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CHAPITRE XX

Les socialistes voudraient supprimer la monnaie, et on peut se demander ce qui leur a inspiré cette idée. La monnaie, ou plutôt un intermédiaire quelconque des échanges, a existé dès qu'il y a eu des échanges, car le simple troc ne suffit pas. £n effet, la surabondance de Fun et la disette de l'autre ne sont pas toujours faits pour se compenser. Pierre a trop de moutons, mais il ne veut ni des* poissons de Paul, ni des fruits de Jacques. La manière de se tirer d'embarras a varié selon les pays et selon les époques, mais dès qu'on

eut songé aux métaux précieux, tous les autres intermédiaires des échanges leur ont cédé la place. On imagina ensuite de subdiviser les lingots, de leur donner un poids et un titre déterminés et de les marquer au sceau de TEtat. La monnaie est l'intermédiaire par excellence, Fintermédiaire idéal.

Nous n'avons pas à raconter ici Thistoire de la monnaie métallique; tout le monde sait d'ailleurs que la fabrication de cet instrument des échanges s'est perfectionnée lentement et qu'elle est finalement devenue presque parfaite. 11 est maintenant très difficile de faire de la fausse monnaie, et si quelqu'un ose en faire, la fraude ne tarde pas à être découverte et, comme de juste, sévèrement punie*

La fraude? En quoi consiste- t-elle, principalement? Est-ce dans les contours de l'effigie, dans la légende, dans une marque extérieure quelconque? La forme n'est pas satis importance, les lois s'en sont occupées, mais ce qui domine tout, c'est la néccs-

site d*empêcher qu'on n'offre pas un métal apparent pour un métal réel, et surtout que le métal réel ait son poids et son titre, c'est-à-dire lalliage prévu, par exemple 9 de métal fin et 1 de métal ordinaire, c'est ce mélange (et spécialement le métal ordinaire) qui constitue l'alliage.

C'est, en définitive, une quantité déterminée du métal précieux qui est l'intermédiaire des échanges, les empreintes que le monnayage (« la frappe ») donne à la rondelle (au petit lingot) n'ont d'autre but que d'en certifier le poids et le titre. Chez les banquiers et dans le grand commerce, surtout international, on ne compte pas les pièces, on les pèse. Car, encore une fois, c'est le métal qui est l'intermédiaire. S'il plaisait à un État d'employer un alliage trop fort, un métal inférieur, l'empreinte n'y ferait rien, tout le monde refuserait cette monnaie. L'État ne peut pas plus faire de la fausse monnaie qu'un particulier. — On dira : mais il émet de la monnaie de cuivre, du billon et autres monnaies d'une

valeur inférieure. — Sans doute, mais il le fait ouvertement, après discussion publique, personne n'est trompé. De plus la quantité de cette monnaie divisionnaire est strictement limitée aux nécessités des petits échanges; en les émettant, le gouvernement s'adresse à la confiance du public, et ces monnaies ne circulent à leur valeur conventionnelle que si Ton n*abuse pas des émissions.

Il résulte de ce qui précède, que l'intermédiaire des échanges a une valeur qui lui est propre; c'est en outre une marchandise désirée, que tout le monde accepte, qui se conserve indéfiniment et se subdivise presque à volonté. En est-il de même de l'intermédiaire des échanges, imaginé par les socialistes et consistant en bons de travail? Quand vous vendez un objet contre de l'or, vous n'avez pas besoin d'avoir confiance, vous palpez le métal, vous servant au besoin de la balance ou de la pierre de touche, et vous êtes tranquille. Un bulletin de papier, le « bon du travail » offre-

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t-il les mêmes garanties? Quand il suffit d*apposer un timbre sur un morceau de papier, la fraude est bien tentante. Combien n'a-t-on pas fabriqué de milliards en assignats et en papiers-monnaies d'autres pays ! Et ce qu'on a fait une fois, on peut toujours le recommencer, aucune impossibilité ne s'y oppose ; les arguments pour se servir de cette ressource ne manquent jamais à celui qui a intérêt à en trouver.

Si le système des bons de travail, préconisé par les socialistes, devait être appliqué dans une île écartée, habitée par un millier de familles et sans communications avec le reste du monde, on pourrait en essayer, ou du moins le discuter; mais dans un grand pays avec des villes comme Paris, Londres, Berlin, dans un pays en rapport avec de puissants et riches voisins, ce système prend un air de puérilité qui vous empêche de le combattre trop longuement et trop sérieusement. Vaut-il bien la peine de s'y arrêter?

Salarié avec du papier ou avec de l'or, on n'en est pas moins salarié; pourquoi alors

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innover? La réponse est facile, les initiateurs du socialisme voudraient empêcher qu'on se mît à épargner — les métaux s'y prêtent admirablement, — car les épargnes procurent une indépendance que les meneurs ne peuvent pas souffrir. D'ailleurs un magot est une petite fortune, une petite propriété, ce serait contraire aux principes qu'on juge à propos de préconiser.

Le maintien de la monnaie serait en outre un obstacle de plus à vaincre pour passer du régime actuel dans le régime socialiste, puisque l'argent est inégalement réparti, les uns en ont, les autres n'en ont pas. Ceux qui n'en ont pas, comment se procureront-ils, du moins dans les premiers temps, les objets qu'il leur faut pour leur consommation?

Le fin mot de toute cette combinaison est ceci : on espère aboutir au communisme.

Cela a été plusieurs fois déclaré, et encore récemment (1891) dans une revue socialiste allemande. Le collectivisme n'est qu'un stage préparatoire. Sous le régime communiste, il n'y a pas d'échange, partant pas de

monnaies; les bons de travail eux-mêmes sont superflus. On va ensemble au travail, on emmagasine les produits dans des greniers et caves communes, chaque jour les aliments sont distribués proportionnellement au nombre de bouches, et quand on sera repu, on rêvera, dansera, on médira du prochain,... tant qu'on ne sera pas obligé de s'entre-dévorer faute d'arbres à pain. On Ta vu dans certaines iles du Pacifique.

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