PRÉFACE XI
beaucoup plus absolue que celle qui résulte de la réalité : ainsi la législation des grands pays industriels n'a jamais élé conforme aux principes de l'école des économistes dits libéraux.
Marx avait donc raison d'écrire en tête du Manifeste de 1847 : « L'histoire de toute société jusqu'à nos jours n'a été que l'hisloire des luttes des classes. Hommes libres et esclaves, patriciens et plébéiens, barons et serfs, maîtres de jurandes et compagnons, en un mot oppresseurs et opprimés ont mené une guerre ininterrompue ». Il avait raison de montrer quels sont les éléments générateurs de ce grand conflit des idées juridiques et de les présenter sous forme de couples antagonistes. À l'heure actuelle toutes les solutions générales dépendent du mouvement qui se produit dans les classes ouvrières; toute la pensée moderne est occupée à juger ce mouvement; elle lui est favorable ou défavorable. Les consciences, s'inspirant des conflits incessants des classes ouvrières et des classes capitalistes, cherchent à s'orienter entre des thèses contraires et ne peuvent le faire qu'en passant par l'abstraction de la division dichotomique. Les propagandistes socialistes ne peuvent se résoudre à subordonner leurs conceptions des classes aux faits, qui nous montrent une excessive complexité de ta structure sociale ; sans la division dichotomique il leur serait impossible de faire comprendre Y idée révolutionnaire, de même que sans la description d'un idéal futur ils ne pourraient faire pénétrer dans les masses la notion de la catastrophe morale. Autre chose est faire de la science so-
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cîale et autre chose est former les consciences.
Comme tous les hommes passionnés, Marx avait beaucoti p do peine à séparer dans sa pensée ce qui est proprement scientifique d'avec ce qui est proprement éducatif ; de là résulte l'obscurité de sa doctrine de la lutte des fiasses. Très souvent il a matérialisé ses abstractions et il a exprimé ses espérances socialistes sous la forme d'uuo description historique, dont la valeur ne dépasse pas celle d'une image artistique destinée à nous faire assimiler une idée (1). . -
C*est ainsi qu'il a pu conserver à la fin du Capital l'avant- dernier chapitre, qui avait été écrit probablement bien longtemps avant le livre et qui correspond fort mal à l'état où se trouvait l'industrie en 1867. •>
Dans ce texte on trouve exprimées, d'une manière saisissante! les diverses hypothèses qui dominent sa conception de l'avenir : l'affaiblissement du parti des capitalistes ; — les divisions qui existent entre eux ; — la i.i uissance du prolétariat et son unification ; — enfin la disparition de la propriété fondée sur le travail d'autruï. Pris à la lettre, ce texte apocalyptique n'offre qu'un intérêt très médiocre ; interprété comme une vue de l'esprit, comme une image construite en vue de la fur ma Lion des consciences, il est bien la conclusion du Capital et illustre bien les principes sur lesquels Marx croyait devoir fonder les règles de l'action socialiste du prolétariat.
Maïs si Marx a fait généralement un usage'heu-
(L) CL IUoel Esthétique, tome I, pp. 17-18 (trad. franc.; A le an éditeur, Paris, 1875).