DE LA DEFINITION DU SOCIALISME ET DE SES VARIETES
Qu'est-ce que le socialisme? Il semble à priori, étrange de poser semblable question,- puisque tant de gens parlent du socialisme, puisque tant d'autres se qualifient socialistes. Pourtant il est d'une absolue nécessité de déterminer les critères du socialisme de façon à connaître ce qu'on entend sous ce vocable.
Maintes personnes refusent le titre de socialistes à maintes autres qui tiennent à s'en parer. Nul ne cède, nul ne vainc. Il semblerait que c'est une épithète salvatrice, attirante des suffrages lors de quelconques élections. Au souci d'être nommé, on sacrifie tout. Et jeter le trouble dans l'esprit de la foule, rendre obscure l'histoire de notre époque, cela n'est d'aucune importance. Ce qui est important, c'est d'être élu et, pour ce, bravement, on accole l'épithète socialiste à
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une autre épithèie quelconque. Ainsi les uns sont radicaux socialistes tandis que d'autres sont seulement républicains socialistes ; aucuns sont socialistes chrétiens, certains socialistes étaiistes ; d'autres encore Tout le monde enfin est socialiste. On
ne s'y reconnaît plus; c'est la confusion la plus grande parce que le mot n'a aucune signification précise.
Il est cependant possible de déterminer les critères de la qualité de socialiste, de recherLher les idées exprimées par ce terme : Socialisme. La définition des mots, comme maintes fois M. Brunetière l'observa, n'est pas libre quand ils ont une étymologie certaine. C'est le cas du vocable c socialisme». Une définition doit être claire, précise, satisfaisante. Claire, afin que tous aisément la comprennent. Précise, car il importe que, sous le terme défini ne soient comprises que des choses liées par un ou plusieurs caractères communs : car il est nécessaire que, grâce au vocable déterminé, on distingue facilement les choses d'autres choses s en différenciant quelque peu. Satisfaisante, car il faut que la définition convienne à toutes les choses communément qualifiées ainsi depuis que le terme est en usage.
La façon même dont le mot « socialisme » est formé indique son genre de signification. Le suffixe isme montre qu'il s'agit d'un système ou d'un ensemble de systèmes, ayant rapport aux sociétés comme le prouve le radical 50cf<î/. La formation même du vocable socialisme nous autorise donc à écrire :
Socialisme — système ou ensemble de systèmes relatifs aux sociétés.
Il importe alors de savoir le genre de ces systèmes, de connaître le ou les rapports communs qui les unis-
sent entre eux et permettent de les classer sous un mêT;e vocable.
iNous ne pouvons accepter des définitions aussi vagues que celles données par Proudhon : Le socialisme est toute aspiration vers l'amélioration de la société. Le socialisme étant ainsi entendu, tout le monde peut à bon droit se dire socialiste. L'épiihète est inutile puisqu'elle ne différencie personne. iNous savons que cette conception du socialisme est très généralement admise maintenant. A chaque instant, le mot est employé dans ce sens dans les Revues, les journaux et même les livres. La signification d'un mot perd en effet de sa précision proportionnellement à son expansion. C'est un phénomène constant. iNous nous expliquons donc aisément l'imprécision, le vague du terme Socialisme. Et il en résulte multiples confusions, causes d'erreurs dans les polémiques des f)artis politiques, dans les études d'histoire, de sociologie. Il est donc de toute nécessité de délimiter avec soin la signification du mot « socialisme ».
Beaucoup de définitions ont été proposées depuis i832, époque où P. Leroux inventa le mot. Un grand nombre sont obscures, très vagues, imprécises et ne peuvent eire acceptées par tout homme épris de clarté et de précision. Ainsi sont à rejeter les significations du Socialisme données par K. Marx, PJenoit Malon, Bakounine, Malatesta, J. Grave, L. Bertrand, Spies, L. Reybaud, Webster. En effet tous les systèmes sociaux, même les plus opposés, sans aucun commun caractère, répondent à ces déterminations. Celles-ci ne servent donc plus à distinguer certains systèmes sociaux d'autres systèmes et par suite elles sont inutiles.
Maints sociologues ou grammairiens, tels de Laveleye, Littré. etc., ont voulu déterminer le socialisme en fonction de l'Etat, ce qui était bien trop vague ou l'ont défini comme une science, ce qui était contraire à l'étymologie même. D'autres voulurent n'y voir qu'un système relatif à l'organisation du travail ; mais ils sont restés dans l'imprécision ne définissant pas de quelle prganisation il s'agissait, ce qui était nécessaire, car tout système social implique une quelconque organisation du travail.
Toutes ces définitions sont ou obscures ou imprécises et vagues ; elles sont par suite mauvaises.
Il en est d'autres, plus nombreuses encore, qui ont été proposées par des socialistes, qui se rencontrent dans les manifestes et dans les décisions des congrès nationaux ou internationaux. Toutes ces déterminations ont un rapport commun qui est la socialisation des moyens de production.
Domela iNieuwenhuis comme Frédéric Engels, les Congrès des Social Démocrates d'Allemagne comme ceux du Parti ouvrier socialiste révolutionnaire de France, Merlino comme J. Guesde, Sébastien Faure comme Henri Brissac, etc., ont dans leurs diverses définitions du socialisme, déterminé ce terme en fonction de la socialisation des moyens de production. C'est cette même signification que les Sidney Webb, les Leroy-Beaulieu, les Woolsey, les Bouillet, les auteurs de VEncyclopcedia Britannica, du Standard Dictionurj^, du Centurjr Dictionary, les Winterer, les Fisher, les W. Morris, les Millerand, etc., ont donnée sous des formes variées.
Il ressort donc cette définition :
Socialisme — Système social ou ensemble de sys-
tèmes sociaux dans lesquels les moyens de production^ sont socialisés.
Je ne pense point qu'aucun s'inscrive contre la clarté et la précision de cette notion du socialisme : elle satisfait en outre pleinement. En efifet, toutes les doctrines qui, dans le passé ou dans le présent, ont été regardées communément comme socialiï^tiques rentrent bien dans la classification ainsi faite. Il en est de même de toutes les utopies, de toutes les formes sociales décrites ou expérimentées comme socialistes.
Il suffit d'étudier ces doctrines et ces formes sociales pour s'en assurer. Tous les historiens, les sociologues considèrent comme socialistes les premiers pères de l'église, les Esséniens, les Vaudois, les Anabaptistes, Thomas Morus, Wiclef, Wat Tyler, Campanella, les Niveleurs, les sectes communistes des États-Unis, Mably, "^orelly, Meslier, Restif de la Bretonne, Godwin, Babeuf, Fourier, Ovven, Saint- Simon, Pecqueuî*, etc., etc. Et tous restent socialistes d'après la définition que nous donnons. Notre notion du socialisme satisfait dans le passé de même qu'elle satisfait dans le présent.
I. Les choses appro-priables par l'homme peuvent se diviser en choses ou moyens de production et en choses ou objets de jouissance. Il faut noter que cette distinction est artificielle, faite dans le seul but de permettre une notion plus exacte du socialisme. En réalité toutes les choses sont moyens de production soit médiatement, soit immédiatement. De même, toutes les choses sont objets de jouissances. Nous faisons l'hypothèse que (.< moyens de production » s'entend du sol, sous-sol, eaux, immeubles de toute nature, machines de toute sorte, chemins de fer, en général tout l'outillage.
Les social-démocrates de tous les pays, le Parti ouvrier socialiste révolutionnaire français, les communistes et collectivistes anarchistes de toutes les régions ; Le labour indépendant Party, la Fabian So- . ciety d'Angleterre, les Colinsiens, réclament au moins la socialisation des moyens de production.
Il ressort de cela que historiquement, dans le passé et dans le présent, la définition que nous avons donnée est satisfaisante. Nous avons vu qu'elle est claire et précise. Elle répond donc aux nécessaires conditions d'une bonne définition. Aussi, nous pouvons écrire :
Socialisme — Système social ou ensemble de systèmes sociaux dans lesquels les moyens ce production sont socialisés.
Le caractère spécifique du socialisme est donc la socialisation des moyens de production.
Il y a des modes divers de socialisation de la propriété, aussi des termes différents ont été imaginés pour noter ces modes variés. iNous avons ainsi, par exemple, le collectivisme, le communisme. Ce sont des espèces diverses d'un même genre : le socialisme.
Le collectivisme peut être défini ainsi : Modalité du so:ialisme ; système social dans lequel les moyens de production sont possédés collectivement.
Le communisme est une modalité du socialisme, un système social dans lequel la propriété est commune.
Ces deux définitions nous semblent claires et précises. Elles satisfont certainement dans le passé comme dans le présent à tous les systèmes dénommés communément collectivistes ou communistes.
La différence qu'il y a emre le colieciivisme et le communisme est : dans le premier, la formule de répartition des produits est « A chacun selon ses œuvres »; dans le second « A chacun selon ses besoins ». Le saint-simonisme, la doctrine de Pecqueur, celles de la Fabian Society, de Colins, etc., sont du collectivisme. Le fouriérisme, les doctrines de Morelly, d'Owen, de Godwin, de Kropotkine, etc., sont des communismes.
On comprend aisément qu'étant donné cette conception du socialisme , bien des variétés peuvent exister suivant qu'on y adjoint des conceptions diverses relatives à Dieu, à la Famille, à la Pairie, à l'Autorité, à la Liberté. Ces variétés existent en effet. Il y a un socialisme athéistique et un socialisme théistique, un socialisme anarchique et un socialisme autocratique. On peut ê.re à la fois socialiste et patriote ou antipatrioté', socialiste et autoritaire ou libertaire. Il n'y a aucune antinomie entre ces termes et celui de socialisme. Toutes les doctrines sociales relatives à Dieu, à la Patrie, à la Famille, à la Liberté, à la Morale peuvent se combiner avec le principe fondamental du socialisme. Il se crée ainsi des variétés dans les espèces du genre socialisme.
Tant que les systèmes sociaux qui dérivent de ces diverses combinaisons admettent, au point de vue de la forme de la propriété, la socialisation des moyens de production, ils sont socialistiques. En effet, ils n'altèrent ni ne changent l'essence du socialisme qui est cette socialisation.
Le communisme et le collectivisme anarchiques sont donc des espèces du genre socialisme puisque ce sont des systèmes sociaux préconisant la communisa-
tion de la propriété ou la collectivisation des moyens de production. La démonstration de cette assertion tant au point de vue historique que rationnel, nous l'avons faite amplement, avec un luxe fatigant de preuves en une étude « un anarchisme, fraction du socialisme ? » qui eut l'honneur de paraître en même temps en plusieurs langues K Des essais de réfutation furent faits, ils furent vains.
Il n'y a pas à opposer le terme anarchie au terme socialisme, car ces deux termes ont des significations d'ordre différent, ne se contredisant pas mais pouvant se combiner, s'associer. La définition du socialisme montre qu'il s'agit d'ordre économique. La dé^nition de l'Anarchie et de l'Anarchisme montre qu'il s'agit d'ordre politique et moral.
Si l'on étudie les notions de l'anarchie données par Spies, J. Grave, Fisher, D. D. Lum, G. Platon, ïEncyclopœdia Britannica. A. Ranc, R. Mella, A. R. Parsons, Emile Gautier, M. Biock, Proudhon, De Paepe, Merlino, Malatesta, le dictionnaire de Webster, etc., on constate qu'on peut légitimement définir ainsi l'anarchie et l'anarchisme :
Anarchie. — Etat de société sans gouvernement, sans pouvoir, sans autorité constituée. L'étymologie indique nettement la signification du mot : du grec av (négatif, privatif, sans), v.^xn (gouvernement, chef, autorité).
Anarchisme. — Système social ou ensemble de systèmes sociaux dans lesquels existe l'anarchie.
I. Cf. Société Nouvelle, février et mars i8y6, Paris. — Free Review, Londres. — So^^ialistische akademikev, Berlin. —Ciencia social, Barcclona.
L'essence de l'anarchie c'est d'être un état social sans gouvernement ; l'essence du socialisme c'est d'être un système social dans lequel les moyens de production sont socialisés. On voit qu'il n'y a pas antinomie entre ces termes. On conçoit qu'il y ait au ■ contraire association de ces termes et formation d'un socialisme anarchique, c'est-à-dire formation d'un ou plusieurs systèmes sociaux dans lesquels il n'y aurait point de gouvernement en même temps que les moyens de production seraient socialisés.
La conception de ce socialisme anarchique est absolument rationnelle. Ajoutons qu'historiquement son existence ne peut être mise en doute. Les faits sont là qui ne peuvent être niés ; le lecteur curieux se reportera pour quelques-uns de ces faits à noire étude « un anarchisme, fraction du socialisme ?w
Le sDcialisrne peut être considéré comme un genre auquel appartiennent les espèces Communisme et Collectivisme. Chacune d'elles se divise en variétés: Communisme autoritaire, Communisme anarchique et d'autres ; Collectivisme étatiste, Collectivisme anarchique et d'autres. Si l'on examinait les adeptes de ces variétés d'une même espèce, on constaterait encore des différences au point de vue de la tactique pour parvenir à la réalisation du système social dont ils sont partisans. Ainsi nous trouvons des collectivistes étatistes révolutionnaires et d'autres réformistes : des communistes anarchistes préconisant la propagande par la violence et d'autres la répudiant, etc., etc.
En fin d'analyse, si on veut toujours chercher à différencier, sous tous les points de vue les adeptes du socialisme, on trouve qu'il y a autant de variétés
que d'individus. Mais c'est là un travail parfaitement inutile lorsqu'il s'agit d'une classification à faire. Il faut au contraire chercher les rapports communs liant tous ces individus et alors alors on arrive aux déterminations que nous avons données. Volontairement dans ces notions nous avons négligé l'examen des moyens pour arriver à la réalisation de l'idéal, car ils différencient plus qu'ils n'assimilent. Ils ne peuvent être considérés que comme créateursde sous-variétés et en aucun cas ne peuvent provoquer l'exclusion d'une variété dans l'espèce et par suite dans le genre. Les moyens pour réaliser le système social préconisé ne sont nullement spécifiques de ce système social qui n'est même pas fonction de ces moyens.
Donc, le caractère spécifique du socialisme est la socialisation des moyens de production ; celui du communisme est la communisation de toutes les choses appropriables par l'homme ; celui du collectivisme est la coUectivisation des mo,ens de production ; celui de l'anarchie est un état social sans gouvernement.
L'admission de ces caractères spécifiques fait disparaître toute confusion. L'histoire du passé, les luttes quotidiennes s'éclairent. Sous ces mêmes vocables s'entendent partout les mêmes doctrines, qu'elles soient professées en Australie ou en France, en le Sud Amérique ou en Allemagne.
Point d'obscurité dans les événements, point d'erreurs d'interprétation dans les faits, une classification aisée et immédiate, tels sont les avantages de l'adoption par tout le monde de ces définitions claires, précises, exactes, légitimes.