CHAPITRE V
Le lundi matin 27 juillet les délégués se réunissaient à neuf heures da&s des salles spéciales, suivant leurs nationalités respectives. Quelques délégués faisaient partie à la fois de plusieurs nationalités. Ainsi le D"" Aveling, délégué anglais de l'Union des travailleurs du gaz, était délégué des socialistes australiens et formait, à lui tout seul, une nationalité : l'Australie. M. Fernand Pelloutier, délégué de la Fédération des Bourses du travail de France et des Colonies, était aussi mandaté par la Federazione délie camere del lavoro d'Italie. M. E. Malatesta représentait à la fois un syndicat français, des groupes italiens et des syndicats espagnols. Chaque nationalité se réunissait pour examiner la validité des mandats. Nous ne relaterons que les séances particulières des Anglais et des Français, car elles seules eurent une véritable importance. Les délégués belges et hollandais étaient trop peu nombreux, de même que les italiens. La déléga-
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lion allemande obéissait au doigt et à l'œil de MM. Singer, Bebel, Liebknecht, de sorte que ces débats étaient sans intérêt, les dissidents, au nombre de six, étant en trop petite minorité pour obliger à compter avec eux.
Lundi 27 juillet.
Section Anglaise. — Séance du matin. — Elle se réunit à neuf heures du matin, dans une salle de Saint-Martiiïs town Hall, où, primitivement, devait se tenir le congrès. Le président élu fut James Maudsley, un trade unioniste, membre du comité parlementaire des trade unions. M. Tom Mann, qui était candidat, fut battu parce que tous les membres de 11. L. P. n'étaient pas là, alors que tous ceux de la S. D. F. étaient présents (note 87). L'élection du secrétaire donna lieu à du désordre, parce que J. R. Macdonald (L L. P.) ayant été proclamé, les membres de la S. D. F. crièrent que le compte des voix était faux. Il fallut procéder à un nouveau vote qui accentua la victoire de l'I, L. P.
Sur la suggestion du D'' Aveling, alors qu'il manquait plus de 140 membres, l'assemblée décida de discuter immédiatement ce que devait faire la section relativement à la résolution de Zurich excluant les anarchistes. Shavv Maxwell (I. L. P.) soutenu par Arthur Field (T. U.) soutint qu'on devait voter la résolution de Zurich, parce que les socialistes antiparlementaires ou anarchistes étaient opposés aux principes, au but du congrès. Ils n'avaient donc pas le droit
d'y prendre part. Tom Mann (I. L. P.) s'opposa fortement à la résolution. 11 ne s'agissait pas de l'admission des anarchistes individualistes, mais bien des anarchistes communistes qui ont le droit de prendre part au congrès, car ils agréent avec ses principes et son but, qui n'est pas uniquement parlementaire. On procéda au vote et, par 223 voix contre 104, il fut décidé que la section anglaise voterait pour le maintien de la résolution de Zurich. Il est à remarquer que si la section eût été au complet, le résultât eût peut-être été changé. La section choisit ensuite ses délégués au bureau du congrès comme vice-présidents quotidiens. Ce furent Mm\ Keir Hardie (I. L. P), J. Hodge (T. U. ParJiamentary Commiitee), H. M. Hyndman (S. D. F.), Shaw Maxwell (I. L. P.), Parnell (T. U., mais il est aussi de l'I. L. P.) (note 38).
Section Française. -;— Séance du matin. — Ce ne fut guère qu'à neuf heures et demie que la section française commença à délibérer. Elle nomma à l'unanimité son bureau : M, Vaillant, président, M. Pedron, secrétaire (P. O. F.), et choisit la commission de vérification des mandats. Ce sont : MM. Dormoy (P. O. F.), F. Pelloutier, Dubreuil (Comité Révolutionnaire Central), Faillet (P. O. S. R.), Allemane (P. O. S. R.), Guérard (Ferdinand), G. Deville (député), Dubois, Dalle (F. T. S.). La commission n'avait pas commencé à examiner les mandats que M. Gabriel Deville réclamait que la délégation française, avant de ratifier les mandats, prie chacun des délégués de déclarer s'il accepte ou non la résolution de Zurich. M. V. Dalle répond que cette question serait prématurée, puisque de nombreux amendements à la
résolution étant proposés, le congrès peut la modifier ou même la supprimer. M. Allemane estime que la commission doit borner sa tâche à la vérification pure et simple des mandats, c'est-à-dire constater que les groupes déléguants ont une existence réelle, classer les mandats réguliers et irréguliers, et dresser de tout un procès-verbal, sur lequel se prononcera la délégation française. C'est aussi une simple constatation que je demande, observe M. DevilJe. En ce cas, répond M. Allemane, je propose qu'il soit posé à chaque délégué cette seconde question : Votre groupe est-il pour ou contre les évictions ? M. Deville accepte cela. Mais M. Ferdinand Guérard combat ces deux propositions parce que, ainsi, la commission sortirait de son rôle, qui est de vérifier les mandats, et non de juger les mandants. M. Faillet exprime la même opinion. La proposition G. Deville est repoussée par 3 commissaires contre 4.
M. Deville se retire aussitôt de la commission, qui commence son travail. La séance est suspendue. A la reprise, M. Deville explique sa démission et demande à la délégation de se prononcer. Alors s'engagent des colloques, des discussions chaudes et vives auxquelles prennent part MM. Jaurès, Faberot, etc. M. Guesde motionne : La section française, respectueuse de la résolution de Zurich, décide de l'appliquer. Plusieurs délégués gesticulent et parlent à la fois. M. Allemane observe, justement, que la section n'a pas autorité pour se prononcer, puisque ses mandats ne sont pas encore vérifiés.
On passe à l'ordre du jour et la commission de vérification des mandats, dont le président est J. Allemane et le secrétaire Ferdinand Guérard, énumère
ET LE CONGRES DE LONDRES fOI
tous les noms des délégués. Tous sont acceptés; la commission signale quatre citoyens qui n'ont pas déposé de mandats. Ce sont MM. les députés Gérault- Richard, Jaurès, Millerand, Viviani. Ils déclarent que leur titre de député leur confère un mandat suffisant, supérieur à tout autre. Cette prétention fut l'origine d'une discussion orageuse. M. Eugène Guérard demande que les députés déposent un mandat de leurs électeurs. Qu'ils télégraphient à leurs électeurs pour cela; nous accepterons ces mandats avant qu'ils nous soient parvenus.
Au nom de ses collègues, M. Millerand refusa cette combinaison catégoriquement. ^< Nos électeurs, dit-il, substantiellement, nous ont donné un mandat supérieur à tout autre; c'est en vertu de ce mandat que nous venons faire ici de l'action socialiste internationale, m Alors M. E. Guérard de dire qu'il faut un mandat spécial pour assister au congrès. Le mandat de député ne suffit pas, car il se peut que les électeurs et les élus aient cessé d'être en communion d'idées. M. Jaurès intervient : ses électeurs, qu'il a visités dernièrement, l'ont chargé de les représenter. Son mandat de député est permanent. On crie: Ilfautdéposer un mandat pour que la commission puisse le vérifier! Quand avezvous consulté vos électeurs? Quel mandat vous ontils donné sur l'ordre du jour du congrès?
Et les députés de répondre : Nous n'avons pas à les consulter. Notre programme électoral nous tient lieti de mandat.
M. AUemane fait observer que c'est là une théorie qui permettrait à tous les élus de se présenter sans mandats aux congrès. — Parfaitement, c'est ce que nous voulons, dit M. Jules Guesde. — Cela ne peut
s'admettre, continue M. Allemane, qui affirme parler sans animosité. Et M. Lafargue de crier brutalement : C'est faux!
Le bruit s'intensifie. M. Faberot parle dans le même sens que M. Allemane, puis M. Millerand riposte qu'une circonscription électorale vaut bien un cercle d'études sociales. Et des altercations. On entend M. Guesde crier que le titre de député vaut mieux qu'un mandat syndical. Qu'est-ce, le plus souvent, qu'un syndicat? Un groupement de sept personnes qui, mo^ ennant vingt-cinq sous^ s'est procuré un timbre en caoutchouc !
Cela soulève une légère tempête. Les délégués de syndicats protestent. Aucuns crient : Vous en savez quelque chose, vous avez assez fait de groupes par ce procédé. Enfin, un peu de calme. Et M. Dalle exprime l'avis que les députés se conforment aux habitudes des congrès. Non, crient MM. Jaurès et Guesde; pendant que M. Millerand accentue son refus d'agréer la proposition E. Guérard, en affirmant que tout élu a le droit devenir sans mandat. La motion de M. Guérard ne fut cependant pas mise aux voix par M. Vaillant, qui fit voter sur l'admission des 4 députés sans mandat. Elle fut votée par 6r voix contre 40, mais il était entendu que cela ne créait pas un engagement pour les congrès futurs et que c'était par considération pour les personnalités en cause, toutes très connues, qu'on les acceptait ainsi. La délégation française approuve ensuite l'ensemble du rapport de la commission de vérification des mandats. M. Gérault-Richard déposa un mandat aussitôt après ce vote (note 89).
Ces quatre députés admis, la discussion reprend sur la proposition de M. G. Deville. Il veut qu'on
questionne toiisles délégués, aussi bien des syndicats que des groupes politiques, au sujet de la résolution de Zurich. Ceux qui se déclareront contre seront exclus.
Une longue et vive discussion s'engage. M. Eugène Guérard dit que l'on n'a pas à interroger les représentants des syndicats, leur opinion personnelle n'est pas en cause, mais bien celles des organisations qu'ils représentent. Les syndicats n'ont pas à faire de déclarations politiques. On doit se borner à exiger de leurs délégués un pouvoir régulier. M. Gros déclare que si les organisations ouvrières avaient dû, pour entrer au congrès, se prononcer préalablement en faveur de la résolution de Zurich, beaucoup de celles qui sont représentées ici n'auraient pas envoyé de délégués. Et M. Rouanet de dire : Elles auraient aussi bien fait. Divers délégués corp(>ratifs parlent et prétendent que leur mandat leur interdit formellement de répondre à semblable demande. D'ailleurs, la résolution de Zurich met hors cause les délégués de syndicats. Ce n'est pas Tavis de M. Deville qui prétend que la virgule qui figure dans le texte de la résolution (voyez note 5) est de trop. Y avait-il ou n'y avait-il pas de virgule? Après quelque échange de paroles, parfois vives, cette question fut résolue par l'affirmative et les délégués de syndicats, pas plus que les autres, d'ailleurs, ne seraient interrogés sur leur opinion au sujet de la conquête des pouvoirs publics. La majorité était de 8 voix (36 contre 48). (Applaudissements).
L'heure était avancée ; le congrès était en séance générale et les Français n'avaient pas encore désigné leurs délégués au bureau du congrès. A l'unanimité, MiM. Vaillant et Eugène Guérard furent élus pour sié-
ger au bureau et la séance fut levée, pour aller en séance générale (note '5g bis).
I. Séance plénière. — Les séances plénières du congrès étaient tenues dans Queen'sHall, Langham Place, immense salle de concert dont l'acoustique était parfaite. Le grand parterre était à l'usage exclusif des délégués, les galeries étaient ouvertes au public. Le prix était de un shelling par séance ou trois sh. pour toutes les séances. De longues tables avaient été dressées; sur leurs côtés étaient les sièges. Ghr.que nationalité était massée ; les Anglais se divisaient en T. U. ; I. L. P., S. D. F. et les autres groupements socialistes. Les Anglais occupaient le centre et la gauche (du président), les Français venaient ensuite, puis les Allemands, avec les Autrichiens. Les Suisses, Belges, Hollandais formaient la droite. Tout à fait sur le côté, à l'extrême droite étaient les Espagnols, les Italiens et les petites nationalités : Pologne, Bohème, Roumanie, Bulgarie, etc. L'Australie, elle, était au bureau en la personne du D"" Aveling.
Il y avait, au bureau, pour l'Allemagne MM. Singer et Liebknecht, pour l'Autriche M. Adler; pour la Belgique MM. Hardi jns et Vandervelde]; pour la France, MM. Vaillant et E. Guérard. Sur la plate-forme trônait le portrait de K. Marx entouré de lauriers. On eut dit d'un Dieu ! il y avait plus de ySo délégués.
La première séance fut présidée par M. Edward Cowey de la Fédération des mineurs anglais et président du Comité parlementaire des trade unions {note 40). Elle fut ouverte à 1 1 heures et demie bien que les Français ne fussent pas en la salle. Le président remercia le congrès de l'honneur qu'on lui avait fait*
Il était vraiment heureux de se trouver parmi les représentants'des différentes nationsdu globe dont le but étaitd'améliorer etd'élever la position desouvriers du monde. Nous différons dans nos vues et nos moyens pour accomplir ce grand œuvre, mais nous n'avons qu'un but tous et il est beaucoup de voies pour y arriver. Je suis trade unioniste depuis 35 ans, mais cela ne m'a pas empêché de peser les vues des autres qui travaillaient pour réaliser la même fin. J'espère que nous nous efforcerons de supprimer tout sentiment d'hostilité, que nous neferonspasdepersonnalité. Nous ne devons pas perdre de vue, autant qu'il est possible avec notre nature humaine, la fin que nous poursuivons afin d'arriver à des conclusions qui nous aident à la réaliser. Une maison divisée contre ellemême ne peut subsister. J'espère que ce congrès arrivera à une action bien déterminée, bien concertée. N ous ne sommes pas ici pour parler, mais pour travailler. Il termina en souhaitant la bienvenue aux étrangers au nom de la section anglaise.
Au nom des délégués allemands, M. Singer remercia le président de sa cordiale bienvenue. Tous étaient ici pour travailler loyalement, tous ensemble. Après un mot de regret à Frédéric Engels, il continua ainsi: Les ouvriers allemands croient à la fois dans le trade unionisme et dans l'action politique. Mais le chemin le meilleur pour la réalisation de leur idéal était l'emploi de l'action politique. Les socialistes allemands n'ont rien de commun avec les partis bourgeois de quelque nationalité que ce soit. Chacun des congrès a servi de pierre milliaire sur la route du progrès ; celui-ci ne fera pas exception à la règle.
Le représentant ds la France devait parler, mais
comme les Français discutaient entre eux encore, ce fut un Belge M. Vandervelde qui remercia au nom des travailleurs de France et de Belgique, liés entre eux par des liens d'amitié. Nous sommes ici pour affirmer la fraternité des hommes. Comme M. Vaillant était arrivé sur la plate-forme M. Vandervelde termina court son speech.
M. Vaillant dit qu'il avait été choisi comme représentant de la section parlementaire du parti français et que M. E. Guérard le secrétaire du syndicat des travailleurs du chemin de fer qui était avec lui représentait les syndicats français. Il désire que le congrès, que tous les socialistes s'efforcent d'établir sur les ruines du capitalisme un nouveau monde d'amour, de fraternité, de paix. Il tient à remercier les Anglais de leur gracieuse bienvenue. Hier il y a eu un inoubliable spectacle auquel il était possible d'assister seulement dans un pays libre, libre comme nulle part ailleurs. Les Anglais ont conquis leur droit et une des principales raisons qui le leur a permis était l'absence du militarisme. L'œuvre des délégués est de vaincre césarisme et militarisme.
Des applaudissements divers émaillèrent ces discours. Terminés, M. Aveling donna connaissance de divers messages de sympathie de William Morris, de social-démocrates de Saxe, de syndiqués de Nauenheim, de socialistes hongrois et de juifs roumains, des ouvriers de Johannesburg. M. William Thorne eut la parole pour lire diverses protestations de syndicats et groupes de France, Belgique, etc., qui n'avaient pas vu leurs résolutions insérées dans l'ordre du jour. Le secrétaire général du comité expliqua qu'elles étaient arrivées après le i^' mai, trop tard (note 41).
C'est alors que la séance devint intéressante en même temps que fort bruyante.
Le président se lève et appelle l'attention des délégués sur ce que, d'après l'article i r (voyez note lo) du règlement provisoire de l'ordre du jour, aucun amendement audit ordre du jour ne pourra être discuté ou accepté après le lundi. Son acceptation rendait inutile une commission qui devait fonctionner l'après-midi. Les Allemands, aidés de social-démocrates anglais tentent alors d'enlever le vote sans discussion (^voyez p. 96). Ils le demandent bruyamment. Mais les délégués anglais et les français, etc. protestent non moins bruyamment. C'était la mort sans phrases, l'étoufFement pour tous ceux opposés à l'action parlementaire, électorale. Alors des cris se croisent dans l'air. Il en est en toutes langues : allemand, français, italfen, espagnol ; mais les Anglais dominent avec leur ; order, chair, prononcé vigoureusement. Un délégué anglais, M. Parnell, qui est au bureau, motionne que la discussion soit remise à demain mardi. La motion est soutenue par un autre Anglais. Mais le président ne la met pas aux voix et propose, au contraire, la ratification immédiate du règlement. Le bruit s'intensifie, car les Français, les Hollandais, les Italiens, etc., opposés à l'article 11, n'ont pas compris la motion Parnell, qui empêchait l'étouffement de la discussion. Grand nombre d'orateurs sont inscrits et veulent prendre la parole. Le président ne la leur accorde pas. M. Chrétien Cornelissen, délégué hollandais, veut parler de la plateforme, un étudiant français, M. Bouillon, qui remplit le rôle d'interprète, y ajoute volontairement celui de commissaire chargé de l'ordre, sur ladite plate-
lOS LE SOCIAUSMC
forme, et il reconduit, avec quelque violence, M. Cornelissen, qui peut enfin parler de sa place. Il le fit d'une voix aiguë, vibrante, qui imposa le silence. Il combattait le vote immédiat, car il fallait qu'on pût discuter, s'éclairer, et non pas étouffer la discussion par un vote subtilisé. A quoi servait d'avoir proposé des amendements au règlement si on l'acceptait dans son entier sans discussion? M. Gornelissen traduisit lui-même son discours en anglais et en allemand. Mais, pendant ce temps, dans les galeries, il y a des altercations, des exclamations et vociférations contre le bureau. Dans la salle, M. E. Malatesta veut parler, mais il prononce à peine une douzaine de mots, luttant en vain contre la cloche présidentielle, une cloche qui était quasi un bourdon. Le tumulte s'accroît d'un nouvel incident sur la plate-forme. M. Delesalle, déligué d'un syndicat français, veut parler et, pour ce, monte sur la plate-forme. Ace moment, M. Bouillon avait une altercation avec un étudiant français, M. Marchand, qui lui reprochait d'avoir le matin, dans la section française, voté contre son mandat. L'altercation était vive et les deux personnes très excitées, surtout M. Bouillon, de caractère violent, emporté. A cet instant donc, M. Delesalle, d'aspect malingre, monte sur la plate-forme. M. Bouillon l'interpelle, puis, devant l'insistance de M. Delesalle, il est pris de colère et saisit à bras le corps le malheureux syndiqué et le jette violemment au bas de l'escalier (5 à 6 marches). Ce n'est qu'un cri dans le coin gauche (côté des Anglais). J'étais là et, comme tous les assistants, je croyais M. Delesalle blessé assez gravement. Des Anglais se précipitent sur la plate- forme et menacent M. Bouillon qui, pâle, a enfin conscience
de son acte. M. Frank Smith (I. L. P.) le traite de brute et de lâche (note 42); M'"'' Paakhurst (I. L. P.) Miss Porter, M. Bruce Glasier et d'autres s'exclament contre une telle brutalité. Heureusement, M. Delesalle n'avait rien que des contusions sans importance.
Tout le temps la cloche sonnait, les exclamations s'entrecroisaient dans l'air. Alors, le propriétaire de la salle envoie un message dont le président donne connaissance : Si l'on continue ainsi à se livrer à un scandale, il fermerait la salle, car il l'avait louée pour qu'on y délibérât, non pour qu'on s'y battît. Il s'ensuit un moment de calme; une tentative de vote est faite, mais le bruit reprend. Les protestations, les cris sont tels qu'ils couvrent le bruit de la cloche. Liebknecht, qui n'était pas inscrit pour prendre la parole, se la voit cependant accorder par le bureau (note 43). Du haut de la plate-forme, il parle, écouté silencieusement. Il demandait le vote immédiat du règlement; aussi, lorsqu'on traduisit en français et en anglais, ce furent des protestations nouvelles. Enfin, M. Gowey voyant qu'il ne pouvait ni obtenir le silence, malgré sa cloche, ni faire voter quoi que ce soit, se leva, il était près de deux heures, renvoyant la séance au lendemain mardi. Tous les antiparlementaires applaudirent alors. La motion Parnell était en fait acceptée, bien qu'elle n'eût pas été votée.
Section Anglaise. — Séance de V après-midi — M. Maudsley, qui préside, observe qu'il y a, dans la délégation anglaise, deux sections : celle des socialistes, et celle des trade unions. Pour les commissions, il serait peut-être bon que les trade unionistes élisent
un des deux commissaires et les socialistes l'autre. « Vous devez vous souvenir, dit-il à la S. D. F., que si vous avez ici beaucoup de délégués, vous ne représentez réellement qu'un petit nombre au dehors, qui n'est rien auprès de l'importance des trade unions». Ces mots soulèvent « un hurlement de rage » écrit ce même M. Maudsley; un tumulte considérable, narre le Labour leader. Cet avis n'est pas écouté, pas plus que celui de M. James Sexton (I. L. P.), qui demande ironiquement que, pour gagner du temps et éviter le trouble, on charge la seule et unique S. D. F. de l'élection des officiers du congrès. On procéda alors à cette élection ainsi qu'à celle des commissaires, et la séance fut levée (note 44).
Section Française. — Séance de Vaprès-midi. — Ouverte à troisheures^ sous la présidence de M. Vaillant, la séance fut longue et souleva de graves incidents. Aussitôt M. Deville déclara qu'il fallait discuter l'article 11 et l'accepter ou le rejeter. Les adversaires de cet article étaient, à ce moment-là, assez inquiets, car nombre d'entre eux étaient absents, tandis que les délégués du P. O. F. et du C. R. C, qui en étaient partisans, étaient là bien groupés, en majorité momentanée. M. Gros prétendit qu'on n'avait pas à ravenir sur ce sujet : le matin même, la délégation s'est prononcée en rejetant l'article 1 1 puisqu'elle a décidé de ne pas interroger les délégués. Il n'y a pas à revenir sur ce vote. M. Delory, à qui son mandat donne ordre de sortir si les anarchistes sont acceptés, riposte qu'on n'a rien décidé sur l'article i i . Il faut le faire. Puis il critique les anarchistes qui ue veulent pas d'organisation, veulent mettre le désor-
dre, désorganiser les syndicats. Ce qui lui attire une réponse très brève de M. Parsons, affirmant que les anarchistes acceptent et veulent une organisation. M. Keufer invite à la tolérance et à ne pas transformer le congrès en concile ; il ne faut pas imposer l'action politique, car ce serait diviser le prolétariat, et l'article 1 1 doit être rejeté. C'est aussi l'opinion de M. Lavaud, qui ne peut admettre qu'on exclue des syndicats parce qu'ils sont adversaires de l'action politique, M. Turot, au nom de quelques amis et au sien, dit que ce matin ils se sont abstenus parce qu'ils étaient insuffisamment éclairés sur la question. Il propose que la section française accepte l'article 1 1 , étant entendu que les syndicats sont hors cause. M. Jaurès défend les socialistes d'avoir jamais songé à restreindre l'action syndicale. Ils demandent seulement que le prolétariat n'abandonne pas l'action politique que, personnellement d'ailleurs, il ne restreint pas à l'action parlementaire. Il craint que l'action purement syndicale, qui peut se faire à l'ombre du patronat, aboutisse à une consécration du capital et, conséquemment, de l'Etat capitaliste, et c'est pourquoi l'action corporative seule lui paraît dangereuse. Si cependant les anarclïistes, qui ont considérablement évolué, sont entrés dans les syndicats pour en faire des groupernents révolutionnaires et anarchistes, qu'ils le disent. Et, pour cette raison encore, nous repousserons les organisations qui les ont délégués, car nous n'admettons pas les théories anarchistes. L'action politique s'impose. On ne peut pas admettre que les syndicats n'aient pas à se prononcer dessus, car alors on ouvre le congrès aux syndicats réactionnaires.
On fait toute sorte d'actions, observe M. Allemane,
et tout syndiqué, même d'un syndicat réactionnaire, fait œuvre révolutionnaire, qu'il le veuille ou non. La conquête des pouvoirs publics ne peut pas émanciper le peuple; on peut s'en servir comme moyen, mais il faudra se servir d'autres pour exproprier le capitalisme. Il ne faut donc chasser quiconque est délégué de syndicat. M. Faberot trouve cette discussion absolument étrange. Comment se fait-il que des socialistes parlent d'exclusion? Les syndicats, au dire de M. Tortelier, ne veulent pas faire de parlementarisme, ils veulent être libres.
La discussion traîne en longueur, sans qu'on s'échauffe beaucoup, et les adversaires de l'article 1 1 s'en réjouissent car, peu à peu, ils voient les retardataires arriver. Un des délégués du P. O. F. déîinit le socialiste : tout partisan des pouvoirs publics par le prolétariat. Et un syndiqué de protester : on peut être socialiste sans être partisan de l'action électorale.
La discussion devient académique. Lt c'est avec la plus grande attention que M. Fernand Pelloutier est écouté. Il s'affirme anarchiste et socialiste, puisque communiste. Il est, d'ailleurs, délégué par la Fédération des Bourses du Travail, qui n'est pas anarchiste. Elle a voulu dire, en le déléguant, que le mouvement économique doit l'emporter sur le mouvement électoral. M. Jaurès le sait bien, que les ouvriers ne veulent à aucun prix que leur argent serve à l'action électorale. Gela, il l'a entendu dire maintes et maintes fois à la Verrerie Ouvrière. Il s'étonne, d'ailleurs^ des projets d'exclusion caressés par certains, d'autant plus que ceux-là, MM. Guesde, Deville, Rouanet ont été anarchistes. Notre mandat est formel, nous ne voulons pas d'exclusion, quelle que soit l'école so-
ET LE CONGRÈS DE LONDRES Il3
cialiste dont le délégué ou le groupe se réclame.
Son speech soulève quelque bruit et M. Rouanet, pour prouver qu'il n'a pas été anarchiste, fait appel à M. Tortelier, qui riposte : Non, mais vous l'étiez presque (note ^5).
M. Deville veut intervenir, mais M. Delory a la parole. Les anarchistes sont, selon lui, les adversaires de toute organisation, et on vient ici pour s'organiser, pour s'entendre sur une action commune, il n'est donc pas admissible qu'on les accepte. C'est à M. R. Lavigne à parler, et aussitôt il revient à la question, au fameux article 1 1 . L'action corporative seule est puérile; il faut l'action politique. D'ailleurs, en l'espèce, il s'agit de questions de personnes. (iN^on ! non ! Si! si!) c( Vous nous reprochez de ne préconiser l'action parlementaire que pour nous emparer de sièges de députés. Eh bien !'moi, j'ai été mis en faillite pour avoir rendu service à un ami; je suis donc inéligible et, malgré cela, un partisan énergique de l'action parlementaire. Vous vous imposez au nom de la liberté, mais en réalité ce que vous voulez, c'est entraver la nôtre. »
A ce moment, des interprètes viennent prévenir que toutes les commissions sont réunies et attendent les commissaires français. D'aucuns crient : la clôture! d'autres : qu'elles attendent! M. Deville parla quelques instants contre la clôture, qui fut repoussée. On tenait tous à s'expliquer, à vider la question.
M. Boicervoise s'étant prononcé énergiquement contre l'exclusion, M. Deville protesta qu'il n'avait jamais été anarchiste. Il en prenait à témoin le citoyen Malatesta. Il est prêt, si on le désire, à reconnaître les erreurs passées. Il a connu les deux premiers
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anarchistes français : l'un était russe et l'autre italien. M. Malatesta voulut dire quelques mots (note 46) mais on cria : A la question! et M. Bourdet eut la parole.
(( S'il est, dit-il, des anarchistes investis de la confiance des syndicats, c^est sans doute qu'ils ont témoigné de leur dévouement aux intérêts de la classe ouvrière. Pourquoi donc les repousser? De quel droit? Est-ce donc qu'on craint leurs théories? Si d'ailleurs on arrivait à les exclure, on n'aurait obtenu d'autre résultat que d'écarter plus encore de l'action politique les groupements ouvriers qui, sans professer leurs opinions, les ont envoyés ici. Mon syndicat (ouvriers de l'industrie florale) compte un certain nombre d'anarchistes qui n'y ont jamais apporté le trouble. »
M. Dalle prétend, contrairement à M. Deville, que la résolution de Zurich ne concerne que les groupes politiques et pas du tout les syndicats. D'ailleurs, elle ne spécifie même pas quelle forme doit revêtir l'action politique ; il convient donc d'attendre, pour la rendre applicable, que le congrès en ait apprécié le sens. M. Guesde prononce alors un bref discours : Il ne s'agit pas d'un congrès corporatif, mais bien d'un congrès socialiste. L'action corporative se cantonne sur le terrain bourgeois, elle n'est pas forcément socialiste et elle existait avant que le socialisme fût organisé. La classe ouvrière ne peut pas se désintéresser du gouvernement. C'est au gouvernement, c'est-àdire au cœur, qu'il faut frapper. L'action parlementaire est le principe socialiste par excellence. Il n'y a pas de place ici pour ses ennemis. Ce n'est pas de l'action corporative qu'il faut attendre la prise de possession des moyens de production. Il faut d'abord prendre le gouvernement, qui monte la garde autour
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de la classe capitaliste. Ailleurs, il njy a que mystifification; il y a plus, il y a trahison. Ceux qui rêvent une autre action n'ont qu'à tenir un autre congrès (note 47). Toute cette éloquence est bien inutile, remarque M. Gros, puisque les syndicats ne peuvent pas faire de politique, d'après la loi de 1884. MM. les députés, qui font les lois, ne devraient pas l'ignorer.
M. Keufer se demande quel résultat on poursuit en demandant des évictions. Veut-on obliger les délégués des syndicats à se retirer pour organiser un congrès corporatif? Qu'on le dise! Dans les milieux ouvriers, il y a deux opinions bien tranchées sur l'action politique : les uns la jugent dangereuse pour les syndicats et tiennent à s'en écarter, même s'ils y participent dans les groupes d'études sociales ; les autres la condamnent. Veut-on donc, en l'imposant, créer une nouvelle scission ?
M. Lavaud constate que, si les anarchistes présents, ainsi que le dit M. Delory, sont bien résolus à n'accepter des décisions du congrès que celles qui leur seront favorables, — le même reproche peut être fait à certains socialistes. Ceux-ci, en effet, ont abandonné le secrétariat national du travail, parce qu'ils n'avaient pu s'en emparer. Ceux-là quittèrent le congrès de Nantes, parce que la majorité y était pour la grève générale.
E. Guérard revient à l'article 1 1 et observe que son maintien empêche la discussion de tous les amendements au règlement, c'est pour cela qu'il est contre. Il estime que les délégués des syndicats ne doivent pas être interrogés et que, si on les interroge, ils n'ont pas à répondre. S'ils doivent se retirer, ils le feront, certes, sans haine. M. Faberot s'élève énergiquement
I l6 ET SOCIALISME
contre toute exclusion, contre la prééminence des politiciens. « Partout, surtout dans les campagnes, j'irai crier, dit-il : Méfiez-vous des politiciens ».
EnSn la discussion se clôt et M, Vaillant explique qu'il s'agit de voter sur Tarticle i i , que cela ne remet pas en question l'admission des délégués; cela a été admis ce matin, il n'y a pas à y revenir.
Pas du tout, interrompit M. Deville, l'article ii maintenu c'est l'exclusion des syndicats qui n'agréent pas l'action politique. M. Vaillant affirme encore le contraire et ouvre le vote. Il a lieu nominalement par oui et non. 11 est six heures Au dépouillement du vote, il se trouve qii'il y a 55 oui et 53 non^ c'est-àdire 55 pour l'article ii et 53 contre. Ce résultat semble étrange et la minorité s'étonnait, lorsque tout à coup, M. Pouget remarque que son nom n'avait pas été appelé à la vérification. C'est vrai, crient d'autres, ni le mien non plus et chose étrange, il y avait une liste de 5 délégués dont 4 non et un oui qui avait été égarée sous les papiers, dit un des scrutateurs, un délégué partisan du parlementarisme, M. Dormoy (note 48). La majorité était changée et l'on avait 56 oui contre 5/ non. On relit tous les noms et on annonce à nouveau ces chiffres (note 49). L'article était repoussé par bj voix contre 56.
Bruit. Vous faites une révolution à la majorité d'une voix, dit M. Jaurès. Et M. Rouanet d'ajouter : c'est celle d'un représentant officiel du gouvernement.
II visait ainsi M. Keufer qui fait partie du Conseil supérieur du travail.
Le résultat est bien certain, indéniable. Alors M. Salem hier motionne : « J'engage tous nos amis qui ont voté pour le maintien de l'article 1 1 à se
retirer pour aviser. » Aussitôt — on eut dit qu'ils attendaient ces mots — une partie de la minorité se lève et se retire.
Il est difficile de donner une idée parfaite de ce qui se passa, car les incidents sont muHiples et simultanés. Sur la plate-forme, M. Vaillant est debout et objurgue ses amis de ne pas se retirer. Ceux-ci MM. Guesde, Jaurès, Viviani, Millerand, Chauvin, Jourde, Gérault- Richard, Delory, Lafargue, Salembier, etc., en tout 46;, s'en vont. La majorité est en partie debout. D'abord étonnée, puis ce sont des cris : Comme à Nantes ! Comme à Saint- Etienne! (note 5o). Quelques délégués blanquistes (note 5 i) se lèvent et essayent de ramener la minorité. Tout est vain. M. Vaillant, toujours au bureau, réclame le silence. M. Pedron secrétaire se retire et sur la plate-forme on se bat quelque peu. M. Dormoy en S'en allant veut emporter tout le dossier des mandats. Il les saisit entre les mains du secrétaire de la commission de vérification des mandats M. Ferdinand Guérard, quïrégulièrement devait les garder, celui-ci tente de les reprendre et pour ce lui décoche un coup de poing dans le visage pendant que M. Eugène Guérard reprend les mandats qu'il agite triomphalement (note 52).
« La séance continue, s'écrie M. Vaillant. 11 y a des citoyens qui, ayant voté pour le maintien de la réglementation de Zurich, ont cru devoir se retirer pour protester contre le rejet de cette réglementation. D'autres, qui avaient voté dans le même sens, ont cru devoir se soumettre au vote de la majorité, et ils ont montré ainsi leur respect pour l'assemblée. La séance n'est pas suspendue et nous allons nommer des délé-
I l8 LE SOCIALISME
gués pour les différentes commissions » (Applaudissements).
Auparavant, on élit un nouveau secrétaire, M. J. B. Lavaud, puis on décide de choisir un des commissaires parmi la minorité, car on espère, on désire qu'elle revienne. Toutefois, sur la proposition de M. Sembat, on décide de nommer un suppléant pour que la France ait ses deux commissaires, au cas où celui de la minorité ne voudrait pas siéger. Après avoir procédé à l'élection (note 53), la séance est levée, il est près de sept heures et demie du soir (note 53 bis).
Mardi 28 juillet.
II. Séance plénière du matin. — Les Français de la majorité, en arrivant le matin au congrès, apprennent que la minorité s'est réunie le lundi soir à Horse shoe hôtel (note 54) et qu'elle a accouché d'un manifeste, d'après lequel elle rompt complètement avec la majorité (note 54 bis). Il existait aussi un manifeste de la minorité restée avec la majorité, des blanquistes (note 5 5).
La séance ouvre à dix heures vingt, sous la présidence de M. Singer. M. Keir Hardie est vice-président.
Le président déclare que le bureau a décidé que le congrès discuterait l'ordre du jour. Pour maintenir l'ordre, la police n'a pas été appelée, mais des commissaires ont été choisis parmi les délégués. Au sujet de l'article 1 1, le bureau a décidé qu'il y aurait deux orateurs pour, deux contre. Ils parleront chacun dix minutes; le congrès votera ensuite par nationalités.
M. Singer demanda que le congrès acceptât la proposition du bureau, ce qui fut fait à l'unanimité. Les délégués ignoraient les noms des orateurs, aussi ce fut avec une stupéfaction bien compréhensible qu'après un appel à la tolérance de M. Keir Hardie, les Français entendirent désigner M. Jaurès pour parler en faveur de l'article 1 1 (note 56).
« Nous sommes tous animés, dit-il, de l'esprit de tolérance auquel Keir Hardie vient de faire appel. C est pour cela que je vous demande de maintenir formellement la décision essentielle du congrès de Zurich, c'est-à-dire la nécessité absolue de l'action politique. Lorsque nous recommandons l'action politique, ce n'est pas que nous songions à combattre l'action corporative et syndicale. iSous ne songeons pas davantage à renfermer les travaux du congrès dans une formule étroite, ni à contester l'utilité capitale de l'action syndicale. Je sais que c'est dans cette organisation que le prolétariat puise les meilleurs éléments de son éducation économique, mais je me refuse à reconnaître la supériorité de l'action syndicale au point de vue de l'émancipation du prolétariat. Il faut poursuivre l'organisation de l'action politique, parce que le pouvoir public est aux mains de la classe capitaliste. En voulez-vous une preuve ? il ne me faudra pas la chercher bien loin. Je la trouverai dans les souvenirs de cette grève de Carmaux, où nous avons été brisés parce que nous opposions au pouvoir politique de la classe capitaliste seulement l'organisation corporative et syndicale. Ce m'est une joie du cœur de rappeler ici cette grève de Carmaux pour ^ous remercier, vous tous travailleurs anglais, du concours que vous nous avez apporté par vos sympathies
et VOS secours en argent. Mais que s'est-il passé ? Nous étions vaincus à l'avance, parce que la classe capitaliste détenait le pouvoir politique, parce qu'elle disposait des gendarmes pour nous arrêter, de la police pour s'opposer à l'exercice de nos droits, de ses magistrats pour nous condamner par avance et nous ruiner pour nous punir d'avoir attaché notre vie à l'émancipation des travailleurs. Si donc nous considérons aujourd'hui comme nécessaire l'organisation de l'action politique, c'est parce que le pouvoir politique est aux mains de la classe capitaliste, et que nous devons nous en emparer pour en faire l'instrument nécessaire de la libération.
M. Jaurès fut très applaudi par tous les social-démocrates. M. Tom Mann, qui lui succéda, le fut encore plus.
« Je ne suis pas anarchiste, je suis collectiviste. Mais je crois devoir vous conseiller de voter contre la décision du congrès de Zurich et d'admettre les anarchistes à vos travaux. Vous croyez à l'action politique et parlementaire, moi aussi, mais ceux-là qui ne pensent pas comme nous sont cependant des hommes respectables qui ont le droit de parler, et que vous avez le devoir d'entendre. Parce qu'ils ne partagent pas notre avis sur ce point, ce n'est pas une raison pour ne pas avoir de relations avec eux. D'ailleurs, vous ne sauriez agir contre leur présence, car vous êtes un congrès socialiste et non pas seulement un congrès collectiviste. On a répandu ici le bruit que les anarchistes ne s'étaient introduits dans notre con-/ grès que pour en empêcher les délibérations en fai-/ sant du bruit et en causant du scandale. On les q calomniés. Q'Jand ils sauront que leur opinion es*.
admise ici, ils seront aussi intéressés que nous au maintien de l'ordre, et ils vous y aideront. J 'en appelle aux souvenirs de nos camarades anglais. Il fut un temps où nous étions persécutés, dispersés, mis en prison, un temps où nous n'avions ni le droit de parler, ni celui de nous réunir ou d'écrire. Avons-nous assez protesté alors contre .la tyrannie qui nous opprimait? Et maintenant que nous avons conquis le droit de discuter nos intérêts, allons-nous dire aux anarchistes que nous leur refusons à notre tour les droits que la société capitaliste s'est résignée à nous accorder } Allons-nous devenir les oppresseurs de nos camarades? Non, et il n'y aura plus de trouble dans ce congrès, lorsque chacun sentira qu'il a une même part de liberté dans les discussions ».
M. Jaurès avait parlé de sa place dans l'hémicycle, M. Tom Mann du haut de la plate-forme, car il était du bureau. Son discours fut couvert d'applaudissements, sauf lors de la traduction allemande (noteSj).
M. Hyndman a la parole :
« Je ne m'attendais pas, dit-il, quand le bureau ma demandé de prendvQla parole, à donner mon avis sur cette question. Voyons, pourquoi sommes-nous ici ? Pour écouter des discours ou pour faire les affaires de nos mandants? Moi je prends mon mandat très au sérieux, et je sais quels devoirs il m'impose. Je suis membre d'un congrès organisé par des chambres syndicales et je ne vois pas pourquoi nous irions recevoir ici des anarchistes, c'est-à-dire des gens qui n'ont rien à voir ici, puisqu'ils n'admettent pas qu'on les représente ni qu'on parle en leur nom (Protestations). Le camarade Tom Mann nous a dit. de fort jolies choses sur la tolérance, sur la liberté
des opinions, sur les dispositions- conciliantes des anarchistes venus à Londres pour ce congrès, et il nous a rappelé les persécutions dirigées naguère contre les socialistes anglais. Eh bien ! à cela je n'ai qu'un mot à répondre. Qui donc s'est toujours allié contre nous à la bourgeoisie capitaliste et à la police, si ce n'est les anarchistes }
» Mais j'assistais au congrès de Paris en i88q et je n'ai pas oublié le discours dont nous y régala M. le docteur Merlino. Personnellement je suis un ami de Merlino. Mais il ne s'ensuit pas que je juge possible de traiter avec lui les intérêts de la classe ouvrière. Savez-vous ce qu'il fit à Paris? Il parla environ une demi-heure, et conclut ainsi : « Je ne suis venu ici que pour culbuter un tas d'imbéciles. » (La section française proteste, bruit). D'ailleurs, finissons-en, n'est-ce pas ? Cette discussion a déjà trop duré. Finissons-en et occupons-nous de nos affaires. L'anarchie c'est le désordre; elle ne peut pas être à ce congrès. »
C'est au tour de M. Do mêla xNieuwenhuis : « En parlant contre la résolution je ne pense pas que même adoptée, elle exclue ceux que l'on désire exclure. Deux délégués sont déjà exclus quoiqu'ils aient des mandats d'organisations ouvrières (il s'agit de l'exclusion par les nationalités) alors qu'il y a dans la salle des membres du parlement qui ne représentent personne, ri est nécessaire de connaître une interprétation correcte de la résolution de Zurich. Les organisateurs d'un congrès ont le droit d'établir un règlement pour leur congrès. Mais ici les règlements ont des interprétations variables. Selon la résolution de Zurich, nous n'aurions pas le droit d'être ici, mais suivant l'addition de Bebel nous avons ce droit. J'en fais
appel à Bebel lui-même; qu'il ose me démentir. Nous n'avons pas besoin de reconnaître la nécessité de l'action politique, pour être ici. Le protocole de Zurich est formel à cet égard. xNous ne sommes pas ici pour troubler l'ordre ; nous voulons une organisation et c'est nous calomnier sciemment ou non que de dire le contraire. 11 est vrai que le congrès n'est pas un congrès anarchiste, mais il est vrai aussi qu'il n'est pas un congrès social démocrate. Tout socialiste a le droit de venir. Vous ne contesterez pas, je suppose, que les communistes anarchistes sont des socialistes. Je sais bien que tel n'est pas l'avis de tout le monde ici. M. Jules Guesde a dit un jour que Kropotkine et Elisée Reclus étaient des espèces de fous, des « hurluberlus» dont les travaux sont sans valeur...
— M. J. Guesde : Où ai-je dit cela? — M. Domela Nieuweahuis : Danstme interview du journal le Matin. Le niez-vous? - M. Jules Guesde : Montrez-moi le numéro. — M. Domela Nieuwenhuis : iNiez-vous? — M. Jules Guesde : Apportez-moi les preuves.
M. Domela Nieuwenhuis n'obtenant pas une négation catégorique dit : — « Niez donc. Voici de quoi vous confondre » et il continua son discours : « Ce que nous demandons au congrès c'est de dire qu'action politique signifiera désormais action parlementaire. (Applaudissements.) Ce sera net. Je suis anxieux de savoir si les socialistes qui avant-hier ont fait une magnifique manifestation en faveur de la paix, vont expulser la délégation hollandaise si la résolution de Zurich est acceptée. L'action internationale est seulement possible sur le terrain économique. Sur le terrain politique, on se sépare. xNous, nous voulons l'union. Si la résolution est acceptée, il y aura deux
partis socialistes, un gouverné par la liberté, l'autre par l'autorité. Si la résolution de Zurich est acceptée, les syndicats hollandais se retireront ; les Pays-Bas seront alors représentés seulement par les social-démocrates, succursale des Allemands, subsidiés par les Allemands. »
Le discours du socialiste hollandais ne recueillit des applaudissements que de la majorité française et d'un grand nombre de l'I. L. P. Lors de la traduction anglaise une erreur a lieu et le président Singer refuse à M. Domela de la rectifier malgré les protestations de la Hollande et de la France.
Les quatre orateurs désignés par le bureau ont parlé, il reste à procéder au vote, mais auparavant M. Singer et après lui M. Vandervelde déclarèrent et expliquèrent que « dans la pensée du bureau, l'acceptation de l'article r i , ayant pour effet de consacrer la décision du congrès de Zurich, ne concernait en rien les syndicats. Leurs délégués sont acceptés sans aucun examen d'opinion » (note 58). On se rappelle que chaque nationalité avait discuté la question et voté sur ce sujet. Aussi le bureau voulut non pas faire voter dans le congrès mais énumérer les votes pris par chaque nationalité. Ce fut l'objet de protestations très vives chez les Anglais. En voici la raison. Le vote avait été subtilisé dans la nationalité anglaise le lundi matin, en l'absence de plus de 140 délégués. Aussi ce sont des cris : Order! Cheers (vivats) î Keir Hardie au bureau dit qu'après la discussion, peut être les opinions sur l'article 1 1 ont changé. Quelques-uns de ceux qui n'avaient pas voté lundi matin crient : « Est-ce que nous ne sommes pas des délégués > >> Cependant le D"" Aveling annonce que la Grande-
Bretagne est en faveur de la résolution. A ce moment M. Tom Mann crie : « M. le Président, je proteste et je continuerai à protester > (note 59). Le président ne l'écoute pas et Ion continue gravement au bureau à lire les votes des nationalités pris le lundi matin ou soir. Pendant ce temps, la salle est houleuse. En toutes les langues, on crie et s'interpelle. Les membres de l'L L. P. et des Trade unions qui étaient absents lundi matin la « trouvent mauvaise ». Les Français et grand nombre d'autres se demandent à quoi il a servi d'entendre quatre discours puisque aussi bien avant on pouvait lire les votes des nationalités. « C'est une farce; c'est grotesque! )> entend-on dire un peu partout; surtout lorsqu'on ouitla réponse des nationalités telles que la Pologne, la Bulgarie, la Bohème, l'Australie! ! Enfin on sut que le congrès par 18 nationalités contre 2 s'était prononcé pour l'article 11 (note 60). Par suite la résolution de Zurich était endossée et la commission I n'avait plus aucune raison d'être. La séance fut levée après que M. W. Thorne eut annoncé que les cartes permanentes seraient à la disposition des délégations (note 61). La séance suivante était fixée à l'après-midi du même jour, à trois heures.
III. Séance plénière de r après-midi. — M. Singer préside encore. On passe à l'examen des rapports de chaque nationalité sur les mandats. L'Allemagne ouvre le feu. Madame Clara Zetkin lit le rapport d'une voix claire, mais un peu criarde. Il y a 53 mandats, dont 46 réguliers, et 6 qui ne le sont pas. Ceux-ci sont ceux de MM. Landauer, Kampffmeyer, Gumplowicz, etc., qui sont des anarchistes. Ils ont bien déclaré qu'ils acceptaient l'action politique, mais ils sont
connus comme y étant hostiles. M. G. Landauer a la parole pour protester contre la décision des social-démocrates allemands. Ils sont socialistes anarchistes et, au nom de la tolérance, demandent à être admis. S'ils ne croient pas dans l'action parlementaire, ils ne veulent pas empêcher d'autres de s'en servir. La traduction anglaise est alors faite par madame Marx Ave- \mg. Elle falsifie les paroles de M. Landauer. Alors ce sont de vives protestations. D'aucuns crient : menteuse! D'autres veulent qu'un autre traducteur conti nue, que le président fasse une rectification. M. Singer s y refuse, (note 62) et donne la parole à M. Fisher, qui estime que la question a été vidée ce matin et que les anarchistes n'ont qu'à s'en aller. M. Singer propose qu'il n'y ait qu'un orateur de chaque parti, ce qui est accepté. On vote sur le rapport des Allemands social-démocrates, qui est accepté parla grande majorité du congrès (note 63). La majorité française et hollandaise vote contre. Tout le temps nous verrons ces deux nations voter contre toute expulsion.
M. P. Curran lit le rapport de la Grande-Bretagne. Il y a 475 délégués anglais (note 6.q). Un seul mandat est contesté, celui d'un délégué du Berckshire (note 65). Le rapport de la délégation anglaise est adopté.
M. Finck, au nom de la Belgique, relate que 19 délégués sont présents (note 66) et que tous les mandais sont réguliers. Approuvé.
Le rapport de M. Matthew Maguire sur les 7 délégués des Etats-Unis du iNord Amérique donne lieu à une discussion. Un est contesté, c'est M. Wilstone délégué de l'union des cochers de fiacres et des propriétaires de fiacres de New-York. Le délégué en
cause déclare que l'on a admis dansla section anglaise des groupes de cochers placés dans la même situation. Son association, loin d'être contraire au socialisme, permet à ses membres d'opposer au patronat une plus grande somme de résistance que les cochers qui louent leur fiacre. M. Sanial combat la validation, parce que le délégué n'a jamais figuré dans les conseils du travail. En outre, ce matin, il a dit qu'il voterait pour ou contre la résolution du congrès du Zurich, suivant que la délégation américaine l'admettra ou non (Rires). De M. Bernard Shaw cette demande : Est-ce une objection valable à un mandat que d'émaner d'une organisation bourgeoise? Si c'est un délégué socialiste, il ne saisit pas sur quoi l'objection repose; si c'est un délégué de syndicat, il la comprend alors. M. Havelock Wilson demande si la société en question est dirigée par les ouvriers seuls ? M. Wilstone : C'est une union de petits propriétaires qui travaillent tous pour un et un pour tous. Le congrès repousse le rapport de la majorité américaine et accepte les sept mandats.
Au nom de la Suisse, M. Greulich annonce la présence de 12 délégués réguliers; deux contestés. L^un est mandaté par un groupe anarchiste de Zurich, l'autre par un club socialiste de libre discussion (Genève). Ce club n'est pas connu, il est composé d'étrangers et son titre semble indiquer des tendances anarchistes. Le délégué (Genève) proteste contre son éviction. Celui de Zurich, M. Sanftleben, fait de même. Le congrès ratifie la décision de la majorité suisse, la France et la Hollande votant contre.
La Bulgarie envoie quatre délégués : tous socialdémocrates et réguliers, suivantle rapporteur. Adopté
par le congrès. La Serbie n'a aucun délégué. La Roumanie en a un seul et, naturellement, il s'est validé lui-même ce qu'approuve le congrès (note 67). Le Portugal est dans le même cas et son unique délégué se valide et est accepté par le congrès; ce que fait aussi l'unique délégué d'Australie, M. Aveling. Au tour de la Russie, dont le rapporteur est M. Plekhanoff, un social-démocrate. Sept délégués de groupes social-démocrates russes sont agréés. Deux délégués sont contestés : l'un, parce qu'il est représentant d'un groupe de 5 proscrits russes, résidant à Berne, c'est M. Rapoport ; l'autre, M. Serebryakov, parce qu'il est délégué de l'ancienne organisation la Narodnaia Volya (la Volonté du peuple). Le congrès ratifia la décision de la majorité russe (note 68).
Enfin la France est appelée. Son rapporteur, M. Ferdinand Guérard, déclare : « La délégation française, voulant faire preuve de la plus grande tolérance, a validé tous les mandats qui lui ont été soumis. Elle a poussé cet esprit de tolérance jusqu'à admettre trois citoyens non mandatés » (note 69). (Rumeurs dans la délégation anglaise, rires dans la section française). Les noms! demande M. G. Lansbury (S. D. F.), et M. F. Guérard de répondre : « Ce sont trois députés, les citoyens Millerand, Jaurès, Viviani. » Ce sont les anarchistes qui les ont admis, crie un Français. Le bruit augmente. Les Anglais gesticulent, montent sur leurs fauteuils, crient : Pas de privilèges pour les députés. Tous les délégués sont égaux.
M. Jaurès a la parole : « Je désire faire connaître ce qui s'est passé dans la délégation française. Des anarchistes, entrés dans ce congrès sous le couvert d'associations syndicales, ont prétendu que nous n'a-
vions pas le droit d'être ici, n'ayant pas de mandat (note 70). Or, c'est précisément parce que ces anarchistes combattent l'action politique, que nous avons voulu venir ici, non pas à titre de délégués de groupes plus ou moins sérieux, mais en qualité de représentants du socialisme français. Nous ne représentons pas seulement ici les ouvriers des villes, les travailleurs organisés, nous représentons aussi les paysans, venus au socialisme par notre propagande, mais qui, n'ayant pu s'associer, se syndiquer, seraient, sans nous, sacrifiés aux travailleurs industriels. Nous sommes des élus socialistes et nous avons davantage le droit de venir dans un congrès que lorsqu'on est mandaté par des syndicats insignifiants de quatre ou cinq personnes ».
Ces mots soulèvent d'unanimes protestations dans les sections françaisefe- et anglaises. Un délégué anglais crie : « Alors John Burns pourrait, lui aussi, venir au congrès »! M. Faberot crie et gesticule ; la cloche sonne. Et il continue : « J'ai aussi bien le droit de parler qu'un autre... » Et toute la majorité française scande moitié riant : « Parlez ! c'est un député, lui aussi! » Alors le président Singer lui accorde la parole. M. Faberot parla avec véhémence : a Quoique député, je ne crois pas que mon mandat me donne entrée au congrès. Je me suis soumis à la règle commune. Les chambres syndicales ont le droit de choisir qui elles veulent comme délégués, et nul n'a droit d'inquisition sur elles. Je proteste contre la voie dangereuse où l'on voudrait entraîner les travailleurs et je refuse aux députés le droit de dicter une ligne de conduite à la classe ouvrière. Nous voulons nous affranchir des autoritaires bourgeois, ce n'est pas pour
l30 LE SOCIALISME
nous mettre sous la coupe de nouveaux chefs. Nous ne voulons pas que les députés nous imposent une discipline. Je dénoncerai toujours ceux qui voudront imposer leur autorité aux masses. iNous sommes pour la liberté! » (Applaudissements prolongés dans la section française, majorité), La traduction anglaise, très abrégée et affaiblie, est accueillie par des applaudissements. Quant à la traduction allemande, elle ne fut pas faite. Madame C. Zetkin déclara qu'elle n'avait pas pu suivre le discours. « Naturellement ! » crièrent les Français en ricanant.
Mais M. G. Lansbury est debout et motionne : « Le rapport de la section française est adopté, sauf les trois délégués sans mandats! » Le bruit s'intensifie. La minorité française et les Allemands violemment protestent. M. Millerand veut parler. Il ne le peut car deux orateurs ont parlé pour et contre, et au commencement de la séance, le bureau a décidé que ce serait là la règle. D'ailleurs, les Anglais, debout, crient: Order! La votation est réclamée. Le silence se rétablit quelque peu. On vote par nationalités. La presque unanimité des Anglais vote la motion Lansbury. Elle est même acceptée par le congrès, aussi le président Singer affirme que la votation n'a pas donné de résultat et il annonce que la minorité française demande au congrès l'autorisation de se constituer en section distincte, avec représentation particulière au bureau et dans les commissions (Tumulte). Les Fiançais de la majorité n'en furent point trop surpris. Ils le savaient depuis près d'une heure. Les Anglais sont stupéfaits et protestent avec véhémence. Le président Singer lève la séance sans qu'une décision soit prise (note 71) et annonce que la séance du mercredi aura
ET LE CONGRÈS DE LONDRES l3l
lieu l'après-midi pour que les commissions puissent travailler (note 72). Les Anglais, indignés, clament leurs protestations. M. Paul Campbell, debout sur un fauteuil, motionne « que Keir Hardie (il est viceprésident) prenne la présidence et termine le vote. » Cependant la séance est définitivement close, il est sept heures passées et on se disperse en commentant les événements du jour et en présumant ceux du lendemain (note 73).
Mercredi 29 juillet.
IV. Séance plénière. — Elle est ouverte à deux heures, sous la présidence de M. Hyndman (noie 7^) qui propose que les orateurs parlent seulement cinq minutes. On demande dix minutes pour les rapporteurs et cinq pour*' les autres, ce qui fut accepté par le congrès. Alors M. Hyndman (S. D. F.) qui parle les trois langues officielles du congrès dit en chacune d'elles : hier M. Lansbury(S. D. F.) a déposé un amendement tendant à l'exclusion des délégués français sans mandat, M. Jaurès et ses amis. Depuis ces délégués ont déposé leurs mandats entre les mains du bureau. Je propose qu'une commission spéciale de trois ou quatre membres vérifie ces mandats ; la section française ayant admis les délégués.
Un délégué : Cette question a été élucidée hier (note 75). Le président : Elle n'a pas été décidée. Je dois dire aussi que les trois délégués Jaurès, Millerand et Viviani avaient, à ce moment, leurs mandats dans leurs poches (Oh ! oh ! c'est honteux, côté
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des Anglais). Je propose que le congrès examine ces mandats. (Interruptions).
Herbert Burrows (5. D. F.) : Pourquoi ces mandats n'ont-ils pas été déposés hier à la section française ? 11 faut leur demander des explications à ce sujet; la commission doit faire un rapport là-dessus. Le président Hyndman : Je suis surpris de cette motion; l'attitude de M. Herbert Burrows n'est pas sociale-démocrate.
M. Atmasin, délégué roumain, est étonné que la question revienne sur le tapis. Elle a été close hier. On a accepté la motion Lansbury; c'est une déplorable perte de temps de revenir sur ce sujet. M. Keir Hardie demande que les mandats soient examinés par les Français, sinon le congrès semblerait traiter les députés comme des hommes différents des autres. D'ailleurs, le règlement est formel à ce sujet, le congrès ne peut plus y faire d'exceptions (Applaudissements delà Hollande, delà France et de l'Angleterre). J. Connell (I. L. P.) soutient la motion. « Un grand nombre de membres du congrès, dit-il, pensent que les trois députés ont voulu se livrer à une manœuvre. En tout cas, s'ils ont le droit de s'être crus suffisamment mandatés par le titre qu'ils ont reçu du corps électoral, ils ne peuvent avoir eu la prétention d'imposer cette thèse au congrès. La délégation française, en les admettant sans mandat, s'est montrée fort aimable pour eux; par conséquent, les mandats qui viennent d'être déposés doivent être examinés par la France. » La clôture est demandée, l'amendement Keir Hardie mis aux voix est accepté à une énorme majorité; seuls, les Allemands votèrent contre. Donc les mandats de MM. Jaurès, Millerand, Viviani fu-
ET LE CONGRÈS DE LONDRES l33
rent renvoyés à l'examen de la section française (noie 76).
M. Sydney Olivier (F. S.) motionne qu'on passe aux rapports des commissions. Ceux ci ne sont pas prêts et on continue la vérification des mandats. M. Jodko rapporte au nom de Ja Pologne. Il y a 1^ délégués, un est repoussé parce qu'il est en relations avec un notoire agent de police. Invité à s'expliquer dans la nationalité polonaise^ ce délégué s'y est refusé. Là, en séance générale, M. Michalkowsky demande la parole; mais il doit attendre qu'un photographe, placé au balcon, saisisse le congrès. Alors, observe justement M. Bernard Shavv dans le Star, les attitudes changent. « Subitement tous prennent l'aspect de philosophes, poètes et hommes d'Etat ». Enfin le photographe a terminé et l'on ouït M. Michalkowsky. Il remarque que les mêmes qui l'accusent ont dit de Stepniack qu'il était un mouchard. Il a refusé de s'expliquer devant la délégation polonaise, parce qu'il ne la considère pas comme régulièrement mandatée. Il se justifiera par une lettre de P. Lavroff, qu'il prie le citoyen Vaillant de lire. Celui-ci s'avance pour la lire, mais le président Hyndmann s'y oppose; il est approuvé par le congrès, surtout par les trade unionistes anglais qui se plaignent amèrement, (Miss G. Devv surtout) de la perte de temps du congrès. On procède au vote et, par 12 nationalités contre 7, M. Michalkowsky est exclu du congrès comme délégué polonais. Lorsqu'on lui donne l'ordre de sortir, il répond imperturbablement qu'il était aussi délégué français et, comme tel, capable de siéger (note 77). Le rapporteur de l'Autriche annonce 7 délégués, tous en règle, et le congrès ratifie. La
l34 LE SOCIALISME
Bohême compte deux délégués. Ils se sont réunis et, au bénéfice de l'âge, paraît-il, l'un, social-démocrate, fut nommé rapporteur; il propose l'exclusion de son collègue, qui est un anarchiste nationaliste, chauvin; le congrès doit l'évincer. C'est un éclat de rire général dans la salie. M. Groussier parle au milieu du bruit et demande si l'on se moque du congrès en créant des nations qui n'existent pas : la Pologne, la Bohême, l'Australie, etc. Il motionne : les deux mandats de la Bohême sont renvoyés à la délégation autrichienne. M. Adler vient alors expliquer que, s'il y a en Autriche-Hongrie une seule sociale démocratie, il y a quatre langages qui forment quatre nationalités, trois sont seulement représentées au congrès. Le rapport de la majorité tchèque {un contre un) est mis aux voix et adopté au milieu de rires de nombreux délégués qui disent : C'est une farce!
On approuve les rapports de la Hongrie (trois acceptés, un refusé parce que nationaliste), du Danemark (sept acceptés, un refusé parce que anarchiste), de la Suède (deux délégués) et l'on passe à l'Italie. Le rapporteur est M. Enrico Ferri. Il y a, dit-il, vingt délégués dont dix social-démocrates et dix anarchistes. Cette égalité de voix aurait empêché tout débat, si sept des anarchistes délégués par des groupes politiques n'avaient convenu que la confirmation par le congrès de la résolution de Zurich annulait leurs mandats. Les trois derniers représentent des groupements ouvriers sérieux et leur délégation est valable. Mais l'un d'eux étant déjà délégué français, la délégation italienne demande qu'il soit mis en demeure d'opter pour l'une des deux nations (note 78). M. P. Gori, au nom des sept anarchistes exclus
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demande la parole. Elle lui est refusée. Un long conciliabule a lieu entre les membres du Bureau, puis M. Hyndman déclare qu'en raison du maintien delà résolution de Zurich, les délégués des groupes anarchistes ne peuvent rester au congrès. Alors M. Gori dépose un pli sur le bureau en disant : « Puisqu'on m'exclut comme délégué de groupes politiques, je reste comme délégué de groupements ouvriers. Voici mon mandat. » L'incident est clos et le rapport de la délégation italienne est adopté.
En présentant le rapport de l'Espagne, M. Pablo Iglesias dit en espagnol (la traduction française fut faite par M. Lafargue) qu'il propose l'exclusion de deux délégués, tous deux anarchistes ; il y en a sept d'acceptés. Dans un congrès socialiste, tout le monde doit avoir les mêmes idées. L'un des délégués contestés, M. Malatesta a alors la parole. Il fut écouté en un religieux silence, H a reçu d'Espagne tout un paquet de documents et un mandat collectif, émanant de plusieurs sociétés de résistance (syndicats) dont l'existence est certaine. Mais il n'insiste pas, reconnaissant que ce mandat n'a peut-être pas toute la régalarité désirable. De même, est le mandat des travailleurs des chemins de fer d'Espagne, il en a fait l'observation à ceux qui le déléguèrent, mais les événements récents d'Espagne ont empêché la régularisation de ces mandats. Sans les malheureux événements de Barcelone que des anarchistes attribuent aux jésuites et que le gouvernement attribue aux anarchistes sans qu'on connaisse qui a raison, des camarades seraient venus de là-bas au congrès. Ils n'ont pu envoyer que ces mandats de forme irrégulière. Mais il en est un, très régulier, qui émane des tailleurs de
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pierre de Barcelone ; il s'agit d'un syndicat et l'adoption du rapport du citoyen Iglesias en m'évinçant serait la violation parle congrès de la résolution de Zurich confirmée -ici hier même. Le rapport de la majorité espagnole est mis au voix et adopté. M. Malatesta formule une énergique piotestation qui se perd dans le bruit.
Au nom de la Hollande M. Cornelissen présente le rapport. Il y a treize délégués, tous admis même ceux d'un petit groupe de parlementaires social démocrates. « Après l'approbation du rapport de la délégation espagnole, ajoute-t-il, et l'exclusion qui en résulte d'un délégué d'organisation ouvrière uniquement parce qu'il est anarchiste... »
Le président Hyndman : — Le vote précédent ne concerne que les délégués qui ont une délégation non conforme à la résolution de Zurich. Il ne concerne donc pas Malatesta.
Malatesta : — Vous entendez, Iglesias : Je ne suis pas exclus. (Rires et applaudissements.)
Cornelissen : — ...il reste au congrès à se prononcer sur le cas des délégués, également munis de mandats de chambres syndicales, mais qui déclarent être venus ici à titre de communistes antiparlementaires. C'est le cas de la majorité des délégués hollandais et cette majorité attend sur son rapport l'opinion du congrès. »
Le président dit qu'il ne lui semble pas qu'il y ait une opposition, il propose donc d'accepter le rapport. Au vote, il semble être repoussé. M. Singer réclame le vote par nationalité, au milieu du bruit ; mais M. Hyndman s'y refuse : Les délégués hollandais représentant des syndicats ont droit de présence
au congrès. On ne peut mettre cela en discussion. La délégation hollandaise est acceptée sauf par TAllemagne et la minorité française.
Le congrès est alors constitué (note 79). Le président annonce que M. Millerand, au nom de 47 français demande à former une section spéciale, votant comme une nationalité particulière, pour se séparer de la section française représentant les opinions anarchistes. (Bruit. Interruptions^ M. Parneil demande si la motion est réglementaire. Le président observe qu'aucune division ne peut être faite sans la permission du congrès. Mais la délégation française considère que c'est le seul moyen pour éviter une rupture publique. Tumulte chez les Anglais. M. Dew demande l'ordre du jour. M. Bernard Shaw motionne: Le congrès a des affaires sérieuses à s'occuper, à l'ordre du jour. M. Hyndman observe que si le congrès passait à l'ordre du jour il en résulterait que la délégation française entière quitterait la salle. (Non, non, crie la majorité française tandis que la minorité crie, oui ! oui !) Il donne donc la parole à M. Millerand contre l'ordre du jour. Celui-ci monte sur son siège. (Applaudissements, order! order ! Sit down (assis)! M. Bernard Shaw réclame l'ordre du jour avec énergie ; des Anglais crient que M. Millerand n'a pas le droit de parler, son mandat n'ayant pas été vérifié. Le président constate que l'objection est valable ; il ne désire empêcher personne de parler, mais M. Millerand ne le peut pas. Et c'est un tonnerre d'applaudissements dans la majorité française, pendant que la minorité française proteste avec la plus grande violence, particulièrement M. Lafargue. Le tumulte est à son comble, un suisse injurie
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toutela délégation française de la majorité, un délégué américain proteste contre ce règlement présidentiel. Enfin le calme se rétablit un peu et M . Singer discourt : Il ne faut pas oublier que le congrès est international. Je ne comprends pas qu'une nation cherche à imposer son opinion aux autres. Toutes les nationalités ont des manières différentes de procéder. Osez donc expulser Millerand et ses amis ! Pour son honneur, le congrès doit accorder la parole à Millerand sinon une partie delà délégation française se retirera. M.Bernard Shaw refuse d'accepter l'ultimatum de M. Singer et réclame à cause de cela même avec plus de véhémence le passage à l'ordre du jour. Tumulte. M. Lafargue se fait remarquer par ses clameurs, dit \q Dailj- chronicle. M. Parnell appuie M. Shaw et parle contre la division de la France. Il est rappelé à l'ordre par le président : Nous ne voulons pas de maître! Ordre du jour! M. Millerand redemande la parole. M. Singer propose le vote par nationalité. On y procède pour savoir si on doit donner la parole à Millerand. La délégation française à l'unanimité vote pour. La majorité du congrès se prononce dans le même sens; les Anglais avaient voté contre. La parole est à M. Millerand : « Je remercie le congrès de m'avoir permis de parler. Je ne viens point agiter une question personnelle, mais une question de principe vitale pour les délégués de la minorité. Aussi demandons-nous qu'il nous soit fait une situation claire et nette. Par 5j voix contre 56 (en réalité 55), la délégation française a repoussé la décision de Zurich, c'est-à-dire qu'elle accepte que les anarchistes puissent venir discuter dans un congrès socialiste. Nous nous refusons formellement à avoir
ET LE CONGRÈS DE LONDRES l39
la moindre promiscuité avec eux ; aj^ant été battus nous nous sommes retirés, car nous ne voulons pas nous prêter à la comédie qui a été jouée; des anarchistes se sont glissés ici en se procurant je ne sais comment des mandats de syndicats ; mais ils ne viennent ici, ainsi qu'ils l'ont déclaré au sein de la délégation française, que pour faire œuvre anarchiste et je les félicite de cette franchise. (Protestations dans la délégation française, majorité. Quel mensonge ! dit M. Marcel Sembat). Le socialisme ne peut être qu'à la condition de rester lui-même et de ne pas se solidariser avec Tanarchie. En nous retirant, nous n'avons pas condamné l'action corporative, nous ne voulons pas la subordonner à l'action poJitique ; nous l'avons recommandée au même titre que l'action politique. Vous ne pouvez nous obliger à prendre devant le parti socialiste, international et français la responsabilité d'arrêter des décisions en commun avec des anarchistes et de laisser dire que nous avons fait avec eux œuvre socialiste. Nous n'acceptons pas de conférer dans notre section avec les anarchistes et leurs alliés qui sous le couvert des syndicats font de l'anarchie (Protestationsdansla délégation française). Leur moniteur officiel l'a dit nettement. Telle est la question posée. Qu'on nous permette de constituer une section à part ou bien nous nous retirons. «(xNoteSo) (Applaudissements des Allemands.) M. AUemane demande la parole. Bruit. M. Vaillant veut parler au nom de la majorité de la délégation française. M. Hyndman la refuse. Le bureau a décidé qu'un orateur pour et un contre parleront seuls. La parole est à M. Vandervelde. (Bruit dans la majorité française qui veut qu'un des siens parle). « C'est ignoble! dit
l'un, c'est une comédie, une farce! crient d'autres; quels sales cens ! clame M. Sembat! La Navarre qui se sépare de la France!! ripostent d'aucuns. Et pendant ce temps M. Bernard Shaw d'une voix forte : «Je renouvelle ma motion. » Les Anglais appuient, mais le président ne s'en soucie point. On a dit au bureau, dit M. Hyndman, que la section française tout entière consentait au fractionnement. (Non 1 non ! crie la majorité). M. Keir Hardie motionne : Je propose l'ajournement jusqu'à demain; les deux sections françaises s'entendront entre elles. (Il est près de sept heures du soir), La motion est repoussée. M. Vandervelde peut enfin parler.
« Le point de vue du congrès doit être celui de l'unité. Le citoyen Millerand a entendu soulever une question de principe; c'est sur ce terrain que je veux me placer. Malgré la sympathie qu'en Belgique nous avons pour les citoyens Jaurès, Millerand et leurs amis, il nous est moralement impossible d'accepter la proposition de vos amis de France. Je parle au nom de la Belgique entière...
Une voix au bureau : Non ! pas tous.
M. Vandervelde:.. de la majorité, de la très grande majorité des Belges (Bruit parmi la minorité française). La proposition française de M. Millerand est une prime à la division. Toutes les autres nationalités peuvent faire la même demande. Nous verrons l'Italie dont la délégation est égale dans chaque opinion se séparer en deux, l'Angleterre en trois, etc. Nous nous refusons à entrer dans un semblable vote, à diviser la France en parlementaires et antiparlementaires (Bruit, tumulte dans la minorité française).
— Non! non ! !
M. Lafargue. — Vous nous trahissez!
M. Vandervelde — ... I.a fraction dissidente prétend que dans la majorité il n'y a que des anarchistes et des alliés^d'anarchistes; je vois cependant parmi elle des membres du parlement, des membres de syndicats puissants qu'on ne peut suspecter d'anarchisme...
— . Jésuite! crie M. Raymond Lavigne.
M. Vandervelde : — Revenez sur votre décision, nous oublierons les injures que vous nous avez dites.
— Quelles injures^ crie la minorité.
M. Vandervelde : — Je viens de m'entendre dire jésuite! n'est-ce pas dans l'intention de m'injurier. Revenez sur votre décision; nous avons déjà oublié les injures et rappelez-vous...
M. Lafargue. — Nous n'oublierons jamais, nous !... — que la minorité doit s'incliner devant la majorité. »
Le bruit est intense. Tous s'interpellent. Il y a des altercations. Tous parlent et veulent parler. La discussion est close et au milieu du bruit M. Allemane déclare que la majorité française est d'accord avec la proposition belge : maintien de la France en une seule nationalité.
On procède au vote par nationalités et dit le Daily Chronicle comme les Allemands donnent le^mot d'ordre, il y aura deux délégations françaises. L'Angleterre par 1 14 voix contre i lo repousse la proposition Millerand. On vote à mains levées, la carte de membre en mains et des scrutateurs passent compter dans les travées. C'est la seule fois qu'on procéda ainsi. Le vote est accueilli par des applaudissements. L'Amérique se prononce pour « la séparation des socialistes et des anarchistes. » MM. M. Sembat, Turot, Du-
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breuilh, Argyriadès protestent violemment. M. Turot (s'adressant à la minorité). — Voilà votre œuvre! (à M. Vaillant qui siège au bureau) mais protestez donc! ^ M. Sembat. — Menteurs!
La Belgique, l'Italie, la Hollande se prononcent contre. La France aussi. Mais l'Australie, la Bulgarie, le Portugal, la Bohême, la Pologne, etc., se prononcent pour. La France est déclarée sectionnée en deux nationalités (France et iNavarre! crie-t-on) par 14 nations contre 5.
M.Tom Me Carthy. — Je motionne que l'Australie soit sectionnée en deux (M. Aveling est le seul délégué d'Australie).
Un Italien. — Je demande la division de l'Italie. M. Shaw : Je demande à former la section nationale d'Irlande.
La séance est levée au milieu de critiques vives. « C'est fou, tout à fait fou, dit M. Bernard Shaw! » (( C'est une grotesque farce, crient nombre de Français. » « C'est une œuvre honteuse, clame M. Herbert Burrows. » EtKeir Hardie de lever les épaules : «c'est stupide et demain je relèverai la question, carie congrès ne pouvait pas voter cela » (iSote 81).
Section Française. Séance du soir. — Quoiqu'il soit sept heures, la majorité française se réunit aussitôt dans son local. M. Argyriadès est nommé président, M. Ferdinand Gtiérard secrétaire. Le président ouvre la séance en disant : « Il faut protester avec énergie contre ce parlementarisme dégénéré et en finir avec ces autoritaires! »
M. Marcel Sembat. — Tout en respectant les théories anarchistes, je ne veux pas être déclaré anar-
chiste. Je ne suis pas non plus disposé à laisser dire que la section française est anarchiste. C'est faux. D'ailleurs il n'y a pas lieu de s'indigner comme la minorité l'a fait de siéger à côté d'anarchistes. Millerand et les autres députés siègent à côté de panamistes comme Rouvier et ils ne s'indignent pas. D'ailleurs, tout cela est la suite d'un plan combiné d'avance. Ça a commencé par l'affirmation mensongère que la décision de Zurich regardait les syndicats, affirmation de MM. Guesde et Deville. Le bureau du congrès luim.ême a déclaré le contraire. Il y a eu là tromperie voulue. En votant avant-hier pour la résolution, je votais selon l'interprétation de Victor Dalle (Syndicats hors cause); si j'avais cru l'interprétation de Guesde exacte, j'aurais voté contre. Tout à l'heure l'orateur français (Millerand) 'a altéré sciemment la vérité, il a trompé le congrès en prétendant que les anarchistes avaient déclaré qu'ils étaient venus pour exposer leur doctrine. Il faut rétablir la vérité. Je propose la rédaction d'une protestation nette qui exposera les faits sans commentaires et qui sera distribuée en trois langues. » M. Hamon appuie cette motion et demande la rédaction immédiate. M. E. Guérard propose l'adjonction des noms, des organisations et des délégués. M. Museux demande l'envoi d'un télégramme de protestation à Paris. M. Hamon fait connaître que, à l'ouverture de la séance de demain, M Keir Hardie rouvrira la question de la division delà France en deux nationalités. Aunomdel'I. L. P. il montrera qu'il y a eu violation de l'article 1 1 du règlement qui stipulait qu'aucune modification ne pourrait plus être faite après la séance du mardi, article adopté par tout le congrès sauf deux nations (note 82).
Les propositions de M. Senbat et Guérard sont adoptées. La commission de rédaction est composée de MM. Faillet, Eugène Guérard, A. Hamon et Marcel Sembat ; elle doit se réunir le jeudi matin à sept heures. Un vœu présenté par M. Ferrer en faveur des Cubains, Cretois, Macédoniens et Arméniens qui luttent pour leur indépendance est accepté à l'unanimité. La séance est levée, à sept heures et demie (note 83).
Jeudi 30 juillet.
Section française régulière. — Séance du matin. — A neuf heures la séance est ouverte, sous la présidence de M. Vaillant, M. Lavaud étant secrétaire. M. Vaillant explique ce qui s'est passé la veille et l'avant-veille : « Le bureau du congrès a décidé que je prendrais la parole aujourd'hui. Mais tout s'est fait en des conciliabules secrets et un président à poigne fut nommé. Hier soir après la séance, au bureau, j'ai dit mon opinion, fermement. Je n'avais pas voulu agir devant le congrès parce que je ne suis pas un agent de désordre. Permettez-moi de me retirer pour aller au bureau, voir s'il n'y a pas d'intrigues nouvelles. » M. Vaillant part et est remplacé à la présidence par M. Museux. La déclaration élucidée par la commission est lue et acceptée après quelques modifications (note 84). La séance est levée (note 85).
Section Anglaise. — Séance du matin. — Elle se réunissait pour étudier les rapports des commissions M. Keir Hardie propose qu'il ne soit pris de décision
que dans le congrès même. M. Hyndman s'oppose à cette motion parce que ce serai tune perte de temps. Il remporte. Après des observations de MM. Pankhurst, Keir Hardie, J. H. Wi'son, il est décidé de soutenir le rapport de la majorité de la commission agraire. M. Lansbury demande qu'on discute le rapport de la commission sur l'action politique. Comme il n'est pas encore imprimé, la motion est repoussée. Un mécontentement considérable est exprimé pour la perte de temps, causée par la validation des rapports sur les mandats. M. Sydney Olivier motionne que la section anglaise propose une commission des mandats qui serait chargée du rapport. Accepté. M. Herbert Burrows propose que le président demande si les trois députés français ont produit leurs mandats ou s'ils ont été exclus. M. Hyndman : Ils avaient leur mandat en poche. M . Sidne/ Webb : 11 ne faut pas rouvrir la question des Français. Adopté. La séance est levée et renvoyée à une heure (note 86).
V. Séance plénière du matin. — La séance est ouverte à di.K heures sous la présidence de M. Vandervelde.
« Le bureau, dit-il, donne la parole aux citoyens Vaillant et Allemane qui veulent dissiper les malentendus crées par les incidents d'hier. Les membres du congrès penseront tous qu'il faut écarter les préférences personnelles et reconnaître les sacrifices qu'ont faits les travailleurs pour nous envoyer ici. C'est pourquoi au lieu de nous diviser sur le terrain national, nous chercherons à nous unir sur le terrain international. » Il termine en proposant une protestation contre la suspension de Delory, maire de Lille, (adopté) et en annonçant que la seconde section française a délégué au bureau MM. Millerand et Pédron.
(( Je ne ferai ni ne dirai rien, dit M. Vaillant, qui puisse contredire à l'union des socialistes; mais je dois formuler aujourd'hui coatre la division de la nationalité française la protestation que je déposai hier au bureau. Il est étrange que la majorité de la délégation ait pu être, hier, jugée et condamnée sans qu'il ait été permis à un seul de ses membres de se faire entendre; il est extraordinaire qu'aucun d'eux n'ait pu répondre à l'accusation formulée par M. Millerand sur la composition anarchique de cette délégation. En réalité, à aucun moment, il ne fut émis dans la nation française un seul vote anarchiste. On y a seulement déclaré que la résolution de Zurich ne concernait pas les délégués des syndicats, et cette déclaration était juste, puisque le congrès l'a confirmée. Dire donc que ce vote a donné à la majorité française le caractère d'une délégation anarchiste, on affirmait une chose que l'on savait fausse et qu'en langage parlementaire je qualifierai de contraire à la vérité, n M, Vaillant donne lecture du manifeste rédigé par lui et ses amis en réponse au manifeste de la minorité et il conclut : « Si l'on avait voulu éviter ce qui s'est passé, il fallait décider non pas un congrès d'organisations corporatives et politiques, mais seulement un congrès d'organisations politiques. Cela n'ayant pas été fait, il faut en subir les conséquences et se soumettre » (note 86 bis).
La parole est à M. Allemane : « Hier nous avions fait dire au bureau que la majorité de la délégation française était de l'avis du Parti ouvrier belge. C'était donc bien indiquer que, contrairement au bruit répandu, la majorité était contre la division en deux nationalités. La délégation régulière française proteste
contre la perte de temps que nous ont fait subir des querelles nationales qui n'intéressaient pas la démocratie internationale. Nous déclarons en outre que beaucoup d'entre nous ont été trompés par l'interprétation que donnèrent MM. Guesde et Deville de la résolution de Zurich, interprétation contraire au sentiment qui anima le congrès de Zurich et que le congrès de Londres, à son tour, a condamnée. Nous déclarons enfin que la majorité a montré la plus large tolérance en réservant à la minorité une place sur deux dans toutes les commissions. Nous regrettons donc ce qui s'est passé et déplorons le temps précieux que nous a fait perdre la minorité. Vive la Révolution Sociale! »
L'incident clos, on aborde l'examen des rapports des commissions et -M. Enrico Ferri prend la présidence pendant que M. Vandervelde rapporte pour la commission agraire : « La première commission propose que chaque nation- soit laissée libre de s'organiser comme elle le jugera utile pour la propagande agraire, mais à condition qu'aucune d'elles ne rompe l'unité du but socialiste qui est la transformation de la terre de propriété individuelle en propriété sociale. Les moyens de tactique diffèrent nécessairement, on l'a vu au congrès socialiste allemand de Breslau, suivant les mœurs et les coutumes. Il nous paraît donc impossible d'établir actuellement une tactique commune. Nous sommes dans la période de l'enfantement; nous devons donc nous borner aujourd'hui à indiquer le but collectiviste, réservant pour plus tard, bientôt sans doute, l'unité de moyens, car nous sommes certainement tous d'accord pour ne porter aucun intérêt à ces classes sociales intermédiaires qui sont
destinées à disparaître dans la bataille de la révolution contre la grande propriété. »
M. Pearson, parlant au nom de la minorité de la commission, déclare qu'il accepte les résolutions de la majorité, mais pour les rendre plus fécondes, il voudrait y voir ajouter quelque chose (rires) d'immédiatement pratique, par exemple, la socialisation des chemins de fer, puis l'intervention de l'Etat en faveur des ouvriers agricoles sans travail. Il prie le congrès de ne pas demeurer dans le domaine des abstractions, mais de présenter des projets actuellement réalisables. M. Paul Lafargue fait remarquer qu'au congrès de Lille, le parti socialiste (P. O. F) n'a abandonné ni les petits fermiers ni les petits propriétaires; il a au contraire dressé à leur intention un programme et les résultats obtenus par la propagande faite dans les campagnes sont si bons qu'il y a ici le délégué d'une commune de soixante-sept habitants gérée par un conseil municipal socialiste. M. Schœnlanck estime que le remède n'est pas dans la nationalisation des moyens de transport qu'il ne combat pas, mais qui n'a donné en Allemagne aucun résultat. Il est également opposé à l'établissement de colonies agricoles. Une contre-proposition est déposée par M. Léon Parsons : « Considérant que l'action du socialisme scientifique est basée sur l'expérimentation et, par cette raison ne doit pas opposer de barrières à la disparition fatale de la petite propriété, le congrès socialiste international décide que, seule, la population agricole prolétarisée peut l'intéresser comme force révolutionnaire. » M. Seidel observe que la résolution de la commission n'est pas identique en français et en anglais; il demandait qu'on maintienne le texte
ang'ais. Le congrès adopte le rapport de la commission modifié par deux amendements de M. P. Lafargue (note 87). Le rapport de la minorité de la commission ne fat ni discuté ni mis aux voix. Et la séance fut levée (note 88).
Section Anglaise. — Séance de Vaprès-midi. — A une heure, la délégation anglaise se rencontre pour discuter les rapports sur l'action politique et sur l'éducation- M. Hennessey (trade unioniste) motionne que l'on doit laisser aux travailleurs la liberté de s'allier avec les partis bourgeois. Le président M. J. Maudsley empêche la discussion : il est inutile de présenter des amendements, il faut mieux ou rejeter ou accepter le rapport entier. M. Keir Hardie présente un amendement au sujet du rapport sur l'éducation. Il est accepté, mais à ce moment les vieux trade unionistes protesteitt violemment contre le règlement présidentiel. Un d'eux crie : « Je constate que les trade unions sont traités d'une façon scandaleuse. » Les trade unionistes se plaignent de la tyrannie des socialistes, ils sont si furieux que la séance est levée au milieu d'un bruit intense, du désordre le plus grand. Et les trade unionistes décident de se réunir le soir même à l'issue de la séance plénière du congrès (note 89).
VL Séance plénière de Vaprès-midi. — On adopte une proposition de la délégation anglaise flétrissant le juge Grantham qui a grossièrement injurié les trade unions. On adopte ensuite une protestation contre le despotisme du gouvernement russe et déclarant la Russie le dernier foyer de la réaction. M.Turot craint
l30 LE SOCIALISME
que la forme de cette proposition ne paraisse délivrer un certificat de libération aux autres gouvernements. Il dépose une protestation collective contre tous bs rois et empereurs qui est également adoptée, M. Doméla Nieuwenhuis : « Au nom de la Fédération socialiste et des treize chambres syndicales ouvrières de la Hollande, considérant que le congrès tend à s'écarter de plus en plus du domaine des discussions économiques ; que malgré ses demandes réitérées, la Hollande n'a pu savoir si la résolution de Zurich restait ou non accompagnée de la déclaration dont ses auteurs la firent suivre, je déclare qu'il ne nous est plus possible de rester dans ce congrès. Nous nous retirons ne voulant pas participer plus longtemps à une comédie jouée par la sociale démocratie pour le plus grand profit de quelques ambitieux. Nous laissons la minorité hollandaise, le Parti social démocrate qui est une succursale de la sociale démocratie allemande et qui n'a en aucune façon le droit de représenter le socialisme hollandais. »
M. Van Khôl : — Bon voyage ! (Rumeurs, protestations). M. Sliegen a la parole au nom de la minorité hollandaise : « La minorité, elle, reste à ce congrès et assistera aux congrès futurs. Si la Hollande n'a été représentée dans aucune commission, c'est que la majorité n'a jamais convoqué la minorité. Nous acceptons d'être une succursale du socialisme allemand qui représente le mouvement international. Notre parti est petit, mais nous avons l'espoir qu'il grandira et pourra occuper dans le mouveaient international une place personnelle. »
Alors M. G. Lansbury donne lecture du rapport de la commission de l'action politique :
ET LE CONGRÈS DE LONDRES l3l
« I. Le congrès entend par l'action politique la lutte organisée, sous toutes les formes, pour la conquête du pouvoir politique et son usage législatif et administratif, dans l'état et la commune, par la classe ouvrière pour son émancipation.
» 2. Le congrès déclare que la conquête du pouvoir politique est, pour les travailleurs, le moyen par excellence par lequel ils peuvent arriver à leur émancipation, à l'affranchissement de l'homme et du citoyen, par lequel ils peuvent établir la République socialiste internationale. Il fait appel aux travailleurs de tous les pays et les invite à s'unir en un parti distinct de tous les partis politiques bourgeois, et à revendiquer le Suffrage universel de tous les Adultes ; le Droit de Vote pour chaque Adulte; le Scrutin de Ballottage ; le Droit d'Initiative et le Référendum^ Local et NationaL^^
» 3. Le congrès déclare aussi que l'émancipation de la femme est inséparable de celle des travailleurs et il fait appel aux femmes de tous pays à l'effet de s'organiser politiquement avec les travailleurs.
» 4. Le congrès se déclare en faveur del'autonomie de toutes les nationalités. Il exprime sa sympathie aux travailleurs de tous pays, souffrant actuellement sous le joug du despotisme militaire ou national et de tout autre despotisme ; et il fait appel aux travailleurs de tous les pays pour combattre côte à côte avec la classe ouvrière de tous les pays et s'organiser avec elle, afin de jeter bas le capitalisme international, afin d'instituer la démocratie socialiste internationale.
» 5. Le congrès déclare que, quel que soit le prétexte, religieux ou soi-disant civilisateur, de la politique coloniale elle n'est que l'extension du champ
l52 LE SOCIALISME
d'exploitation capitaliste, dans l'inlérêi exclusif delà classe capitaliste. »
A ce projet de résolution, la minorité de la commission oppose la déclaration suivante dont M. Tortelier donne lecture :
« Pendant longtemps, les travailleurs français ont combattu par les moyens politiques qu'ils ont toujours confondus avec le parlementarisme. Le mouvement corporatif était alors subordonné au mouvement politique dont le but était la conquête du pouvoir. Aujourd'hui, tout en étant plus socialistes et plus révolutionnaires, les organisations ouvrières se désintéressent de la politique, qu'elles considèrent comme une source de divisions. iSe voulant plus être la proie des politiciens, les socialistes se dérobent à leur domination et veulent se consacrer entièrement à l'organisation libre et autonome des forces corporatives; et leur but n'est plus la conquête, mais la suppression de tout pouvoir. Et cela afin d'arriver à délivrer les travailleurs de toutes les oppressions capitalistes et gouvernementales, et d'instaurer une société d'hommes affranchis de toute servitude politique et économique, par la possession commune des richesses sociales et l'organisation rationnelle du travail. »
Et M. Tortelier continuant : « Dans la commission M. Vaillant a reconnu qu'il existe plus de groupes ouvriers que de groupes politiques et il a demandé qu'on n'admît désormais dans les congrès que les syndicats qui acceptent l'action politique. Les Français ont trouvé que ceux des leurs qui entraient au parlement oubliaient leurs promesses (Applaudisse-
ET LE CONGRÈS DE LONDRES l5'3
ments prolongés en France et en x^ngleterre). Or nous sommes contre l'autorité, contre les législations, contre l'amélioration par l'Etat. Les travailleurs doivent arracher eux-mêmes à la société capitaliste les améliorations qu'ils désirent. Et cela ne tardera pas. Déjà la majorité des ouvriers de France et de Hollande est antiparlementaire ; la moitié des travailleurs italiens l'est devenue ; le mouvement gagne l'Espagne. D'ici à quelques années, toutes les nations latines auront abandonné l'action politique. Il faut agir par la grève générale, la grève des loyers, la grève militaire : toutes les formes de la Révolte enfin )>.
Le président au nom de M. Vaillant déclara que, contrairement au dire de M, Tortelier, les groupes politiques en France sont plus forts que les groupes ssndicaux.Lesmembresde ceux-ci font de la politique en dehors de leur -organisation syndicale. M. .^aurès a la parole au nom de la section « iNavarraise » pour protester contre les dires de M Tortelier :
« — iNon, s'écrie-t-il, la classe ouvrière, en France, ne déserte pas le champ de bataille politique. La preuve, c'est que dans les dernières élections municipales le nombre des suffrages socialistes a été plus élevé que jamais ; c'est que partout les candidatures socialistes se multiplient. Depuis trois ans, depuis que le parti socialiste est constitué à la Chambre, toutes les fois que nous avons mené la lutte contre la réaction capitaliste et gouvernementale, nous avons eu avec nous les masses ouvrières.
» Comment est-il possible qu'on vienne déconseiller l'action politique au nom de cette classe ouvrière qui a vu les libertés corporatives et syndicales menacées par les pouvoirs bourgeois ? 11 n'y a pas de
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garantie pour la liberté syndicale, si ce n'est dans la conquête du pouvoir par le prolétariat !
» Le citoyen Tortelier a parlé des politiciens qui trahissent leur mandat. Il y a des traîtres dans les parlements comme il y en a dans les syndicats. Ces traîtres, qu'on les exécute ! Mais la trahison essentielle, ce serait de livrer le peuple sans combat à la toute-puissance politique du capitalisme.
)) Le citoyen Tortelier ne conçoit pour le peuple qu'un moyen d'affranchissement : la grève des loyers ajoutée à la grève des bras. La grève, nous savons qu'elle est trop souvent nécessaire; quand elle éclate, nous sommes avec les exploités contre les exploiteurs pourlutter contre les brutalités policières, contre l'arbitraire patronal. Les ouvriers sont le plus souvent, dansles grèves, condamnés à la défaite ; car leurs ennemis occupent toutes les positions dominantes. iSous voulons, nous, conduire le prolétariat à cette hauteur du pouvoir, d'où il pourra enfin écraser son ennemi. Oui, le^peuple, quoi que vous lui disiez, se saisira du pouvoir, non au bénéfice d'une classe, mais pour l'abolition de toutes les classes, par l'organisation sociale de la propriété et du travail. »
M. D. Hennessey soutient un amendement pour la suppression du paragraphe « et les invite à s'unir en un parti distinct de tous les partis politiques bourgeois ». Il ne s'explique pas les scrupules ç^u'ont les partis socialistes en matière d'alliance polftîque. S'il était dans un parlement, il serait tout simplement radical et représentant du travail. Il propose donc la pleine liberté des alliances. M. Steadman soutient l'amendement et affirme qu'il ne voit pas de différence entre les libéraux de la bourgeoisie et les bourgeois
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membris de l'I. L. P. (Protestations, applaudissements), M. H odge demande la clôture (Protestations). M. Toi 1 Mann s'y oppose. Un vote à mains levées décide a continuation delà discussion. M. Pete Curran (I. L. P. et trade unioniste) a la parole. Il constate ave c regret que la commission ne demande rien de plus que ce qu'ont demandé Jusqu'ici les congrès corporatifs. On s'est souvent allié aux partis bourgeois, '[u'eii a-t-on obtenu? Rien. Il aime mieux, certes, un bourgeois socialiste qu'un renégat ouvrier (Longs applaudissements). On a essayé toutes sortes d'alliances; toutes ont fait faillite. On a épingle des ouvriers à la queue de la redingote des bourgeois pour les faire entrer dans le parlement, et, entrés sous le manteau libéral, ils sont restés sous le manteau libéral (M. Wilson veut parler; bruit). M. Pete Curran ne comprend donc pas que le précédent orateur estime indifférent, pour le développement du motivement ouvrier, que les socialistes s'allient ou non aux partis bourgeois. Le parti du travail ne peut exister qu''à la condition d'être indépendant. Il faut suivre le glorieux exemple des socialistes de France et d'Allemagne (Applaudissements). M. Bebel a la parole et dit qu'il n'a plus rien à dire après l'éloquent discours de Jaurès : «Je citerai seulement, dit-il, les résultats obtenus en Allemagne. Depuis que nous avons le suffrage universel, le groupe socialiste, formant un parti politique absolument distinct, a considérablement grossi ; aux dernières élections, nous avons eu un million 700,000, plus que chacun des autres partis. Loin de dire aux ouvriers, [comme ^les anarchistes : (( Ne votez plus]! » je leur dirai^: Votez encore, votez toujours! Car s'ils suivaient les conseils anarchistes
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les libéraux leur sauteraient au cou. Je prie donc le congrès de voter intégralement le rapport. »
En ce qui concerne l'assertion de M, Tortelier sur l'Italie, M. Enrico Ferri proteste, car, malgré les lois de réaction et les persécutions, le P. S. I. a obtenu 95,000 suffrages et fait élire cinq députés. Il dépend des socialistes de punir les traîtres. L'un des nôtres vota une fois pour le ministère. Il dut comparaître au congrès de Florence et se soumettre (Il s'agit de M. Giuftrida de Felice). Que partout existe cette disciplinent nous constituerons un parti socialiste puissant. La clôture est demandée et votée, malgré M. Wilson qui aurait voulu parler et faire remettre •la suite des débats à vendredi. Le président fait connaître qu'un certain nombre de délégués français (P. O. S. R.) demandent la division, car s^ils acceptent l'article i, ils repoussent l'article 2, qui présente la conquête du pouvoir comme le moyen par excellence.
L'article i est adopté; l'article 2 aussi, de même que l'ensemble de tout le rapport. La séance est levée à plus de six heures (note 90).
Section Anglaise. — Séance dusoir. — M.Steadman (trade unioniste) préside et dit que les délégués de trade union sont réunis pour blâmer ce qui se passe. Un délégué estimiC que beaucoup de ses camarades ne sont pas mécontents de ce qui se passe. Un autre délégué, secondé par M. Tillett, propose l'ajournement du meeting. M. Parnell se plaint de la conduite de M. Maudsley (président de la section anglaise). Cela doitêtre débattu hors d'ici, dit un délégué. Will Thorneet une douzaine d'autres, de toutes parts, veu-
lent parler à la fois (Tumulie). Le président met aux voix la motion Tilleit, qui est acceptée (Grand tumulte). On décide de scrutiner avec les cartes des délégués. Un délégué objecte que M. .Maudsley est absent et il proteste amèrement contre la façon dont les socialistes ont traité les trade unions. M . Burrows : « Il n'y a aucun doute qu'il existe un sentiment fort contre la S. D. F. et l'I. L. P. ». M. Howes proteste contre les agissements socialistes; pas un des trade unionistes n'a été élu. Quand on aura besoin d'argent, les trade unions en refuseront. La séance est levée (note 9r).
Vendredi 31 Juillet
Section Anglaises — Séance du matin, — Elle s'ouvre à neuf heures, sous la présidence de M. Maudsley. On discute au sujet de l'amendement Hennessey, qui n'avait pas été étudié dans la section (séance du jeudi). La confusion et le trouble régnent. Cela continue au sujet du rapport de la commission sur l'action économique et industrielle. On se sépara sans décisions (note 92).
VIL Séance plénière dumatin. — M. Vaillant préside et exprime ses regrets pour l'inexactitude des comptesrendus faits par la presse capitaliste. Chaque délégué représente une organisation militante et il ne faut pas attacher une trop grande importance à la perte de temps des précédentes séances, car elle a eu pour résultat d'assurer le succès et l'ordre des congrès futurs. On a dit que certains délégués représentaient des or-
ganisatioiis qui ne comptent qu'un président et un secrétaire. C'est une grosse calomnie. On a dit que la délégation anglaise était divisée. Gela est faux. Il n'existe chez elle aucune des divisions dont parle la presse capitaliste (note 93).
M. Sidney Webb est rapporteur pour la commission d'éducation et de développement physique.
« En présentant, dit-il, son rapport au congrès, la Commission d'Education et de développement physique désire exprimer son avis quant à l'importance énorme qu'elle attache à cette question, soit au point de vue du mouvement socialiste, soit au point de vue du bien-être des classes travailleuses du monde entier. Dans le système actuel d'exploitation capitaliste, les enfants des masses sont arrêtés dans leur croissance physique, dépourvus de tout loisir sain, conditions expresses d'un développement harmonieux, enfin privés de toute accession à l'éducation et aux connaissances scientifiques, héritage commun de toute la race humaine. Dans les circonstances actuelles, les parents de la classe prolétarienne luttent en vain pour assurer à leurs enfants les conditions de nourriture et autres sans lesquelles ne sont possibles ni la saine vie de famille^ ni une société bien organisée.
En outre, l'emploi par le patron capitaliste, du travail des enfants et des adolescents dans le but de remplacer le travail des adultes est une menace sérieuse aux conditions d'existence des ouvriers, même les mieux organisés, parce que en réduisant le taux des salaires il n'en résuhe aucun avantage même pour les familles que cela concerne. Enfin, considérant que le bien-être futur de la Société dépend de la découverte constante de nouvelles vérités scientifiques surtout
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dans le domaine de l'organisation économique, industrielle et sociale, les socialistes de tous les pays sont invités à appliquer leurs meilleurs efforts à promouvoir des recherches et des investigations scientifiques de la plus haute portée. Ils sont aussi invités à demander que les moyens nécessaires à semblable travail proviennent des fonds publics.
Les résolutions suivantes sont soumises au Congrès :
i** Le congrès, tout en reconnaissant pleinement la valeur de l'expérimentation individuelle en matière d'éducation, déclare qu'il est du devoir primordial des pouvoirs publics de chaque pays d'établir un système complet d'éducation, sous le contrôle démocratique public, système allant depuis les jardins d'enfants jusqu'à l'université et comprenant un enseignement physique, scientifique' artistique et technique (travaux manuels); le tout sera accessible à chaque citoyen par la gratuité absolue (et par des bourses d'entretien) ;
2° L'organisation scolaire comprendra un repas en commun par jour, ainsi que cela se fait dans les cantines scolaires sans distinction individuelle entre riches et pauvres; des mesures précises seront prises pour l'entretien intégral et l'éducation, selon les meilleures méthodes, de tous les orphelins ou de tous les enfants abandonnés ;
3° L'âge minimum auquel les enfants seront exemptés de toute présence à l'école et légalement autorisés à être employés dans les fabriques, la petite industrie, comme aussi dans l'industrie domestique, sera porté, graduellement, aussi vite que possible et dans tous les pays, à seize ans accomplis;
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4° L'emploi de tout enfant au-dessous de dix-huit ans sera absolument et légalement interdit dans toute profession malsaine ou dangereuse;
5° Dans le but de continuer l'éducation de l'enfant et pour restreindre l'usage illégitime par les capitalistes du travail infantile, il ne sera permis à aucun employeur de se servir d'un garçon ou d'une jeune fille de moins de dix-huit ans, ni dans les manufactures, ni dans l'industrie domestique, pendant plus de vingt-quatre heures par semaine (système du demitemps). L'enseignement complémentaire sera obligatoire;
t)° En ce qui concerne les enfants, en tout cas. la législation industrielle de tous les pays devrait être fixée uniformément par voie d'entente internationale.
Le congrès constate que les divers gouvernements n'ont nullement tenu les engagements solennellement pris par eux à la conférence de Berlin en 189 r, le gouvernement britannique en particulier, puisqu'il autorise encore le travail des enfants depuis l'âge de onze ans.
Pour la protection et l'éducation des enfants dans les centres industriels, il est absolument nécessaire que le travail industriel fait à la maison soit inspecté effectivement et réglé autant que le travail fait dans les manufactures.
5i un employeur capittiliste, pour échapper à la législation industrielle, donne à faire du travail au dehors, le congrès déclare que celui-ci doit être responsable, légalement, de ce que ce travail soit fait dans des conditions sanitaires ou autres, au même titre que si le travail était fait dans sa propre manufacture. »
ET LE CONGRES DE LONDRES lOl
Il propose l'adoption du rapport sans les amendements de i'I. L. P et de la S. i). F. qui veulent l'entretien de tous les enfants ptir la nation, ce qui n'est ni pratique, ni désirable (note 94).
M. Keir Hardie voudrait qu'au lieu de réclamer rétablissement de bourses scolaires, le congrès se prononçât pour l'entretien et l'éducation de tous les enfants aux frais de la nation. Ce projet selon M. Webb, coûterait environ cent millions de livres sterling et, comme c'est le peuple qui les paierait, les bourgeois n'y perdraient rien. C'est possible, mais le progrès intellectuel accompli par cette dépense amènerait la réduction des armées et il y aurait compensation. Et puis comment admettre que les bourses soient réservées aux élèves exceptionnels? n'est-ce pas perpétuer la rivalité, la concurrence que le socialisme a précisément pour buj: de supprimer? Tous les enfants doivent avoir les mêmes droits, quelle que soit la différence des conditions sociales; je suis convaincu que les trade unionistes partageront cet avis.
Madame Clara Zetkin, M. Herbert Burrows soutiennent l'amendement Keir Hardie. Ils s'adressent à tous les socialistes et affirment qu'il ne faut pas perpétuer le favoritisme. Tant que nous n'aurons pas conjointement le droit à l'instruction et le droit à l'entretien, nous n'aurons rien.
M. Sidney Webb : « La commission est également favorable à l'égalité de l'entretien pour tous les enfants; mais en ce qui regarde l'éducation universitaire, elle pense qu'eu égard à l'inégalité des aptitudes, on ne peut la «ionner qu'aux enfants capables d'en tirer profit. »
— Qu'entendez-vous par le mot : capables ? crie M. Keir Hardie.
— On ne donne pas, continue M. Sidney Webb, à un couteau plus de fil qu'il ne peut recevoir. Les enfants ne naissent pas tous avec un cerveau suffisamment ouvert pour les rendre dignes de l'éducation universitaire. La commission ne peut donc accepter la demande d'entretien de tous les enfants jusqu'à vingt et un ans. t)
M. Keir Hardie maintient son amendement. M. S. Webb demande le vote par nationalités. L'amendement est agréé par quatorze nations contre six. (Les mots entre parenthèses dans le § i*''" sont remplacés par ceux-ci : (< et par l'enseignement aux frais de l'Etat.) »
M. Argyriadès s'étonne qu'alors que le congrès de Bruxelles (1891) a décidé que l'entretien intégral de l'enfant serait à la charge de la nation, on vienne aujourd'hui proposer des restrictions. « Nous savons bien, dit-il, que l'on voudrait aller loin dans la voie des concessions; pourtant nous espérons que, sur ce point, les socialistes n'oseront pas se déjuger. D'ailleurs il y a longtemps que la proposition est mûre puisque, dès 1872, des bourgeois la proposèrent. » M. Delory préférerait qu'on inscrivît seulement : « En attendant que la société prenne à sa charge les enfants... » et que l'ardcle 2 fut adopté. (Rumeurs, protestations). Opportunistes! Renégats!
Le texte de la commission (article 2) est repoussé par toutes les nations, sauf l'Allemagne et la section de la minorité française. .
L'article 2 est ainsi enlevé des résolutions et n'est point remplacé. L'ensemble du rapport ainsi modifié est adopté (note 95).
ET LE CONGRÈS DE LONDRES l63
Section Anglaise. — Séance de l'après-midi. — M. Maudsley résigne ses fonctions de président, puisque l'assemblée semble mécontente de son attitude. La S. D. F. offre cette place à M. Hodge, qui est absent, puis à M. C. Hobson, qui la refuse. Tous deux sont des trade unionistes. M. W. Thorne prit alors la présidence.
M. Herbert Burrows motionne que la section recommande la constitution du prochain congrès sur une base exclusivement sociale démocrate, les trade union et les anarchistes n'étant pas admis. M. B. Shaw seconde cette motion alors que M. Lansbury motionne que cela soit renvoyé au samedi matin. On lui objecte en vain que le bureau a réclamé les résolutions avant deux heures ce jour. Désordre et séparation sans rien décider, au milieu d'un bruit intense.
Aussitôt les trade „union et l'I. L. P. décident de tenir un meeting séparé et d'envoyer des résolutions pour leur propre compte au bureau. L'I. L. P. se réunit dans la salle même du congrès, et les T. U. dans la galerie. Le meeting du T. U. fut bruyant, sous la présidence de M. AJlan Gee, et le président du meeting de VI. L. P. fut deux ou trois fois obligé de réclamer le silence des T. U. pour s'entendre au meeting del'L L. P. Les trade unionistes (T. U.) résolurent qu'ils n'iraient pas au prochain congrès s'ils n'avaient pas un délégué par mille mandants ou par chaque cinq mille, dans le cas des conseils de trade union. L'L L. P. fut d'avis que le congrès consiste seulement en socialistes et tr^de unions se déclarant en faveur de la socialisation des moyens de production et d'échange. D'aucuns, M. Brocklehurst, entre autres, demandaient l'exclusion de tous les commu-
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nistes anarchistes et voulaient une déclaration des adhérents en faveur de l'action politique. MM. Keir Hardie, Pankhurst, S^xton, parlèrent contre. Les deux: meetings se séparèrent ensuite (note 96).
VIII. Séance plénière de Vaprès-mîdi, — M. C. A. Gibson(S. D. F.) présente le rapport de la commission d'organisation, qui repousse la publication d'un journal international « à cause du prix, et du fait que beaucoup de journaux socialistes existants contiennent des nouvelles sur le mouvement social des autres pays ^). Le rapport (note 97) est adopté sans observation. Pour le siège du comité international, la commission propose Londres. M. Sanial demande la Suisse. Un premier vote à mains levées adopte Londres, ce que confirme le vote par nationalités (i5 voix contre 4). Quelques Allemands et la minorité française votent contre le siège à Londres. On oublie de nommer le comité restreint dont parle l'article 2.
Le rapport de la commission de la guerre est présenté par M. E. Wurm (note 98). La commission n'a pas cru pouvoir accepter la grève militaire (proposition du P. O. S. R. soutenue par le citoyen Lavaud), non plus que la suppression des armées permanentes (proposition Boicervoise, au nom de la Ligue intransigeante socialiste). Elle a également repoussé une résolution aux termes de laquelle « la guerre doit être combattue par les moyens révolutionnaires ». Ce n'est là, en effet, qu'un moyen empirique ; le seul réel, c'est la suppression du mode capitaliste de production. M. Pankhurst demande l'addition du mot «.simultanée » (art. i ). Elle est adoptée, après quelques mots d'approbation de M. Lansbury :
« Pourquoi une nation déposerait-elle ses armes? Ce serait se metire à la merci des capitalistes des autres contrées. Est-ce que l'empereur d'Allemagne se soumettrait à la décision d'un tribunal arbitral, si cette décision lui était contraire et s'il savait ses adversaires incapables de l'appliquer? »
M. AUemane désire l'abolition des armées permanentes et l'armement général du peuple. Il demande que cela soit substitué (an. i) aux mocs « organisation delà nation armée » car, le peuple armé, on respecterait mieux ses droits. Adopté. M. Belfort Baxne voudrait pas que les questions de guerre et de paix soiQnx, quant à présent, soumises au vote populaire. Les socialistes ne sont qu'une minorité. Les gouvernements savent fomenter des agitations chauvines. Quel aurait été le verdict du peuple anglais, en janvier 1896, lors de la'lettre de Guillaume II au président Kruger ? L'article 3 est adopté.
L'article 2 donne lieu à des modifications. Un tribunal est substitué à « tribunaux », et la mention « nommés par le peuple » est ajoutée sur la proposition de M. Gérault-Richard. Madame Stanton Blatch propose au congrès d'exprimer son désir qu'un traité •d'arbitrage soit conclu entre l'Angleterre et l'Amérique. Repoussé. M. Sanial estime que l'arbitrage est «de « la mélasse pour la bourgeoisie ». Les gouvernements ne recourent à l'arbitrage que lorsqu'ils ont plus de pront à la paix qu'à la guerre.
M. Gros dépose un amendement : « Considérant que les guerres existeront aussi longtemps que subsisteront les frontières, et qu'il est nécessaire que toutes les démarcations de pays soient abolies; que, pour qu'il en soit ainsi, il est nécessaire de faire une pro-
l66 LE SOCIALISME
pagande active auprès des patriotes inconscients pour les débarrasser du chauvinisme stupide qui les anime et qui est contraire aux intérêts de l'humanité tout entière». Cet amendement est repoussé par tout le congrès, y compris la minorité française, à l'exception de la majorité française. L'Angleterre déclare qu'elle le repoussait uniquement parce que la propagande demandée s'imposait et que, par suite, il n'y avait pas lieu de la recommander.
Samedi 1®' août
IX. Séance plénière. — Elle s'ouvre à neuf heures et demie, sous la présidence de M. Sigg (Suisse). On vote une adresse à un congrès social-démocrate qui se tiendra le 2 août, à Sofia. La délégation italienne exprime ses regrets des événements dont Zurich vient d'être le théâtre. Le président demande aux délégués d'approuver désormais sans débat toutes les propositions qui émaneront du bureau. 11 importe de finir vite. On décide d'inscrire à l'ordre du jour du prochain congrès la situation économique des marins.
Le rapport de la iv*" commission, action économique et industrielle est lu par M. Molkenbuhr (notegq), qui fait remarquer que la nationalisation de toutes les industries pourrait être avantageuse si l'Etat était socialiste, mais est impossible dans les circonstances actuelles. Ainsi, par exemple, on propose le monopole municipal ou national sur le tabac, sur le pain, etc. En Angleterre, cela pourrait être avantageux. Mais
c'est justement ce que le gouvernement allemand demande contre l'opposition des socialistes. Si le gouvernement allemand obtient le contrôle sur les tabacs, cinquante mille ouvriers seront immédiatement sans emploi, et les soixante-dix mille restants seraient placés sous un despotisme qui rendrait toute organisation impossible.
M. E. Guérard au nom de la minorité de la commission présente un rapport (note loo) déclarant que la question d'une grève générale et nationale n'ayant pas été suffisamment étudiée dans les différents pays, les travailleurs de tous les pays, et plus spécialement les trade-unions, devraient être invités à étudier cette importante question au prochain congrès.
Il explique que le rapport de la minorité vient plutôt en supplément qu'en opposition au rapport de la majorité. Beaucoup^pensaient qu'une grève générale était quelque chose d'épouvantable et pourrait mener à une révolution; M. Guérard, pour son compte personnel, ne pense pas que cette objection fût un argument suffisant.
M. Lazari s'oppose entièrement à la discussion de la grève générale.
Le rapport de la majorité est mis aux voix et adopté bien que les Anglais réclament auparavant le vote sur les amendements.
Ceux-ci sont, -sur la proposition des Anglais, mis aux voix sans discussion. La majorité française proteste vainement contre cette proposition.
C'est ainsi que le congrès vote divers amendements (note 100 bis).
Sur la proposition des délégués russes. Je congrès décide que dorénavant la manifestation du i" mai
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sera à la fois une manifestation contre le militarisme et pour la journée de huit heures.
Le congrès se déclare aussi contre le travail à domicile, toutes les fois qu'il sera possible de le supprimer; contre l'immigration d'ouvriers en temps de grève.
Enfin, le congrès rejette le rapport de la minorité, pour lequel vote la majorité française. Il se déclare en faveur de l'abolition des bureaux déplacement, de l'amnistie des prisonniers politiques, de l'association des ouvriers de nation à nation, aussi bien que dans chaque nation. Il condamne les manœuvres provocatrices de la police, destinées à discréditer les ouvriers. M. Arg; riadès proteste contre le bureau qui détient sans le mettre aux voix un ordre du jour en faveur des Cubains, des Arméniens et des Macédoniens. Le président agite sa sonnette, M. Argyriadès persiste, parle dans le bruit et finalement, obtient que sa motion soit discutée après le rapport de la dernière commission.
On le lit ce rapport (note loi) et on le vote sans discussion en oubliant de faire exécuter la décision de cette commission, formellement exprimée dans le dit rapport. On est pressé.
M. F. Pelloutier transmet au bureau une motion pour qu'une collecte soit faite en faveur de la verrerie ouvrière de Carmaux-Albi. La motion est adoptée, mais la collecte n'eut pas lieu vu la rapidité avec laquelle le congrès se sépara. Cependant avant, on entend la proposition du bureau présentée par M. Lieb ;necht sur le prochain congrès. Il propose une ville d'Allemagne, New-York est trop loin. Il demande l'exclusion des anarchistes à quelque titre qu'ils se
présentent; il faut prendre toutes les mesures nécessaires pour écarter également les ennemis de droite et les ennemis de gauche.
Un délégué anglais qui propose l'adoption du texte de la S. D. F. voit sa motion repoussée pendant qu'un autre délégué anglais demande si le congrès veut être aussi intolérant que les bourgeois. Diverses demandes sont faites au bureau, mais le président M. Sigg observe que le congrès est éclairé et que pour gagner du temps, on pourrait voter de suite en supprimant les onze orateurs inscrits. M. Malatesta proteste contre cet abus de pouvoir, mais la cloche couvre sa voix et le rapport Liebknecht (note 102) est mis aux voix et adopté, au milieu de rires et de brocarts de la majorité française. La motion Argyriadès est ensuite votée; le président remercie la délégation anglaise au nom des étrangers et "'déclare le congrès clos.
Les assistants poussent trois hourras en l'honneur de la solidarité internationale des travailleurs. Sur la plateforme, tous les délégués au bureau font la chaîne en croisant les bras (main droite à main droite du voisin), les allemands font de mêàie. Tous entonnent la Marseillaise des travailleurs sauf la majorité française qui chante la Carmagnole (note io3).
Soirée à Crystal Palace.— La délégation anglaise offrait un dîner aux étrangers dans Crystal Palace où il y avait feu d'artifice comme tous les samedis. De nombreux délégués vinrent à ce banquet cordial qui se termina par des toasts de MM. Singer et Gérault- Richard. M. Aveling imita les cloches à la grande joie de tous les français qui crièrent bis vainement. On entendit M. Ghesquière chanter fort bien et un chœur
170 r.E SOCIALISME
allemand, etc. Il y avait une sorte de table d'honneur à laquelle étaient MM. Singer, Liebknecht, Adler, Millerand, Aveling, Smith, Gérault-Richard, madame Aveling M. et madame Ferri, mais MM. Vaillant et Eugène Guérard n'y figuraient point; la délégation régulière française n'y était donc pas représentée. L'I. L. P. n'avait non plus aucun des siens à cette table, d'honneur. La soirée fut remplie agréablement par le feu d'artifice très beau, une illumination a giorno d'une partie des jardins où jouait une musique militaire anglaise.