CHAPITRE I
Le mot socialisme a été inventé, il y a cinquante ou soixante ans, par Pierre Leroux, et peu après vulgarisé par Louis Beybaud. Le sens du mot a légèrement varié : primitivement il désignait les doctrines de ceux qui voulaient réformer la société par des moyens doux; plus tard le socialisme est devenu, pour les uns, le communisme pur et simple, pour les autres une combinaison, dite collectivisme, dans laquelle TEtat, ou la société, s'empare
de toutes les propriétés et de tous les
moyens de production, supprime la monnaie et enrôle les citoyens en ateliers sociaux, chacun recevant des aliments et des vêtements proportionnellement à son travail *.
Le socialisme moderne ne reculerait pas devant une révolution, ses adeptes déclarent attendre seulement qu'ils soient devenus les plus forts pour la mettre en œuvre.
C'est depuis quelques dizaines d'années que le socialisme est devenu important, influent, plus d'un ajouterait : malfaisant; mais il en a toujours existé un peu dans la société humaine, sans trop se faire remarquer, il est vrai. C'est qu'on a connu de tout temps deux sortes de gens : les uns trouvaient le monde mal bâti, et l'auraient volontiers reconstruit, rien que dans l'intérêt de l'art; les autres étaient seulement mécontents de leur sort; ils soutenaient qu'on ne leur rendait pas justice, qu'ils n'avaient pas leur part des biens de la terre.
1. On voit qu'il n'y a pas deux socialismes, un bon et un mauvais^ il n'y en a qu'wiîj celui qui, en suppri* mant la propriété, annule l'individu.
qu ils avaient droit à toutes les jouissances autant que leurs voisins plus riches, et ces gens-là avaient les uns et les autres une certaine aptitude à devenir socialistes.
C'est surtout parmi leurs successeurs que se recrutent les adhérents des nouvelles doctrines.
Ceux qui se flattent de savoir réédifier le monde sur un meilleur plan sont encore assez faciles à convaincre de leur erreur. Le bon La Fontaine nous a raconté ce qui arriva à un villageois qui aurait voulu remplacer, sur le majestueux chêne, le chétif gland par la grosse citrouille ; n'est-il pas logique que le grand arbre ait un gros fruit? Le père Garo, c'est le nom du villageois, changea d'avis le jour qu'un gland lui tomba sur le nez, .. il comprit que si le chêne avait porté des citrouilles, sa figure en aurait été bien autrement abîmée!
L'homme mécontent de son sort est plus difficile à convaincre. D'abord il existe des souffrances qui sont trop réelles, et qui sont très loin d'être toujours méritées. Fussent-^
elles méritées, que souvent la victime ne le saurait pas, n'ayant pas conscience de ses défauts; en tout cas, elle voudrait rarement Tadmettre. Vous savez que si Ton voit toujours la paille dans Tœil de son voisin, on distingue rarement la poutre qu'on porte dans son propre œil.
Quoi qu'il en soit, il est certain qu'on rencontre des malheureux et qu'il se commet des injustices; ce qui est certain aussi, c'est qu'il est des gens qui ne peuvent pas voir souffrir leur semblable, leur prochain, sans songer à des réformes. La plupart des hommes sont d'ailleurs poussés par leur nature, par leur caractère, à améliorer leur position. Ils comptent y arriver par leurs propres efforts. La recherche du progrès est donc très répandue, elle a existé dans tous les temps, et il y a eu de ces chercheurs dans tous les pays. Mais les hommes n'avancent que lentement, pas à pas, détail par détail; il a fallu des siècles pour civiliser une partie de l'humanité, et il est resté encore beaucoup à faire, pour arriver à
quoi? — Les uns disent : pour que l*homme soit parfait; les autres : pour que la société soit parfait^. Voilà un dissentiment d'une portée immense.
Qui a raison? Est-ce Thomme ou la société qu'il faut s'appliquer à améliorer! En attendant votre réponse, constatons que l'homme est la matière première de la société, qu'avec du bois on ne fait pas un mur de pierre, ni avec des moellons un navire de bois. Vous en conclurez peut-être que c'est l'homme qu'il faudrait perfectionner. D'autres ont pensé qu^on aurait plus vite fait de transformer la société d'un seul coup ; mais on ne Ta pas trouvé possible. Ce n'était pas pratique. Certains hommes de beaucoup d'imagination, faute de pouvoir établir une société réelle dans laquelle tout le monde serait heureux, se sont bornés à rêver une pareille société. C'était bien plus commode. Dans la réalité on rencontre des obstacles, il y a la nature des choses, 2 et 2 y font toujours 4 et jamais 5, puis les hommes ont des passions adverses, des vices; dans le rêve
b LE SOCIALISME MODERNE.
qu'on fait les yeux ouverts il n'y a que ce qu'on veut bien y mettre. Oh, si Ton pouvait toujours rêver! Mais il y a le réveil, il nous montre la réalité.
Comme toutes les sociétés connues, depuis Tantiquité jusqu'à nos jours, ont laissé à désirer, et qu'il y a toujours des hommes à imagination, on a inventé nombre de tableaux sociaux. Les plus anciens de ces tableaux d'une société prétendue parfaite qui soient parvenus jusqu'à nous datent de 23 siècles, et il y en a probablement de perdus; celui auquel je fais plus particulièrement allusion en ce moment porte le nom illustre de Platon. D'autres écrivains, tant en Europe qu'en Asie, Font imité, mais n'ont fait que partager son fiasco ! L'insuccès est complet, il est écrasant. Jugez-en. Le doux philosophe Platon qui a été élève de Socrate, « le plus vertueux des hommes », et le maître d'Arislote, « le savant des savants », Platon, si bien doué sous tous les rapports, propose la communauté des biens et des femmes,
constitue les artisans et les cultivateurs en classes inférieures, permet la destruction des enfants venus au monde avec un défaut, limite le nombre des citoyens, en un mot a des vues que nous devons qualifier de monstrueuses.
Ses successeurs, et jusqu'à nos jours, n'ont pas été plus heureux; personne n'a su inventer une société meilleure que celle qui existait^ ou qui fût réalisable. La plus célèbre de ces inventions date de Tan 1515 de notre ère, elle est due à Thomas Morus, le chancelier du fameux roi Henri YIII d'Angleterre, et décrit la société imaginaire de l'île d'Utopia, terme tiré du grec et qui veut dire : « Nulle part ». Ce travail, écrit primitivement en latin, est devenu célèbre, et a été traduit en toutes les langues de FEurope. C'est depuis cette époque qu'on donne le nom d'utopie à toute organisation sociale imaginaire, d'une réalisation impossible, et d'ailleurs nullement désirable.
Il sera utile d'analyser brièvement le livre de Thomas Morus.