LA SITUATION DU SOCIALISME DANS LE MONDE
Le socialisme cornprend diverses doctrines unies entre elies par le commun caractère de la socialisation desmoyensde production. On conçoit doncque dans chaque pays l'on rencontre des adeptes de ces doctrines variées. Il se forme ainsi des partis iocialistes divers se différenciant quelquefois encore plus par la tactique pour arriver au but que par le but luimême. C'est la situation de ces partis que nous allons rapporter en examinant successivement chaque pays.
Frange. — L'évaluation e.^acte des socialistes français est difficile sinon impossible. En se basant sur les élections parlementaires, on obtient des chiffres qu'on doit considérer comme très approximatifs. Plusieurs raisons valent pour cela. Il nous semble que le nombre des socialistes dépasse le chiffre des voix (600.000) données aux candidats socialistes en 1893. Si on recherche ce nombre en se basant sur la quantité totale d'ouvriers, on arrive à un effectif
beaucoup plus important, trop important même (Appendice, note i). Je pense toutefois qu'on peut évaluer justement l'armée socialiste française à un effectif flottant entre quinze cent mille et deux millions d'hommes. Chaque jour qui s'écoule est un jour qui renforce l'armée socialiste française en lui amenant de nouvelles recrues, en rendant les anciennes de plus en plus conscientes du but poursuivi.
U existe en France divers partis socialistes : Parti ouvrier socialiste révolutionnaire ; Fédération des travailleurs socialistes de France ; Parti ouvrier français; les Communistes anarchistes; le Comité révolutionnaire central ; les Indépendants.
Le Parti ouvrier socialiste révolutionnaire (P. O. S. R.), est connu sous le nom de <f fraction allemaniste». Il est divisé en fédérations diverses : Fédération de r£st, fédération du Sud-Ouest, fédération desArdennes, etc.; Union fédérative du centre. Chacune des fédérations est administrée par un comité fédéral composé d'un délégué par groupe adhérent au parti. Il y a un secrétariat général du parti composé de délégués des fédérations. Son siège est à Paris. C'est dans les Ardennes, à Paris, dans le Jura que les Allemanistes sont le plus nombreux. Ils sont encore fortement établis dans certains départements (Loire, Aube, Côte-d'Or, Maine-et-Loire). Leur nombre total dépasse certainement deux cent mille. Certains groupes parisiens, tout en étant dénommés Parti ouvrier socialiste révolutionnaire, n'adhèrent plus à l'union fédérative du centre. Ce sont des dissidents, peu nombreux, quelques milliers, qui ont deux conseillers municipaux à Paris MM. Berthaut et Faillet; et deux députés MM. Dejeante et Grous-
ET LE CONGRÈS DE LONDRES l3
sier. Cette scission faillit un moment provoquer une dislocation de tout le parti.
Le Parti ouvrier socialiste révolutionnaire est discipliné, mais le commandement au lieu de partir du centre pour arriver à la périphérie part de celle-ci pour arriver au centre. Les membres des groupes se font obéir de leurs délégués et non ceux-ci de ceux-là. Les individualités en vedette dans ce parti sont MM. Jean Allemane, Faberot, Lavaud, Renou, Toussaint, Weber, Joindy, etc. Le Parti a trois députés MM. Faberot, Renou, Toussaint qui abandonnent fraction de leurs appointements (5ooo fr. sur 9000 fr.) pour la propagande. Ces députés ayant le parcours gratuit sur les chemins de fer sont envoyés fréquemment en province faire des réunions publiquesetpropagander. Le Parti possède diverses feuilles hebdomadaires ou bi-mensuelles : Parti ouvrier {Psivis), Rappel des Travailleurs (Dijon), Emancipateur (Charleville), la Montagne (Saint-Claudej, etc. Le Parti tient chaque année un congrès national ; il a aussi des congrès régionaux.
Les tendances de cette fraction socialiste sont très révolutionnaires. La plupart de ceux qui en font partie n'acceptent le parlementarisme que comme un moyen d'agitation et non comme un moyen de prise de possession du pouvoir. I Is sont tous ou presque tous ardents défenseurs de la grève générale. Ils sont communistes et « adversaires acharnés des propagandistes d'un collectivisme d'état, qui serait plus terrible que l'Etat ploutocrate nous régissant.» (P^rfz ouvrier, 10 juillet 1896). Le programme du Parti ouvrier socialiste révolutionnaire est formel ; il affirme l'idéal communiste qui ne peut être réalisé que par l'émancipation éco-
nomique des iravailleurs. Cette émancipation nepeut sortir que de l'action révolutionnaire ; tout mouvement politique doit être subordonné à cette énancipation économique.
La Fédération des Travailleurs socialistes de France (F, T. S.) ou « fraction Broussiste » est moins importante. Sa force numérique peut être évaluée à une cinquantaine de mille. C'est Paris sa grande citadelle fortifiée par quelques points dans l'Ouest (Maine-et- Loire), dans le Centre (Indre-et-Loire. j Ils ont divers députés : MM. Lavy, Prudent Dervillers, etc., et des conseillers municipaux de Paris ou d'autres villes. M. Paul Brousse est le principal leader de cette fraction. Elle tient des congrès régionaux et un congrès national annuel. Elle possède quelques organes à Paris et en province, tel VEclaireur, à Tours. La propagande de ce parti est moins active, moins bruyante que celle delà fraction allemaniste.
La tendance révolutionnaire y est fort atténuée, sinon même disparue. Ce sont des « possibilistcs » qui veulent la conquête- des pouvoirs publics et administratifs dans la commune, le département et l'Etat. C'est un parti parlementaire bien organisé qui poursuit, comme les social-démocrates, un but immédiat: l'amélioration de la vie des ouvriers; la réglementation des conditions du travail au point de vue de la durée, de son prix, de ses conditions d'hygiène et de sécurité; la transformation en services pubJics des chemins de fer, mines, etc.
Le Parti Ouvrier français (P. O. F.), section Guesdiste, a des tendances fortement autoritaires, ati moins comme tactique. C'est le parti social-démocrate français, ayant la même tactique que les social-démocrates
de tous pays. Elle se résume en la conquête légale des pouvoirs publics de façon à conquérir le pouvoir économique. Depuis quelques ans, ses leaders se sont fort assagis; ils ont, dans leurs articles, leurs discours, leurs déclarations, répudié les formes violentes de la révolution. Les hommes de ce groupement sont MM. Jules Guesde, Gabriel Deville, Chauvin, députés; Paul Lafargue, Ferroul, Dereure, Zevaes, l^me Aline Valette, etc. Les social-démocrates français sont fort bien organisés, très bien disciplinés. Le parti est dirigé par un conseil national siégeant à Paris. On peut évaluer le nombre de ses adhérents à plus de deux cent mille. C'est dans le nord que le parti a ses plus fortes assises, puis dans le sud-est et le sud.
Leur propagande„est la plus bruyante de toutes; aussi, pour beaucoup, ils semblent représenter le socialisme français. Ils ont des députes et un assez grand nombre de conseillers municipaux; ils possèdent même quelques municipalités en province dans le nord et le sud. Ils ont des conférenciers qui vont, quotidiennement, pour ainsi dire, porter la bonne parole un peu partotit. Ce qui fait la plus grande force des social-démocrates français, c'est qu'ils possèdent le seul journal socialiste quotidien de Paris : la Petite République. Dans cette feuille écrivent bien des socialistes blanquistes et indépendants; mais la plus grande place est tenue par les Guesdistes. Ceux-ci possèdent encore le Peuple, organe quotidien lyonnais, puis le Socialiste hebdomadaire de Paris et Lille, enin diverses feuilles paraissant chaque semaine à Bordeaux, Toulouse, etc. Deux revues mensuelles, la Jeunesse socialiste (Toulouse), \e Devenir
Social (Pans), corn battent pour la sociale démocratie. A Paris et dans le nord, ils ont créé des Maisons du Peuple, local spécial pour des meetings, des conférences, des fêtes.
Le Parti Ouvrier français est un parti politique moins mêlé que les autres fractions socialistes au mouvement syndical-corporatif. Il tend de plus en plus à l'acquisition des votes de la petite bourgeoisie et, pour cela, abandonne parfois les principes du socialisme. Il tient périodiquement des congrès régionaux et nationaux. En relation permanente avec les social-démocrates du monde entier, il participe régulièrement à tous les congrès internationaux. L'action de ce parti devient de plus en plus réformiste, de moins en moins révolutionnaire.
Les Communistes anarchistes sont en nombre assez considérable, au moins soixante mille, peut-être même cent mille. C'est dans Paris, la Seine, le sud et le sud-est, l'est, le sud-ouest et enfin le nord qu'ils sont le plus nombreux. Dans l'ouest, certaines villes comme Brest, Angers, Cherbourg ont des groupes importants de cotimunistes anarchistes. Leurs journaux sont hebdomadaires et se publient principalement à Paris : Les Temps nouveaux, la Sociale, le Libertaire. Il y a aussi des feuilles qui naissent en province, y vivent quelques semaines, puis meurent. Les revues qui défendent les théories communistes anarchistes sont surtout la Société nouvelle, une très importante revue de langue française, VArt Social, puis la Revue Blanche. Les anarchistes font surtout la propagande au moyen de brochures; ils en ont publié et en publient une quantité considérable. Le groupe l'Art social va même créer un théâtre dans le
but de propager la bonne parole. Les communistes anarchistes ont pour idéal le communisme libertaire, sans gouvernement, sans autorité. La plupart d'entre eux sont révolutionnaires et veulent faire table rase de la société actuelle pour établir le communisme. Ils se dififérencient des socialistes allemanistes simplement par la tactique, car ils n'acceptent pas comme ces derniers le parlementarisme comme moyen d'agitation. Ils forment des groupes épars dans la France ; mais ils ne sont ni centralisés comme les social-démocrates, ni fédérés comme les adhérents au Parti Ouvrier socialiste révolutionnaire. Ils font de fréquentes réunions publiques, mais n'ont ni congrès régionaux, ni congrès nationaux. En iSgS, ils prirent part à un congrès international à Chicago, mais en 1889, 1891 et 1898 ils furent exclus des congrès internationaux socialistes de Paris, Bruxelles, Zurich. Les hommeslesplus en vue du communisme anarchique sont P. Kropotkine, Jean Grave, Elisée Reclus, E. Pouget, Sébastien Faure, Ch. Malato, A. Hamon, Malatesta.
Le Comité Révolutionnaire Central, (C. R. C.) connu sous le nom de Parti Flanquiste, est un parti dont l'organe directeur porte ce même nom. Ses membres principaux sont : MM. Vaillant, Argyriadès, Breton, Dubreuilh, etc. Ses traditions, qu'il tient du grand révolutionnaire Blanqui, sont toutes révolutionnaires, nuancées de jacobinisme, c'est-à-dire d'autoritarisme. Toutefois, le parti est maintenant plus parlementaire que révolutionnaire. Il adopte, dit sa déclaration, tous les modes d'activité : économique, politique et sociale, électorale et révolutionnaire. Il est représenté au parlement par MM. Vail-
l8 LE SOCIALISME
lant, Chauvière, Baudin, et dans les conseils municipaux de Paris et autres villes. Sa force numérique est d'environ cent mille, répartis dans Paris, la Seine et le centre. Communistes, pour la plupart, les Blanquistes recherchent la conquête des pouvoirs publics afin de conquérir le pouvoir économique. Ils viennent de fonder un journ il hebdomadaire à Paris, la C<2rma^«o/e; plusieurs d'entre eux, MM. Degay, Turot, Vaillant, Dubreuilh écrivent à la Petite République. Ils ont deux ou trois journaux dans le centre. A Paris, M. Argyriadès publie une revue mensuelle, la Question Sociale, ouverte, d'ailleurs, à toutes les écoles socialistiques.
Nombre de socialistes ne font partie d'aucun groupement déterminé. Il y en a qui sont collectivistes autoritaires ; d'autres, communistes libertaires; les uns sont réformistes, d'autres révolutionnaires Ils ont ces points communs qu'ils protestent et luttent contre la société capitaliste actuelle et préconisent la socialisation de la propriété. Cette masse de socialistes indépendants est éparse dans toute la France. On peut dif tellement l'évaluer, mais elle dépasse le nombre de ceux adhérents à des partis déterminés. En France, on n'aime pas à s'enrégimenter. Les leaders des indépendants sont : MM. Millerand, Jaurès — de plus en plus ils s'inféodent aux social-démocrates— Gérault- Richard, Rouanet, députés; MM. Fournière,A. Veber, conseillers municipaux; G, Renard, Jaclard, Pioger, etc. La Petite République est un de leurs organes; ils ont encore la Revue socialiste, qui paraît mensuellement, et nombre de journaux locaux en province.
U Intransigeant leur donne un concours actif à
cause de la Ligue intransigeante socialiste, dont les tendances sont très révolutionnaires et antiparlementaires, communistes. La jeunesse socialiste a aussi formé une fédération n'adhérant à aucune des fractions socialistes et à tendances très antiparlementaires.
Tant par leur nombre que par la valeur intellectuelle de certaine quantité de leurs membres, ies indépendants ont une grande action dans le parlement, Ja presse et le grand public. Dans les milieux ouvriers proprement dits, leur influence est moindre. Ils ont quelquefois donné des représentations théâtrales au Théâtre Social dans un but de propagande. Ils publient des brochures, mais en petit nombre, et vont souvent conférencier un peu par toute la France.
Il importe de ne pas oublier que toutes ces fractions du socialisme franç^s s'enchevêtrent les unes dans les autres, en province surtout. Beaucoup de socialistes sont adhérents à des groupements inféodés à une des fractions, parce qu'e.i la région cette fraction seule a des branches. D'une façon générale, en France, la tendance la plus répandue parmi les socialistes est révolutionnaire, antiparlementaire et libertaire. On put le voir lorsque se créa la Verrerie Ouvrière, en novembre 1895, et lors du congrès de Londres.
Parallèlement au mouvement socialiste pur se place le mouvement corporatif, dont l'importance va grandissant. Ces deux mouvements ne sont pas indépendants; ils se pénètrent mutuellement, s'identifient maintes fois. Les ouvriers d'un même métier se forment en syndicats. Les syndicats de même métier en une région se fédèrent en fédération régionale. Ces fédérations de métiers semblables se réunissent dans
la nation en une fédération nationale. Pour les gantiers et professions annexes, il existe une fédération internationale. En chaque ville, les syndicats divers s'agrègent en Bourse du Travail ou en fédération de syndicats analogues aux Bourses. Celles-ci, associées entre elles, forment la fédération des Bourses du Travail, dont le siège est à Paris.
Au i" juin 1896, il existait 48 Bourses du Travail, 17 fédérations de syndicats. La fédération des Bourses en comprend 46, comptant 780 syndicats et à peu près 25o,ooo membres. Les Fédérations de syndicats sont en voie de transformation en Bourses; elles ont un effectif de i5o,ooo syndiqués. Environ 65o syndicats, comptant 100,000 ouvriers, sont sans liens fédératifs. Il faut observer que, chaque année, la Fédération s'accroît et que de nouvelles Bourses se forment. Cet organisme est en plein fonctionnement; et aux Bourses existantes adhèrent de plus en plus les syndicats régionaux. Les Bourses les plus importantes sont : Paris, Lyon, Nantes, Toulouse, Bordeaux, Saint-Etienne; puis Marseille, Béziers, qui ne sont pas fédérées. Leur fonction est de s'occuper du placement des ouvriers, de statistiques, et de les organiser pour la lutte économique. Les locaux qu'elles occupent servent de lieu de réunion. Elles sont administrées par un conseil général élu.
Le syndicat est administré par une chambre syndicale formée d3 délégués des syndiqués. Il y a des fédérations nationales de syndicats très fortement organisées : telles sont la Fédération des syndicats des mineurs, le Syndicat des employés et ouvriers de chemin de fer. Fédération des verriers, Fédération des métallurgistes, Fédération française de.l'industrietex-
tile, Fédération des chapeliers, F. des cordonniers, F. des lithographes-imprimeurs, F. du Bâtiment, etc., eic. Il s'est créé des syndicats de paysans dans la Champagne, la Bourgogne, le Jura et la Loire-Infirieure ; là ils sont le plus solidement établis sous le titre (( Union des Colons de vigne à complant et des agriculteurs du.... ». Leur organisateur fut un armateur nantais M. Ch. Brunellière.
Tous les membres des Syndicats sont socialistes, adhérents aux fractions socialistes, principalement au Parti ouvrier socialiste révolutionnaire. Les tendances de ces syndiqués sont antiparlementaires, et communistes. Ils n'ont point confiancedans les politiciens, veulent se faire eux-mêmes. Souvent ils aiment autant ne pas avoir de subventions gouvernementales pour leurs Bourses et cherchent toujours à être absolument indépendants^ Les membres les plus influents du mouvement corporatif sont souvent ignorés du grand pubac français et à fortiori de l'étranger. Ils ont cependant une influence bien plus considérable que maints députés. Ce sont MM. F. Pelloutier, Eugène Guérard, Braiin, Baume, Stroobant, Hamelin, Girard Dubois, F. Guérard, Keufer, Simon, Proust, etc. etc.
IJ y a environ 1 5 oo sociétés coopératives, la plupart de consommation, fonctionnant bien; leurs adhérents sont i3o.ooo. Paris seul compte 25o sociétés dont les plus importantes sont la Bellevilloise, l'Egalituire, la Moissonneuse^ etc. La verrerie ouvrière d'Albi est une coopérative de production avec répartition des bénéfices partie aux ouvriers, partie aux groupes actionnaires avec obligation de leur emploi pour la propagande non électorale. C'est donc un essai de communisme partiel.
Tous ces groupements corporatifs tiennent des congrès régionaux, nationaux et prennent part aux congrès internationaux soit socialistes, soit corporatifs. Chaque année il y a un congrès national des Bourses du Travail et un congrès de tous les syndicats et groupes corporatifs. Depuis 1893 à Marseille, ces congrès se sont prononcés pour la grève générale. Ce fut à Nantes en 1894 l'objet d'une vive discussion et d'une scission de la minorité appartenant à la fraction socialiste du Parti ouvrier français (social-démocrate, guesdiste). Les Allemanistes, les anarchistes et partie des Indépendants sont partisans de la grève générale qui a pour adversaires les Guesdistes, fraction des Broussistes, des Blanquistes et des Indépendants.
Il existe donc en France diverses écoles socialistiques. La grande majorité est communiste : la minorité étant collectiviste. Au point de vue des moyens pour parvenir à la réalisation de l'idéal comm.un, il y a des sectes variées. Parmi elles il y a deux grandes tendances : Prédominance de la conquête des pouvoirs publics sur la lutte économique ; ou vice versa. Il semble que la majorité des socialistes français préconise la lutte économique de préférence à Ja conquête des pouvoirs publics. Une certaine fraction, les socialdémocrates, veulent cette conquête à l'exclusion d'autres moyens; elle constitue pour eux une nécessité. Il semble aussi que la majorité des socialistes sont des opposés à tout autoritarisme et ont des apirations vers la liberté de plus en plus grande. En résumé il me paraît probable que les tendances de la majorité des socialistes est vers le communisme libertaire, vers l'autonomie individuelle, la solidarisation des individus et la fédération des groupes soit politiques, soit corporatifs.
Grande-Bretagne, — Il n'y a que quelques ans que le socialisme a pénétré dans la classe ouvrière d'Angleterre, d'Ecosse, de Galles et d'Irlande. Encore en cette dernière région, peut-on dire que le nationalisme en a empêché le développement. C'est seulement en 1896 qu'il a été décidé à Dublin la formation d'un Parti socialiste irlandais. Avant 1889 le socialisme était localisé dans la classe bourgeoise.
On note actuellement l'existence de divers groupements adhérents au socialisme. Ce sont, l'Indépendant Labour Party, la Social Démocratie Fédération, la Fabian Society, la H ammersmith Socialist Society , les Communistes anarchistes, la Labour Church (Eglise du Travail), la Brotherhood Church (Eglise de la Fraternité), etc., enfin les nationalisateurs du sol (Land nationalisation Society et English Land Restoration League).
Les groupements x:prporatifs ou trade unions, analogues aux syndicats français sont très fortement organisés ; quelques-uns sont très riches. Jusqu'en 1889, ils furent assez rebelles au socialisme ; mais depuis cette époque beaucoup d'unions sont venues au socialisme. Citons notamment la Gasvv^orkers and General Labourers Union (union des ouvriers du gaz) l'union des Dockers, la ^National Amalgamated Sailors and Firemen Union of great Britain and Ireland, etc. L'esprit socialiste a peu à peu pénétré les milieux ouvriers dans les tissages, les mines, la métallurgie, les fabriques de dentelles, etc. Nombre d'unions dont les chefs restent inféodés au libéralisme ou au radicalisme comptent quantité d'ouvriers adhérents au socialisme. Il y a environ 1.200.000 ouvriers anglais faisant partie des Unions. Sur cette masse, près de
Soô.ooo appartiennent au Néo Trade Lnionisme, c'est-à-dire aux Unions nettement socialistes. On peut sans crainte d'erreur évaluer à 200.000 le nombre des unionistes socialistes faisant partie des trade unions dirigés par un état-major libéral ou radical. Ce nombre augmente sans cesse et on peut prévoir le jour où les unions de Grande-Bretagne seront toutes socialistes. L'Indépendant Labour Party(I. L.P.)aun eftsctit de 40 à 50.000 membres. Aux élections de 1895, ses 2S candidats ont recueilli 44.594 voix. Il s'étend en tout3 l'Angleterre, FEcosse, le pays de Galles. C'est surtout dans le nord de l'Angleterre et le sud de l'Ecosse qu'il est le plus fort ; il faut noter qu'il a été fondé en 189*3 seulement. Les groupes locaux ou branches sont fédérés entre eux; il y en a 38 1 autonomes; r I. L. P. tient un Congrès annuel. La propagande est active dans les milieux ouvriers par la parole, la brochure, le journal. M. Keir Hardie, est éditeur du Labour Leader qui paraît toutes les semaines, de même que le Clarion édité par M. Blatchford avec l'aide principale de M. A. Thompson. Le Clarion quoique indépendant et non inféodé à 1' I. L. P. en défend la politique avec ardeur. C'est le journal socialiste ayant la plus grande circulation ; celle du Labour Leader est un peu moindre. L' I. L. P. est administré par un « national administrative Council » de neuf membres qui a pour président M. Keir Hardie et pour secrétaire général M. Tom Mann. Ce parti présente des candidats lors des élections ; il n'a aucun député mais possède 4 County Councillors, 35 Conseillers municipaux. Il est opposé à l'alliance avec les autres partis politiques et veut se préserver indemne de toute compromission. L' I. L. P. de-
mande la socialisation des moyens de production (moyens de distribution inclus), il est donc en général collectiviste. C'est par l'éducation de la masse et son organisation économique et politique que 1' I. L. P. veut réaliser le socialisme. Les tendances ne sont pas révolutionnaires. Par contre, elles sont libertaires et autonomistes, fédéralistes. Les personnes les plus en vue de ce parti qui compte dans son sein tant d'ouvriers syndiqués sont MM. PeteCurran, D^'Pankhurst, Mrs Pankhurst, F. Brochlehurst, J.Bruce Glasier, Grant Allen, Miss Enid Stacy, Frank Smith, Ben Tillet, etc.
La Sociale Démocratie Fédération (S. D. F.), de fondation plus ancienne (i883; que l'L L. P. a un nombre bien moindre d'adhérents, au plus zj,ooo. Elle est divisée en de nombreuses branches locales qui peuvent, dans un même district, former, à l'aide de leurs délégués, un comité central local. La S. D. F. est dirigée par un conseil général se réunissant tous les trois mois. Il y a un conseil exécutif composé de 12 membres. Chaque année, il est tenu une grande conférence de tout le parti. Parmi ces leaders, citons MM. Hyndmann, le chef très autoritaire et incontesté de cette fraction, Herbert Burrows, Hunter Watts, G. Lansbury, Quelch, missE. Lanchester, H. W. Lee, William Thorne. Plusieurs membres de la S. D. F. sont conseillers municipaux ou font partie des conseils des écoles (School Board). L'objet de ce groupement socialiste est « la socialisation des moyens de production, de distribution et d'échange qui doivent devenir propriété collective ou commune ». La S. D. F. réclame la législation par le peuple, la nation armée, la distribution et la production des ri-
chesses réglées par la communauté dans l'intérêt de ses membres. Comme palliatif, elle demande les huit heures, des règlements du travail, etc., etc. Elle présente des candidats aux conseils paroissiaux, municipaux, scolaires, etc. au parlement. La S. D. F. est d'une grande orthodoxie marxiste et a, de ce chef, beaucoup de rapports avec les social-démocrates continentaux. Ils attendent tout de la lutte politique, entendant par ce mot la conquête des pouvoirs publics. Ils excommunient les socialistes qui ne pensent pas comme eux. Les tendances de ce groupe sont, en général, très autoritaires, ce qui est, pensons-nous, une des causes dz son peu d'accroissement. M. Hyndmann est l'éditeur d'un journal hebdomadaire, Justice, qui a une petite circulation. Plusieurs des membres de la S. D. F. ont publié et publient des brochures de propagande. De nombreux meetings sont tenus chaque année.
. La Société Fabienne (Fabian Society) est fort peu nombreuse : 700 membres. Elle jouit cependant d'une notable influence comme groupe d'étude. Elle a publié beaucoup de brochures, en général très bien faites, et qui ont une assez grande circulation. « Son objet est de déterminer le peuple anglais à démocratiser entièrement sa constitution politique et à socialiser ses industries». Le socialisme d'Etat est celui préconisé par la Société Fabienne. Nombre de desiderata formulés par ce groupe seraient en Fi ance considérés comme faisant partie d'un programme radical. Beaucoup de Fabiens font partie de l'I. L. P. et quelques-uns de la Hammersmith Socialist- Society. Les individualités les plus marquantes de ce groupement sont : MM. Sidney Webb, Sydney Olivier,
ET LE CONGRÈS Dfi LONDRES 27
Bernard Shaw, Graham Wallas, Dryhurst, M'"'^ Sidney Webb, etc. La Fabian Society a créé l'année dernière (1895) un collège des sciences sociales et poliiiques à Londres. La propagande est surtout faite par de nombreuses brochures.
La Hammersmith Socialist Society est un petit groupement local fondé par Willam Morris, l'illustre poète anglais. Elle a peu de membres. Son objectif est le communisme libertaire; mais sa taciique est le parlementarisme. Parmi ses membres, citons : M"*« May Sparling , la fille de Willam Morris, MM. Steele, Cobden Sanderson^ etc.
La Bloomsbury Socialist Society est un groupe infime, mais célèbre, car son leader est le D'' Aveling, dont la femme est la fille de Karl Marx. Un humouriste Fabien, Bernard Shaw, prétend qu'à eux deux ils forment toute la Société socialiste de Bloomsbury. M™*' Eleonor Aveling- et son mari étant des socialdémocrates très orthodoxes et très autoritaires, la Bloomsbury Socialist Society est sociale-démocrate et autoritaire.
Les communistes anarchistes sont épars en toute l'Angleterre et l'Ecosse. 11 y en a surtout sur Ja côte est de l'Ecosse (Aberdeen, Dundee, Edimburgh), puis à Glascovv, dans les midlands quelque peu, et davantage dans les comtés est de l'Angleterre (Norfolk). A Londres, dans l'East End, les juifs russes forment un groupe important; dans la banlieue de Londres, on rencontre aussi des communistes anarchistes. Ils sont en tout quelques milliers, trois ou quatre, probablement. Quelques personnalités parmi eux ont une influence considérable, notamment Pierre Kropotk.ine. Ils ont plusieurs journaux : Freedom, édité
par Cantwell et où écrivent Tcherkesoff, Malatesta, Keiiworthy, etc. ; Liberty, édité par Tochatti avec la collaboration d'A. Henry, Duncan, Presburg, etc.; Commompeal, édité par Nicoll ; Alann, édité par Banham, Rèece, Quinn; le Worker's friend (Ami des Ouvriers) publié en yeddish par les juifs russes anarchistes. Ces feuilles ont une circulation de quelques milliers. Les C. A. publient de nombreuses brochures. Ils forment des groupes qui ne sont pas unis entre eux. Ils tiennent des meetings hebdomadaires, comme tous les autres groupements socialistes, et, parfois, quelques conférenciers font unetournée dans les provinces ou dans l'Ecosse. Ils se mêlent au mouvement ouvrier et certaines des unions nouvelles sont communistes anarchistes.
Les socialistes religieux forment en Grande-Bretagne de petits groupements : Labour Church, Brotherhood Church, etc., etc. Chacun de ces groupements est peu important; mais leur ensemble n'en joue pas moins un certain rôle dans ce pays où l'esprit religieux subsiste. Dans l'Eglise presbytérienne d'Ecosse (Church of Scotland), il se rencontre quelques prêtres socialistes, transformant leurs églises en lieux de prêche du socialisme. Quelques-uns de ces groupements chrétiens publient des brochures, des feuilles, volantes, des revues mensuelles, tel Brotherhood, Labour Prophet. Les tendances de ces groupes sont généralement communistes libertaires, mais avec répudiation delà violence. MM. John Classe, Kenworthy, Morrison Davidson, etc., etc., sont parmi les plus notables des leaders de ces groupes.
La Land nationalisation Society et les Land Restoration leagues d'Angleterre, et d'Ecosse ont pour but
la nationalisatioQ du sol et adoptent les doctrines socialistiques d'Henry George. Le grand naturaliste Russell Wallace est un des champions de ces sociétés dont les membres vont de plus en plus vers le collectivisme ou le communisme. Elles font une propagande très active au moyen de brochures et feuilles volantes. Chaque année elles font faire des tournées de meetings; les orateurs voyagent en des voitures rouges (red vans). Il y en a une demi douzaine opérant dans les régions agricoles de l'Angleterre (Midland et Sud-Ouest). A Glasgow, la ligue écossaise publie un organe mensuel, the Single Tax. Le secrétaire général de la ligue est M. Verinder.
Les socialistes, à quelque école qu'ils appartiennent n'ont pas d'organe quotidien. En dehors des journaux dont nous avons parlé, nous devons dire que les feuilles radicales hebdomadaires Reynolds Newspapers, Weekly times- and écho publient presque chaque semaine des articles socialistes. Il existe aussi un Magazine To Morroxp (Demain) qui est vraiment socialiste; Free Review (Revue libre) qui est de direction radicale offre un asile à beaucoup d'articles socialistes. Deux artistes de grand talent Walter Crâne et Cynicus (M. Anderson), ce dernier surtout satirique, aident à la propagande des idées par leurs dessins qu'ils publient en des magazines, en des journaux ou hors texte.
En résumé, le socialisme anglais est en pleine période de développement. La sociale démocratie avec sa discipline militaire et son autoritarisme autocratique ne peut progresser, car elle est contraire au caractère anglais, imbu d'individualisme, épris d'indépendance. Par nature les Anglais, les Ecossais, les Gallois,
les Irlandais sont des libertaires ; le réveil des nationalités les pousse vers le fédéralisme. Lestendancesdu socialisme en Grande-Bretagne sont donc nécessairement libertaires, fédéralistes. Les socialistes pour la très i,Tande majorité ne sont pas révolutionnaires. Ils savent la puissance irrésistible de l'opinion publique et c'est sur elle qu'ils comptent pour la transformation sociale. Ils sont le plus souvent évolutionnistes même parmi les anarchistes. Les éléments qui tendraient le plus vers la révolution violente sont les Irlandais. Dans ri. L. P. il commence à se montrer deux tendances au sujet de la tactique, l'une ultra modérée et très exclusive, l'autre plus radicale et plus tolérante. Cette dernière fraction pourrait quelque peu être comparée à notre Parti ouvrier socialiste révolutionnaire. La fraction modérée peut s'assimiler plus Justement encore à la fraction parlementaire des Indépendants français.
Belgique. — Les ouvriers belges sont le plus souvent syndiqués et la plupart des syndicats sont adhérents au Parti ouvrier belge. Ceux mêmes qui n'y sont pas affiliés ont sur les questions économiques les mêmes réclamations ; ils marchent d'accord avec le Parti ouvrier. Comjme en France, ces syndicats se fédèrent dans la même ville. Ceux de même métier forment des fédérations régionales, nationales. Les principales fédérations sont celles des métallurgistes, des mineurs, des travailleurs du bols, despeintres, des cigariers, des tailleurs, des carriers. Les syndiqués ont des congrès annuels. La solidarité est fort grande, nous dit M. Paul Deutscher dans Frce Rcviexi^. La coopération a atteint un grand développement en Bel-
gique. Il existe plusieurs centaines de sociétés coopératives, de consommation pour la plupart. Toutes fonctionnent fort bien. AfBliées au Parti ouvrier, il en est une cinquantaine seulement. Mais beaucoup de coopérateurs des autres sociétés sont socialistes. La plus importante société coopérative socialiste est le Vooruit de Gand, puis on peut citer après la Maison du Peuple de Bruxelles. Il existe des boulangeries coopératives à Jolimont, Liège, Verviers, Anvers, Malines, Louvain, Charleroi, etc. On trouve de même d'autres sociétés d'alimentations, des magasins de confection, etc. etc. Le succès est complet et chaque année le nombre de ces sociétés croît. Elles sont non un but, mais un moyen de propagande socialiste et d'organisation ouvrière. Les béné^ces qu'elles donnent — j'entendscelJesaffiliées au Parti ouvrier — sontutilisés pour la propagande, ^insi chaque année plus de cent mille francs sont consacrés à des subsides aux journaux, bibliothèques, ouvriers en grève, propagande électorale, etc. Les coopératives ont permis la création de Maisons du peuple et par suite la possession de locaux pour réunions, conférences, etc. Il y a quelques coopératives de production (cigares métallurgie, fabriques de confection). Un notable avantage de ces coopératives, signalé par les socialistes belges tous grands prôneurs de ce moy en de propagande, est qu'elles sont un refuge assuré pour les propagandistes chassés de leur emploi par leur patron.
Tous les socialistes, à l'exception d'indépendants rares et des communistes anarchistes, sont adhérents du Parti ouvrier belge (P.O. B). Jl est composéde fédérations autonomes formées d'unions constituées en un même district. Tous les membres adhèrent au pro-
gramme et aux stauits du P. O. B. et adoptent sa tactique. Un conseil général élu par l'annuel congrès administre les affaires du Parti et exécute les décisions du congrès. P. O. B. n'est pas aussi despotique que le sont les Partis ouvriers français, espagnols, etc. Il a une largeur d'esprit plus grande et une tolérance complète.
Le P. O. B. est collectiviste présentement, mais en considérant le communisme comme l'étape suivante de rhumanité. 11 réclame « l'appropriation collective des agents naturels et des instruments de travail». D'après son programme, « le socialisme doit poursuivre simultanément l'émancipation économique, morale et politique duprolétariat. iNéanmoins le pointde vue économique doit être dominant. » Le Parti affirme que « dans leur lutte contre la classe capitaliste, les travailleurs doivent combattre par tous les moyens qui sont en leur pouvoir et, notamment, par l'action politique, le développement des associations libres et l'incessante propagation des principes socialistes.
La propagande électorale occupe une place prépondérante dans le prosélytisme des socialistes belges, qui sont réformistes plus que révolutionnaires. Un progrès en appelle un autre, a dit justement M. Louis Bertrand à ce sujet. Il ne semble pas, cependant, que le P. O..B. voit dans le parlementarisme, la panacée universelle. Il use de ce moyen ; mais n'exclut pas les autres. Il fait une propagande très active par meetings dans la rue, conférences, brochures. Il publie quatre journaux socialistes quotidiens : le Peuple (Bruxelles), VEcho du Peuple ['^. centimes, Bruxelles), le Vooruit, le Werker; le Laboureur, le Land boui^er,
spécialement dévoués à la propagande dans les campagnes, sont hebdomadaires, de même que la Justice. Chaque année, il paraît au moment de l'appel sous les drapeaux le Conscrit, la Caserne, le Lovteling, organes publiés par les jeunes gardes socialistes contre le militarisme et la guerre, il y a une revue mensuelle r.4i'(?;2zr ^oc/<^/. A Charleroi existent le Journal de Charleroi, quotidien socialiste à nuance moins social-démocrate que le Peuple et V Etoile socialiste ouverte à toutes les écoles du socialisme. Tous ces journaux ont une importante circulation. U Echo du Peuple dépasse 40,000 par jour et le Vooruit (de Gand) 14,000. Le P. O. B. ne néglige pas les questions de littérature et d'art; aussi, aux Maisons du Peuple, est une section d'art qui organise des conférences, des représentations théâtrales, etc. Il est difficile d'évaluer les forces du P. O. B. ; en se basant sur les élections, on p^eut les estimera environ 3 5 0,000 voix. En y joignant les indépendants, les communisnistes anarchistes, il me semble qu'on peut dire qu'en Belgique l'armée socialiste se compose de 3 à400jOOo personnes. Le P. O. B. a 3o députés au Parlement, 2 ou 3 sénateurs et des conseillers municipaux. Parmi ses leaders citons : MM. L. Bertrand, E. Vandervelde, Demblon, Defuisseaux, G. Degreef, Hector Denis, Anseele, Defnet, A. Delporte, E. Picard, Lafontaine, etc.
Les socialistes indépendants ne sont pas groupés. Il y en a qui sont colinsiens, d'autres qui sont collectivistes ou communistes, mais non affiliés au P. O. B. Ils sont d'ailleurs en petit nombre. Ils ont les revues la Question Sociale (colinsienne), la Philosophie de /'ylve/ifr (colinsienne), le Coq Rouge, revue littéraire,
la Société Nouvelle, dont nous parlâmes en étudiant le socialisme en France. Nous devons ne pas oublier la Nouvelle Université Belge, créée par Edmond Picard et autres. Cette Nouvelle Université est socialiste réellement ; ses professeurs y sont : Elie et Elisje Reclus, G. de Greef, Vandervelde, E. Picard, Verhaeren, E. Ferri, de Roberty, etc., etc. Elle a créé l'Extension universitaire, qui a pour but de faire des cours dans des localités diverses de la Belgique. Comité, corps professoral et auditeurs sont socialistes. Les communistes anarchistes ne sont que quelques milliers en Belgique, surtout en le bassin de Charleroi. Ils sont opposés à toute tactique électorale : ils sont très exclusifs à cet égard. Ils publient souvent des journaux, qui vivent peu, tués par les condamnations. Ils éditent de même des brochures de propagande; actuellement, à Brux:elles, il en paraît une série sous le titre de « Bibliothèque des Temps nouveaux ». Les journaux anarchistes français se lisen en Belgique. En 1896, il y a eu la Débâcle sociale, V Insurgé] mais ces feuilles sont mortes. De même, en langue flamande, il n'existe plus de journaux. Il importe de noter que, dans le P. O. B. se trouvent d'assez nombreuses personnes qui ne se différencient guère d'avec les communistes anarchistes, surtout parmi les jeunes gens. De même beaucoup d'indépendants parmi les intellectuels (scientistes ou artistes), sont réellement des communistes anarchistes. La seule différence est que maints de ceux-là sont moins intransigeants sur la question du parlementarisme et considèrent cela comme un moyen qu'ils ne louent pas, mais qu'ils ne réprouvent pas. D'ailleurs, d'une façon générale, dans le socialisme belge il y a moins
d'antagonisme, plus de tolérance entre les fractions socialistes que nous n'en trouverons en Allemagne, en France, Espagne, Hollande.
Pays-Bas. — Il existe en Hollande deux groupements politiques : La Fédération des socialistes (Socialistenbond), puis le Parti Ouvrier social démocrate, auxquels il faut joindre les Communistes Anarchistes. Parallèlement à ces organismes politiques se trouve le secrétariat national du travail, sorte de fédération de groupements corporatifs.
Le Socialistenbond est administré par un comité exécutif ; il comprend plus de cent sections, autonomes. La grande masse des socialistes hollandais est communiste avant tout. « Ils ont en vue une transformation radicale de la Société et veulent substituer à la propriété privée des moyens de production et de consommation la propriété sociale. Ils sont encore pour l'immense majorité antiparlementaires en ce sens qu'ils considèrent le parlement bourgeois comme incapable d'être un instrument d'émancipation pour la classe ouvrière ». C'est la lutte économique que le Socialistenbond juge importante à mener. Cependant des sections et des membres de cette fédération peuvent prendre part et participent en effet à la lutte électorale, surtout dans un but d'agitation et de propagande. Le zèle prosélytique des adhérents s'exerce donc pour répandre les principes communistes, pour miner la puissance des classes possédantes, pour constituer les nouveaux organismes producteurs qui dans une société libre communiste seraient chargés de la distribution des différents objets et denrées. Nous ignorons le nombre des affiliés au Socialistenbond ;
mais il est certain que ce groupement comprend la très grande majorité des socialistes hollandais : la plupart des ouvriers syndiqués adhèrent à cette fédération ou marchent d'accord avec elle. L'activité du Socialistenbond est grande ; il s'intéresse à toutes les grèves, lockouts, etc. 11 tient masse de meetings en plein air et dansdes salles, envoyant des conférenciers porter la bonne parole dans les campagnes et les villes. Il a suscité un mouvement pour le refus de l'impôt, mouvement qui a eu du succès. Il publie des journaux : Rechi voor Allen (droit pour tous), trihebdomadaire à Amsterdam, puis dix journaux hebdomadaires, tels le Volksvriend (Ami du peuple) à Arnehm, De Arbeider (le Travailleur) à Sappemeer, etc. Il paraît encore un illustré littéraire hebdomadaire, Morgenrood et une revue mensuelle De Sociale Gids. Pour la propagande antimilitaire se publie d'une façon intermittente De rpappens neder (A bas les Armes). Nous devons ajouter que la Fédération des socialistes édite encore des brochures de propagande. Parmi les leaders citons MM. Domela iNieuvv^enhuis, Christ Cornelissen, etc.
Le « Social Demokratische Arbeiders-partij » S. D. A. P. (Parti Ouvrier Social Démocrate) est de formation toute récente (août 1894). Il compte, selon le rapport sur sa situation, un effectif de 24 sections avec mille, membres. C'est une minorité très petite par rapport au Socialistenbond. Le S. D. A. P. est inféodé complètement à la sociale démocratie allemande ; il en reçoit des subsides. Il considère la conquête du pouvoir politique comme moyen principal de l'émancipation des travailleurs. Il est l'adversaire tache déclaré du mouvement syndical ainsi
que cela ressort du rapport sur la situation du parti. Les adhérents de ce groupe social démocrate fout des conférences, publient des brochures, deux journaux hebdomadaires {De Social-Democrat à Utrecht ; Volkstribriiun à Maestricht) et une revue mensuelle : De Nieinpe Tijd. Leurs principales notabilités sont MM. Van Kol, Polak, etc. L'organisation du S. D. A. P. est autoritaire comme en Allemagne ; la direction part du centre.
Les communistes anarchistes sont moins nombreux que les membres du Socialistenbond, mais ils sont en plus grand nombre que ceux de V S. D. A. P. Leur idéal est le même que celui des premiers, leur tactique en est peu différente. Quelques sections se sont, il y a quelques ans, séparées de la Fédération des socialistes pour former des groupes anarchistes. Leur propagande se iaitpar la parole (meetings), par la plume (journaux et brochures). C'est surtout des brochures que les communistes anarchistes éditent; ils publient un journal An-Archie, tout petit hebdomadaire et ont publié De Anarchist qui meurt et reparaît, remeurt et reparaît. MM. Van Der Voo, Methofer^ etc., sont le plus en vue dans le mouvement anarchiste communiste.
Le mouvement corporatif est assez important. Les ouvriers sont groupés par corps de métier ; ces syndicats ou unions adhèrent pour la majorité au secrétariat national du travail qui en 189 5 comptait 3i fédérations et associations ouvrières ayant ensemble 18,700 adhérents. Parmi les organisations corporatives importantes, citons l'association typographique Vonvaarts (En avant), le syndicat des hommes de peine (Nieuw Leven), les chambres syndicales des
38 LE SOClALlS.VIh:
charpentiers, des ouvriers en tabac, des maçons, des travailleurs de chemins de fer, etc. Ces syndicats publient 9 organes spéciaux de métier (peintres, métallurgistes, diamantaires, etc). Les ouvriers en grande majorité ou sont adhérents au Socialistenbond ou marchent d'accord avec lui. Nous avons donc en Hollande un mouvement socialiste en grande partie communiste, libertaire et accordant à la lutte économique le pas sur la conquête des pouvoirs publics. La sociale démocratie y est très faible, ne représentant pas le vingtième de la population socialiste nérleandaise.
Pays Scandinaves. — Le mouvement socialistique est récent en Suède et il est encore à l'état embryonnaire. Il n'y a pour ainsi dire qu'un parti, le socialdémocrate qui a agité en faveur du suffrage universel, qui poursuit des réformes simplement radicales. Il a l'intention de suivre la tactique du parti ouvrier belge qui a usé de la grève générale dans le but d'avoir le suffrage universel; aussi le parti ouvrier suédois pousse à l'organisation des syndicats. En iSgS la fédération suédoise des mineurs et des travailleurs du fer s'est créée dans les districts miniers. Le parti social démocrate a au Folkriksdag (Parlement du peuple) 35 à 40 représentants. Avant mai 1896 il n'y en avait point. D'adhérents au parti on compte environ 12,000 membres payants, mais il y a nombre de gens sympathiques au parti qui n'y sont point affiliés. Les social-démocrates ont deux journaux : VArbetet et le Social-demokraten. Les centres du mouvement socialistique sont Stockholm, Malmo. I^aturellement le parti se développe surtout dans les mi-
lieux ouvriers. 11 tient un congrès annuel pour déterminer la marche du parti, dirigé par un conseil national.
En Danemark, le mouvement socialistique étant plus ancien est plus prononcé. La sociale démocratie est représentée par un parti qui a même organisation, (Conseil général directeur de vingt-huit membres) même tactique que dans les autres pays. Il tient un congrès annuel, a sept journaux, (Social démocraten, 35,000 exemplaires, quatre quotidiens) des députés au parlement (i8 au Folkething, 2 au Landsthing, 94 dans les conseils communaux); il est surtout' parlementaire. L'Union sociale démocrate danoise compte vingt-trois mille membres (23q sections dont 154 à la campagne). Il existe des socialistes indépendants. Ils présentent peu de différence d'avec les anciens socialistes indépendant-s.d'Allemagne qui maintenant s'appellent socialistes anarchistes. Ces socialistes indépendants ont des journaux et une tactique, autre que celle des social-démocrates; ils n'attachent que peu d'importance .à la question électorale. Les communistes anarchistes ne se différencient des précédents que par le nom; ils sont peu nombreux, épars dans toutes les classes sociales et ont un organe Proletaren. Le mouvement communiste anarchiste danois ne fait que commencer : il semble croître de même d'ailleurs que le mouvement, social démocrate. L'organisation économique est aussi en pleine croissance; 720 syndicats, 42,000 membres; 3 i fédérations (680 syndicats), un organQ Samaj^beidet (14,000 exemplaires).
Allemagne. — Le socialisme en Allemagne est, pour ainsi dire, tout entier synthétisé dans la sociale
démocratie. Les socialistes anarchistes et les socialistes indépendants sont quelques milliers seulement. Le mouvement syndical, quoique en voie de développement, n'a pas les moyens d'affirmer sa puissance comme en d'autrespays, la France, l'Angleterre, etc.
Le Social Demokratischen Arbeiter Partei (5. D. A. P.) (Parti Ouvrier Social-Démocrate) a une organisation forte. Tous les membres sont disciplinés et suivent ponctuellement les décisions prises dans les congrès annuels ou par le comité directeur, qui est obéi le plus souvent comme un général par ses soldats. Dans un Etat tel que l'Allemagne, toute lutte économique, disent les social-démocrates, est en même temps une lutte politique. Aussi, le S. D. A. P. a donné la prépondérance à la lutte politique, à la conquête des pouvoirs publics. Toute son activité prosélytique se porte sur les élections. Il y a remporté des succès. Dans le Reichstag, la minorité sociale-démocrate est forte et compte des hommes de valeur : Liebknecht, Bebel, Auer, Volmar, Singer qui, par sa fortune, — il est gros industriel — joue un rôle important. Dans les parlements de Saxe, de Bavière, de Wtirtemberg, de Bade, etc., le S. D, A. P. a des représentants. Il en a aussi dans nombre de municipalités. C'est d'ailleurs pour les élections que le parti donne le plus d'efforts. Si l'on évalue son eftt^ctif en . se* basant sur le nombre, 1,700,000 environ des voix qu'il obtient, on constate qu'il est le plus grand parti socialiste de l'Europe. Mais ce serait là une évaluation inexacte. En effet, aux divers parlements, les élus social-démocrates sont de véritables radicaux et non point des socialistes. Leur action se borne à agir
comme en France, dans le parlement, agissent les républicains radicaux. Il suffit de suivre les débats du Reichstag ou de lire les rapports qu'eux-mêmes, social-démocrates, font sur leur action pour s'assurer qu'il en est ainsi. Cette tactique était nécessaire, car elle correspond à l'état d'âme des électeurs. Bonne partie de ceux-ci, quoique votant pour des socialistes, ne sont pas socialistes. Ce sont de petits bourgeois (ouvriers ou paysans) qui vraiment sont des radicaux votant pour les social-démocrates, mais ne désirant nullement la socialisation des moyens de production. Il nous semble probable qu'en Allemagne le nombre des socialistes est inférieur à celui des socialistes français. Sauf une dizaine de mille, tous sont affiliés au S. D. A. P.
Ce parti a une presse très florissante : 39 quotidiens, 40 autres organes politiques hebdomadaires ou mensuels, 53 feuillesMe syndicats ouvriers. Le Vorwaerts (En Avant) est l'organe principal du parti. Il donne des bénéfices. La Neue Zeit (nouveau Temps) publiée chaque semaine à Stuttgart est la revue scientifique dirigée par Kautsky. Il y a deux feuilles humoristiques, le Wahre Jacob (Vrai Jacob) et le Suddeutscher Tostillon (Le Postillon de l'Allemagne du Sud) et enfin le Neue Welt (Monde iSouveau) illustré hebdomadaire d'éducation et de récréation. Le S. D. A. P. édite encore quantité de brochures dont le tirage maximum est 40,000 exemplaires. Le parti est riche : ainsi en rSç^-gS, en un an, il a eu 3 10,000 francs de recettes ; il a un budget de dépenses équilibrant les recettes. La sociale-démocratie allemande ne continue à avoir une vie active que grâce aux persécutions permanentes du gouvernement impérial.
C'est là le plus solide ciment de cet agglomérat qu'est le S. D. A. P., formé d'hommes aux tendances diverses, à l'idéal différent. Les persécutions ne manquent pas : ainsi, en onze mois, de 1894-95, il a été distribué aux social démocrates 83 ans de prison! Il y aurait certainement dislocation du parti sans ces poursuites ininterrompues, car de Voimar aiténue déplus en plus son programme, car Kautsky et M™*' Zetkin protestent contre la tactique rurale proposée par Liebknecht, Bebel, qui est contraire au principe du socialisme : Socialisation des moyens de production. Le parti est formé de groupes qui n'ont pas d'existence légale, car la loi défend les groupements politiques; ils prennent part, au moyen de délégués, à un congrès annuel et aux congrès internationaux. Le comité directeur, avec MM. Singer, Liebknecht, Bebel, etc., etc., est le véritable maître de la socialedémocratie allemande, organisme d'ailleurs parfaitement adapté au milieu allemand autocratisé et militarisé. Outre la propagande électorale, outre la presse et les brochures, le S. D. A. P. propagandise par de nombreuses conférences, par des fêtes, des réjouissances familiales, etc.
Le mouvement syndical est, en Allemagne, gêné par les lois prohibitives. D'après le rapport de M. G. Legien, président du comité central des syndicats professionnels de l'Allemagne, le chiffre total des ouvriers groupés en association à tendances réellement socialistes s'élevait à 260,000 en 1895. Ces syndicats se développent beaucoup. Il y a 5 i fédérations, dont les plus importantes sont celles des imprimeurs, des travailleurs du bois, des maçons, des métallurgistes, des cordonniers, des ouvriers en tabac, des ouvriers
de l'industrie textile. Chaque fédération se réunit à date fixe annuellement ou tous les deux ou trois ans. Il y a eu, en 1892, le premier congres national des syndicatsprofessionnelsde l'Allemagne. Undeuxième congrès a eu lieu, en 1896, à Berlin; 139 délégués y assistaient. Ces congrès ne s'occupent pas de politique, la loi le leur interdit. Chaque fédération a ses statuts; les cotisations varient suivant les unions. Celles-ci ont, en général, plusieurs réunions parmois. Les fédérations sont reliées entre elles par la Generalkommission (Comité central). Ses fonctions, déterminées par le congrès, sont de propagander pour amener les ouvriers à s'organiser en syndicats, de réunir et d'établir des statistiques, de publier un journal hebdomadaire, d'entretenir des relations internationales. Les syndicats publient 47 feuilles hebdomadaires pour la plupart, mensuelles, ou même trihcbdomadaires, comme îè journal des typographes. Tous ces ouvriers syndiqués sont affiliés au S. D. A. P.
Les socialistes anarchistes sont en petit nombre, 7 à r 0,000; mais ils semblent peu à peu pénétrer dans les milieux ouvriers. Ceux-ci commencent à écouter les propagandistes, à lire leur journal hebdomadaire Der So\ialist. C'est un parti jeune, qui n'a point d'argent, mais beaucoup d'énergie. Il a des adeptes qui vont tenir des réunions, qui publient des brochures. Les persécutions ne manquent pas à ces hommes, qui s'appellent D' Gumplowicz, G. Landauer, B. Kampfmeyer, W. Spohr, etc. La plupart des anarchistes allemands sont communistes, mais il en est de collectivistes. Ils préconisent l'organisation corporative et coopérative comme en Belgique. Ilspropagent le groupement et l'association libre, l'absence d'auto-
44 LE SOClALISMf:
rité, l'indépendance et le bien-êire pourtous. Une revue mensuelle, le So^ialistische akademiker n'est pas spécialement anarchiste, mais elle publie beaucoup d'études d'anarchistes socialistes.
En résumé, en Allemagne, il y a un grand parti socialiste, le Parti Ouvrier social-démocrate, très réformiste, à tendances simplement radicales, très autoritaire et très soucieux de son hégémonie sur le socialisme mondial. Il y a un petit mouvement socialiste anarchiste commençant à s'épandre, mais rencontrant des difficultés, dues à sa pauvreté, aux persécutions gouvernementales qui cimentent la sociale-démocratie. Cependant, l'autoritarisme et l'exclusivisme de celle-ci produit une réaction qui permettra aux socialistes anarchistes d'accroître leurs adhérents.
Suisse. — En ce pays, le mouvement socialiste est le prolongement direct du mouvement social démocrate allemand. Il est en réalité plus une branche ou section de ce Parti Ouvrier social dérnocrate qu'il n'est un parti séparé, autonome, maître de sa tactique. Cependant, la sociale démocratie suisse porte le nom de « Parti Ouvrier ». Ce parti est formé de sections qui sont fédérées entre elles. Un comité central dirige le P. O. qui est la plus solidement établi dans la Suisse allemande. La propagande se fait par des journaux : Arbeiter Siimme (Voix des travailleurs à Zurich), Berner Tagvvacht, le Peuple de Genève, etc., puis par des brochures très nombreuses surtout en langue allemande, des réunions en plein air ou dans des salles, des fêtes, etc. Chaque année, le P. O. tient un congrès. L'action électorale est très préconisée par les social démocrates ; ils ont des représentants"
dans le grand conseil de Genève, dans le conseil fédéral, dans des conseils municipaux, etc. Malgré cela, on constate en Suisse une diminution des votants socialistes et un accroissement du nombre des socialistes.
L'organisation corporative est fortement faite en Suisse. Les ouvriers sont syndiqués ; dansune même ville, il y a des unions de syndicats, parfois même une Bourse ou Chambre du Travail commeàBâle. Les syndicats de mêrne métier sont fédérés, telsla fédération du Bâtiment, Ja fédération suisse du personnel des entreprises de transport, la Fédération suisse des Ouvriers sur métaux, etc. Tous les syndicats forment un groupement général sous le nom de Fédération des syndicats professionnels ; ils tiennent un congrès annuel. A celui de 1896, il y avait 1 1 fédérations et 142 sections de représentées. La Fédération nationale est administrée par un comité central formé d'une douzaine de membres. L'action des syndicats et fédérations est puren^iCnt économique ; elle a été assez grande pour faire modifier la législation suisse en influant sur le gouvernement qui a créé le secrétariat du travail géré par an socialiste. Les syndicats et fédérations publie:it des organes de métiers. La société le Grutli est une union ouvrière comprenant beaucoup d'ouvriers dans la Suisse allemande et dans la Suisse romande. Llle est composée de sections, plusieurs centaines comptant quelques dizaines de mille adhérents. La direction vient d'une commission centrale; l'organisation est toutefois plus fédérative que centralisatrice. Cette société publie sous le même nom deux jouraiux le Grutli, l'un en langue française, l'autre en langue allemande. C'est l'organisme le plus puis-
sant du mouvement socialiste suisse ; il se tient de préférence sur la question économique et la plupart de ses sections adhèrent au P. O. Les hommes en vue dans le socialisme suisse sont MiM. Keel, Seidel, Greulich, Burkli, Héritier, J. Sigg, etc.
Les communistes anarchistes sont à peine quelques milliers, répartis dans les cantons français de Neufchatel et Genève, puis à Zurich pour ceux de langue ailemonde. Il semble d'ailleurs que le nombre des adhérents à leur doctrine croît bien que leur tactique ne soit pas approuvée. Ils n'ont pas de journaux ; ils publient des placards, des manifestes et quelquefois des brochures. A Zurich, circule Der So:{ialist, et il vient de se créer une maison d'édition Sanfdeben qui a livré au jour la traduction allemande de la Conquête du pain, de Kropotkine. Le mouvement suisse est en résumé social démocrate^ mais l'autoritarisme allemand y est moins accentué et la tendance générale est de réagir contre l'hégémonie allemande, bien qu'elle soit encore fortement subie. Les socialistes suisses sont chauvins et n'aiment pas les étrangers.
Autriche, Bohême. Pologne. — Dans l'empire austro-hongrois, il y a des nationalités diverses se différenciant par le langage, les coutumes. Les parties allemandes de l'Empire sont industriellement parlant les plus développées. Parmi les tchèques, la grande industrie croît lentement mais graduellement. Dans les provinces alpines, la petite tenure est la forme la plus ordinaire de la propriété paysanne. Le prolétariat industriel et agricole de Pologne est dans la plus grande ignorance. Les slovènes^ serbocroate8
sont la proie du cléricalisme. Ces différenciations ne permettent point l'unitication de la sociale démocratie. Il y a un Parti Ouvrier autrichien, un P. O. tchéco-slave, un P. O. polonais, etc. Cependant ces P. O. se sont fédérés en i8g6. Chaque grand groupe national a un comité exécutif particulier. Ces divers comités coopèrent à la formation d'un comité général du parti social-démocrate de tout l'empire. Il y a actuellement 65 journaux et périodiques socialdémocrates en six langues ayant une circulation totale de 23o.ooo exemplaires. Un des journaux est quotidien, c'est ÏArbeiter Zeitung. Etant donné l'état politique de l'empire, la sociale démocratie a le but immédiat de conquérir le suffrage universel et autres droits politiques pour le prolétariat. La lutte dans ce but a été fort vive; le gouvernement par ses persécutions a accru le nombre des adhérents au parti. Il veut avant tout, cette conquête des droits politiques, base essentielle, dit-il, qui permettra au prolétariat d'entreprendre la lutte économique. C'est donc comme en Allemagne, etc., un parti dont les revendications actuelles sont plutôt radicales que socialictiques. Bien que poursuivant surtout la conquête des droits politiques la sociale-démocratie autrichienne incite à la création de syndicats et autres groupements corporatifs. Il y en a actuellement ySo, comptant environ 90,000 membres. Ce mouvement s'accentue avec une grande rapidité. Un comité des syndicats et un secrétariat unifient les efforts de ces groupements.
Chez les tchèques, les principaux centres sont Prague, Kladno, Pilsen, Budweis, Brûnn, etc. Le parti est organisé en groupes locnux, provinciaux et de
/j8 LE SOCIALISME
districts. Il y a un congrès national annuel et aussi un congrès annuel des nationalités diverses. L'action se confine en une agitation pour les droits politiques (suflfrage univ-ersel, etc.). A Prague se publient le Social-Démocrate, Pravo Lidu et Kovodelnik. Le P. O. tchèque développe autant qu'il peut les groupements corporatifs. Les travailleurs du bois, ceux textiles, les mineurs, les typographes, les gantiers, etc., sont syndiqués. En Autriche, comme en Bohême et Moravie, il y a des anarchistes socialistes, mais ils sont peu nombreux et peu influents. Etant données les conditions politiques de ces régions, le plus souvent ces anarchistes sont très nationalistes. Ce sont presque des anarchistes-chauvins, surtout en Bohême et Moravie. D'ailleurs, les social-démocrates de ces régions sont très nationalistes.
Le parti socialiste polonais est, lui aussi, très chauvin et il revendique énergiquement la constitution d'une République polonaise démocratique indépendante. Il s'est formé en Pologne russe aussi bien que prussienne et autrichienne des groupes socialistes. Il se publie des journaux, (En Galicie 6 hebdomadaires ou mensuels dont le A^. Robotnik, leNapr^od, etc;en Pologne prussienne la Gaietta Robotnic^a). Les persécutions russes sont continues ; de 1 8q3 à 1 896 il y a eu 65 ans de prison avec travaux forcés, 407 ans d'exil en Sibérie, sans jugement, par voie administrative; par jugement 38 ans de travaux forcés; un ouvrier fut condamné à perpétuité. L'union des socialistes polonais à l'étranger publie en français le Bulletin officiel du parti socialiste polonais et en polonais le Pr^edsipit qui est introduit en Pologne. En Russie tout est clandestin. A Varsovie, il y a une imprime-
rie secrète d'où sortent des proclamations, des manifestes, feuilles volantes partout réparties et le Robotnik avec i5oo abonnés. Le parti publie des brochures nombreuses, assez souvent traduites de l'allemand, du français et introduites en Pologne (3 6,000 exemplaires en 1894). Il existe des socialistes anarchistes, mais en tout petit nombre, non groupés et sans influence.
Russie. — ■ Ce n'est que depuis quelques ans que le socialisme s'est réellement répandu dans les milieux ouvriers de Russie. Il y avait autrefois un mouvement révolutionnaire, terroriste, connu communément sous le nom de nihilisme et dansce mouvement étaient des libéraux, des républicains radicaux aussi bien que des socialistes d'écoles diverses. Ily a quelques années, les socialistes russes, social-démocrates demeurant en Suisse, en Angleterj-e, en France se sont occupés de créer un mouvement socialiste en Russie, dans le peuple, la masse des ouvriers et pour cela, ils ont dû abandonner momentanément les revendications politiques pour préconiser les revendications économiques.
Les difficultés ont été grandes. Arrestations, déportations administratives, condamnations, eic.^ ont atteint tout ce qui en Russie semblait vouloir penser et agir par lui-même. Entre les Révoltés et le Gouvernement c'était, c'est une lutte quotidienne. Malgré ces persécutions en 1895, les divers groupes social-démocrates purent se fédérer en une Ligue de combat pour l'émancipation de la classe des travailleurs. Le but était l'organisation de syndicats, de recueillir l'argent pour des grèves, de propagander au moyen de manifestes, feuides volantes, brochures, etc. C'est naturellement une organisation secrète. Elle agita vio-
lemment le monde ouvrier, préconisant le maintien ou l'élévation des salaires, la diminution des heures de travail, l'exécution stricte des lois existantes. par les patrons d'usines, etc. En 1895 et 1896 les grèves ne cessèrent pas, pas plus que les arrestations qui ne désorganisèrent pas la ligue. A Pétersbourg, l'immense avantage des grèves fut de remuer l'opinion publique, de montrer à l'ouvrier qu'il doit gagner la liberté politique. 11 gagna quelques avantages immédiats, ce qui lui donna courage et confiance dans le mouvement social démocrate.
A Moscou, le Comité Central de Ja Ligue du Travail lança de nombreux manifestes de même que les Ligues social-démocrates de iNijni Novgorod^ d'Ekaterinoslav. Tous les adhérents ont des réunions secrètes et au moment des grèves il y a parfois des meetings en plein air. Chez les juifs, à l'ouest de la Russie, la propagande est aussi active ; elle se fait, comme partout, par des feuilles volantes, des manifestes, des brochures qui sont écrites en leur jargon, leyeddish. La propagande en Russie a lieu avec des imprimés sortant des presses secrètes ou venant de l'étranger. Les arrestations, les perquisitions, les déportations, l'exil, les coups, la mort, rien n'arrête le mouvement socialiste ouvrier. Il est embryonnaire, mais chaque jour qui s'écoule aide à son développement. La direction de ce mouvement appartient à la sociale démocratie, aux Russes social-démocrates résidant à l'étranger : G. Plekhanofï, Vera Zassoulitch, etc.; les communistes anarchistes russes n'ont pas d'influence dans ce mouvement socialiste.
Espagne- Portugal. — Les ouvriers espagnols sont
groupés en sociétés de résistance, groupes corporatifs qui se fédèrent en sections locales, puis en fédérations régionales ou nationales d'un même corps de métier. Nous citerons les travailleurs de la voie ferrée qui forment l'Union gênerai de Obreros empleados en los ferrocariles de Espâna. Administrée par un comité national, cette union vient de se transformer en Syndicat général des travailleurs de la voie ferrée d'Espagne. Il existe nombre de ces fédérations, telle la Fédération des Travailleurs agricoles d'Espagne, etc. Ces groupements corporatifs tiennent des congrès ou annuels ou tous les deux ans. Ils publient des feuilles ou hebdomadaires ou bimensuelles comme la Traccion Ferroviaria (San Martin de Provensals), El Campesino{Le Paysan, à Barcelone et Vendrell), etc.
La Fédération nationale des Travailleurs est, parmi les socialistes, l'association la plus réactionnaire d'Espagne. Elle est en pleine*'décadence et donne à peine signe de vie, c'est une succursale du Partido Socialista Obrero (P. S. O. Parti socialiste ouvrier). Sa fin unique est l'amélioration des salaires et la réduction des heures de travail.
Le Parti socialiste ouvrier compte comme membres actifs environ 7,000 membres et comme membres passifs ou cyant des sympathies environ 17,000. C'est dans la province de Biscaye qu'est le centre de la puissance du P. S. O. Ce parti est en réalité peu important dans le socialisme espagnol. Il est formé de sections groupées entre elles et dirigées par un comité national siégeant à Madrid. Sa force principale vient des ouvriers très peu socialistes. Son programme est celui de tous les partis social-démocrates. Il fait les plus grands efforts pour envoyer des siens dans les
corps élus. Il n'a pu réussir à pénétrer dans les Conès, mais à Bilbao il a conquis deux sièges de conseillers municipaux, au Ferrol un siège, à Mataro un siège. A Saiamanca il y a bien un socialiste dans le conseil municipal, c'est le professeur de droit Pedro Dorado, mais il n'est pas adhérent au P. S. O. et aurait plutôt des tendances libertaires et fédéralistes. La propagande électorale et pour les réformes partielles absorbe toute l'activité des membres du parti. Le P. S. O a six organes hebdomadaires : El Socialista (Madrid), La Lucha de clases (Bilbao), El Grito de Pueblo (Le cri du Peuple, Alicante) ; La Republica Social (Mataro); la Vo:{ del Obrero au Ferrol ; El defensor del Trabajo (Linarès). Le parti publie en outre une bibliothèque socialiste composée de brochures, le plus souvent traduites de l'allemand et du français. Les leaders du P. S. O. sont Pablo Iglesias, D"" Jaime Vera, Paniagua, Quejido, etc.
Les socialistes anarchistes sont de beaucoup les plus nombreux. On peut évaluer leurs membres actifs à au moins 26,000, et les membres passifs ou sympathiques à 5zj,ooo. C'est dans l'Andalousie et la Catalogne que le socialisme anurcbique recrute le plus d'adhérents II a des organes hebdomadaires comme VIdea libre, à Madrid,^/ Corsario, à la Coruna. Avant les dernières explosions de Barcelone, il paraissait encette villeunerevuemensuelle desociologie, la Ciencia social , elle est momentanément morte. En outre, à Saragosse, a Valence, à Reus, etc., des groupes publient de temps à autre des journaux qui meurent vite, sous les poursuites du gouvernement. Les socialistes anarchistes ont publié et publient un très grand nombre de brochures traduites de l'italien,
du français, ou fiites par des Espagnols. Citons quelques-uns des socialistes anarchistes les plus connus : Uicardo Mella, Anselmo Lorenzo, l'ingénïeur Fernando Tarrida, Enrique Borrel, José Prat, Ernesto Alvarez, les ingénieurs Celso Gomis et Marsal Anglora, Firmin Salvochea, etc.
Dans le socialisme anarchique, il y a deux tendances : celle des communistes, coquetant avec l'individualisme, et celle des collectivistes. Ceux-ci sont de beaucoup les plus nombreux. Au point de vue de la tactique pour la lutte, les premiers sont partisans de l'action individuelle et opposés à tout lien fédératif. Les seconds sont partisans de l'organisation et de l'action concertée. Les communistes anarchistes négligeaient les réalités et s'adonnaient à un amour démesuré des abstractions. Ces tendances s'atténuent et sont en voie de disparition, car les communistes anarchistes préconisent ntaintenant de plus en plus, comme les anarchistes collectivistes, l'action concertée et l'organisation syndicale. Dans l'Andalousie, c'est dans le milieu paysan que se recrute le socialisme anarchique; en Catalogne, c'est dans le milieu industriel. Le tempérament est partout très révolutionnaire; les conditions de milieu sont en opposition complète avec les aspirations des ouvriers agricoles ou industriels. On comprend que la propagande par la violence, soit collective, soit individuelle, se soit jointe à la propagande du journal, de la brochure ou des meetings ou du théâtre, car, à Barcelone, un théâtre libre s'était créé en rSgS. Dans l'Andalousie, on est anarchiste surtout par tempérament; dans la Catalogne, surtout par conviction consciemment élaborée. La jeunesse scientifique et littéraire a gé-
néralement des tendances anarchistes communistes.
En Espagne, les tendances naiurelles du peuple, aussi bien du nord que du midi, sont libertaires et fédéralistes. Ainsi s'explique le succès du socialisme anarchique, car l'autoritarisme et la centralisation des social-démocrates n'étaient pas, ne sont pas en harmonie avec l'essence du peuple.
Le socialisme anarchique espagnol a exercé son influence à Cuba, où ont existé plusieurs journaux, dans le nord et le sud Amérique, comme nous le verrons ci-après.
La situation du socialisme est la même en le Portugal qu'en Espagne. Il est un reflet du mouvement espagnol, et ce que nous avons dit de l'un, on peut le répéter de l'autre. Le Parti Ouvrier portugais est moins important que le parti socialiste anarchique. Les persécutions gouvernementales à la suite de propagande individuelle, parla violence, ont un peu désorganisé ce parti. Il n'a plus de journaux mais publie des feuilles clandestines très violentes et des brochures et des volumes. Soit par tempérament, soit par suite des circonstances, la propagande des socialistes anarchistes portugais semble plutôt être individuelle et opposée à l'action concertée; de même elle semble tendre à recourir volontiers à la violence. Actuellement, la loi portugaise interdit de parler de l'anarchie. La jeunesse littéraire et ccientifique de Goimbre, Porto, Lisbonne est plutôt favorable au socialisme anarchique.
Les ouvriers sont syndiqués et fédérés en union de syndicats. Ils publient des organes corporatifs, comme A obra (l'Œuvre, organe des charpentiers), O chapeleiro (le Chapelier), A vo^ do operario (la Voix de
l'ouvrier, organe des ouvriers en tabac), etc., ou même un organe des associations fédérées et du peuple travailleur en général : A federaçâo (la Fédérationj. Il faut noter que les syndicats sont fédérés par région; il existe aussi une confédération métallurgique. Toutes les associations et les fédérations forment la Confederaçâo Nacional das Associaçôes de Classe, qui tient un congrès annuel et possède un secrétariat général. Les social-démocrates font beaucoup de propagande dans ces syndicats, tandis que les négligent les communistes anarchistes, amoureux d'abstractions. Jusqu'ici, cette tactique de ces derniers ne s'est pas modifiée et ils gagnent peu ou perdent même des adhérents dans les milieux ouvriers.
Italie. — Les persécutions du ministre Crispi ont, en ces dernières années, aidé au développement du socialisme. Il se fractionne en le parti socialiste italien, en les socialistes -anarchiques auxquels il faut joindre grand nombre de socialistes révolutionnaires qui ne se disent pas anarchistes, mais sont sympathiques à cette tendance du socialisme.
Les ouvriers sont groupés en associations professionnelles comme nos syndicats ou bien en coopératives. Dans une même ville ou dans une même régi on, ces associations se fédèrent pour former une Caméra del Lavoro (Chambre du travail). Il en existe,"à Bologne, Bres:ia, Crémone, Firenze, Milano, Monza, Napoli, Pavia, Parma, Piacenza, Roma, Torino, Venezia. D'autres sont en voie de formation. Toutes voient leurs membres s'accroître ; la Chambre de Bologne en 1895 avait 8,000 adhérents. Ces Chambres réunies entre elles forment 'la « Federazione italiana de!le Caméra del Lavoro » administrée par un comité cen-
tral dont Je siège est à Bologne et dont le secrétaire est R. Mingozzi. L'objet des Chambres du travail est l'organisation corporative^ le maintien ou l'accroissement des salaires, l'observation des lois sur les usines,habituer les ouvriers à la solidarité, à l'appui mutuel. A côté des fédérations de syndicats divers dans une même ville ou région, il y a quelques fédérations nationales des syndicats de même profession. Le mouvement corporatif italien est en pleine croissance. On peut évaluer à une centaine de mille les adhérents aux groupes corporatifs.
C'est parmi eux que les socialistes recrutent leurs disciples, mais le Parti socialiste italien (P. S. I) est peu favorable au mouvement professionnel.
Le P. S. L est formé par des membres adhérents personnellement et non plus par des groupes et associations affiliés. Un Conseil national^ formé d'un membre élu par chaque région, le groupe parlementaire composé des députés, le bureau central exécutif (5 membres élus par le Congrès) dirigent le parti.
Chaque région, chaque province a son comité respectif. Toutes les années au moins se lient un congrès pour chaque région et un congrès national. Le siège de la direction est à Milan. On peut évaluer les forces du parti à /]5o organisations avec 21,000 adhérents, inscrits personnellement, cotisant. Il faut doubler ce nombre si on veut avoir les sympathiques au P. S. L Le groupe parlementaire est composé de 22 députés MM. Turati, Ferri, Berenini Bertesi, Agnini, Prampolini, Costa, Badaloni, de Felice, etc. La presse socialiste dispose de 27 journaux, la plupart hebdomadaires ; Lotta di classe (Milan), Grido del Popolo (Turin), Giusti\ia (Keggio Emilie) Dom(3;2/(Firenze),
^5z/20 (illustré, I{oma),Avanti(i>iap\es)eic. La Critica sociale, bimensuelle revue scientifique paraît à Milan. Beaucoup de revues telles que la Rivista de Sociologia, la Riforma sociale, sans être socialistes publient des travaux défendant les théories socialistiques de toutes les écoles. C'est en Lombardie, le Piémont et l'Kmilie que se rencontrent le plus d'affiliés au P. S. I. Dans les Romagnes, la Sicile, la tendance est plus révolutionnaire et plus vers le socialisme anarchique.
L'effort du parti se porte surtout vers la propagande électorale ; c'est là où les afhliés dépensent leur activité. Il ne rejette pas les institutions corporatives, bien qu'en tant que sociétés elles soient mises horsduparti, mais il n'a point confiance en ce mouvement et préconise surtout la lutte politique, parlementaire principalement. Comme tous-Jes partis social-démocrates du monde, inféodés à la politique du nucléus de la sociale démocratie, l'Allemagne, il considère l'action corporative comme une illusion. Au récent congrès de Florence (1896), ill'a affirmé nettement bien qu'il voie dans le mouvement économique le contingent numérique du socialisme.
Les socialistes anarchistes en Italie sont plutôt communistes que collectivistes. Leur nombre est important dans les Romagnes, la Sicile, la iN apolitaine et en général le sud de l'Italie. Dans le nord et l'ouest, les adeptes de ces doctrines sont plus épars. Ils avaient autrefois de nombreux journaux, que les persécutions ont tué. Quand elles survinrent, nombre de ces feuilles, comme celles des communistes d^Espagne, coquetaient pour la propagande avec 1 individualisme et s'oubliaient loin du peuple en l'amour des abstractions
quintesseiiciées. Celte tendance s'efface, pour laisser place à l'ancienne tactique par groupements. 11 existe actuellement quelques feuilles socialistes anarchistes : ÏAvvenire sociale {M.Qssïne), la Lottaumana{Ancône) y etc. A Tunis, il se publie une revue mensuelle du communisme anarchique, la Protesta umana. Les socialistes anarchiques font paraître, en outre, des placards, des manifestes, des feuilles volantes, ils éditent des brochures de toute sorte. Les hommes en vue de celte fraction socialistique sont E. Malatesia, A. Cipriani, Sergio de Gosmo, S. Merlino etc., etc.
Dans les Romagnes, la Sicile, très grand nombre de socialistes révolutionnaires ne se disent pas anarchistes, mais sympathisent avec eux. D'ailleurs, dans ces régions, entre les membres du P. S. I et les anarchistes socialistes, il n'y a pas l'antagonisme qu'on rencontre dans les autres pays entre ces diverses fractions du socialisme. La tipografia éditrice sociale de Rome, qui est une maison d'édition social'ste, publie des livres et brochures d'auteurs social-démocrates, aussi bien que d'anarchistes communistes. Dans les journaux, brochures et volumes sont recommandés quelle que soit l'opinion de leur auteur.
Le mouvement socialiste en Italie présente donc deux tendances : dans le nord, celle des social-démocrates, surtout parlementaires; dans le centre et le sud, celle des révolutionnaires et des socialistes anarchistes. Toutefois, l'antagonisme entre ces fractions n'est pas aussi prononcé qu'en Allemagne, en Espagne ou en France.
Grèce. — Roumanie. — Serbie. — Bulgarie. — • Dans ces pays, le socialisme est à l'état absolument
embryonnaire. Il y a des socialistes de diverses écoles, épars en diverses villes; mais ils se comptent par quelques centaines, le plus souvent, quelques milliers au plus.
En Grèce, il n'y a pas de parti social-démocrate; il y a seulement des social-démocrates, puis des communistes libertaires. M. Stavros Kallergis publie, à Athènes, le Socialistes, qui a pour collaborateurs Sébastien Faure, Jean Grave, Argyriadès, Cipriani, etc. Il s'intitule organe socialiste communiste cosmopolite, et est hebdomadaire. Les socialistes ont présenté des candidats au parlement, entre autres M. Platon Drakoulès. Quelques brochures et livres traduits du français aident à la propagande écrite.
En Serbie, il y a quelques groupements ouvriers, mais point de parti social-démocrate organisé. La tendance du petit nombre des socialistes est plutôt révolutionnaire, anarchiste. De même en Bulgarie; là, c'est surtout parmi la jeunesse des écoles que se recrutent les social-démocrates et les socialistes anarchistes.
En Roumanie, le mouvement est un peu plus développé. Le milieu est plus industriel et commerçant. Les social-démocrates sont les inieux organisés, les plus forts. Ils ont quelques députés et leur propagande est purement réformiste, électorale. Ils ont une presse, un journal quotidien, Liimea Noua (Monde nouveau) dirigé par Joan Nadedje, en lutte permanente avec Adeverul illustrât hebdomadaire, dissident de la sociale-démocratie^ dirigé par M. Const. Mille. A Jassy il y a une autre feuille dissidente, Lumina. Citons encore la Munca, la Democratia sociala, à Ploeste, etc. La tendance de ce parti est réellement plus radicale que socialiste; il a accentué l'atténuation du
parti social-démocrate allemand. Le centre du mouvement social-démocrate esta Bucharest; c'est laque réside le conseil général, dont l'autocratie est très grande. Il met àl'index journaux, brochures et livres c][ui lui déplaisent, expulse les membres qui ne pensent pas comme lui. Rien ne doit être fait sans son autorisation. Sa fin est la conquête des pouvoirs publics par la voie légale, l'élection. Il y a des organisations ouvrières et coopératives, mais de peu d'importance; c'est chez elles que se recrutent les socialdémocrates, et aussi chez les étudiants. Parmi les paysans, où la misère la plus grande règne, l'esprit de révolte est plus développé et ils ont plutôt des préférences vers le socialisme révolutionnaire. C'est, d'ailleurs, une aspiration, et non pas une conviction sciemment élaborée.
Les juifs sont assez nombreux en Roumanie, et
dans une situation misérable. Il s'est créé, depuis
895, des groupes socialistes juifs, et ils publient en
"yeddish \q Réveil et en roumain Li/mzwa (la Lumière),
jottrnaux mensuels ou bimensuels.
L'antagonisme des chefs social-démocrates contre le socialisme anarchique est très intense. Ils interdisent souvent la lecture des brochures que les socialistes anarchistes publient, traduites du français, de l'italien. Ceux-ci agissent surtout dans les campagnes.
En réalité, dans le mouvement socialiste mondial, le mouvement de la Grèce, Serbie, Bulgarie et Roumanie est négligeable, tant il est encore dans l'enfance, tendant d'une part vers le radicalisme, d'autre J)art vers la révolte pure et simple, inconsciente d'un nouvel état social.
Etats-Unis d'Amérique. — Ce pays renferme des
peuples d'origine différente, ayant des langues, des coutumes diverses. Les conditions économiques varient, en ces immenses contrées où le climat est combien différent. Il résulte de tout cela des tendances diverses dans les fractions politiques qui sont socialistes, dans les hommes qui forment ces partis. Chaque nationalité forme des sociétés, des unions corporatives, des groupes socialistes. Il y a des petites communautés qui se sont formées pour vivre dans le communisme, telles la Nouvelle Icarie, l'Altruist Community de M. Longley, les Shakers, etc.
Parmi les ouvriers, environ 5 00,000 sont syndiqués, et on peut évaluer le nombre des salariés à 20 millions. C'est donc une infime minorité qui est groupée en unions. Elles forment, dans un même métier, des fédérations nationales, telles la National Tobacco Worker's Uiiion of America, la x^ational Seamen's Association (marins), la Brewery worker's iNational Union (ouvriers brasseurs), etc. Ces unions nationales, les fédérations d'état ont des conventions ou congrès annuels. Les ouvriers syndiqués sont tous groupés dans l' American Fédération of Labour (A.' F. L.) dont le président actuel est M. Samuel Gompers. Ces unions publient des journaux corporatifs, comme le Cigai~ makers journal, the Carpenter (le Charpentier), the Baker s journal (Journal des Boulangers), le Brauer ^eitung (le Journal des brasseiirs),. en allemand et en anglais, le Saturday union record, etc. Dans l'A. F. L. il y avait, avant la fin de 1895, deux tendances, comme nous l'avons vu dans le Trade unionisme anglais. D'une part, les unionistes étaient opposés à toute action politique en tant que groupes; ils ne voulaient lutter que sur le seul terrain écono-
mique sans avoir un but socialiste, démocrate ou républicain. D'autre part, maints unionistes voulaient une affirmation socialistique de groupements engagés dans la lutte électorale. Les partisans de l'ancien et du nouveau trade unionisme se livrèrent à un acharné combat à la convention annuelle tenue en décembre 1895. Il y eut scission ; l'A. F. L. déclara qu'elle restait indépendante de tout parti politique, agissant sur le simple terrain économique. Ses leaders sont : MM. Bride, W. C. Pomeroy, J. E. Mac iSeill. Certains socialistes, sous la conduite de MM. L. Sanial et Daniel Loeb, dit Daniel de Léon, se retirèrent et formèrent le Socialist Trade and Labor Alliance of L^nited States and Canada (S. T. and L. A. U. S. and C). Ce nouveau groupement avait pour but de faire des syndicats composés seulement de socialistes, et de les opposer aux unions de l'A. F. L. Cet objet de S. T. and L. A. U. S. and C. souleva de vives polémiques parmi les socialistes qui voulaient rester dans les anciennes unions, et les personnes furent mises en cause plus que les principes. Dans le Socialist Labor Party, il y eut des dissensions à ce sujet, et tandis que le conseil national approuvait MM. Sanial et de Léon, il y eut des sections d'Etat qui les condamnaient. Le S. T. a.^d L. A. U.S. and C. a des sections de district, luie convention annuelle. Il est dirigé par le General Executive Board. Encore dans la période d'enfance, il aura beaucoup de difficultés à se développer, les socialistes membres de syndicats préférant rester dans les anciennes unions où ils peuvent propager leurs idées.
Les Knight of Labor (Chevaliers du Travail, K. L.) sont en décadence; ils ont des rapports assez intimes
avec l'A. F. L. et, comme elle, veulent que les questions électorales ne s'introduisent pas dans le sein de leur association. Leur grand maître est J. H. Sovereign; le secrétaire général trésorier est J. W. Ha) es ; le General executive bureau est composé de MM. Ch. B. Maguire, H. B. Martin, J. M. Kenney, Gh. A. French. Gette association a des tendances socialistiques; mais elle n'est pas, à proprement parler, socialiste ; elle a des affinités avec le parti populiste, puissant dans l'ouest, et qui réclame l'adoption de mesures socialistiques et qui est favorable au mouvement d'Henry George. LesK. L. publient une feuille hebdomadaire, le Jowvial qf the Knights of Labor (Washington). L'A. F. L. et les K. L. sont contre les politiciens dans leurs gazettes et leur propagande. Les social-démocrates ont formé le Socialist Labor Party (S. L. P.) qui a 200 sections en 25 états (New- York, New Jersey, Massachusetts, Pensylvania, etc). Dans la cité de xSew-York siège le xNational executive committee. Il y a en outre dans 1 1 états, un comité statal. Chaque année il y a une convention nationale et des conventions d'état. La propagande électorale est ce qui importe le plus au S. L. P. qui tient à s'affirmer parti politique, en face des Républicains, des Démocrates et des Populistes. Lors du dernier vote ses candidats ont obtenu 48.000 voix, en augmentation de 36 °[o du vote précédent. A Paterson M. Mathew Maguire a été nommé membre du Board of Aldermen (Bureau des Aldermen) ; à Holyoke (Mass.) M, Connor a été choisi comme membre du Conseil municipal. Le S. L. P. a un progamme municipal analogue au programme de la F. S. d'Angleterre, des socialdémocrates d'Europe. Il possède beaucoup de jour-
naux : le People, le Vorwaarts, (En avant) sont les organes officiels hebdomadaires en langues anglaise et allemande publiés à iNew-York ; les sections ont souvent des feuilles officielles comme le Saint Louis Labor. Citons encore The Soclalist (San-Francisco) The Corning Age (L'âge qui vient) à San-Francisco, le Philadelphia Tageblatt en allemand quotidien, The Non Partisan SiLos Angeles, QIC, etc. Le S. L. P. publie grand nombre de brochures, de feuilles volantes, délivres ; donne des meetings dans dessalles et]en plein air. Les groupes de langues diverses publient des journaux, des feuilles volantes, des brochures en allemand, yeddish, italien, Scandinave. Il existe des branches, composées de socialistes de ces pays, adhérents au S. L. P. La circulation totale de tous ces journaux^mensuels, hebdomadaires quotidiens atteint environ 60,000. C'est parmi les Allemands que la sociale démocratie s'étend le plus. Elle ne semble pas appelée à un grand succès parce que les conditions du milieu social ne s'adaptent pas à l'autoritarisme qui l'imprègne. En Amérique du xNorJ, la liberté politique est grande etla discipline militaire des S. D. d'Allemagne ne peut convenir qu'aux Allemands émigrés encore tout empreints de leurs mœurs, de leurs tendances nationales et de race. Le S. L. P. tend principalement à la conquête du pouvoir politique par les voies légales et prétend que la lutte sur le terrain économique conduitàune défaite ; aussi combat-il avecacharnement les partisans de cette lutte. Les leaders du S. L. P. sont M. Mathew Maguire, De Léon, Sanial, J. S. Tobin, Jacob Franz, etc.
Les socialistes anarchistes sont épars dans tout le Nord- Amérique. Ils forment des groupes de langues
diverses Dans les mi.ieux iialieas, espagnols surtout, les socialistes anarchistes font partie de groupements corporatifs ; parmi les Français, les Anglais et Yankees, les Allemands, il y en a moins surtotit de ces derniers. Le président de la coopérative Tailors Society et de la Journeymen Tailors Society of America siégeant à Boston est l'anarchiste communiste C. W. Mowbray.
Les Espagnols sont surtout dans les états de New- York, de la Floride et du Texas, ils publient El £sclavo à Tampa (Floride), £'/ Despertar{Le Désespéré) à New- York. Les Italiens ont un centre actif dans les états de New-York, Wew Jersey, Vermont, Californie. Ils publient La Qiiestlone Sociale k Paterson, Lo Scalpellino (Le tailleur de pierres) à New-York. L'avocat Pedro Gori a fait cette année (1896) une tournée de conférences dans *tout le ^Nord Amérique. Fort éloquent, il eut un succès considérable dont parlèrent les gazettes trade unionistes ou autres. Il organisa la FederazioneSocialista Anarchica dei Lavoratori Italiani nelxNord America. Cette fédération est formée de groupes, Allianza socialista anarchica, adhérents. Le programme est communiste ; le secrétariat est purement administratif. La fédération a des sections dans tous les centres italiens.
On trouve un journal anarchiste français à Charleroi (Pensylvanie), c'estla Tribune Libre, hebdomadaire; puis The Rebel à Boston (mensuel), The Firebrand (Le Flambeau), à Portland dans TOrégon. Les Juifs éditent mensuellement en yeddish la Freie Gesellschaft (Société Libre) à iNew-York. Les Tchèques publient à Brooklyn, Volne Listy (mensuel), à iMew- York, Delnicke Listy (hebdomadaire), à Chicago,
Diich Volnosti (mensuel). Les Allemands ont la célèbre Freilieit (Liberté), qui parait chaque semaine à New-York, la Sturmglocken (Chicago), la Freie Wacht (Philadelphie), tous hebdomadaires. Les socialistes anarchistes les plus notables résidant dans le Nord Amérique sont MM. Johann Most, William Holmes, VanOrnum, J. H. Edelmann, James Kelly, H. Addis, Louis Goeziou, Pedro Esteve, Harris Mindlin, Baginski, mesdames Voltairine de Cleyre, Emma Goldmann, Bianca Gaffé, etc. Les socialistes anarchistes publient des placards, des brochures en allemand, anglais, italien, espagnol, yeddish... A Columbus Junction, M. Fulton édite mensuellement une bibliothèque anarchiste. La propagande est surtout contre les politiciens ; certains pénètrent dans les milieux corporatifs (ouvriers en tabac, tailleurs, mineurs, etc.,) et sont adversaires des social-démocrates. En somme, le socialisme n'est pas très développé dans le Nord Amérique, mais il est en voie de crois- "Sance parce que les circonstances économiques y aident. Là, comme partout, dans le sein du socialisme il y a lutte entre la liberté et l'autorité, la centralisation et la fédération. Il parait probable, étant donnés les milieux sociaux, climatériques et ancestraux que la tendance libertaire, fédérative est appelée à triompher. En effet, les éléments imprégnés d'autoritarisme se modifientassez rapidement dans ce milieu de liberté politique.
Etats-Unis du Brésil. — Là encore le socialisme est à l'état embryonnaire. C'est dans les provinces du Sud, San Paulo, Rio grande del Sul qu'il croît le plus, grâce à l'émigration italienne et allemande. A
Santos il y a une Uniao operaria (union ouvrière), un Partido operario (P. O. Parti ouvrier) qui sont social-démocrates. En 1895, quelques hommes de lettres et de science ont fondé un Gentro Socialista, groupe qui est aussi social démocrate mais fortement influencé par les œuvres de Benoît Malon que M. Magalhaes Lima a répandues en ces régions. Ce groupe publie en portugais un journal bimensuel, A Questao Social. Les hommes les plus en vue de la sociale démocratie brésilienne sont MM. Silverio Fontes, Soter de Araujo, Carlos de Escobar, Esperidiâo de Medicis, Mariano Garcia, Cyrillo Costa, Benedicto Ramos, etc. Il y a des groupements ouvriers allemands (Union générale des travailleurs) dans la province de San Paulo. Ils forment le noyau du Parti ouvrier. Il se publie dans la province, en quatre langues, un journal hebdomadaire, social démocrate, O Socialista.
Les socialistes anarchistes ont été fort persécutés depuis trois ans. Ils n'ont plus de journal ; mais ils éditent des brochures, des reproductions ou des traductions. Les Italiens fournissent le plus fort contingent au socialisme anarchique. La plupart sont communistes.
République Argentine. — Uruguay. — Le mouvement, quoique bien plus développé que dans les Etats-Unis du Brésil, est encore réellement dans l'enfance. Il croît d'ailleurs chaque jour. Les ouvriers sont groupés en sociétés de résistance, de syndicats qui se fédèrent dans la province et aussi dans une même profession. Il y a des unions d'ouvriers boulangers, de charpentiers, d'ouvriers en tabac, de ma-
"çoiis, etc. Les syndicats ou les fédérations publient des feuilles corporatives, la Union gremial, VObrero panadero, à tendances anarchistes socialistes, el Mecanico, qui est social-démocrate, etc.
La plupart des ouvriers syndiqués des langues espagnole, italienne et française sont socialistes anarchistes, le plus souvent communistes. Us forment de nombreux groupes, et ayant chacun peu d'adhérents. Ils publient un très grand nombre de feuilles qui naissent, vivent quelques numéros, et meurent et renaissent. Toutefois, la revue mensuelle la Qiiestione sociale (en italien et en espagnol) paraît depuis longtemps; de même le journal el Oprimido, dirigé à Lujan par le D'' Greaghe. Citons encore VAvvenire, à Buénos-Ayres, VAnarquia, à la Plata, la Verdad, à Rosario, le Derecho a la Vida, à Montevideo, etc. Il paraît un nombre considérable de placards, manifestes; puis des brochures en italien et en espagnol, reproductions d'auteurs français, italiens, russes, espagnols. Un éditeur de Buénos-Ayres publie la traduction espagnole de livres de Grave, Hamon, Sébastien Faure, etc. Les socialistes anarchistes se mêlent au mouvement ouvrier, font des meetings en plein air et dans des salles. On peut évaluer leur nombre à une dizaine de mille. Ils défendent la grève générale et conseillent la lutte sur le terrain économique.
Les social-démocrates ont formé le Partido Obrero (Parti Ouvrier"), qui marche tout à fait dans l'orbite des Partis Ouvriers d'Europe et spécialement d'Allemagne. Les Allemands ont une société Vorwat^ts (Ln avant) qui est riche et a un organe hebdomadaire, le Vorxparts, dont la circulation est de i.ooo exemplai-
res à peine. Le Gentro Socialista obrero, groupe espagnol, publie la Vanguardia, qui a une circulation de i,5oo exemplaires au plus. Les Italiens ont un groupe, mais pas d'organe, de même que les Français et Belges. Le nombre total des social-démocrates ne dépasse pas 3,ooo dans toute la République Argentine. 11 y a des centres d'agitation à Buénos- Ayres, Barracas, Tucuman, Hosario, Cordoba. Le P. O. est dirigé par un comité exécutif, composé de MM. le D'"J. B. Justo, Elias Anenti, Adrian Patroni, José Ingegneros, .lose A. Lebron, Schaepfer, le directeur du Vor:{}paert^, etc. Il publie des brochures traduites de l'allemand, du français, principalement. Le P. O. tient un congrès annuel; comme tous les social-démocrates, il donne la première place à la conquête légale des potivoirs publics et il est autoritaire. Il attire peu les Argentins, les Italiens, les Espagnols et se recrute'surtout parmi les Allemands.
AusTRALAsiE. — Le tradc unionisme est assez développé en Australie, mais le socialisme l'est peu. Il y a une Australian Socialist League, une Social Démocratie Fédération of Australia (S. D. F. A.), un Socialist Labour Party (S. L. P). Dans les parlements du South Australia, Quecnsland, iNew Zealand, Victoria et New South Wales, il y a plus de cent membres du S. L. P. Mais les revendications de ces partis sont bien plus radicales que socialistiques. Quelques mesures de socialisme d'Etat ont été prises (8 heures de travail, minimum de salaire). Les habitants de l'Australie ont le référendum. L' Australian Worker's Union (W. G. Spence, secrétaire général) qui est une fédération des groupes de syndicats.
yO LE SOCIALISME
compte i,8oo membres. Elle publie à Sydney the Worker, hebdomadaire, socialiste, de même que the Socialist (Sydney) the Worker (Queensland Brisbane), the Melbourne Champion. Les communistes anarchistes sont en nombre infime; quelques Anglais à Melbourne, quelques Allemands à Adélaïde; quelques Français à Sydney. J. A. Andrews écrit, traduit des articles, imprime, broche la revue mensuelle Reason.
Le mouvement se différencie suivant la région. Dans le Queensland, le New South wales la presse a plus de tendances socialistiques qu'en Victoria. En le South Australia, les protagonistes sont surtout allemands. Le nouveau trade unionisme est très socialiste; c'est parmi la bourgeoisie que se développe l'anarchisme.
En somme, le mouvement socialiste en Australie est encore dans l'enfance, plus radical que socialistique.
Résumé. — Dans le mouvement socialiste mondial on voit que, numériquement, la France tient la tête; l'Allemagne viendrait ensuite. Mais nous pensons que le développement politique de la Grande-Bretagne, de la Belgique et de la Hollande fait que le socialisme est réellement plus grand dans ces nations qu'en Allemagne; l'Autriche, l'Espagne, l'Italie, la Suisse viennent ensuite. C'est en ces nations que les diverses fractions du socialisme sont réellement fortes et appelées sans cesse à croître, plus rapidement que dans les autres Etats d'Europe, du nord et du sud Amérique.
Si Ton considère dans son ensemble le socialisme
mondial, on voit deux écoles se le partager : la sociale-démocratie, le socialisme anarchique. Entre elles, des intermédiaires se trouvent, qui les unissent et font qu'insensiblement on passe de l'une à l'autre. Natura non fecit saltiis, La sociale démocratie préconise un socialisme édulcoré, atténué, petit bourgeois, comme dit Domela iN ieuwenhuis ; le socialisme anarchiste est protagoniste d'un socialisme intégral, obtenu révolutionnairement le plus souvent. La sociale démocratie est autoritaire, le socialisme anarchique est libertaire. Là sont les différences, car, dans l'idéal théoriquement poursuivi par ces deux écoles socialistiques, la différenciation est véritablement quasi nulle, plus logomachique que réelle. Cù la différence apparaît, entre ces deux fractions du socialisme, c'est dans la tactique. Là se voit la lutte que les sociétés humaines ont toujours vue : la lutte entre l'autorité et la liberté, le fédéralisme et la centralisation. C'est la lutte ancienne de Marx et de Eakounine, à laquelle chaque jour nous assistons, se livrant en France et au nord Amérique, en Allemagne et en Italie, partout enfin. Il y a, dans cette lutte, des influences de races et de nationalités. Les Allemands prétendent partout à l'hégémonie; ils veulent imposer leur tactique et leur manière de voir. Très militarisés par leur éducation, très féodaux, dans l'est surtout, leur esprit n'a pas encore conquis l'indépendance que nous trouvons chez les peuples plus politiquement développés, tels que les habitants de la Grande-Bretagne, les Belges, les Français. Ce désir de dominer en tout et par tout le monde socialiste est peut-être aussi, pour une part, dû à la race. Si on étudiait les chefs delà sociale démocratie allemande,
72 LE S0C1A.LISME
011 retrouverait sans doute la trace de l'influence de la race conquérante d'antan, les dolichocéphales blonds. Quoi qu'il en soit, le-monde socialiste semble ne pas vouloir accepter riiégémonie germaine. En Grande-Bretagne, surtout sous Tinfluence des Celtes d'Ecosse et d'Irlande, en France, en Espagne, etc., la révolte est nette contre cette prédominance de l'élément allemand. Elle ne peut être niée, on la rencontre partout.
L'antagonisme entre les adeptes de la sociale démocratie et du socialisme anarchique ne revêt la forme aiguë que dans les pays de langue allemande. Ailleurs, il edste bien, mais le plus souvent atténué, soit par les naturelles tendances du peuple, soit par les fractions socialistes intermédiaires. C'est le cas en Belgique, Grande-Bretagne, France, etc.
Si l'on considère le monde socialiste au point de vue de l'esprit révolutionnaire, on constate qu'il est le moins vivace chez les Anglais et Ecossais dont l'éducation politique est faite, et qu'il est le plus vivace dans les peuples de l'Espagne et de l'Italie du sud. Là se montrent des influences de climat, d'éducation, de milieu politique plus que de milieu économique.