CHAPITRE XXI
Le crédit est le moyen de procurer des capitaux à ceux qui en manquent; il rend donc de très sérieux, de très importants services. Il ne crée pas ces capitaux, car jamais Thomme ne peut rien faire sortir du néant, mais il facilite leur passage des mains qui ne savent, ne peuvent ou ne veulent pas les faire valoir en des mains préparées pour s'en servir fructueusement, et ne demandant pas mieux que de les mettre en œuvre.
Mais comment a lieu ce passage? Voilà en effet la difficulté à résoudre.
On s'est donné beaucoup de peine pour
trouver une solution générale, c'est-à-dire pour inventer un moyen efficace d'en procurer à tous ceux qui en demandent. Ceux qui méritent d'avoir du crédit, ou ceux qui peuvent offrir des gages, n'ont généralement pas trop de peine à en trouver, mais ceux qui ne le méritent pas?... On peut vraiment se demander ce que l'humanité y gagnerait à leur en procurer; plus d'un est d'avis qu'elle y perdrait. Cette solution générale, presque tous les ans des voix la demandent à tous les échos — à cor et à cri, — mais comme il ne peut y avoir de solution générale, on n'obtient pas de réponse,... si ce n^est un bruit confus, inintelligible et inapplicable. Voyons donc les principales solutions partielles connues.
Le crédit le plus simple est peut-être le résultat de la confiance — mais ce n'est pas le seul. Un capitaliste suit en ce cas son sentiment plus ou moins bien raisonné ; il est convaincu que l'individu favorisé est capable, honnête, laborieux, etc. On a souvent accordé des crédits par suite d'un sen-
liment non raisonné, qui devient parfois un sentiment irréfléchi. Dans les affaires commerciales, où Ton confie au crédité plutôt des marchandises que des espèces monnayées, le crédit s'accorde plus facilement que dans les affaires de banque.
Le genre de crédit qui vient d'être indiqué est celui qu'on appelle le crédit personnel.
On lui oppose le crédit sur nantissement (ou sur gage), soit que l'objet se compose de valeurs mobilières (lingots d'or, bijoux, effets publics), soit que le gage consiste en un immeuble. Dans ce dernier cas, on se sert de l'expression : crédit foncier. Ici, nous le répétons, la confiance joue un rôle bien effacé, elle est souvent tout à fait absente de la transaction, qui peut néanmoins rendre les services qu'on lui demande. Le crédit n'est un bienfait — public ou privé — que si celui qui l'obtient en fait un bon emploi. Sinon, c'est un capital détruit. Quand on prête de l'argent à un prodigue, même sur hypothèque (gage), on détruit le capital représenté par cet argent, mais comme le
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prêteur retient Thypothèque, c'est Temprunteur prodigue qui le perd, comme de raison.
Il y a, dans les affaires, des cas mixtes.
Par exemple on dépose des fonds dans un établissement de banque, on sait que cet établissement possède une fortune considérable, ce qui est une sérieuse garantie; cela n'empêche pas qu'il y ait, dans le dépôt que vous faites, encore un fort élément de confiance, car vous ne connaissez pas tou^ jours le dessous des cartes. Les grands et solides établissements peuvent également faire des fautes, se tromper ou se laisser égarer, on en connaît des exemples. C'est l'expérience, les connaissances acquises dans la pratique des affaires qui doivent guider le capitaliste; mais il y a une chose qui devrait d'un coup éteindre toute confiance chez le possesseur de quelques épargnes, c'est l'offre d'un taux exorbitant d'intérêts. Dès qu'on vous en offre beaucoup plus que la moyenne, refusez net, on vous trompe sciemment; offre-t-on un peu plus, soyez très méfiant, il est possible qu'on soit de bonne foi, on se
trompe probablement soi-même, mais une erreur commise de bonne foi n'en est pas moins une erreur et produit ses conséquences fâcheuses.
Une des choses qui déplaisent le plus — aux personnes qui ne méritent pas de crédit encore plus qu'à celles qui en sont dignes, — c'est qu'il n'est pas gratuit. Personne ne vous prête ses capitaux pour rien, le capitaliste demande des intérêts, ou, selon la forme du prêt, de Tescomple *. C'est précisément parce qu'il faut payer le crédit que certains socialistes, et même des publicistes qui ne se sont pas rangés sous ce drapeau, ont voulu charger l'État de distribuer le crédit. . . gratuitement.
Pour exprimer clairement le jugement à porter sur une proposition pareille, il faut la qualifier de folie à la deuxième puissance. On sait que cela veut dire très énergiquement : une double folie.
1. L*escomple est l'intérêt retranché d'avance. C'est comme si l'on disait : ce billet qui, dans un an, sera remboursé par une somme de 100 francs, vaut aujourd'hui 95 francs. Ici l'escompte est de 5 francs^
Faire du crédit signifie : passer ses propres capitaux à d'autres. Mais TÉtat n'a pas de capitaux. — Il n'a qu'à émettre du papier, répondra-t-on. — Et si le public ne le prend pas? — Réponse des naïfs : on l'y forcera (cours forcé). — Qui cela? — Mais le gouvernement, répliqueront les mêmes gens naïfs. — Vous oubliez, leur dira-t-on, que le gouvernement n'est fort que s'il est soutenu par les citoyens, mais jamais les citoyens ne l'aideront à les dépouiller. Le cours forcé sera peut-être dans la loi, mais non dans les faits, dans la réalité. Si vous en doutez, faites-vous raconter l'histoire des assignats. Ou aussi, passez en revue tous les pays dans lesquels on a émis trop de papier-monnaie : l'Autriche et la Russie, les Etats-Unis et certains États de l'Amérique du Sud, inutile de les nommer. Quand un pays émet une faible quantité de papier, et que cette émission est justifiée par les circonstances, le public consent à bailler (prêter) une certaine confiance ; dès que la mesure des émissions est dépassée, la confiance
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diminue, chaque nouvelle émission la réduit d*un peu plus. Les menaces n'y font rien, personne ne peut vaincre la nature des choses, les causes produisent toujours leurs effets.
Il vient d'être question de la création, par rÉtat, de capitaux fictifs, et nous en avons vu les conséquences; or, s'il les Offre pour rien, la folie est double, disions-nous. Voici nos raisons : Si l'État se faisait payer un intérêt pour ces capitaux, il en émettrait beaucoup moins, il ne prêterait pas, d'ailleurs, sans avoir examiné la solvabilité de celui qui demande à emprunter. Ce procédé réduirait énormément le nombre des amateurs, et par conséquent le montant des pertes. Certains faits prouvent que malgré ces précautions l'État aussi peut être trompé ; mais ne le fût-il pas, dès qu'il n'accorde pas du crédit à tout le monde, le but qu'on avait en vue n'est pas atteint; et cependant si le crédit devenait gratuit, ce serait du gâchis, de Tanarchie même ; cela durerait quelques semaines, et ce serait fini. La calamité serait générale.
La gratuité du crédit a pourtant été soutenue avec acharnement; nous aurons à examiner brièvement les arguments mis en avant; voyons d^abord ce qui justifie le payement des intérêts.
Cette justification est aisée. Le prêteur se prive de son capital et des services qu'il peut en tirer et cette privation lui donne droit à une indemnité. On se gêne quelquefois pour venir en aide à un ami sans rien lui demander en échange, mais cela, c'est un acte d'amitié; dans une affaire, il y a deux intérêts en jeu, satisfaction doit être donnée à l'un et à l'autre, au prêteur comme à l'emprunteur. L'un se prive pour rendre un service, l'autre accepte un service qui lui permet de faire un gain, ce dernier peut donc rétribuer le service qu'on lui rend. Et pourquoi le prêteur se priverait-il gratuitement au profit de l'emprunteur? Pourquoi ce dernier ne serait-il pas pécuniairement reconnaissant du service dont il recueille les fruits? On n'a pas encore donné une seule raison plausible en faveur de la gratuité
obligatoire du crédit, on n'a jamais dit pourquoi on prêterait son bien à un voisin, tout en sachant qu'on s'expose à le perdre. Car enfin, la crainte de ne pas être remboursé est la principale raison de refuser un prêt.
Personne n'a soutenu la gratuité du crédit avec plus de talent que Proudhon, et la meilleure preuve que le talent ne peut pas changer une erreur en vérité, c'est que la « banque d'échange » psir laquelle ce brillant publiciste a voulu appliquer ses théories et réaliser la gratuité a duré ce que durent les roses ; à peine écloses, elles se fanent et les feuilles s'éparpillent.
Dans la discussion que Proudhon soutint en 1849 contre Bastiat, nous lisons d'abord ceci *. Proudhon répond à Bastiat :
« D'un côté, il est très vrai, ainsi que vous l'établissez vous-même péremptoirement, que le prêt est un service. Et comme tout service est une valeur, conséquemment,
1. La discussion a été reproduite dans les œuvres de Tun et l'autre de ces deux célèbres publicistes; nous citons ici : Bastiat, Sophismes, t. II, p. 125 de Tédition Guillaumin, in-12, 1873.
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comme il est de nature de tout service d'être rémunéré, il s'ensuit que le prêt doit avoir son prix, ou, pour employer le mot technique, il doit porter intérêt.
« Mais il est vrai aussi, et cette vérité subsiste à côté de la précédente, que celui qui prête, dans les conditions ordinaires du métier de prêteur, ne se prive pas, comme vous le dites, du capital qu'il prête.... » Mais qu'est-ce que cela fait (en supposant que ce soit vrai)? Que le prêteur se prive ou ne se prive pas, il rend service, partant il a droit à rémunération. Selon Proudhon, il faudrait distinguer : un homme qui ne fait pas métier de prêter peut demander des intérêts, celui qui en fait métier, non. Dans la pratique, c'est le contraire qui esl le plus fréquent (et qui se justifie le mieux).
Pour ne pas trop allonger cette stérile discussion — qui a perdu tout intérêt, puisqu'elle ne sert plus à remplir les colonnes d'un journal {la Voix du Peuple), ni à faire une réclame pour la « Banque d'échange », — nous nous bornerons à dire que, en résu-
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mant * l'argument de Proudhon en faveur de lagratuitéy on arrive à formuler ainsi la théorie de Proudhon : vous empruntez mes services, j'emprunte les vôtres, les hommes ont besoin les uns des autres, donc les services se compensent; ce^i. comme la gratuité, donc c'est la gratuité. Proudhon tire souvent de pareilles conséquences, mais rien ne nous oblige à tenir cette logique pour bonne. Pour que vous n'ayez pas besoin de me croire tout à fait sur parole, je reproduis encore un passage (p. 127) :
« Supposons donc que de tout le capital que j'emploie, soit sous la forme d'instrument de travail, soit sous celle de matière première, la moitié me soit prêtée par vous ; supposez en même temps que de tout le capital que vous mettez en œuvre, la moitié vous soit prêtée par moi, il est clair que les intérêts que nous devons nous payer mutuellement se compenseront; et, si de part et d'autre les capitaux avancés sont égaux,
1 p. 127 et suiv.
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les intérêts se balançant, le solde ou la redevance sera nul.
« Dans la Société, les choses ne se passent pas tout à fait ainsi, sans doute. Les prestations que se font réciproquement les producteurs sont loin d*ètre égales ; partant, les intérêts qu'ils ont à se payer ne le sont pas non plus : de là, l'inégalité des conditions et des fortunes.
« Mais la question est de savoir si cet équilibre de la production en capital, travail et talent; si, par conséquent, Tégalité du revenu pour tous les citoyens, parfaitement admissible en théorie*, peut se réaliser dans la pratique ; si cette réalisation est dans les tendances de la Société; si, enfin, et contre toute attente, elle n'est pas la conclusion fatale de la théorie de l'usure elle-même.... »
Des mots et des mots, voilà touti
1. C'est Topinion de Proudhon ce jour-là, mais ses opinions se suivent et ne se ressemblent pas.