‹ Le socialisme moderneChapitre 4 sur 35 · CHAPITRE II l'!lr d'utopie · texte numérisé non relu

CHAPITRE II l'!lr d'utopie

L'île d'Utopie forme un Etat assez petit; il est composé de 54 villes de 6 000 familles chacune, sans villages, car les habitants des villes cultivent eux-mêmes leur banlieue, faisant alterner ce travail avec d'autres travaux manuels. La culture du sol est une sorte de corvée, à laquelle chaque famille fournit son contingent, mais cette corvée (travail nécessaire et imposé) n'est pas désagréable à tout le monde, il y a des amateurs et ceux-là sont admis dans les rangs plusieurs années de suite. Chaque homme et chaque femme doit en outre apprendre un métier et l'exercer.

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Les « familles » ne se composent pas scu.

lement du père, de la mère et de leurs enfants, mais d'un certain nombre de couples de la même parenté avec leur progéniture, placés sous la surveillance d'un « père de famille » et d'une « mère de famille »

responsables du bon ordre et surtout des mœurs. C'est qu'en Utopie on ne plaisante pas du tout sur ce point. Il est entendu que cette « famille » complexe ne doit pas devenir trop nombreuse ; quand les enfants se multiplient au delà de la mesure on en envoie un certain nombre dans d'autres villes, les plaçant chez des « familles » moins nombreuses, ou aussi on les transporte dans les colonies lointaines.

Trente familles forment une réunion, on pourrait dire un ménage. Chaque ménage a son économe qui va chercher les aliments au marché (on devrait dire au magasin), où ils ne coûtent rien, et, rentré, fait préparer le repas commun. Les repas, dîner et souper, ont lieu à heure fixe ; on est appelé au son de la trompette. Il n'est pas

défendu d'emporter des aliments dans son logement particulier, mais personne ne le fait volontiers, car pourquoi se donnerait-on la peine de se préparer un mauvais repas chez soi, quand on peut en avoir un bon dans la salle commune? D'ailleurs on y est servi; des esclaves sont chargés de tous les travaux vils ou fatigants. Les citoyens et citoyennes, chaque famille à tour de rôle pour toute la réunion, se bornent à surveiller, à organiser, à ordonner, et naturellement à consommer.

Bien que les mœurs soient surveillées, les formalités qui précèdent le mariage, ainsi que Tàge des époux et le reste, sont réglés avec soin. Avant les fiançailles, les futurs doivent se montrer Tun à Tautre, sans vêtements et en présence d'une matrone et d'un vieillard. Le divorce est admis, mais non l'adultère; les coupables sont condamnés à l'esclavage et, en cas de récidive, à la mort.

Le travail est réglé par la loi. Tout le monde doit le travail manuel, sauf un car-

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I tain nombre de savants, qui sont désignés • au scrutin secret. Le choix doit être difficile, tout le monde étant bien doué dans rheureuse Utopie. L'enseignement com- / mence dès Tenfance et l'instruction est très recherchée : elle fait les délices de tous et de chacun. Le travail manuel ne dure que six heures par jour et le plus désagréable est. fait par des esclaves, par des malfaiteurs condamnés, ou par des étrangers rétribués. Tous les jours, à huit heures du soir, après le souper, les citoyens vont se coucher.

La propriété privée est inconnue en Utopie, chacun travaille pour la communauté. Les produits des champs, comme ceux de l'industrie, sont livrés dans de grands magasins, où chaque famille se fournit de ce qu'elle juge avoir besoin. On leur délivre les objets sur demande, car personne n'est présumé demander des choses inutiles, tous les hommes étant raisonnables et soigneux.

Ce qui manque à une ville, lui est fourni par les autres, et gratis; les choses super-

flues, s'il y en a, sont vendues à Tétranger. DansTintérieurde TÉtat on n'a pas d'emploi pour les monnaies, et pour que les citoyens ne soient pas portés à thésauriser ou accumuler des métaux précieux, les vases de nuit, les chaînes des criminels, et les autres objets vils ou méprisables sont fabriqués en or ou en argent, et l'on consacre le fer aux ornements de luxe ou d'honneur.

L'organisation politique. et administrative de ce petit pays est très simple, les fonctionnaires et magistrats sont élus pour un an. Tout le monde est électeur, mais non éligible, car les vieillards sont préférés, comme joignant l'expérience au savoir. Il n'est pas non plus permis de discuter les intérêts généraux ailleurs que dans les réunions destinées à cet usage.

J'ai dû me borner dans cette analyse succincte à citer les points les plus saillants, et en relisant l'œuvre du chancelier de Henri VIII, je suis aussi étonné qu'à la première lecture que j'en ai faite, il y a des années, du succès qu'elle a eu. D'abord,

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les citoyens sont constamment surveillés, ils sont réglés en toutes choses, le mot libmHé ne doit pas exister dans la langue d'Utopie. Et que leur vie est monotone!

Avec la suppression de la propriété individuelle, on n'évite d'ailleurs nullement les crimes et les délits, les punitions sont même très sévères, et si la chaîne du malfaiteur est en or au lieu d'être en fer, elle n'en est que plus lourde.

Est-ce donc bien une société modèle, celle qui pratique l'esclavage? La guerre non plus n'y est pas inconnue, mais n'éveille pas le patriotisme, ne suscite pas le dévouement, ne produit pas la gloire, on se borne à employer des mercenaires et c'est pour les rétribuer que l'État ramasse des fonds.

Quant à l'organisation du travail, de la vie domestique et du reste, il ne semble pas nécessaire de les discuter; elles ne tiennent compte, ni de la nature des hommes, ni de la nature des choses et l'on n'en peut tirer aucun enseignement pour la vie pratique.

Thomas Morus, ou plutôt sir Thomas More, a eu, comme Platon, beaucoup d'imitateurs *, mais aucun d'eux n'a eu un succès comparable à celui de l'auteur de l'Utopie.

Il n'y a aucun intérêt à en donner la liste, leurs inventions n'ont d'ailleurs pas été très variées, elles n'ont jamais été prises au sérieux, ne le méritant guère. Le plus souvent, les auteurs n'avaient pas d*autre prétention que d'amuser le lecteur, tout au plus voulaient-ils lui donner des conseils, comme le fabuliste, sous la forme d'une fiction. Ce n'est que dans le courant du présent siècle que l'utopie s'est transformée en socialisme.

1. On a sans doute imité parfois l'un et Tautre à la fois. Il n'y a d'ailleurs le plus souvent qu'à prendre le contre-pied de ce qui existe dans la réalité pour avoir l'air d'inventer du nouveau.

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