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CHAPITRE XVIII

Lorsqu'il y avait encore peu d'hommes sur la terre, ils vivaient de la chasse ou de la pèche, tous les hommes d'une tribu avaient la même profession. Cependant, on peut supposer que les femmes ne chassaient pas ni ne péchaient, mais s'occupaient du ménage, de leurs enfants et de besognes pareilles. Le travail était donc divisé dès Forigine. Plus tard, lorsque les hommes se multiplièrent, ils apprirent à élever du bétail, à cultiver la terre ; ils découvrirent les métaux, inventèrent des instruments, et apprécièrent l'utilité du savoir. Il se forma

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des peuples, des nations, il y eut des agglomérations d'hommes, on bâtit des villes dont les habitants formèrent une société civilisée. Cela se fit on ne sait trop comment; personne ne s*est donné alors la peine de noter les événements au fur et à mesure qu'ils se passaient. Savait-on déjà écrire, seulement?

Puis chacun de ces événements se présentait comme de toutes petites améliorations, ou comme des choses sans importance ; on les remarquait à peine, chacune d'elles valait un grain de sable, mais en s'accumulant les grains de sable deviennent une montagne.

C'est ainsi que les premiers et lents progrès de l'humanité aboutirent à la société civilisée, il y a des milliers d'années de cela, personne n'en sait le nombre exact. Quand on s'aperçut que les hommes formaient une Société, on constata, entre autres choses, que les occupations des individus étaient très variées, et que chacun avait sa profession, à laquelle il restait généralement fidèle. Les uns cultivaient le sol, d'autres allaient chercher le minerai dans les pro*-

fondeurs de la lerre, d autres encore étaient forgeron ou maçon, tailleur ou menuisier, professeur ou médecin, marin ou charretier,... ou appartenaient à une des mille et une professions que Ton voit autour de soi! C'est ce qu'on a appelé plus tard la division du travail (la spécialisation des occupations ou professions).

La raison en était Irop claire pour qu'on ne la vit pas tout de suite. Il y a d'abord la différence des goûts. L'un aime se remuer, se déplacer, l'autre préfère rester tranquille ; il est des travaux qui exigent de la force, d'autres demandent de l'adresse, de Tagilité, il y a donc des occupations pour tous les goûts, choisissez. Il est vrai que le choix n'est pas toujours libre, car l'un naît fort et l'autre faible, l'un est très intelligent et l'autre ne l'est guère. Ce n'est pas tout. Faites-vous donc pêcheur où il n'y a pas d'eau poissonneuse, ou mineur s'il n'y pas de mine! Cela prouve que certaines professions dépendent des circonstances extérieures. Quelquefois aussi des usages,

des modes : ferait-on des chapeaux, si personne n'en portait?

Une fois qu'on avait commencé ainsi à diviser le travail, presque sans y faire beaucoup attention, peut-être en se laissant aller (les hommes aiment tant se laisser aller, pour éviter la peine de réfléchir!), on découvrit bientôt que la spécialisation du travail rendait rhomme plus adroit dans son métier :

il produisait plus vite et mieux. Avec un homme exercé, personne ne peut concourir, surtout quand le travail est délicat et difficile. C'est surtout pour le savoir, pour le travail intellectuel que la spécialisation se montra utile, nécessaire même. C'est qu'il y a tant de choses à connaître : l'histoire naturelle (animaux, plantes, minéraux), la chimie, la physique, la mécanique et tant d'autres sciences que vous pourriez ajouter, sans qu'on ait besoin de vous les rappeler. Et quand on connut les nombreux bienfaits de la division du travail, on se mit à la perfectionner : ce qu'on avait fait d'instinct d'abord, on l'organisa avec

réflexion, et Ton alla bien loin dans cette voie.

Tout cela est fort remarquable, mais ce qui Test bien davantage, c'est ceci : chaque homme a beaucoup de besoins, il ne s'occupe, dans la division du travail, que d'en satisfaire un seul, il ne fait, par exemple, que des souliers, ou des casquettes, ou des brosses, et les choses s'arrangent de manière que le produit de l'un s'échange contre de petites parties des produits d'un grand nombre d'autres producteurs et qu'en fin de compte tous les besoins soient satisfaits ou susceptibles de trouver satisfaction. Disons susceptibles, car nous savons bien que cela n'a pas toujours lieu, tantôt par la faute de l'un, tantôt par la faute de l'autre *, tantôt encore par la faute des circonstances ; nous en causerons une autre fois plus au long. Aujourd'hui nous ne voulons qu'attirer l'attention sur un miracle

1. Au moment où j'écris ces lignes, on m'apporte un télégramme; mon adresse y est, mais un autre nom, naturellement je ne l'accepte pas; ce télégramme n'arrivera peut-être jamais à son destinataire. A qui la faute?

Tout cela est tellement merveilleux, que si un mathématicien voulait se donner la peine de faire des calculs exacts, il trouverait peut-être que vous avez utilisé, en prenant votre café — entre beaucoup d'autres parcelles de temps — un millionième de seconde de travail qui s'est accompli, il y a dix ans, au Chili, par le nommé X....

Quand les choses sont si compliquées, des difficultés surgissent assez fréquemment; plus une machine est délicate, plus elle a une tendance à se détraquer. Il est donc nécessaire d'y veiller. Les choses dont nous parlons ne vont d'ailleurs pas toutes seules. Le but à atteindre est de faire concorder, autant que possible, la production et la consommation. Il importe qu'il se produise toujours assez de pain, assez de vêtements, assez d'autres objets, pour que chacun puisse se procurer l'indispensable, et même l'utile et l'agréable, au moins dans une certaine mesure.

A qui incombe le soin de veiller à l'abondance de la production? J'ai déjà eu l'occa-

sion de l^indiquer, c'est à Tentrcpreneur, ou plutôt à rensemble des entrepreneurs, industriels et commerçants. C*est à eux à s'informer des besoins variés des hommes — chacun dans sa partie — et à travailler à leur satisfaction» en parant à toutes les difficultés. Mettons que la récolte de blé manque dans un pays, ce sera aux marchands de grains d'en faire venir des pays les plus favorisés. Quand dans un pays on construit des chemins de fer, on a besoin de rails. Les usiniers en prennent bonne note et s'empressent de faire des offres. De* même pour toutes les fabrications et pour tous les commerces^ C'est leur intérêt, si vous le voulez, ce sera pour eux l'occasion de faire des bénéfices, sans doute; mais la Société n'a pas à se plaindre qu'un grand nombre d'hommes soient intéressés à son bien-être. Puisque l'intérêt est un agent infatigable et ingénieux, n'est-il pas heureux qu'il ne puisse se satisfaire complètement qu'en rendant service à son prochain? Il s'évertue donc à réunir des ouvriers et à

leur procurer un travail constant, et en les occupant, ce qui leur permet de gagner leur vie, il fait produire de quoi satisfaire des besoins et prévenir des souffrance9.

Celui qui est à la tête d'une entreprise un peu grande ne travaille guère de ses mains. Sans doute, il ne peut pas écrire de lettre sans faire usage de ses mains, mais la main joue ici un rôle très secondaire; c'est rintelligence, en réalité, qui travaille. Sans les bras des ouvriers occupés dans la fabrique, il n'en sortirait pas un iseul produit, mais sans Tintelligence du fabricant on ne saurait combien il faut produire et à qui on pourra vendre. S'il n'a pas bien combiné sou affaire, il se ruine.

L'insuccès de tant de Sociétés coopératives de production doit être attribué à ce fait, que les associés n'ont pas assez tenu à mettre à leur tète des hommes distingués par leur intelligence, en les dispensant au besoin du travail manueL .

Le travail de tête ou le travail intellectuel n'est cependant pas moins important que

le travail manuel. G*est un travail intellectuel qui a fait découvrir la machine à vapeur et le télégraphe, la photographie, le gaz, laniline, sans parler des autres inventions.

Ce n*est pas du travail manuel que de diriger un navire en pleine mer, ou une armée en ligne contre un puissant ennemi ; guérir des malades, enseigner à ceux qui demandent rinstruction, défendre l'innocent, juger des procès, faire des lois ou veiller à leur mise à exécution, ce ne sont pas là des travaux manuels, mais ce sont des travaux qui font honneur à Thumanité et qu'on n'a jamais mis au dernier rang.

On nous demandent ce que nous pensons des oisifs? La réponse est très facile : L'oisiveté est un vice. Seulement, il ne faut pas se hâter de condamner un homme comme oisif, parce qu'on ne le voit pas travailler de ses mains, ou parce qu'il n'a pas une profession classée, comme le médecin, le juge, le professeur; il peut néanmoins s'occuper très utilement pour l'humanité. Nous en connaissons des exemples

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assez nombreux. Nous ne pouvons pas non plus compter parmi les oisifs les infirmes, les vieillards, en un mot ceux qui ne peuvent pas travailler»

II y a cependant, et c*est très regrettable, des oisifs, des gens qui ne font rien d'utile. On aurait grandement tort de les chercher uniquement parmi les classes riches; les oisifs pauvres sont au moins aussi nombreux. Les mendiants valides, donc, est-ce que ce ne sont pas des oisifs? Les vagabonds ne sont pas toujours des mendiants, ils ne mendient qu'à l'occasion, et dans d'autres moments ils font des métiers qui ne valent guère mieux. Il y a aussi des hommes qui ont appris un métier, mais qui l'exercent très irrégulièrement, quand ils ne peuvent plus vivre aux dépens de leurs camarades, ce sont là de vrais « fainéants ».

On trouve donc des oisifs dans toutes les classes de la société; c'est un défaut d'éducation dont il est possible de se guérir quoique les mauvaises habitudes soient assez persistantes. Mais avec une ferme

volonté on vient à bout de tout. Les lois ne peuvent pas grand'chose en ces matières, le socialisme n'y peut rien du tout, sous son régime la paresse changerait de masque, mais non de nature. C'est la Société, c'est-à-dire l'opinion publique, qui doit se prononcer, c'est la plus puissante de toutes les puissances de ce monde. Un de mes amis a refusé sa fille à un jeune homme qui n'avait pas de profession. Bravo!

— Le jeune homme qui aimait la jeune fille a cherché une occupation sérieuse, et en a été récompensé. Les ouvriers, de leur côté, ne devraient prêter l'oreille qu'à des gens occupés toute la journée et gagnant ' leur vie, non en remuant la langue, mais en remuant les bras; ils s'en trouveraient bien. Qu'ils se méfient un peu de ceux qui font un peu longtemps profession d'être des « ouvriers sans travail ».

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