CHAPITRE IV
LE MEETING A HYDE-PARK ; TA JOURNEE DU 2t) JUILLET.
Le comité d'organisation avait créé d'autres comités pour la récep^.on des délégués, pour l'organisation des fêtes, etc. Aussi à l'arrivée, en gare, les délégués étrangers trouvaient des congressistes parlant allemand, français, qui les recevaient, les guidaient même, si besoin était, les menant dans des hôtels, des Boarding house. Le comité fit en plus distribuer un programme avec une carte de Londres, programme donnant tous les renseignements nécessaires aux congressistes. Toute cette partie administrative était en somme bien organisée et les étrangers doivent remercier à cet égard le comité d'organisation, (note 3 3).
Le programme de la démonstration de Hyde-Par'v avait été minutieusement établi. Le rendez-vous avait été fixé à 12 h. r|2 sur les quais de la Tamise et le départ à i h. ip. Pour se rendre au lieu de rendezvous, trente-cinq lieux de. réunion avaient été indi-
qués çà et là dans Londres avec des heures diftérentes (note 3-i). M. William Thorne comme « chief marschal » (chef ordonnateur) avait la police de toute la procession. Le nombre des plaies-formes d^où les orateurs parleraient avait été fixé à 12; les orateurs avaient été choisis et leurs noms publiés dans les journaux et le programme officiel. Naturellement les orateurs anglais étaient le plus nombreux, et ensuite les français représentés par trois députés MM. Millerand, Guesde, Jaurès et un ancien député M. Lafargue. Les Allemands n'avaient que deux orateurs MM. Bebel et Liebknecht (note 35). Les discours devaient commencer à trois heures i\2 et se terminer ponctuellement à cinq heures. A ce moment, au son du bugle (sorte de cor), sur toutes les tribunes devait être mise aux voix, et adoptée naturellement, la résolution suivante.
« Les membres du meeting international des travailleurs :
» Considérant que la paix entre les nations du monde est la base essentielle de la fraternité internationale et du progrès humain; que les guerres ne sont pas désirées par les peuples mais causées par l'avidité et l'égoïsme des gouvernants et des classes privilégiées dans l'unique but de s'assurer un contrôle sur tous les marchés du monde pour leur seul intérêt et contre les intérêts des travailleurs;
» Déclarent :
» Qu'il n'existe aucun dissentiment entre les travailleurs des différentes nations, leur ennemi à tous étant la classe capitaliste et propriétaire ; que par conséquent le seul moyen d'empêcher les guerres fu-
tures et d'assurer la paix consiste dans le renversement du système capitaliste et propriétaire dans lequel la guerre a ses racines, et dans son remplacement par ja socialisation des moyens de production, de distribution et d'échanges;
» Que jusqu'à la réalisation de cette réforme il est nécessaire que tous conflits entre nations soient dénoués par un arbitrage et non plus par la force brutale des armes;
» Que l'établissement international de la journée de travail, réduite à huit heures pour tous les travailleurs, est le premier pas à franchir pour arriver à leur émancipation complète ; qu'ils doivent donc agir sur leurs gouvernements respectifs pour obtenir partout par une loi la fixation de la journée de travail à huit heures.
» Enfin que le prolétariat, ne pouvant assurer son émancipation sociale et économique que par la conquête du pouvoir politique aujourd'hui entre les mains de la classe capitaliste, que dans plusieurs pays beaucoup de travailleurs et toutes les femmes sont privés du droit de vote, ce meeting des travailleurs s'engage à employer tous les moyens pour conquérir partout le suffrage universel. »
Conformément au programme, tous les manifestants se massent peu à peu sur les quais où stationnent des marchands de gingerbeer, de limonade, de sodawater où l'on vend Justice, Labour leader, le programme officiel et un placard, dessin contre John Burns avec ce titre : Judas Burns trahissant le christ du travail.
Le ciel est gris, chargé de nuages, menaçant; mais
la foule sans cesse arrive, se classe dans la longue procession avec méthode, les étrangers : Allemands Français, Belges, Italiens, etc., en tête. Par groupes, on stationne et on cause tandis que dans des breaks qui défilent s'aperçoivent MM. les députés Bebel, Singer, Millerand, Jaurès, Guesde, Deville, etc. Aucuns estiment que ce n'est point très égalitaire. Les syndicaux français discutent et se plaignent que le comité n'ait désigné aucun des leurs pour parler à Hyde-Park. C'est une insulte gratuite à tous les ouvriers français, estime-t-on, et on engage M. Eugène Guérard le secrétaire général du syndicat des chemins de fer à essayer de prendre la parole au nom de tous les groupements corporatifs de France.
Cependant il est une heure et le cortège s'ébranle. En tête marchent à cheval vingt marschals avec écharpe bleue. Ils sont chargés de la police du cortège; ce sont des ouvriers. Deux journaux français très sérieux ont pris ces ordonnateurs pour des maréchaux ferrants ! ! Mais des policemen précèdent la police particulière des manifestants qui traversent des quartiers riches où sont les aristocratiques clubs (Pallmall, Saint-James street, Piccadilly). Chaque contingent a sa bannière ; cela est nécessaire aux anglais, surtout aux londonniens. Pour la plupart ces bannières sont des quadrilatères de soie gommée (i5 mètres carrés environ), montées sur des bâtons, des vergues plutôt. Elles sont illustrées de scènes peintes en une manière plus ou moins naïve et portent des devises, des maximes. Il y en a de toutes sortes: Les soldats tuent pour de l'argent, l'assassin tue pour de l'argent. Quelle différence y a-t-il ? (Ebénistes). — Le travail est la source de toute richesse, donc c'est au travail que re-
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vient tome la richesse. fVernisseurs de meubles). — Pas de maître, ni en haut ni en bas. — Les juifs capitalistes sont pour la guerre, les juifs ouvriers sont pour la paix. — Etc., etc. Il en est de toute sorte, car il y a là des représentants de clubs radicaux, de sociétés de tempérance, etc., qui ne sont pas toujours socialistes. Il y a même des chars qui rappellent nos mascarades. Ainsi l'Union des marins et chauffeurs a une voiture où se pavanent Neptune, Amphitrite et leur cour, costumés et grimés. Tous les cent mètres environ le cortège est coupé par des musiques, fanfares de sociétés corporatives, des fifres, etc. Et les manifestants ouïssent chemin faisant la Marseillaise, la valse de Faust, etc. Des Clarion Cyclists Scouts (Eclaireurs cyclistes du Clarion) — ce sont des sociétés de socialistes qui font de la bicyclette — éclairaient la marche du cortège qui comprenait selon le Journal des Débats environ 3o,ooo hommes, selon le comité organisateur une soixantaine de mille et au moins cent mille selon le Temps, iNous pensons que ce journal est dans le vrai.
Malheureusement, la pluie commença à tomber juste comme la tête de la procession entrait dans Hyde- Park. Il était deux heures. Moins de trois quarts d'heure après, la pluie tombait à flots et les manifestants arrivaient sans cesse, s'égrenant en route toutefois. Ils espéraient une éclaircie, jetant des regards anxieux vers le ciel qui, hélas! restait couvert, lançant des torrents d'eau. Tant bien que mal, plutôt mal que bien, les orateurs parlaient de leurs plates-formes. Ils se couvraient de parapluie, parlaient à des parapluies. Mais la bonne volonté des socialistes dutcéder à ce déluge. On s'abrite sous les arbres, on se met
q^ LE SOCIALISME
SOUS les plates-formes, on renverse les^bannières et on s'en sert comme d'une teate. Mais enfin il fallut fuir, sous la pluie, au milieu de H) de-Park transformé en un lac. Et hommes, femmes, enfants en longues théories dans les allées, à pas rapides filaient, bombant du dos, les cols relevés, les mains dans les poches, car beaucoup n'avaient ni parapluies ni manteaux. C'était lamentable.
La résolution fut, paraît-il, votée^sans doute par une centaine d'auditeurs qui n'avaient rien entendu. A vrai dire, cela ne faisait rien à l'affaire, tous les manifestants connaissaient la résolution proposée et l'approuvaient. Ainsi se termina sous un déluge et dans la boue cette imposante manifestation qui, au dire des Anglais était la plus nombreuse démonstration socialiste qu'on eut encore vue à Londres. Pour les Français, elle était à la fois grandiose et grotesque. Grandiosepar son calme, son ordonnance parfaite, son libre acheminement au milieu des voies les plus aristocratiques de Londres ; grotesque par la naïveté de certaines bannières, la mascarade de certains chars et le déguisement de certains trade unionistes (note 36).
Le soir il y avait réception officielle des délégués à Horse Shoe Hôtel (Hôtel du Fer à cheval) situé dans Tottenham court Fload, non loin du carrefour d'Oxford Street. Ce ne fut que tard dans la soirée que les congressistes arrivèrent. Beaucoup rentrés mouillés, trempés avaient dû faire sécher leurs vêtements pour sortir ou en emprunter à des amis. La réception consistait simplement en une réunion dans des salles ; il y avait bien un buffet, mais chacun consommait à ses frais. Le Président du comitéd'organisation, W. B. Steadman, se borna à souhaiter la bien-
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venue en quelques mots. Le Labour Leader signale parmi les présents : MM. Lucien Sanial et Mat. Maguire, Pollak (Hollande), Jaurès, Lafargue, Guesde et Vaillant (France), Bebel, Singer et Liebknecht « avec les membres bien disciplinés de leur délégation ». Grand nombre de délégués anglais étaient là et, parmi eux, la charmante madame May Morris Sparling, la fille de William Morris qui en ce moment terminait sa convalescence sur les côtes de Norwège.
Pendant que se tenait Tofficielle réception, les délégués antiparlementaires et ceux qui avaient mandat de voter leur admission au congres se réunissaient au National Italian Club dans Frith street pour étudier ensemble ce qu'il convenait de faire et décider de la conduite à tenir pour le lendemain. Il y avait là des trade unionistes anglais, des délégués de syndicats, de bourses du Travailde France, des Hollandais, des Italiens représentants^des groupes politiques ou corporatifs. La discussion fut fort obscure, bien que tout se passa tranquillement. Aucune résolution ne fut prise et rien ne se dégagea de ce meeting. Les délégués étrangers apprirent seulement que le comité d'organisation avait refusé l'admission du groupe anarchiste communiste Freedom. Il avaitpoussé l'intolérance jusqu'à refuser de délivrer une cane de journaliste à un rédacteur du Freedom. Il avait de plus voté un blâme à Tom Mann pour la sympathie qu'il avait montrée aux anarchistes et antiparlementaires.
A la même heure, les membres de TI. L. P. tenaient un meeting pour décider de leur attitude envers .< ceux des socialistes qui, demandant leur admission au congrès, ne pratiquent pas l'action politique, mais qui
n'empêchent paslesauiresd'étre parlementaires. ))Keir Hardie, qui préside, est d'avis de les admettre. J. Burgess voudrait que l'I. L. P. défendît l'entrée du congrès à ceux qui ne reconnaissent point la nécessité de l'action parlementaire. Tom Mann s'oppose à cela et « prévient que probablement une tentative serait faite lundi matin pour enlever Vordre du jour sans discussion, ce qui aurait pour effet d'exclure des hommes capables de nous apprendre beaucoup sur le socialisme ». Il s'en suit une discussion générale et la motion de M. Burgess est rejetée à une grande majorité. Il est décidé qu'on entendrait la discussion du congrès avant de prendre une décision. Avant de se séparer, l'I. L. P. se résolut à voter pour les candidats de la S. D. F. quand il n'aurait pas lui-même de candidats « bien qu'il n'y eût pas à espérer que la S. D. F. votât pour les candidats de l'I. L. P. — ce que les événements du lundi prouvèrent », ajoute le Labour Leader.