne serait pas valable, étant contre la bienséance publique que l'homme, que Dieu a fait pour être le chef de la femme, vir est caput mulieris, ne soit pas le chef de leur communauté de biens, et qu'au contraire cette communauté ait la femme pour chef. »

Marcadé, autre jurisconsulte chrétien, ne raisonne pas autrement : « Le mari, dit-il, est établi par la nature même le protecteur et le surveillant de l'épouse, le chef de la société intime et sacrée qui se forme entre eux. L'épouse doit donc soumission au mari, selon ce précepte de saint Paul : Mulieres viris suis subdiiœ sint ».

Ainsi le dogme ciirétien a, pendant des siècles, appesanti le joug sur la tête de la femme, en inspirant, à son détriment, l'ancien et le nouveau droit.

(5) Ceux qui trouveront l'expression excessive n'auront qu'à ouvrir des Mémoires récemment publiés. Ils y trouveront ce récit d'un abatage dans toutes les règles admi-

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déclaré que « rien n*était plus vain que cette discussion, que la discussion sur l'égalité de l'homme et de la femme », la nouvelle législation édicta ' entre autres prescriptions rétrogrades les suivantes :

« La femme doit obéissance à son mari, et même pour ses biens à elle, elle est sous la tutelle de son mari. Elle ne peut pas ester en justice.

« Surprise en flagrant délit d'adultère, elle peut être tuée impunément (i). »

Non mariée, elle n est pas protégée contre la séduction ! Qyoiqu'éternelle mineure, elle répond d'elle dès l'âge de quinze ans et elle a seule charge des enfants naturels, la recherche de la paternité étant interdite.

Jetée par la misère dans les avilissements de l'amour vénal, elle est rivée par une police inexorablement corruptrice aux hontes sans nom de la prostitution réglementée, véritable survivance, dans nos sociétés modernes, de l'esclavage dans ce qu'il a de plus douloureux et de plus ignominieux.

nbtré par r horrible Corse à Portalis en janvier 1811 à propos d'un bref du pape : c Bonaparte s'assit, prit un binocle, et en dirigea les deux branches sur M. Portalis. Cela fait, il appela sur Tordre du jour une première affaire, et la mit en discussion, interrogeant pour qu'on lui répondît. — Apres avoir renouvelé ce jeu plusieurs fois, comme un chat qui guette une souris avant de lancer sur elle sa griffe, il se tourna vers Tarchichancelier, et lui demanda si M. Portalis était là. Celui-ci s'ètant incliné affirmativement, il s'élança sur sa victime comme un oiseau de proie, et la secoua, pour ainsi dire, pendant plus d'une heure et demie, sans lui laisser ni le temps de répondre, ni presque celui de respirer. Enfîn, quand son vocabulaire d^'nvectives fut épuisé, et que rhaleine lui fit défaut, il termina par cette apostrophe foudroyante :

« — Sortez de mon conseil, que je ne vous revoie plus ; retirez-vous à quarante lieues de Pans.

« Le pauvre M. Portalis, qui n'avait pu saisir un intervalle pour placer deux mots, ne se le fit pas dire deux fois ; il sortit, à pas pressés, laissant sur sa petite table un portefeuille à demi-ouvert et son chapeau r^.

Ces Mémoires confirment ceux de M"' de Remusat et marquent d'un traîl nouveau la figure du tyran, vraiment asiatique, qui, après la retraite de Russie, disait à M. de Narbonne, lequel le répéta lui-même au duc de Broglie : j4u bout du compte^ qu'est-ce que tout ceci me coûte ? Trois cent mille hommes, et encore il y avait beaucoup d'Allemands là-dedahs ! et qui, cela dit, s'abandonna de nouveau, égoïste et féroce, à ses illusions.

(i) Le meurtre commis par l'époux sur l'épouse ainsi que le complice, à l'instant où il les surprend en flagrant délit dans la maison commune, est excusable. (Art. 324 du Code pénal).

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La Révolution avait fait la femme héritière (i) ; en l'enfermant dans un minorât éternel, les légistes de Bonaparte Tatteignirent danscedroit sacré que même la dure législation romaine avait fini par reconnaître.

Privée dz la libre disposition de ses biens, elle n'a pas même la faculté de se défendre sans la permission de son mari, contre qui veut la dépouiller ; la femme n'a pas le droit d'ester en justice !

Elle pouvait toujours, de par le droit révolutionnaire, participer aux élections consulaires, être témoin pour les actes de l'état civil ; Bonaparte et les robins de Tan Vlll y mirent bon ordre. Nous n'en finirions pas s'il fallait, article par article, énumérer les textes de servitude (2).

Disons seulement que la législation qui consacre, parmi tant d'autres non moins révoltantes, de telles iniquités est si odieuse qu'elle a arraché a l'académique Legouvé, pourtant si mesuré, si atténué, si édulcoré toujours, ce cri d^indignation : «Pour tout homme de cœur, une pareille loi est une loi cynique ou informe, qui explique bien des haines et légitime bien des révoltes. Honte et malédiction ! Mais le cri du faible ne retentira pas toujours en vain, et la justice aura son jour. Vous vive^ en des temps mauvais, mais ces temps passeront » (3).

Malheureusement le mal n'est pas que dans la loi civile. Une société basée sur le xbacun pour soi, sur le déchaînement des intérêts antagoniques, où tout — y compris les facultés produc-

(i) Grande joie de la Mère Ducbtsne à cette occasion : « Réjouissez-vous, belles filles du pays de Caux, vous n^aviez pour vous que votre bonne mine et vos attraits, et ça ne pèse pas lourd dans ces temps-ci, mais voilà la loi sur l'é^Iité des partages, qui est une fameuse idée I Vous ne serez plus séquestrées dans des cloîtres à maudire les créateurs de vos jours. Vous ne serez plus les premières servantes de vos frères ». (Extrait de la feuille de la Mère Ducbesne. Lairtuillier : 'Femmes Je U Révolution.)

(2) Ce travail a été fait et parfait par M. Léon Richer, directeur du journal U Droit des Femmes, auquel nous ne pouvons que renvoyer le lecteur.

(3) Lamennais : Le Livre du Peuple,

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tives de Têtre humain — revêt la forme de inarcbandise, une telle société devait mercantiliser le mariage et ce qu'il y a de plus profond dans les sentiments humains. Ainsi a-t-elle fait, la bourgeoisie impérant et régnant. En effet, celui qui va au fond des choses peut-il donner un autre nom que celui de mariage mercantile à une forme matrimoniale qui — les conditions économiques et le droit propriétaire le veulent ainsi — n'est qu'une juxtaposition de fortune, un arrangement commercial.

On sait comment se passent les choses dans le monde bourgeois.

En attendant d'avoir une «position» qui lui permette de prétendre à une dot, le jeune homme peut jeter sa gourme en séduisant les filles du peuple ou les épouses bourgeoises, et cela dure dix ou quinze ans. Après ce peu édifiant stage, il trouve, ou on lui trouve, une pensionnaire dont il ne sait rien, comme elle ne sait rien de lui, mais qui est fournie d'écus. Pauvre fille que l'on fait entrer dans la vie par la porte de l'infamie, en l'obligeant à marcher sur son propre cœur et sur sa dignité intime de vierge qui sent vaguement, quoi que lui ait dit sa mère dressée aux pratiques bourgeoises, que l'amour seul peut justifier le don de tout son être. Puis, comme si ce n'était pas assez pour elle d'avoir à se donner sans amour, à la suite de combinaisons d'intérêt qui la dégradent, elle doit, en surplus, faire abnégation de toute sa liberté civile et domestique.

C'est aussi humiliant que douloureux.

« Si la monogamie place une personne dans le servage d'une autre, dit un de nos plus distingués professeurs de philosophie, elle est la plus monstrueuse iniquité sociale(i). »

Or, que font autre chose et le mariage religieux et le mariage civil, ces frères ennemis qui consacrent la même servitude et la même iniquité ?

Aussi bien, les socialistes ne sont pas seuls à protester contre cette persistance esclavagiste ; un philosophe chrétien éminent a p>orté contre elle cette condamnation sans appel. Les parangons de la morale courante qui nous accusent d'immoralité parce que

(i) Jules Thomas : 'Principes de Philosophie morale.

nous voulons que l'amour préside à l'union des sexes, liront avec fruit ces lignes de Tauteur très peu subversif de la PbilosopbU de la liberté :

« Le mariage résultant d'un accord librement stipulé entre deux êtres raisonnables, ce contrat ne doit renfermer aucune clause immorale, et rien ne saurait être plus immoral que de renoncer à sa liberté personnelle.

« Aussi ne pouvons-nous pas réprouver avec trop d'énergie les législations qui ne permettent à la femme de concilier l'honneur, l'amour et la maternité qu'au prix de cette chose abominable, le sacrifice de sa personnalité. Si le devoir de l'individu n'était pas un compromis perpétuel entre la raison et la coutume, si la nature ne rétablissait pas le plus souvent elle-même l'ordre renversé par la loi, nous serions contraints d'avouer que la condition faite à la matrone est plus abjecte encore et plus immorale que la profession de la courtisane ; puisque celle-ci ne prête que son corps et peut toujours se reprendre, tandis que rbonnete femme se livre tout entière et pour jamais (i). »

Le mercantilisme matrimonial, auquel il nous faut revenir, n'est pas seulement le fait de l'homme. Si l'homme fait lâchasse à la dot, la femme doit faire (ou l'on doit faire pour elle) la chasse à la position. Comment autrement? Toute la vie de la femme est perpétuellement infériorisée par la loi et par les mœurs ; ce n'est pas sa faute si la législation et les conditions économiques du monde ont commercialisé l'acte sacré de l'union des deux êtres, qui ne devrait être faite qu'en vue d'une heureuse et amélioratrice vie commune et de la perpétuation de l'espèce.

Inconsciente profanatrice de ce qu'il y a de plus pur, de plus suave, de plus saint dans une âme virginale en tout l'éclat de son ineffable floraison, une mère que tout le monde tient pour très honorable, qui, elle-même, se croit très sévère sur les mœurs, présente à sa fille un prétendant riche et s'efforce de triompher de l'indifférence naturelle de sa fille par d'habiles exhortations et par des préceptes de ce genre : « Il y a folie à repousser un sort convenable, il serait imprudent au plus haut

(i) Ch. Sïcrétan, article dans la l^vue du Christianisme pratique, janvier 1890.

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degré d'attendre une seconde occasion, qui probablement ne se présenterait pas ; une jeune fille doit penser à des buts pratiques et se débarrasser la cervelle de toutes les sottes histoires roma-' nesques. Cette mère modèle est une entremetteuse » (i).

Le mot est dur; n'est-il pas mérité ? Et le même auteur n'estil pas autorisé à dire : « Toute alliance entre homme et femme, en vue d'une situation matérielle ou d'autres avantages égoïstes, est de la prostitution ; peu importe que cette alliance soit conclue avec le concours d'un employé de l'état civil, d'un prêtre ou seulement d'une ouvreuse de loges au théâtre ? (2)»

On dira que c'est là surtout un mal bourgeois. En effet, de même que chez les Romains, certaines, lois iniques n'atteignent pas les œrarii, hommes de la dernière classe, de même les prolétaires industriels et les prolétaires agricoles échappent à certaines coutumes déprimantes des classes moyennes et des classes riches ; chez eux les mariages sont plus fréquemment décidés par les convenances et attractions personnelles, et c'est encore parmi eux que l'on voit le plus souvent des mariages se rapprochant du type idéal de l'amour partagé et de la vie intellectuelle, affective et morale commune. Mais nombreuses sont là aussi les causes destructives de l'harmonie familiale, en dehors même de l'infériorité légale de la femme, qui ne se traduit que trop de fois par une déshonorante brutalité maritale ! II n'y a que trop souvent ces coupables voies de fait qui ont fait dire à Sully- Prudhomme :

Brute qui bats ta femme et dis : Mort aux tyrans I

A qui prétendrait que ce ne sont là que des accidents, nous répondrions que de tels accidents sont la manifestation d'humi-

(i) Max Nordau : I^s Mensonges conventionnels,

(2) Max Nordau : loc. cit.

Nous sommes heureux d'inscrire, en confirmation de ce jugement, le témoignage vieux de neuf siècles de la plus parfaite amante de l'histoire, de la glorieuse Héloïse : « C'est se vendre, qu'on le sache bien, que d'épouser un riche de préférence à un pauvre, que de chercher dans un mari les avantages de son rang plutôt que lui-même. Certes, celle qu'une telle convoitise conduit au mariage, mérite d'être payée plutôt qu'aimée, car il est clair que c'est à la fortune qu'elle est attachée, non à la personne, et qu'elle n'eût demandé que l'occasion, le cas échéant, de se prostituer à un plus riche. » (Lettres complètes d'tAbélard et d'Hélotse,)

liantes et insondables douleurs, la marque d'un mépris lamentable de la dignité humaine.

Où donc apprendrait-il à respecter la personne humaine, cet homme ignorant, maltraité par la destinée, aigri par la lutte au jour le jour pour l'existence, victime lui-même dans le monde du salariat, de l'oppression et des iniquités d'autrui ? La loi lui livre pour la vie un être plus faible, qui lui doit Tobéissance et qui dépend de lui entièrement, quand viennent les enfants ; rien d'étonnant si, étant au foyer dans une situation abusive, il abuse et se venge obscurément des souffrances de la vie, en faisant son souffre-douleur de la femme dont la loi et les mœurs l'ont sacré le maître, sans jamais intervenir pour lui rappeler ses devoirs.

L'amour, le lien divin, qui pouvait tout unir dans une harmonie de solidarité et de justice, est dès le principe battu en brèche parle travail mercenaire, qui de l'aube a la nuit, souvent même de l'aube a une heure avancée de la nuit, sépare les conjoints et leurs enfants pour les exténuer séparément.

On a brodé sur les bonnes soirées du père de famille modèle. Quelles.sont rareSj ces soirées idéales!

Règle générale, il n'y a pour le prolétaire, ni bons loisirs du soir après un travail honoré, modéré et fructueux, ni' repas en commun, ni éducation commune des enfants — ce lien si doux — ni rien de ce qui constitue la famille normale. Père, mère, enfants ne se retrouvent qu'après une journée épuisante, qui ne leur laisse plus que la force de tomber, brisés de fatigue, pour les quelques heures de nuit qui restent, sur un pauvre grabat dans le logis, sar^s confort et sans joie.

Et que devient le pauvre ménage quand, amenée par le chômage, la faim torturante, implacable, vient briser les âmes; broyer les cœurs, épuiser les corps et livrer a la mort — à la mort par misère — les êtres les plus chéris? Un père, une mère qui voient leurs enfants périr de besoin sous leurs yeux, devant leur bon vouloir impuissant ; connaissez-vous une douleur plus grande, plus capable d'inspirer la haine du régime capitaliste qui l'engendre et l'entretient ?

Ahi, dura terra perché non t'apristi,

E se di ciô non piangi, di che pianger suoli ?

GoogI

Devant un tel spectable, ô terre, comment ne t'ouvres-tu pas d'horreur, et si de cela tu ne pleures pas, de quoi pleureras-tu ? chante le sombre poète.

Quelquefois l'ivrognerie, cette fille du pénible travail et de l'insuffisante nourriture, est pour quelque chose ^dans le dénuement ; dans ce cas, la douleur de la mère, impuissante à ramener au devoir austère le père oublieux et sans ressort contre l'alcoolisme, s en accroît de toute l'inutilité de ses eflforts, devant le navrant dénuement des siens (i).

Sans tellement pousser les choses au noir, n'en reste-t-il pas acquis toujours que la lutte si douloureuse contre l'inévitable misère, la crainte du lendemain si incertain et si triste, en ce temps de croissante et d'empirante exploitation capitaliste, sont de terribles aigrisseuses de caractères, de terribles destructrices de sentiments affectueux entre époux 1 Quand il n'y a pas de foin au râtelier, les chevaux se battent, dit l'énergique proverbe populaire.

Il nous faut encore descendre d'autres cercles de l'enfer de la famille prolétarienne.

Les écrivains bourgeois ont flétri, avec raison et en beau langage, le droit de marquette qui fut, en effet, une. des hontes de la féodalité. Mais au moins cet ignoble droit était-il basé sur le principe tel quel de la redevance personnelle.

Or, ce droit impie, il existe encore dans les ateliers capitalistes, où il est exercé quelquefois par des patrons, plus fréquemment par de grossiers contremaîtres, qui, arbitraires dispensateurs du travail ou des chômages, c'est-à-dire de la vie ou de la mort, peuvent tout imposer à leurs malheureuses dépendantes.

Quelle possibilité de résistance pour ces dernières ! leur pain, le pain des frères, des sœurs plus jeunes, quelquefois celui des parents impotents en dépend !

(1) Le fait est malheureusement trop fréquent, Thomme n^ayant que le cabaret pour lieu de distraction, et le cabaret étant un insatiable engloutisseur du pain des enfants. Touchant de plys prés à la famille et plus attachée que Thomme aux fruits de ses entrailles, la femme trouve, le jour de la paye, des prodiges de câlineries, de patience et de persistance pour ramener le mari, grisé par le premier verre et le son inaccoutumé de l'argent de la paye dans sa poche. Mais que de fois elle est vaincue, la mère éplorée et désespérée !

Il y a en plus ceci d'horrible pour la plupart des ouvrières, que leur travail, même si chèrement acheté, ne peut les nourrir.

due généralement la femme ouvrière ne puisse pas vivre de son travail, c'est un fait tellement hors de doute que tous les économistes qui ont traité du salaire le reconnaisserrt et le proclament ; Villermé, Eugène Buret, Adolphe Blanqui le constataient il y a un demi-siècle, avec une généreuse indignation.

De nos jours Paul Leroy-Beaulieu {Le travail des femmes au XIX* siècle) et Jules Simon {r Ouvrière) doivent aussi en convenir et ils citent des faits navrants.

A quoi bon d'ailleurs tant de preuves ?

Peu nombreux sont maintenant ceux qui ne reconnaissent pas rinsuffisance des salaires masculins. Or, les salaires des femmes oscillent entre les deux cinquièmes et la moitié des salaires des hommes; la funèbre conclusion est d'autant plus affligeante que dans le monde industriel, le nombre de femmes (filles non mariées ou veuves) qui doivent vivre de leur travail s'élèverait, d'après Elisée Reclus, au 400/0 de la population féminine (i).

(I) La différence des salaires au détriment des femmes est en France de la moitié au moins ; en Russie; le salaire féminin ne serait que le cinquième du salaire masculin. Pour les autres pays, voici quelques chiffres publiés par Téconomiste américain Ch.-W. Elliot dans Nortb American Review. Le dollar vaut 5 francs, et le cent environ 5 centimes.

doIUn mti A Kenmits (Prusse), les blanchisseurs gagnent par semaine ) 12

— les blanchisseuses — i 44

— les tisseurs — 4 32

— les tisseuses — . . .1 .44 à 1 92

— dans tes étoffes damassées, les hommes gagnent par

semaine...^ 3*24 à 3 60

— sous les mêmes conditions. 'les femmes gagnent par

semaine i 99

— les hommes maçons, gagnent par semaine 3 60

— les femmes aides-maçons (en général de la Bohême)

gagnent par semaine 2 88

En Italie, à Gènes, l'ouvrier gagne en moyenne par jour 36

— l'ouvrière (l'un et Tautre sans être nourris) gagne

en moyenne par jour. . . «. 18

A Huddersfield, les tisseurs gagnent par semaine 5.88 à 9 68

— les tisseuses — 3.63 ii 4 64

On le voit, la différence, au détriment des femmes, est de plus de moitié. Notez

qu'il n'est ici question que de moyennes, et Ton sait ce que les moyennes voilent de

-vrxr-

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Que faire ? Mourir lentement d'épuisement, ou se mettre avec quelqu^un, sans que le cœur ait pu choisir, et ainsi ajouter au servage industriel un autre genre de servitude qui brise Têtre tout entier. Quelques-unes allument un réchaud ou se jettent dans le fleuve, martyres ignorées des iniquités sociales ; les impulsives et les faibles se laissent glisser dans l'horrible gouffre de la prostitution, pire que là mort.

Sur ce mot de prostitution, le bon bourgeois vous arrête :

— Des prostituées, il en faut, pour les soldats, pour la jeunesse.

— Oui, il nous faut des prostituées pour les soldats, puisque notre société ne tient debout que par les armées permanentes, ruine du présent, effroi de l'avenir; oui, il vous faut encore des prostituées pour votre jeunesse et aussi pour les déshérités que votre mercantilisme familial éloigne du mariage. Mais ne comprenez-vous pas, imprudent satisfait ! que c'est pour cela que votre société doit se transformer ou périr, pour que l'humanité vive, pour que la morale, prêchée par vos moralistes, soit accessible à tout le monde ? Du reste, ce n'est pas seulement dans le peuple que le capitalisme et son succédané le mercantilisme matrimonial impose le célibat ! Regardez autour de vous, honnête père de famille, et vous aurez aussi à pleurer sur les vôtres. Elles sont de toutes les classes ces filles non mariées que le préjugé cruel et bête croit flétrir du titre de vieilles filles. Par un ensemble de fatalités sociales, toutes à l'honneur de ces innombrables sacrifices, ce sont les plus méritantes qui sont ainsi privées de famille. Ah! qui dira jamais ce que les hommes perdent de bonheur, la société de dévouement, la race de perfectionnements physiques et Tuoraux, dans la condamnation au dessèchement sur la lande stérile, désolée et froide du célibat, de tant de magnifiques épanouisssements de la force humaine ?

Et nous osons nous dire civilisés !

criantes iniquités, de déchirantes misères. Le Congres Ouvrier de 1876 établissait qu'un grand nombre de couturières ne gagnent pas, à Paris, plus d'un franc par jour. Lcroy- Beaulieu parle de 120.000 ouvrières environ du centre de la France qui gagnent moins de 50 centimes par jour, et l'américain Eiliot, affirme qu'un grand nombre d'ouvrières allemandes sont obligées de se suffire avec 2 fr. 85 par semaine.

Quant à vous, méritantes victimes, consolez-vou3 à la pensée que des justices germent dans le soi qu'arrosent vos silencieuses et pudiques larmes. La sympathie qui va en ce moment vers vous est enveloppée de Tespérance qu'un jour toutes les forces, toutes les beautés morales, affectives et physiques de l'humanité s'épanouiront dans le bonheur et le devoir universalisés. En attendant comme nul eflfort n'est perdu de tous ceux qui travaillent aux pétrissements des justices saintes, venez pour hâter le jour des grandes réparations, venez prendre votre place dans l'armée grossissante de l'émancipation humaine. Venez, vous aussi, femmes de toutes les conditions ; la femme et le prolétaire, ces deux grands opprimés collectifs de l'ordre actuel, doivent ' unir leurs efforts, car leur cause est commune, comme sera commun leur triomphe.

Une autre considération, ô femmes, doit vous attirer dans l'église militante du peuple : vous seules pouvez éloigner de la société moderne l'horrible menace de guerre qui prépare dans l'ombre d'effroyables égorgements et d'irréparables destructions. Vous avez d'autres pouvoirs salvateurs et par conséquent d'autres devoirs. Partout les guerres civiles s'ajoutent aux guerres nationales ; le rouge étendard du socialisme et le noir drapeau de la faim flottent menaçants au-dessus des masses profondes du prolétariat à bout de patience ; les haines s'enveniment et le conflit devient de plus en plus inévitable ; vous seules pouvez prévenir le cataclysme des guerres sociales, en vous jetant, Sabines nouvelles et autrement bienfaisantes et glorieuses, entre les hommes du passé et les hommes de l'avenir, entre les privilégiés et les déshérités, entre les conservateurs et les revendicateurs, pour les réconcilier dans la justice et la solidarité...-

Si douloureux, si compliqué est le sujet qu'à tout instant nous sommes retenus par quelques ronces du chemin, et nous voilà, loin encore du mariage mercantile et de ses principales nuisances, que pour nous résumer finalement et sans autres digressions nous classerons comme suit :

p Nuisance au détriment de T espèce ^zx la préférence donnée aux mesquines questions d'argent et de position sur les attractions affectives, les convenances d'âge, de tempérament, de

caractère, de complexion, de développement ; en un mot, sur toutes les affinités électives génératrices de Tamour, le plus efficace perfectionneur de la race au moral et au physique et le plus fécond générateur du bonheur intime.

20 Nuisance au détriment de la majorité laborieuse par l'impossibilité où sont les plus pauvres et un grand nombre des plus dignes parmi les femmes, d'arriver à la vie de famille, d'où pour eux souffrance et dépression ; pour l'humanité, déperdition de forces.

, y Nuisance au détriment de lafemtne par la consécration de la servitude domestique et de l'infériorité civile et politique de cette dernière.

4<» Nuisance au détriment de la société par la surexcitation d'égoïsme, de sordidité, de rapacité familiale, que traduit au dehors un particularisme malhonnêtement avide, allant à ses buts sans scrupule et surtout sans aucun souci du devoir social, ce dernier étant étouffé par le tout pour soi et ses petits de la famille mercantile.

5'' Nuisance au détriment de la morale par le maquignonnage matrimonial généralisé, par l'hypocrisie, le mensonge, la déloyauté qu'il tend à créer chez les conjoints, lorsque chez eux la nature foulée aux pieds reprend ses droits ; par la prostitution, qui est en quelque sorte la contre-partie obligée du mariage mercantile ; par l'état de guerre créé entre les sexes, état de guerre, qui en ce moment, en France, en suite de la déshonorante indignité des jurés bourgeois, de la complicité d'une presse sans conscience, sans clairvoyance et sans principes, va jusqu'à la pratique glorifiée, encouragée, généralisée, du plus lâche des assassinats, l'assassinat par jalousie (i); par le dévergondage, là

(i) Rien de plus honteux et de plus démoralisant que ce parti pris des jurés bourgeois français d'absoudre tout homme et toute femme qui tuent pour cause sexuelle.

Cest le retour pur et simple à l'état sauvage. Les résultats de cette déshonorante particularité dans notre patrie se font déjà sentir. La France, à elle seule, a trois fois plus d'assassins conjugaux et de vitrioleuses que toutes les nations européennes et américaines réunies. Ce fait injdique suifTîsamment l'action régressive de ces verdicts ignominieux pour ceux qui les prononcent et pour ceux qui, démoralisés par la basse presse, approuvent sans comprendre. Parmi les trop rares journalistes qui se sont élevés contre ce flcau — passager, cspcrons-le — des mœurs françaises, je me fais un devoir de citer M. Léon Millot, du journal /jytt5/icé.

cynique, ici hypocrite, qui pousse fatalement sur Tantihumaine, l'antinaturelle famille mercantile, comme le champignon noir sur le fumier.

6"" Nuisance au détriment des enfants par l'inégalité des conditions et des éducations, par l'horrible sort fait aux enfants pauvres et surtout aux enfants naturels.

7<> Nuisance au détriment des conjoints qui, unis par le seul hasard des conditions, et sans que Tamour embcllisseur, régénérateur, consolateur, améliorateur des êtres y ait part, plient sous le vent après des dépressions et des souffrances intimes, dans la vie froide et sombre que n'ensoleille aucune affection partagée, que n'élargit aucun noble but commun (i).

(i) Peut-être n'avons-nous pas assez insisté sur l'action dissolvante de Tindustrialisme moderne sur la famille.

Ces lignes un peu vives de Paul Lafargue que nous extrayons du journal le Socialiste y suppléeront :

« La société capitaliste brise la famille, le fait est indéniable, la grande industrie mécanique arrache du foyer familial la mère, l'enfant, les traîne sur le marché du travail et là, les fait entrer en concurrence avec Thomme, les fait battre à qui se vendra le meilleur marché. La lutte pour l'existence régne dans le sein de la famille ouvrière. La famille bourgeoise n'est pas épargnée ; pendant la journée le mari va à son bureau, à la Bourse, à ses affaires, la femme reste à la maison à tourner ses pouces. La seule fonction de la femme bourgeoise est la fabrication de l'enfant, dont elle n'a pu encore se débarrasser ; la fonction est bien ennuyeuse, elle entripaille, couture le ventre, déforme la taille, et enlaidit souvent ; les femmes déformées et dégradées par la civilisation sont terriblement secouées par la maternité. Une fois que les bourgeoises ont mis bas leurs petits monstres, elles n'ont qu'un souci : s'en défaire ; elles les donnent à nourrir, les expédient au loin ; quand le petit revient, on le flanque au collège, au couvent. L'enfant doit tenir le moins de place possible dans la famille ; il donne assez de tablature avec le payement de ses mois de nourrice et ses trimestres de pension. Aucun sentiment intime ne relie les membres de la famille bourgeoise ; pardieu ! le mari et la femme couchent encore ensemble, et la mère embrasse son petit les jours de sortie : mais tout est banal.

« La désunion règne dans la famille bourgeoise : elle est basée sur un contrat de vente ; généralement, en France, c'est la femme qui achète le mari avec sa dot ; les pères de famille de France sont d'habitude des Alphonscs comme il faut. Débutant par une opération mercantile, il est naturel que l'harmonie familiale soit fortifiée par des querelles pécuniaires ; l'argent est l'âme vivante du .ménage bourgeois ; il est le trait d union des époux et des enfants ; il est le sujet constant de leurs disputes et de leurs préoccupations. Hors l'argent, la famille bourgeoise n'a pas de salut.

(( Les époux bourgeois fatigués de leurs qualités mutuelles (en ménage les vertus deviennent des défauts énervants), cherchent des distractions : le mari gourgandine à droite, la femme cocufie son seigneur et maitre : histoire de tuer le temps qui parait

Nous pouvons conclure avec Auguste Bebel : « Le monde bourgeois ne peut ni donner au mariage une forme satisfaisante, ni pourvoir à la satisfaction de ceux qui ne se marient pas (i).

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