LA CONSERVATION DBS FAIBLBS ET L'AMELIORATION DB LA RACE
Nous connaissons la valeur sociale de la prétendue sélection darwinienne qui 'devrait amener le triomphe des meilleurs et que ses partisans réduisent petit à pelit à la prépondérance des mieux adaptés. A côté de cetle question, et comme son complément nécessaire, nous devons étudier la question de la conservation des faibles.
Les faibles! Qui sont les faibles? Il n'est pas facile de l'établir.
Spencer, qui a été l'adversaire systématique de toute assistance aux faibles, les voit dans les vaincus, qu'il proclame les inférieurs ; mais lui-même fait une objection formidable qui lui est fournie par l'histoire : les vainqueurs sont souvent inférieurs aux vaincus! (Instilutions industrielles, page 204).
Dans un sens rigoureusement darwinien, les faibles seraient en fait les adaptés. Nous savons que ceux-ci
non seulement se conservent, mais se multiplient. II y a en outre des faibles qui ne Je sont que passagèrement, à raison de leur âge — qui pourront devenir ou qui ont été les forts. Il en est qui le sont par suite de leur sexe : révolution sociale a jusqu'ici laissé la femme dans une condition véritablement inférieure. Considèrera-t-on comme faibles tous ceux qui, quoique doués d'excellentes qualités physiques, ne peuvent que difficilement, par suite de l'organisation sociale actuelle, pourvoir à leur subsistance et à celle de leur famille? Ou bien ne tient-on pour faibles que ceux qui sont dégénérés physiquement et moralement : les incurables, les criminels, les aliénés? Comment doit-on se comporter à Tégard de toutes ces diverses catégories de faibles pour assurer révolution progressive de l'humanité ou pour en empêcher la dégénérescence?
Ce sont là de graves problèmes, qui n'ont pas seulement une valeur théorique et scientifique; on est sur le terrain pratique et, suivant le système qui prévaudra, on donnera telle ou telle direction à la législation.
D'après quelques sociologues et tous les économistes orthodoxes, on doit laisser à la sélection naturelle le champ entièrement libre. 11 résulte de là logiquement qu'on considère souvent comme dangereuses et contraires aux lois de la nature toutes les institutions qui ont pour but la conservation des faibles. Les hôpitaux, les asiles, les dépôts de mendicité, les hospices pour les aveugles, les sourds-muets, les rachi tiques, les incurables, les lois contre le paupérisme, les lois sur les accidents du travail, etc., toutes ces institutions, toutes
ces mesures que nous admirons là où elles sont organisées et qui nous font envier les nations qui les possèdent, qui rassurent et tranquillisent le cœur des malheureux qui en jouissent, des philanthropes qui les fondent et les soutiennent, des législateurs qui les créent, devraient être, d'après les savants qui interprètent dans un sens darwinien (repoussé par Darwin) certaines lois naturelles, condamnées sévèrement comme autant de crimes contre la nature, crimes tendant à conserver et à accroître le nombre des êtres inutiles ou dangereux, qui ne peuvent rien faire de mieux que de disparaître le plus tôt possible pour laisser la place à d'autres. Ces institutions, en effet, n'aboutissent qu'à gâcher les meilleures forces sociales à l'avantage des éléments inférieurs, de ceux dont on devrait, dans l'intérêt de l'espèce, favoriser la disparition et l'élimination rapides, afin de mettre obstacle à la sélection régressive, et contribuer à la sélection progressive. Les partisans du laisser faire et du laisser passer s'appuient sur la grande autorité de Spencer qui, dans Y Introduction à la Science sociale, dans sa Sociologie, et enfin dans ses Institutions professionnelles et industrielles — qui sont comme son testament scientifique — a été préoccupé et même s'est préoccupé outre mesure de la solution à donner à cette question. A son avis, l'intervention de la philanthropie et des mesures législatives en faveur de la conservation des faibles aboutit à des résultats bien imprévus ; elle détériore la société sous le rapport physique par la conservation artificielle des individus les moins propres à se suffire.
Il en résulte pour tous de graves inconvénients économiques.
Bagehot (Lois scientifiques, etc., p. 205) et Maudsley (Crime et folie, p. 4) se sont également prononcés, en se plaçant à un point de vue strictement scientifique, contre les faibles. Maudsley, cependant, ne parlait que des sociétés humaines primitives, alors que la sélection, au sens darwinien rigoureux du mot, pouvait être utile. Le doute disparaît et le jugement porté contre les faibles devient plus net, il prend même un caractère répugnant chez MM. Haycraft, Le Bon, Lapouge, qui insistent sur l'influence désastreuse des progrès de l'hygiène, de la médecine, de la science, qui permettent de se reproduire à des individus autrefois condamnés à une mort certaine ; sur l'influence non moins désastreuse de la charité chrétienoe, qui conserve la vie à une grande quantité de paresseux, et qui empêche l'élimination de la race des crétins. Il faudrait donc élever un hymne de grâce aux microbes et aux autres agents de sélection qui ont amélioré la race, ou qui ont empêché qu'elle ne se détériorât dans les siècles passés. M. Le Bon fait de cette élimination des faibles une loi de nature, parce que la nature, paralt-il, aime la force physique ou intellectuelle (1).
Toute cette haine contre les faibles se constitue en système chez Nietzshe, qui dit que Dieu a été écrasé de pitié, lorsqu'il a contemplé les plaies et les misères humaines (Ainsi parla Zarathustra).
(1) Haycraft, Darvinism and Race Progressa Lapouge, L'Anthropologie et la Science politique {Revue d'Anthropo* logie, janvier 1887) ; Le Bon, Psychologie, etc., pages 372-375.
Les protestations de ces sélectionnâtes extrêmes contre la science et contre l'esprit de charité du christianisme devraient logiquement aller plus loin encore et s'élever aussi contre un des derniers produits de la civilisation contemporaine. Ils devraient réclamer l'abolition de la convention de Genève, pour revenir aux féroces guerres primitives, alors que les blessés, les femmes, les enfants et les vieillards — dans une certaine mesure. tout au moins — étaient passés au fil de l'épée. D'après MM. Le Bon, Lapouge, Gumplovicz, etc , les inférieurs ne sontce pas des faibles ?
Il y a de l'aberration dans cette dernière manifestation dé la logique darwinienne, mais, cependant, il faut avouer que ces considérations sur la conservation des faibles sont importantes ; elles ont même frappé des esprits fort peu enclins à conserver le système social actuel ; elles ont fait naître des doutes même dans l'esprit de certains socialistes, et M. Filippo Turati écrivait en 1883 : « Si la justice se confond avec Yintêrét gè* néral, que veut la justice en ce qui concerne la philanthropie, l'assistance aux faibles ? L'intérêt général ne doit-il avoir en vue que les contemporains ou aussi les descendants éloignés, les individus . ou même l'espèce ? S'il est vrai que ces formes de l'assistance prolongent des agonies terribles, sont un obstacle à la sélection qui est en dernière analyse, malgré les douleurs qu'elle comporte, le moyen le moins douloureux et le plus rapide de progresser, ces formes d'assistance sont-elles justes, doit-on les encourager et jusqu'à quel point?
« Il est bon que Ton constate le développement pris par V altruisme au détriment de la lutte pour l'existence, mais ce développement est-il un bien ou un mal? Fautil le favoriser ou le combattre? Du moment qu'il y a lutte, en nous, de deux sentiments humanitaires également respectables, celui de la pilié qui nous porte à secourir les faibles et ceux qui souffrent, et qui nous entraînerait, finalement, jusqu'au communisme chrétien : à chacun suivant ses besoins — et celui de la prévoyance, qui ne nous permet pas de laisser croître, de gaieté de cœur, les maux que cette pitié mal entendue se propose de soulager, mais vainement ; du moment que nous ne pouvons pas redevenir des bêles féroces, ni devenir des moines ignorants dont les qualités de cœur soient plus grandes que la science et la raison, du moment donc qu'un compromis est nécessaire entre ces deux sentiments, entre ces deux tendances contraires et inconciliables: quel est, et quel doit être ce compromis, sur quelle base, dans quelles limites doit-il se faire — à moins que Ton ne veuille passer de ce douloureux dilemme au pessimisme le plus extrême et le plus désespéré ?
« Or, tous ces problèmes qui se ramènent à la recherche d'un concept déterminé et précis de justice sociale, demandent que la science les résolve, parce que ce sont les problèmes les plus graves, les plus urgents, les plus troublants de la conscience moderne, parce que à eux se rattachent directement les destinées de l'humanité, et que nous devons résoudre, à tout moment, d'une façon plus ou moins aveugle et anti-scientifique dans
noire vie de citoyen, et dont dépendent la moralité ou l'immoralité, le caractère utile ou repréhensible de toute notre activité sociale. »
Ces objections, en somme profondément humanitaires, et qui aspirent surtout à trouver un compromis entre la conservation des faibles et l'intérêt de l'espèce, n'ont rien de commun avec l'interprétation que les orthodoxes donnent des lois naturelles. D'après ceux-ci, la société aurait rempli tous ses devoirs envers les faibles et les malheureux, même en cessant toute assistance et en les abandonnant à leurs propres forces, et en les laissant ainsi en proie à une mort certaine. Elle serait même autorisée à favoriser et à accélérer la sélection naturelle au moyen d'une sélection artificielle, et de créer autant de Taygètes d'où, comme les Spartiates (1), on jetterait
(1) Il existe encore en Chine certaines mœurs qui rappellent celles des Spartiates. Holcombe raconte (The Real Ckinaman) que les parents, quand les soins qu'ils donnent à leurs enfants débiles semblent inutiles, les exposent nus aux rigueurs de l'air. Si, par hasard, les enfants résistent à cette thérapeutique, alors les parents les reconnaissent comme leurs enfants. S'ils meurent, ils sont considérés comme des esprits méchants qui avaient cherché à s'introduire dans leur maison.
Nous devons cependant ajouter que tous les économistes orthodoxes ne sont pas des adversaires de l'assistance des faibles. Nous pouvons citer, non seulement M. Gide, qui a, lui, des tendances socialistes, mais même Léon Say et Leroy-Beaulieu. Par une contradiction étrange, M. Ammon reconnaît, lui aussi, les avantages de la législation sociale en faveur des faibles, mais il y voit une générosité des sur-hommes. M. Ammon, pour être logique, aurait dû exclure toute considération morale et sentimentale, et il aurait pu trouver une justification de l'assistance faite aux classes inférieures en invoquant les
non seulement les êtres difformes, mais les êtres faibles et les malheureux.
Devra-t-on éliminer ceux qui présentent des signes extérieurs visibles de faiblesse? Dans ce cas, on courrait le risque de faire perdre à l'humanité des forces morales et intellectuelles qui auraient contribué au progrès infiniment plus que les athlètes ou la moyenne des hommes de constitution saine. L'exemple de Tirtée, dit avec raison M. Féré, pouvait montrer aux Spartiates que les noyades de TEurotas n'étaient pas sans inconvénients (1).
On peut en dire autant des folles imprécations conîre la science, contre l'hygiène, contre la médecine. Elles ne méritent pas qu'on s'y arrête, mais, en passant, nous demanderons avec M. Bizzozzero, à ceux qui voient dans les microbes et les maladies autant de moyens d'éliminalion des faibles et de sélection progressive, si la
motifs mêmes qui poussent l'homme à améliorer ses bœufs et ses moutons. Les sur-hommes pourraient-ils vivre comme des demi-dieux s'il n'y avait pas des ouvriers pour les entretenir dans l'oisiveté?
(1) Dégénérescence et Criminalité, 1888, page 108. Dans le premier volume de ma Sociologia Criminale, j'ai donné de nombreux exemples de grands hommes qui présentaient tous les caractères de la dégénérescence ou de la faiblesse physique. Joseph Mazzini élait physiquement un faible, mais quel trésor de force morale et intellectuelle renfermait ce corps diaphane et maladif! M. Lambert cite Pascal et le comte de Fontanes, tous deux de constitution très faible, dont les qualités morales et intellectuelles valaient mieux que la force physique de tant d'hommes robustes {V obligation sociale de V assistance, dans les Annales de l'Inst. de int. Soc. tome IV, page 502).
faux de la mort ne frappe que les non-valeurs (1).
Si par faible on doit entendre les dégénérés intellectuellement et moralement, les fous, les criminels, on serait à peu près d'accord pour, sinon les faire disparaître d'une façon brutale, du moins pour mettre des obstacles à leur reproduction. Si nous faisons abstraction de la possibilité de leur guérison, il est bon, étant donnée la théorie de l'hérédité, dont je suis partisan, que l'on s'efforce d'empêcher leur reproduction. L'école de Lombroso devrait repousser toute tentative de destruction directe, puisqu'elle admet qu'il y a fusion entre le génie, la folie, l'épi lepsie et peut-être même le crime. Qui ne comprend tout ce que Ton doit au génie, à celte énergie vigoureuse qui triomphe de l'obstacle formidable qu'oppose l'inertie des foules saines et équilibrées, mais misonéistes? Et, cependant, c'est l'école de Lombroso qui réclame la deslruction de cette catégorie de faibles et proteste contre l'abolition de la peine de mort en Italie !
La lutte des darwino-spencériens se concentre surtout contre ceux qui sont faibles au point de vue économique. Ils les abandonneraient volontiers à leur sort et ils leur refusent le secours d'une législation sociale protectrice, de l'assistance privée et d'une loi, prolectrice
(1) G. Bizzozzero, Il cittadino e Vigiene pubblica (Nuova Antolog\a y 16 avril 1898). M. le professeur Sanarelli a lait également d'excellentes remarques sur les dommages incalculables que cause la mort aveugle en frappant des individus qui auraient pu, par leurs découvertes, contribuer au progrès de l'humanité {Higiene pubblica y questiones sociales, Montevideo, 1896).
pour les pauvres. Nous verrons, plus loin, sur quoi reposent ces antipathies, mais remarquons, dès maintenant, pour le soulagement de ceux qui ressentent de la pitié et pratiquent la charité, que toute l'histoire est une protestation et un démenti continu contre les sélectionnistes du genre que Ton pourrait appeler destructif. D'où vient que les institutions protectrices des faibles, à mesure que l'humanité progresse, prennent plus d'importance et étendent leur action même aux animaux, grâce aux sociétés zoophiles qui ont déclaré la guerre à la vivisection et à la physiologie expérimentale? D'où vient que le philosophe, l'homme politique, le bourgeois, l'ouvrier s'en préoccupent, souvent inconsciemment, qu'ils se réjouissent de leur multiplication et qu'ils en arrivent à juger de la civilisation et de la moralité d'un peuple d'après l'importance de ces institutions, et que le banquier même cherche à se faire pardonner ses chevaux, ses meutes, ses palais, ses loges de théâtre, son luxe, les bijoux de sa femme et de ses filles grâce aux quelques milliers de francs qu'il envoie, à l'occasion de chaque événement jo)'eux de sa vie, aux caisses de ces établissements? D'où vient que dans toutes les réunions de plaisir, dans les bals, dans les fêtes, dans les réunions politiques ou non politiques, on croit manquer à un devoir si l'on ne fait pas de quête pour les pauvres et les faibles? Comment expliquer celle contradiction croissante entre la société humaine et la nature, cet anachronisme permanent de l'histoire, cette violation continue des lois naturelles? Quelle est la force toute puissante qui les détruit ou les neutralise ?
-ï^>j.wl. in. vm
La société a donc fait fausse roule et les partisans du laisser faire et du laisser passer devraient la remettre sur la bonne voie et faire condamner la philanthropie sous toutes ses formes, individuelle ou collective, parce qu'elle tend à la conservation des faibles et à la dégénérescence de l'espèce. A l'œuvre, Messieurs les économistes ! c'est là une croisade qui est la conséquence logique de vos doctrines. Rappelez à la raison les gouvernements, qui, comme le gouvernement anglais, ont rendu des honneurs souverains à un Peabody qui méritait la prison i Supprimez tout secours aux malades, aux miséreux ; mais daos vos instants de loisir protestez donc contre la zoophilie I Abandonnez les faibles à leur sort, mais votre œuvre accomplie daignez vous souvenir qu'il y a de nobles lords qui construisent d'élégantes et commodes demeures... pour leurs chiens (1).
Avant de donner les raisons supérieures qui conseillent la protection des faibles, nous dirons un mot de la loi des pauvres et de la législation sociale, contre lesquelles, depuis Malthus jusqu'à François Naville et à Spencer, se sont élevés les séleclionnistes.
Nous nous en tiendrons exclusivement aux faits.
Pour les lois sur les pauvres on aurait dû ne pas oublier qu'elles ne sont que le minimum de la justice due aux ouvriers, frappés depuis des siècles par d'autres lois
Cl) Le marquis de Breadalbane construisit une élégante demeure pour ses chiens de chasse (Ledîu-Rollin, Décadence de l'Angleterre, vol. II, pag. 4i). La zoophilie, lorsqu'on ne donne pas les mêmes soins aux hommes, est une véritable insulte, une provocation.
qui tendaient et réussissaient souvent à déprimer les salaires. Les enclosures acls ont en Angleterre dépouillé de leurs biens les collectivités t et les lois des pauvres ne constituaient qu'une restitution partielle faite à ceux que l'on avait dépouillés. C'est Spencer lui-même qui considère comme criminelle la conduite d'Henri V1I1 et qui stigmatise sévèrement l'iniquité et la rapacité des seigneurs féodaux qui, par leurs usurpations, ont réduit à la misère et au vagabondage les anciens propriétaires de la terre (Institutions professionnelles, etc., pag. 389). On ne peut pas prétendre d'ailleurs que ces lois aient été dangereuses pour l'Angleterre, et l'histoire de toute l'industrie démontre lumineusement que la législation sociale a abouti, par la protection des faibles, non pas à la dégénérescence, mais à l'amélioration ph}eique, économique, morale et intellectuelle des classes ouvrières, c'est-à-dire de la grande masse de l'humanité. Le fait, sinon la théorie, des hauts salaires, n'aurait-il pas dû convaincre Spencer que ses jérémiades incessantes sur l'action de l'Etat qui protège et conserve les faibles, sont en contradiction manifeste avec l'expérience? L'histoire même de l'Angleterre, dans la période néfaste de 1798 à 1832, dans laquelle prédominaient très généralement ces idées, n'a-t-elle pas montré que ce fut le moment même de la dégénérescence rapide de la raoe anglo-saxonne ?
Ce qu'il y a d'étrange, c'est que dans cette question les darwiniens combattent la conservation des faibles contre l'opinion même de... Darwin.
ce Chez les sauvages — c'est Darwin qui parle ! — les
faible* de corps et d'esprit sont rapidement éliminés. Ceux qui survivent ont généralement une santé florissante. Nous, les civilisés, nous cherchons par tous les moyens à mettre obstacle au processus d'élimination. Nous construisons des maisons de refuge pour les idiots, les incurables, nous faisons des lois en faveur des pauvres et nos médecins se creusent la tète pour conserver la vie de tous jusqu'au dernier moment. Il y a des raisons de croire que le vaccin a conservé des milliers de personnes qui seraient mortes de la petite vérole par suite de leur faible constitution. C'est ainsi que les membres faibles d'une société se reproduisent. Dans l'esprit de tous ceux qui se sont occupés de l'élevage des animaux domestiques, il ne s'élèvera aucun doute que ce fait est très dangereux pour la race humaine. Il est facile de constater que l'absence de soins, ou des soins mal dirigés aboutissent rapidement à la dégénérescence d'une espèce domestique, mais hormis le cas spécial de l'homme, personne n'est assez naïf pour permettre à des animaux qui ne répondent pas aux qualités que l'on exige d'eux de se reproduire.
« Le sentiment qui nous pousse à venir au secours des impuissants est principalement un effet de l'instinct de sympathie qui a été acquis à l'origine tout comme une partie des instincts sociaux, et qui s'est considérablement développé dans la suite.
« Nous ne pouvons empêcher notre sympathie de se manifester, malgré les conseils de la raison, sans altérer la partie la plus noble de notre nature. Le chirurgien peut chercher à se dominer pendant qu'il fait une
opération, parce qu'il sait que c'est dans l'intérêt même de son malade ; mais si volontairement nous ne donnon* pas nos soins aux faibles et aux malades, il ne peut en résulter qu'un avantage accidentel et un grand mal actuel. Nous devons donc supporter sans nous plaindre les mauvais effets certains de la sommée des faibles et de leur reproduction, mm* il semble qu'il y s un obstacle qui agit avec une certaine efficacité, c'est que les membres les plus faibles de la société ne se marient pas aussi facilement que les autres, quoique ce soit là plutôt une espérance qu'une certitude véritable que les faibles de corps ou d'esprit ne se marient pas(i). »
Darwin lui-même a ainsi mis en relief une autre loi, celle du développement de Y altruisme, qui atténue et corrige la loi invoquée par les économistes et par les sociologues pour condamner la conservation des faibles et toutes les institutions philanthropiques. Cette loi du développement de l'altruisme a autant de droits que l'autre a être respectée comme loi naturelle, et elle tend à l'emporter toujours davantage, parce que» comme nous l'avons dit ailleurs en son temps, elle constitue la loi supérieure de l'organisme social. Ce n'est pas tout ; Darwin, sous une forme dubitative il est vrai, pense que la conservation des faibles n'est pas un dommage pour l'espèce et n'en détermine pas la détérioration physique, morale et intellectuelle.
Cette possibilité devient une certitude si l'on se sou- Ci) Origine dell'uomo, trad. itaL, pag. 126.
vient de ce que nous avons dit sur la sélection dans la société actuelle, qui conduit à la dégénérescence des vainqueurs et des vaincus. Les êtres difformes, les faibles de corps et d'esprit trouvent actuellement s'ils sont riches (et s'ils le sont, ils sont toujours alors libres et maîtres de leurs actes) constituent une descendance dégénérée, et ils peuvent, malgré leur difformité ou leur faiblesse, et seulement parce qu'ils sont riches, posséder les femmes les plus belles, les plus saines et les plus vigoureuses. Au contraire les faibles, les difformes, s'ils sont pauvres, seront difficilement libres et il leur sera presque impossible de trouver des femmes auxquelles ils inspirent de la sympathie, ou qui consentent à se marier avec eux. Il en sera ainsi même dans une société mieux organisée, dans laquelle la force et la beauté exerceront une attraction beaucoup plus grande qu'actuellement : on ne sera alors pas obligé évidemment de faciliter aux faibles les moyens de se reproduire et de se perpétuer. La procréation des forts s'accroîtra considérablement quand des obstacles artificiels ne l'arrêteront plus et quand un travail exagéré, une nutrition insuffisante et la vie dans un milieu vicié ne les détruiront pas. Que Ton considère aussi la grande mortalité des êtres créés par les faibles malgré tous les soins de la science et la philanthropie, et il faudra bien convenir qu'en laissant un libre cours à la loi naturelle de Valtruisme il n'y a aucun danger pour la détérioration de l'espèce. Les dangers sont plus grands encore si Ton conserve sans les modifier certaines lois sociales artificielles qui ont pour conséquence la dégénérescence des forts et la re-
production des faibles. Si l'on doit prendre des mesures en faveur de la conservation et de l'amélioration de l'espèce, elles devront être dirigées contre la sélection capitaliste.
Nous allons examiner de près l'argumentation de Spencer. La santé de toutes les sociétés et de toutes les espèces, dit-il, repose sur la conservation d'une opposition absolue (?) entre le régime de la famille et le régime de l'Etat. Pour vivre, toutes les espèces animales sont obligées de s'adapter à deux conditions opposées. Pendant une certaine période de la vie, chaque individu doit recevoir des secours en proportion de son incapacité. Plus tard il doit recevoir des profits en proportion de sa capacité. Cette loi, d'après laquelle Pindividu le moins méritant doit recevoir plus, est essentielle à la protection du jeune âge ; l'espèce disparaîtrait dans le cours d'une génération, si les parents ne s'y conformaient pas. A l'âge adulte c'est la loi contraire qui doit régner, et alors les moins méritants disparaîtront et l'espèce conservera les qualités moyennes, dont elle a besoin pour l'emporter dans la concurrence vitale. Cette loi qui gouverne l'espèce, gouverne aussi la société. L'enfant a besoin de toutes sortes de soins ; quand il est devenu adulte, c'est le principe contraire qui s'applique, et ce qu'il recevra sera proportionné à ses mérites. Il va de soi que le passage de la première de ces lois à la seconde ne se fait pas d'une façon brusque. La famille se charge de l'exécution de la première loi ; la société, ou l'Etat, de la seconde. Si celle-ci régnait dans la famille, les enfants ne seraient pas nourris, et devraient mourir.
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Si la première régnait dans la société, celle-ci dépérirait parce qu'il y aurait conservation des membres les moins capables, et elle ne pourrait pas prendre part h la lutte avec les autres sociétés qui observeraient ces lois.
Il y a donc nécessité de faire une distinction essentielle entre la morale de l'Etat et celle de la famille. Dans la famille le principe doit être celui d'une générosité illimitée envers l'enfant. Dans l'Etat ou dans la Société ce doit être la justice mitigée par la générosité dans l'activité des citoyens selon les impulsions de leur nature, et la justice absolue dans la conduite collective des sociétés à l'égard de leurs membres. Bien que dans ta bataille de la vie, la sympathie en faveur du faible puisse corriger les effets de la justice qui proportionne d'une manière stricte les récompenses aux mérites, il ne faut pas que les institutions sociales troublent la distribution rigoureusement proportionnelle des récompenses, jusqu'à faire que le démérite l'emporte sur le mérite ; il n'en résulterait que du mal (1).
Dans un premier moment donc, la morale de la famille et l'utilité sociale s'inspirant de l'altruisme le plus pur aboutissent à une des formules socialistes : à chacun selon ses besoins. Mais plus lard, c'est la notion de l'utilité sociale qui doit l'emporter d'une manière exclusive; elle se résume dans cette formule : à
(t) Sociologie, III e part., chap. ix, vol. II, pag. 351, 358. Spencer a de nouveau insisté sur cette distinction entre la morale de la société et celle de la famille dans ses Institutions professionnelles, pag. 486 et suiv.
chacun selon son fhwite. L'altruisme et la sympathie devraient être exclus de la morale de l'Etat qui ne doit s'inspirer que de la justice. On n'attaque pas ainsi les aspirations socialistes qui réclament avec insislance que la justice règne dans l'appropriation des produits du travail et qui ne veulent que la justice !
Spencer formule ainsi deux maximes d'équité, qui devraient se compléter Tune l'autre, mais qu'il oppose Tune à l'autre en prétendant sans raison qu'il y a contradiction entre la morale de l'État et celle de la famille. En nous appuyant sur ses propres enseignements, nous ferons à cette théorie des objections qui permettront une interprétation plus exacte de la théorie de Vévolution> en même temps que la justification d'un fait.
Ce fait est, comme Spencer lui-même Ta mon lié, que la famille se désintègre, et que dans le cours de l'évolution la société se substitue graduellement à elle dans ses diverses fonctions. Ainsi s'expliquent les lois sur le paupérisme, sur l'instruction obligatoire et générale, etc. (Op. cit. pages 348, 351).
L'évolution ferait-elle donc fausse route et ne seraitelle plus équivalente à une nécessité bienfaisante? Estce le commencement de la dissolution? M. Spencer qui constate le fait a-t-il raison de le déplorer?
11 nous faut avant tout trancher une question préjudicielle : une morale (de l'Etat ou de la famille peu importe, puisqu'elles doivent toujours avoir un fonds commun) sans sympathie et sans altruisme est-elle conforme à la théorie de l'évolution? Puisque le progrès moral consiste précisément dans celte prédominance croissante
de la sympathie et de l'altruisme, comment pourrait-il en être ainsi? Toute la grande construction scientifique de Spencer et de ses innombrables disciples tend à la démonstration de cette assertion, qui forme l'objet principal de son livre le plus important et le plus original : Les bases de la morale évolulionniste (t).
Il est incompréhensible comment cet éminent penseur ait pu contredire ainsi un des principes cardinaux de sa doctrine et qu'il ne se soit pas aperçu que ce fait est en harmonie avec la théorie.
La société, conformément à la loi de l'évolution, se substituant graduellement à la famille dans ses diverses fonctions doit logiquement arriver à cette conséquence que L'assistance à ceux qui sont le moins capables doit s'élendre au-delà de l'enfance, sinon la société ne remplirait pas l'obligation qui est le but principal de la famille. On comprend ainsi comment et pourquoi la morale sociale doit se modeler sur la morale de la famille dans une société bien organisée et arriver à un certain degré de progrès, et que toute contradiction entre l'une et Tau Ire ayant cessé, la morale a comme base lai truisme et la sympathie.
Cela doit être admis avec d'autant plus de logique, que Spencer démontre plus loin que l'évolution des types supérieurs de la famille, comme l'évolution des
(1) J'emprunte sans les modifier à la première édition de ce livre (1884) la plupart des objections que je fis à Spencer. M. Chiappelli les a reprises depuis et il a rappelé au grand philosophe anglais que le chef-d'œuvre de l'évolution était précisément la morale. «
types sociaux supérieurs marche parallèlement à l'évolution de l'intelligence et du sentiment, de sorte que V altruisme devient un facteur toujours plus important de la vie sociale (1).
Ne savons-nous pas, en effet, que chez les sauvages, dans les tout premiers stades de l'évolution en un mot, l'altruisme est très faible, soit dans l'intérieur de La famille, soit dans la société, car les parents ne donnent que très peu de soins à leurs enfants, et de même ceuxci à leurs parents devenus vieux; qu'enfin il n'y a pour la conservation des faibles qu'un intérêt minimum? N 'est-il pas étrange de penser que l'évolution de la famille et de la société est parallèle à un certain stade de l'évolution, et qu'elle devient divergente et toujours plus antagoniste dans la suite?
On cherche à légitimer cette contradiction en invoquant l'intérêt de l'espèce et la bonne et saine constitution de la société. Nous savons cependant que ni l'une ni l'autre ne courent aucun danger avec la conservation des faibles. Il est étonnant que Spencer parle de façon à laisser supposer que dans une société altruiste on ne donnerait de soins qu'aux moins capables et que l'on favoriserait ainsi au détriment des autres, non seulement leur conservation, mais même leur reproduction. Mais personne cependant, que je sache, parmi les philanthropes et les socialistes n'a jamais eu semblable prétention.
En plus de ce que nous avons dit sur la dégénérescence
(1) Chapitre xn. Passé et avenir de la famille, pages 400 et
qu'entraîne l'organisation actuelle et sur la propagation plus grande des forts dans une société meilleure, nous ajouterons que dans les considérations sur la conservation des faibles, Spencer se place toujours au point de vue de la lutte avec les sociétés voisines, au point de vue des besoins de la guerre. Ne nous a-t-il pas surabondamment démontré que révolution sefait de l'organisation militaire à l'organisation industrielle, et que dans celle-ci c'est l'altruisme qui domine; que la guerre est nécessaire aux sociétés primilives, mais qu'elle est des~ tinée à disparaître dans V intérêt de l'espèce, parce qu'elle est devenue, contrairement à sa fonction primordiale, un élément de dégénérescence physique, morale et intellectuelle. D'après Spencer, revenir au type militaire ce serait régresser.
Ici encore les faits sont d'accord avec la théorie. Où rencontre-t-on, d'après le grand sociologue, la plus grande désintégration de la famille? dans L'État le moins militariste et qui se rapproche le plus du type industriel, les États-Unis d'Amérique, où, conformément encore à la théorie de l'évolution, la femme est plus respectée, et les enfants plus libres et plus indépendants (Op. cit., pages 380, 381, 399).
On n'a pas à craindre non plus que par la conservation des faibles on viole le principe de la justice distribu live, d'après lequel on doit donner à chacun d'après son mérite. 11 n'y a pas progrès moral, en effet, s'il y a violation constante et légalisée de la justice distributive. Mais on peut les réunir harmoniquement l'un e^ l'autre dans la formule suivante : à chacun un
LA CONSERVATION DBS FAIBLB6, ETC. 351
minimum d'après ses besoins et un maximum d'après .son mérite et sa capacité (\).
La justice distributive serait violée si on donnait aux moins capables, aux faibles, autant ou plus qu'aux individus capables et forts. Si Ton respecte au contraire la proportionnalité entre les mérites et les récompenses, môme si l'on retranche à ceux-ci une part du produit de leur travail, la justice distributive serait rigoureusement respectée.
On peut ajouter d'ailleurs que celle part que Ton enlève aux forts pour la conservation des faibles, n'est pas due aux premiers, qu'elle ne leur appartient pas, que c'est la part que Ton doit à la société. Cela peut paraître absurde à première vue, et contraire au droit, mais si Ton se souvient de ce que nous avons dit en nous appuyant sur l'autorité de Lamperlico et de Marx, d'économisles et de socialistes, sur la force productive totale du l'as:sociation qui est plus grande que la somme des forces productives individuelles qui la composent, on comprendra facilement que la part de produit destinée aux faibles peut représenter le surplus de production qui résulte de l'association et qu'on ne doit pas par suite à l'individu, parce qu'il n'en est pas V auteur. Kropolkine, faisant la critique du collectivisme qui repose sur la théorie de la va4eur de Marx, a montré ce qu'il y a de social, pour ainsi dire d'anonyme, dans la production (La conquête du pain). Celle part peut donc
(1) Cette formule que j'ai énoncée dans la première édition de ce livre, 1884, équivaut à celle de M. Renard : à chacun selon son travail et selon ses besoins essentiels.
3S2 CHÀPITRB IX
élre donnée aux faibles sans qu'il y ait violation de la justice comme l'entend Spencer.
Les conséquences de ce minimum destiné aux besoins des faibles et des incapables ne peuvent causer aucun dommage aux autres dans une société qui a atteint un haut degré d'évolution.
Dans une semblable société en effet, tandis que la production aurait été portée au maximum et aurait presque atteint la progression géométrique, la procréation des enfants aurait été réduite au minimum, c'est-àdire à peu près à la progression arithmétique, et il y aurait dès lors possibilité de satisfaire tous les besoins de tous les membres de la société humaine.
Il n'y a pas non plus à craindre que l'assistance, publique ou privée, donnée aux faibles les encourage à se multiplier sans mesure et à devenir toujours plus imprévoyants parce qu'ils ont leur existence assurée, et qu'ils diminuent leur activité productrice et leurs épargnes.
En vérité, si ces conséquences étaient à craindre, les premiers qui devraient être frappés et éliminés seraient ceux qui vivent de leurs rentes, et surtout ceux à qui elles ont été laissées par legs ou donation.
Ceux-ci sont vraiment des êtres improductifs, tandis que les membres de la classe ouvrière qui recevraient l'assistance, sont presque toujours des êtres improductifs malgré eux, parce qu'ils ne trouvent pas de travail. Ce sont les unemployed, les sans-travail, dont s'occupent ajuste titre, en Angleterre, même les plus rigides conservateurs. En pourvoyant aux besoins de tous ces fai-
Mes on suit moins les impulsions de l'altruisme qu'un principe de justice : c'est la société qui les a rendus tels en dissociant le travailleur de son instrumentde travail; à la société incombe l'obligation de réparer le mal {Gide, pages 407, 408). Celte armée de sans-travail a été, comme je l'ai montré au § 35, en m'appuyant sur l'autorité de Booth et de Loria, créée par l'organisation capitaliste à son avantage et elle a l'obligation de l'entretenir, d'après les principes de la justice. Cette obligation ne peut pas être atténuée par l'augmentation des non adaptés qui préoccupe M. Le Bon : une question de justice ne peut pas être changée parce que le nombre de ceux qui y sont intéressés est infini. Et si les non adaptes augmentent effroyablement, c'est le signe que l'organisation sociale actuelle est vicieuse et que, par suite, il est nécessaire de la transformer. On ne pourra pas en éliminer les effets si on n'élimine pas les causes. Avec toutes ces mesures d'ordre social, avec l'assistance aux faibles, qu'on doit éviter d'organiser sous la forme dégradante de l'aumône, on n'encourage nullement le vagabondage. Le facteur anthropologique peut avoir sa part dans la genèse de ce phénomène, qui est toujours si voisin de la criminalité, mais c'est l'organisation sociale qui y a la plus grande part, comme je l'ai démontré dans d'autres œuvres [Alcoolisme, etc., et Sociologie criminelle) et comme cela résulte de l'analyse approfondie de M. Florian et de M. Cavalieri, d'autant plus dignes de foi que ces écrivains sont des disciples de Lombroso et qu'ils sont disposés, par suite, à exagérer l'influence du facteur anthropologique,
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Puis-je me flaller d'avoir démontre que l'application faite (par certains sociologues et certains économistes, (1) des théories de Darwin à la conservation des faibles, est complèlement erronée? Je laisse au lecteur le soin de répondre.
M. Lapouge a recherché, dans son anthroposociologie, les rapports qui peuvent exister enlre la sélection de la race ou des races, et la question sociale. ïl nous faut rapidement examiner quelques-uns des paradoxes étranges qu'on énonce sous le couvert du darwinisme.
(1) M. Ludwig Stein s'est prononcé nettement en faveur de la protection des faibles : « Le . droit et le devoir d'assistance vont de pair avec le droit à l'existence, qui a été reconnu dans le Landrecht prussien et dans la Déclaration des droits de 1793, et admis déjà par Locke, Montesquieu et Fichte : tous les citoyens ont droit à avoir une existence assurée et on doit éliminer tous les inconvénients qui pourraient la randre moins sûre. C'est là le premier devoir de l'Etat. Le droit à l'assistance n'appartient pas seulement à ceux qui sont physiquement incapables de travailler, il appartient aussi à tous les faibles et à tous ceux qui sont économiquement faibles, L'Etat moderne n'est plus seulement un Rechtstaat, mais un Culturstaat, car il ne s'occupe plus seulement de la vie juridique, mais aussi de la vie économique de ses membres. 11 n'y a donc plus qu'un pas à faire pour assurer l'existence des faibles » (Die soziale Frage, pages 614-616). Si l'Etat, a-t il déclaré au troisième congrès de sociologie, défend et punit le suicide, il a le devoir de venir au secours de ceux qui sont privés de moyens d'existence (Annales, page 524). V. sur la législation des pauvres, la forme et l'évolution de l'assistance, les ouvrages déjà cités de Florian et Cavalieri, de Maggetti etdeFulvio Cazzaniga. Ce dernier (L'equità e le sue applicazioni naturali ; L'uyuglianza studiata nella storia e nella scienza) est, en Italie, un des représentants les plus autorisés des tendances spenciriennes contre la conservation des faibles.
On prétend arriver à la sélection de la race humaine au moyen de deux procédés, dont l'un, le procédé négatif, tend à Pélimination des faibles, et l'autre, positif, tend au perfectionnement de la race ou des races. Chacune de ces deux méthodes se subdivise elle-même suivant que l'on demande Pintervention des pouvoirs publics, ou que Pon s'en remet à l'initiative individuelle.
1° a) Les uns demandent que Px)n élimine, d'une façon violente, les faibles de toute espèce : criminels, crétins, fous, phtisiques, épileptiques, difformes, etc. Pour les criminels on demande une large application de la peine de mort. M. Garofalo se félicite de ce que des milliers de vagabonds ont été pendus en Angleterre, et c'est à cette destruction qu'il attribue l'amélioration morale de l'Angleterre. Et cependant ces vagabonds n'élaient que les victimes de la criminalité victorieuse des puissants !
Ce procédé d'élimination d'une des classes de dégénérés a existé et existe encore dans le code pénal de presque tous les élats civilisés; mais les avantages qui en résultent sont faibles, disent les partisans logiques de ce système, parce qu'on l'applique avec trop de parcimonie. C'est là Popinion de Pécole d'anthropologie criminelle qui voit dans une large application de la peine de mort un moyen très efficace pour accélérer tout au moins la sélection morale.
Les moins féroces se conl enteraient de la déportation et ils invoquent à Pappui de leur thèse les avanlages qu'a retirés l'Angleterre de la déportation des criminels en Australie de 1619 à 1859. En Australie, on devrait lo-
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giquement (4) s'attendre à constater une sélection régressive, tandis que les colonies du Pacifique sont moralement égales ou peut-être supérieures à la mère-patrie.
Pour les difformes de naissance on a aussi, timidement, lait allusion à la pratique des Spartiates, encore en usage dans l'île de Tsoung-Ming (Chine), où on se débarrasse de tous les enfants nouveau-nés malades ou difformes (Matignon, Revue des Revues, t ep mai 1896).
Il en est d'autres qui donnent à cette destruction violente des formes humanitaires, si Ton peut s'exprimer ainsi. On a proposé de réunir les faibles de toutes espèces dans certaines villes maudites, dans lesquelles on ferait des distributions gratuites d'alcool et où les mai sons de tolérance et de jeux feraient le reste, tuto, cito et jucunde (Die Aristocratie der Geister als Losung der sozialen Frage, Leipzig, 1894). M. Lapouge approuve cette méthode et il ajoute, avec raison, que les peuples civilisés de l'Europe l'ont en partie adoptée dans leur politique coloniale pour faire disparaître les races inférieures. Cet étonnant théoricien de Panthroposociologie ajoute que l'on devrait favoriser, dans ces villes vouées à la mort, les plaisirs sexuels contre nature (Sélections sociales, p. 486).
Tous les interventionnistes ne sont pas aussi inhumains. D'après une école toujours croissante, on devrait simplement mettre des obstacles à la reproduction des faibles, des dégénérés de toute espèce. Quelques-uns ce-
(1) Cette opinion a été récemment exposée par M. Banistere, Why is the British Race Superior t dans la New Century Rewiew, octobre 1898.
pendant, de vrais bourreaux, proposent la castralion. Des sociétés se sont fondées en Amérique, pour la propagande de cette doctrine. Dans le Michigan, un député, M. Edgar, a proposé une loi d'après laquelle toutes les personnes enfermées dans des maisons de santé, soit pour aliénation mentale, soit pour épilepsie, et toutes les personnes frappées de trois condamnations (qu'elles aient subi les deux premières dans le Michigan ou dans les autres états des Etats-Unis) devront, au moment où finira leur détention, être soumises à une opération qui fera d'eux des asexués et leur enlèvera toute aptitude à procréer. Certains demandent simplement des obstacles légaux au mariage. C'est une opinion partagée par de nombreux médecins et juristes. 11 n'y a là rien de commun avec la cruauté, les extravagances et l'immoralité des autres sélectionnistes (1). Les empêchements légaux au mariage des faibles, au sens économique du mot, ont été, pendant longtemps, en vigueur en Bavière, où ils ont donné de très mauvais résultats.
b) Un véritable savant, un économiste illustre, est venu récemment se joindre aux sélectionnistes. M. de Molinari, regrettant que la science ait tant fait, notamment depuis Darwin, en faveur de l'amélioration des espèces végétales et animales et qu'elle n'ait rien fait
(1) Mantegazza, Un giorno a Modéra; Lino Fermant, Ildiritto alla famiglia, dans II pensiero nuovo, avril 1898. — M. Pieraccini a défendu les mêiyes idées dans un livre sur les maladies contagieuses. M. Lapouge demande aussi qu'on défende d'une manière rigoureuse le mariage des faibles.
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pour celle de la race humaine, s'est posé en défenseur de la viricullure (Viriculture> Paris, 1897). Mais, en économiste libéral, il n'a aucune confiance dans les obstacles légaux aux mariages des faibles, et il compte exclusivement sur Popinion publique éclairée par la science. Il conseille su i tout de renoncer aux mariages de convenance et aux mariages d'argent. 11 ne s'est pas Laissé impressionner par cette observation de Schopenhauer qui découvrait dans ces mariages un élément de progrès pour l'espèce, et une source de douleur pour les époux. Le grand pessimiste a tenu compte de ce qu'il voyait dans la société actuelle, et peut-être n'a-t-il pas eu tort, dans sa métaphysique de l'amour, de prendre à la lettre le proverbe espagnol : Quien se casa per amores, ha da vivir con dolores.
Que telle doive être la réalité demain, c'est ce que Ton pourrait déduire de la réponse même de M. Molinari, qui pense que les enfants produits sous l'impulsion de l'amour, du génie de l'espèce, sont pour leurs parents une source de joie que ne peuvent procurer, au même degré tout au moins, ceux qui naissent d'une union déterminée par des raisons pécuniaires (Op. cit., page 219).
Je suis assez partisan de la création de quelques obstacles légaux au mariage, mais ceux-ci ne pourront avoir tous leurs effets aussi longtemps que les femmes
— souvent les femmes les plus belles et les plus saines
— seront poussées par notre organisation sociale à se vendre à de riches dégénérés. On éliminerait les enfants légitimes pour favoriser les filiations illégitimes, tou-
jours pleines de conséquences biologiques et morales dangereuses.
Quoiqu'il en soit de ces propositions et de leur efficacité future, il est certain qu'on peut regarder l'avenir avec une certaine sérénité, si l'on en juge par le passé et par le présent. Je ne crois pas qu'on puisse souscrire au pessimisme de H. de Varigny, qui croit que les races humaines sont en train de dégénérer physiquement {Un devoir social, dans le Journal des économistes, juillet 1896), d'autant plus que la morbidilé et la mortalité diminuent, que la vie moyenne et la taille s'élèvent, notamment chez les peuples qui ne sont pas soumis, depuis plusieurs années, à la sélection régressive artificielle de la guerre, comme les Etals Scandinaves. On n'a pas eu besoin, pour cela, d'avoir recours à l'élimination artificielle des faibles, mais uniquement à l'amélioration économique de la masse et aux progrès de l'hygiène et dé la médecine.
Certaines méthodes d'élimination ont d'ailleurs donné des résultats tout à fait contraires aux vues de ceux qui les avaient proposées. C'est ainsi que la déportation des criminels en Australie, à Saint-Paul, etc., a donné naissance à des sociétés moralement et physiquement fortes et vigoureuses, et, sinon meilleures, du moins égales aux N sociélés européennes d'où elles sont parties.
De Quatrefages s'est nettement prononcé contre l'éliminai ion collective des races soi-disant inférieures. « Leur destruction barbare et inintelligente, dit-il, peut avoir pour conséquence, un appauvrissement de la généralité de l'espèce. Elles ne sont souvent retardées
dans leur développement que par les conditions du milieu. Qui sait si ces races que nous supprimons, ou que nous dégradons, ne possèdent pas virtuellement toutes les forces nécessaires au complet développement physique et moral de l'humanité future? » (cité par De Molinari, page 225).
2° On ne veut pas arriver à l'amélioration de la race humaine uniquement par l'élimination des faibles, on veut l'accélérer et la rendre plus certaine par un véritable élevage artificiel, qui favorisera la reproduction des plus forts, des. vrais meilleurs — par la viricullure de M. de Molinari. Ici, encore, nous trouvons les deux courants.
a) L'interventionnisme ne croit pas aux bienfaits de l'éducation physique, morale et intellectuelle, et faisant siennes les vues du néo-darwinisme de Weissmann, qui conteste la transmissibilité des caractères acquis, fonde toute la sélection sur la force immense de l'hérédité. Cette sélection, que M. Lapouge qualifie de systématique, a une histoire. Elle a été appliquée par tous les peuples qui se sont refusés à mêler leur sang à celui des nations inférieures; par les législateurs qui ont défendu les unions avec d'autres peuples ; par les Spartiates, Platon, Gaton l'ancien, les Jésuites du Paraguay, les maîtres de l'Amérique du sud qui ont créé la belle race créole, les socialistes d'Onéida, Bellamy, etc. Ce fut là le sélecticnisme rudimen taire, empirique (1).
(1) Je me suis servi dans les pages suivantes de la dernière partie du livre de Laponge (Les sélections sociales) dans laquelle il s'occupe du sélectionisme systématique. Les anlhro-
Avec Darwin nous passons à la sélection scientifique.
M me Clémence Royer dans la préface à V Origine des espèces en 1862 et Francis Galton dans Hereditary Genius (Londres, 1869) et ensuite dans Inquiries into human faculty and its développement ont continué et développé la pensée du grand naturaliste. M. Galton déconseille toute tentative d'amélioration des faibles et des inférieurs ; mais il ne veut pas de l'élimination violente. Il veut remplacer les races inférieures par les races supérieures et il ne veut pas abandonner révolution à elle-même, parce qu'elle serait longue et douloureuse, L'Etat en se consacrant à cette sélection consciente y trouverait de grands avantages, parce que les individus de choix qui en résulteraient, pourraient lui rendre de grands services.
Stanley, Haycraft, Ammon, Lapouge et quelques-uns de leurs disciples en Amérique, en France et en Allemagne, continuent la propagande en faveur du sélectionisme systématique.
M. Stanley né se contente pas des procédés négatifs de l'élimination des faibles, il demande une sélection artificielle, des mesures conscientes et voulues; 1° Liberté pour la femme d'avoir ou non des enfants ; 2° Examen physique rigoureux des futurs conjoints ; 3* Constitution d'association d'hommes et de femmes qui
posocioîogues s'occupent, en général, de la sélection physique, ils ne s'occupent pas, ou presque pas, de la sélection morale et intellectuelle. On peut voir quels admirables résultats on peut obtenir au moyen d'une éducation systématique, dans Lbtournba.u, L'évolution de l'éducation dans les différentes races humaines (Paris, 1898).
prennent l'engagement de contracter mariage selon les lois de l'hérédité, afin d'arriver à la constitution d'une aristocratie naturelle.
M. Haycraft, désolé de la disparition graduelle des microbes sélection isles, veut imposer au mariage certaines règles déterminées (1). M. Ammon, qui s'est acquis une grande célébrité parmi les anthropologues avec son apologie des dolicocéphales grands et blonds et son courant d'émigration vers les villes qui produit une sélection régressive dans les campagnes, demande que les dolicocéphales remplacent partout les brachycéphales bruns et les autres races qui ne présentent pas les caractères de la supériorité (Die natûrliche Auslese, die Gesellschaft Ordnung und ihre natûrlichen Grundlagen, Iéna, 1895). Dans Die Aristocratie, non seulement il propose une sélection matrimoniale, mais il réclame la constitution de deux aristocraties, une qui comprendra les meilleurs travailleurs intellectuels, et l'autre les meilleurs travailleurs manuels. M. Lapouge se déclare enthousiaste de cette division.
C'est une question de vie et de mort, dit celui-ci, de prendre des mesures immédiates, parce que la substitu-
(1) M. Haycraft devrait se mettre à la tête de cette étrange secte religieuse anglaise des peculiar people, qui méprise Ja médecine et qui croit que c'est l'aire l'œuvre du démon, que de combattre la volonté de Dieu en sauvant, au moyen de drogues, ceux qui sont destinés à mourir. Les magistrats anglais, malgré tout le respect qu'ils ont pour Dieu, ont condamné deux individus qui avaient refusé le secours d'un médecin pour leur fils malade (Malagodi, Corriere del l'Inghilterra, dans la Rivista politica e letteraria.
lion qui se produit de VH. Alpinus et surtout de l'Acrogonus h VH. Europeus réserve à l'humanité de désolantes surprises. La sélection systématique est le seul moyen d'échapper à la médiocratie prochaine et à la décadence finale. Le programme du sélectionisme est le suivant :
1° Constitution d'une aristocratie naturelle chez un peuple déterminé ; 2° Constitution de castes spécialisées; 3° Transformation intégrale d'un peuple jusqu'à un degré déterminé (?) ; 4° Création d'une race dominante ; 5° Réfection entière de l'humanité au moyen des types locaux les plus perfectionnés ; 6° Substitution à l'humanité actuelle d'une race unique et plus parfaite (!!)
M. Lapouge estime que la première partie de son programme est de très facile réalisation et que Ton n'a même pas besoin de l'intervention de l'Etat.
Quant aux moyens, notre anthropo-sociologue est très expéditif. Tout d'abord on ne doit permettre de se marier qu'aux meilleurs, physiquement et intellectuellement, de la race aryenne. Dans ce but on devrait enlever tous les obstacles aux mariages entre eugéniques consanguins. On devrait rétablir la polygamie, et réduire au minimum les naissances légitimes aûn de favoriser les naissances illégitimes. La fécondation artificielle serait aussi un moyen excellent. On conserverait et on distribuerait le sperme des meilleurs. M. Lapouge a obtenu à Montpellier une fécondation avec du sperme envoyé de Béziers par la poste. II souhaite qu'un jour vienne où on imposera le service sexuel comme on impose aujourd'hui le service militaire.
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Le développement et la réalisation du programme du professeur de Montpellier, qui a déjà été expert guidance dans des mariages, lui semble très facile et il estime qu'il suffit de quelques centaines d'années pour que Thumanité soit trapsformée et perfectionnée, pourvu que ses idées soient acceptées. Le sélectionisme a donné d'excellents résultats dans les plantations du Brésil. Les nègres les plus vigoureux et les mieux conformés étaient dispensés de tout travail et consacrés uniquement à la reproduction. On peut également citer les étalons blancs de la communauté d'Oneida où, grâce au sélectionisme artificiel, on a obtenu une race saine et belle (de Molinari, pag» 244 à 248).
M. Gallon objecte que la sélection des intellectuels entraînerait une dégénérescence physique, mais M. Lapouge répond qu'on pourrait parer à ce danger en ne permettant de reproduire qu'à ceux qui ont mens sana in corpore sano, et en éliminant les dégénérés supérieurs de Lombroso. \
Le programme du sélectionisme systématique ne pourrait cependant être appliqué que dans un état socialiste, dans lequel la fonction de reproduction serait spécialisée et rendue obligatoire comme tout autre travail. Les socialistes devraient se convaincre que le système social qu'ils proposent sera sélectionisle ou qu'il ne sera pas. Et comme le travail matériel est l'obstacle le plus grand qui neutraliserait tous les bienfaits du socialisme,et comme M mo Clémence Royer et M. Meunier n'ont pas réussi dans leur tentative de remplacer les esclaves par les anthropoïdes, il faudra adopter la proposition de l'auteur du Tren-
nungsystem, c'est-à-dire dispenser de tout travail les classes sélectionées au moyen de la servitude volontaire (?) et très douce de la classe inférieure, à laquelle on n'accorderait qu'un minimum d'évolution psychique !
Au fond M. de Molinari est partisan d'un sélectionisme systématique et cela seul suffit à démontrer la nécessité de discuter ce système. L'illustre économiste français reconnaît qu'il y a nécessité et urgence à s'occuper de l'amélioration de la raee au moyen d'une sélection scientiûque, et il constate* que si l'élevage humain n'a fait jusqu'ici aucun progrès, on le doit : \° A la croyance jusqu'ici générale que l'homme est au-dessus des lois qui régissent les autres espèces et qu'on essaierait vainement de les lui appliquer. 2° A l'absence des stimulants du profit. Les éleveurs qui perfectionnent une race d'animaux, les horticulteurs qui créent une nouvelle variété de tulipes ou de roses, retirent un profit immédiat et considérable des progrès qu'ils réalisent. On n'obtiendrait aucun bénéfice analogue de l'amélioration de la race humaine, sauf les éleveurs d'esclaves et les membres de la communauté d'Oneida. Mais ces deux expériences amènent M. de Molinari à penser que le sélectionisme systématique, dont il ne cite jamais le véritable auteur, est possible et pratique, et que le ralentissement du mouvement de la population, le fera appliquer sur une plus large échelle (Op. cit., pag. 150, 153).
b) M. de Varigny et Spencer croient également qu'il est nécessaire d'améliorer la race humaine et cela, non seulement au moyen de l'élimination des faibles et des dégénérés, mais aussi grâce au triomphe et à la propa-
galion des forts, des meilleurs. Individualistes logiques, ils ne veulent ni de la loi ni de l'intervention de l'Etat. La liberté nous donnera le règne de la justice el alors sélectionés et bons seront synonymes. Grâce à la liberté et à la disparition des lois et des privilèges et des institutions qui y mettent obstacle sur le terrain politique et économique, l'hérédité économico-légale et l'hérédité psycho-pkysique coïncideront, et les sélectionés, qui seront les meilleurs, transmettront à leurs descendants toutes leurs bonnesquaiilés, et il n'y aura plus d'hommes qui n'auront pas mérité leurs richesses et leurs jouissances (Institutions professionnelles). Ce sera le règne de Dieu sur la terre, la venue du millénium.
La critique du sélection i sine systématique dans ses exagérations el ses aberrations est facile.
Je remarquerai tout d'abord que les deux darwiniens les plus logiques, Spencer et Lapouge, se trouvent aux antipodes dans l'application du principe fondamental du darwinisme : la sélection. L'un veut y arriver pat* la liberté et l'individualisme, l'autre par l'intervention de l'Etat et du socialisme.
Je dédie celte observation aux fanatiques qui voient dans la théorie du grand naturaliste anglais le dogme infaillible et unique pour réfuter le socialisme.
L'optimisme sélectioniste de Spencer, qui croit arriver à de tels résultats au moyen de la liberté, nous navre, parce qu'il marque la décadence intellectuelle de l'auteur de la théorie de l'évolution. Comment ne voit-il pas que toules les lois, toutes les institutions, tous les privilèges que depuis des milliers d'années l'Etat a organisés et
consolidés, écrasent l'humanité contemporaine ? Gomment ne voit-il pas que la liberté ne peut contribuer à la sélection parce qu'elle rencontre des obstacles innombrables et puissants qui sont le produit de l'action de l'Etat ?
Pour que la liberté puisse développer son action bienfaisante en assurant le triomphe des meilleurs et en faisant coïncider l'hérédité psycho-physique et l'hérédité économico-légale, il faudrait une révolution immense, qui ferait tabula rasa de l'Etat, de la famille, de la propriété dans leur organisation actuelle. C'est là le système anarchiste le plus logique. Nous n'avons pas à craindre qu'il soit actuellement accepté par Spencer qui, dans la crainte d'une révolution — au sens scientifique du mot> parce que, pour arriver au but, on n'aurait même pas . besoin de la violence des révolutions politiques — a renié tout ce qu'il avait écrit en 1851 dans Social Statics et dans le troisième volume des Principes de sociologie sur l'utilité et la possibilité de revenir au collectivisme agraire. lia non seulement renié tout ce qu'il avait écrit et soutenu antérieurement, mais la discussion des théories nouvelles développées dans sa Justice semble avoir été conduite avec une bonne dose de mauvaise foi (1).
(1) Gela ressort de la correspondance échangée entre le secrétaire de la Land Restoration League et Herbert Spencer. Spencer ne voulait pas consentir à ce que l'on publiât en même temps des extraits de Social Statics (1851) et de Justice (1891). Mais il fut forcé de céder, s'il ne voulait reconnaître lui-même ses variations. Toute celte correspondance se trouve dans le n<> 1 des Land Bestoration Tracts (M. Herbert Spencer and the Land Restoration League), Les extraits de ces deux
Le nécessité de l'intervention de l'Etat pour obtenir une sélection systématique ressort avec évidence de la confession même de M. de Molinari, puisque il reconnaît qu'il n'y a eu aucun progrès de fait dans l'élevage des hommes, parce que les hommes n'y ont jusqu'ici trouvé aucun profit. Donc, même au point de vue de l'élevage de la race, il est indispensable qu'on réalise les transformations sociales qui seules la rendront possible.
M. Lapouge est seul logique ; on peut ne pas approuver toutes ses exagérations, mais on doit admirer son courage.
Si le but qu'il se propose avec tous les sélectionisles systématiques est élevé, les moyens en sont immoraux et non scientifiques et parfois contradictoires. Sic siantibus rébus, celle conservation et cette distribution du sperme des meilleurs, des forts, des eugéniques n'aboutirait qu'à une nouvelle spéculation capitaliste. Nous verrions un jour peut-être se fonder un trust qui monopoliserait les éléments de la fécondation artificielle!
Laissant de côté tout ce qui a été écrit sur la distinction entre les races supérieures et les races inférieures et sur la prétendue supériorité des aryens, dont on ne sait ni d'où ils sont venus, ni ce qu'ils sont — , il faut rappeler que le sélectionisme systématique manque de bases scientifiques. On discute encore entre biologistes et sociologues sur la valeur des croisements et la plupart des savants estiment que les ma-
œuvres ont été reproduits ensemble dans le Tract n° 2. {M. Herbert Spencer on the Land Question^ Londres, Office of the English Land Restoration League, déc. 1894).
riagesentre consanguins aboutissent à la dégénérescence. M. Lapouge, au contraire, demande que les unions se fassent entre eugéniques, entre consanguins, sans se préoccuper de savoir si leurs produits sont légitimes ou illégitimes. Sur ce terrain scabreux et controversé il faut rappeler cette constatation honnête de William Plaît Bail : « Nous sommes forcés, nous autres biologistes, d'avouer franchement à nos collègues les chimistes et les physiciens, et au public en général, qu'après avoir étudié l'évolution pendant un siècle notre opinion sur ses facteurs véritables n'est encore qn'un chaos. Nous ne sommes d'accord ni sur le pouvoir du principe de la sélection ni sur les lois del'hérédité, ni sur les influences du milieu. » (Les effets de Vusage et de la désuétude sont-ils héréditaires ? pag. 139).
Quant à vouloir organiser un service sexuel comme il y a un service militaire et par suite forcer les femmes les plus belles et les plus saines de se livrer à des étalons humains, ce serait un esclavage qui dépasserait en infamie toutes les servitudes qui jusqu'ici ont déshonoré l'humanité.
La division en deux aristocraties, l'aristocratie du travail et celle de l'intelligence, consacrerait seulement la servitude de la première, qui ne serait jamais volontaire, si douce qu'elle pût être, tant que son intelligence ne serait pas réduite au minimum, et elle hâterait la dégénérescence de toutes deux. On ne peut réaliser le mens sana in corpore sano lorsqu'on vise au développement maximum du travail manuel et du travail intellectuel séparément l'un de l'autre. Et c'est à cela qu'aboutirait
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le sélectionisme systématique avec la création de ces deux aristocraties.
Nous ne pouvons nous expliquer comment certains socialistes français ont montré une certaine sympathie pour les théories de M. Lapouge, alors que son sélectionisme systématique ne pourrait aboutir qu'à une tyrannie pire que l'ancienne. Laissons ces théories et ces aberrations aux sur-hommes, aux d'Annunzio, disciples dégénérés de Nietzche qui veulent que l'immense masse de la population reste courbée sur le sol, travaillant uniquement à la production des biens dont doivent jouir un petit nombre d'élus et de séleclionés. Consolons -nous en pensant que ceux qui conservent leur cœur et leur cerveau sains, considèrent ces théories et ces aberrations comme dignes des maisons de fous ou du bagne.
La question qui divise le plus au fond le socialisme et l'économie politique est celle de Pexislence des lois naturelles, qui, d'après certains, régissent fatalement les phénomènes économiques. Celle question, à laquelle nous avons fait plusieurs fois allusion, dépasse les limites du terrain sur lequel luttent les socialistes et les économistes orthodoxes, et rentre dans le domaine même de la philosophie de l'histoire et de la sociologie. La lutte sur le terrain économique ne serait ainsi
(1) Je ne ferai dans ce chapitre qu'un petit nombre de citations ; il nous suffira de rappeler que dans tous les traités d'économie politique, à quelque école qu'appartiennent leurs auteurs, on discute la question des lois naturelles, soit pour en démontrer l'existence, soit pour la nier, soit pour en renfermer Faction dans certaines limites.
Dans la traduction française de cet ouvrage, ce chapitre a été considérablement réduit, parce que je me propose de reprendre cette importante question et de discuter les lois de l'anthropologie de Ammon et de Lapouge, et la courbe des revenus de Pareto dans un autre ouvrage.
qu'un épisode d'une discussion beaucoup pius vaste.
Qu'est-ce qu'une loi? On en a, depuis Montesquieu, fourni d'innombrables définitions. J'accepterai celle de M. de Greef : « La loi est le rapport nécessaire qui existe entre tout phénomène et les conditions où ce phénomène apparaît. » {Les lois sociologiques, 1893, page 35). Je m'en tiens à cette définition, parce qu'elle montre d'une façon nette que le mécanisme des lois naturelles dépend dune façon absolue de certaines conditions déterminées, de telle sorte que les phénomènes qui en sont la conséquence ne pourraient se produire en présence de telles ou telles autres combinaisons particulières et ne résultent que de celles-là. Si les conditions sont modifiées d'une façon quelconque; si le plus petit des facteurs efficients vient à disparaître, ou à se transformer, ou même simplement à varier, pour n'importe quelle cause, d'intensité, de grandeur, ou même quelquefois de place; si un élément nouveau survient et réagit, les résultats ne seront plus les mêmes. Ce n'est pas que ce nouveau phénomène n'ait sa loi, mais c'est une loi différente de la première : la modification de l'effet est adéquate à la modification de la cause.
Si Ton s'était rendu un compte exact de ce qu'est la loi au sens scientifique du mot, beaucoup de controverses auraient été abandonnées, parce que cette définition exclut toute idée d'immutabilité, d'absolu, comme certains l'ont prétendu des lois sociologiques en général, et des lois économiques en particulier. Et pourtant M. de Greef lui-même, qui a plusieurs fois insisté sur le relativisme des lois sociales, se laisse aller parfois à des
affirmations qui sont en opposition avec l'idée exacte de loi ci dessus exposée, comme par exemple lorsqu'il affirme que léfc lois sociales sont si naturelles que les sociétés meurent quand elles les violent! (page 154).
Si un sociologue socialiste aussi éminent arrive à de telles exagérations, on devine jusqu'où peuvent aller les économistes orthodoxes qui se sont attribué pour ainsi dire le monopole des lois naturelles, dont ils ont fait d'ailleurs les applications les plus étranges. Un des plus illustres, M. deMolinari, déclare au début de son ouvragé sur les Lois naturelles de V économie politique : « que les lois naturelles sont immuables ; l'homme ne les a point faites, et il n'est pas en son pouvoir de les changer, pas plus qu'il ne peut changer sa propre nature et les conditions de son existence sur la terre » (page 29). Et, au nom de ces lois naturelles immuables, il résume toute sa science dans le fameux : Laisser faire, laisser passer (page .31).
Il est évident que dans ce sens les lois naturelles des économistes seraient tout à fait analogues aux lois de la physique, de la chimie, de l'astronomie, en un mot aux lois du monde inorganique. Une fois admis que ïes lois naturelles de Vécohomie politique présentent tous 1rs caractères de constance, d'immutabilité, de fatalité des lois physiques , on en déduirait des corollaires poliliques et moraux d'une importance capitale, fondamentale, et tout d'abord les deux suivants :
1° Si les lois de l'économie sont des lois naturelles au sens étroit dû mot, la formule des physiocrates s'en déduit logiquement: laisser faire, laisser passer. Les
codes, les lois, les institutions, les règlements de tout genre qui s'occupent des phénomènes économiques, seraient complètement inutiles. Ils seraient même nuisibles, parce qu'ils seraient contraires à la nature, et enfin, ils seraient inutiles, car, ce qui est artificiel ne peut pas l'emporter sur ce qui est naturel. On devrait laisser aux hommes une liberté d'action complète, illimitée, absolue, et ceux-ci, sans l'intervention d'aucun frein, agiraient conformément aux lois de la nature, et tout irait pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles. La théorie du docteur Pangloss n'est ni plus ni moins que la théorie de l'anarchisme, qui découle — que cela plaise ou non aux individualistes — directement de leurs théories et de leur formule sacramentelle favorite. A ce point de vue, et par la méthode qu'il propose pour revenir au règne des lois naturelles et par son essence même l'anarchisme se fond et se confond avec l'individualisme, avec le libéralisme économique et politique. Si Spencer ne veut pas tendre la main à Krapotkine, c'est que le philosophe évolutioniste n'est pas aussi conséquent que L'écrivain anarchiste.
2° Si toute l'organisation économique est la conséquence des lois naturelles, la résignation s'impose en bas, aux ouvriers, aux vaincus : pourquoi lutter contre ce qui est nécessaire? A quoi nous servirait de nous révolter contre la mort? et d'un autre côté, les vainqueurs, les riches, ceux qui jouissent, peuvent vivre dans une sérénité de conscience parfaite. Le spectacle des misères humaines ne doit pas les émouvoir : elles sont parce qu'elles doivent être. On peut encore moins parler d'ini-
quités sociales à supprimer : les lois naturelles qui régissent les rapports humains excluent la notion même d'injustice, de mérite, de démérite, de responsabilité individuelle ou collective. Les lois darwiniennes de la lutte pour V existence et de la sélection naturelle seraient les deux grandes lois qui régissent le*monde social; et Malthus première manière qui voulait exclure du banquet de la vie tous ceux qui arrivent en retard, aurait été le seul à avoir véritablement raison, si en conseillant les freins primitifs, il ne s'était pas donné tort à lui-même. De toute façon, comme l'a fort exactement remarqué M. de Laveleye, le3 darwinisleà et les économistes orthodoxes devaient être d'accord et admettre tous deux l'équivalence des lois de Darwin et de la formule du laisser faire, laisser passer (Le socialisme contemporain y 3 e édition, page 10).
Si les lois économiques étaient des lois naturelles ainsi comprises, elles fourniraient la justification complète et inattaquable de tout ce qui existe et la condamnation de toutes les tentatives de réforme et de transformation sociale. Cette condamnation ne frapperait pas seulement les socialistes, mais aussi toute la foule infinie des hommes politiques et des penseurs qui se sont efforcés de corriger, de changer l'organisation sociale par les lois et par l'action de l'État.
Les corollaires politico-moraux des lois naturelles économiques étaient si utiles à certaines classes, qu'on s'est pris à douter de la sincérité de ceux qui en étaient les partisans, et les socialistes ont souvent accusé les économistes de défendre une science qui était au ser-
vice, aux gages de la bourgeoisie et du capitalisme.
Cette accusation qui a pu parfois être dirigée avec raison contre certains économistes contemporains, ne peut pas être portée contre les premiers économistes qui ont cru que # i'économie était régie par des lois naturelles.
Les physiocrates et Adam Smith avec eux, comme MM. Pareto, Pantaleoni et de Molinari, sont au-dessus de tout soupçon, la droiture de leurs intentions ne peut pas être mise en doute. Ce dernier reconnaît d'ailleurs que dans la lutte des capitalistes et des ouvriers ceux-ci sont dans un véritable élat d'infériorité, qu'il veut détruire et pour cela une action socialiste est nécessaire (Op. cit., pages 128, 129). Tous ces économistes ont cru que grâce aux lois naturelles on pourrait assurer la plus grande somme possible de bonheur au plus grand nombre d'hommes possible. Quelques-uns des économistes qui défendent cette formule du laisser faire, laisser passer sont partisans de concessions et de limitations qui réduisent à bien peu de chose cette formule classique, et qui aboutissent à l'intervention de l'homme et des lois.
Si les lois économiques et les lois sociologiques devaient être entendues au sens étroit des lois physiques, nous devrions, d'un côté, trouver une large unanimité d'opinion chez les économistes et les sociologues, et, de l'autre, le cours des événements sociaux devrait présenter une régularité et une uniformité remarquables, parce que les hommes, nous dit M. de Molinari, ne peuvent pas les changer; ou bien nous devrions assister à la mort des sociétés qui ont osé les violer en les modï-
fiant, comme le demande M. de Greef. Mais, soit au point de vue théorique, soit au point de vue purement expérimental, ces partisans des lois naturelles économiques et sociologiques reçoivent le plus violent démenti.
Il n'y a pas de controversé sur un grand nombre d'entre elles et on les accepte comme indiscutables, parce qu'elles sont déduites de l'observation et de l'expérience qui ne les démentent jamais : par exemple, en chimie, la loi de la conservation de la matière, des proportions définies, des proportions multiples; en physique, les lois de la pesanteur, de la capillarité, de L'élasticité, de traction, de compression, de torsion, de flexion, le principe de Pascal sur la pression des liquides, sur le niveau des liquides dans les vases communiquants, les principes d'Archimède sur le déplacement des liquidés par les corps qui y sont immergés, la loi de Mario t te sur la pression des gaz, etc. Si dans les lois qui règlent tous ces phénomènes on constate parfois une certaine déviation, comme, par exemple, dans le cas de l'abaissement du degré de température, dans la congélation de l'eau de mer, il n'y a pas là un démenti à la loi, mais le résultat de l'interférence d'une autre loi.
Les économistes peuvent-ils indiquer une seule loi économique qui offre les caractères des lois naturelles que nous venons d'énoncer et sur laquelle ils soient unanimement d'accord ? Ils ne sont pas même d'accord sur la définition de leur science et nous devons rappeler que lorsque Jean-Baptiste Say voulut faire de cette science une science sans rapport avec la morale, malgré
les enseignements d'Adam Sniilh, une science de la richesse qui ne tient aucun compte des producteurs, le dernier représentant de l'école physiocralique adressa une noble protestation, qu'il écrivit à bord du Fingal, en 1815, au moment où il prenait le chemin de l'exil {De Laveleye) (1).
Si Ton n'est pas d'accord sur la définition de la science économique, on ne Test pas davantage sur ses différentes théories. Il n'y a pas deux économistes orthodoxes qui, tout en croyant aux lois naturelles, les entendent de même, et soient d'accord sur les origines et sur la fonction de la propriété, sur la rente, sur la répartition des richesses, sur les prix, sur les salaires, sur
(1) Essais et études (Troisième série, 1897, page 2). Dans le premier de ces essais, sur les lois naturelles dé V économie politique^ l'illustre socialiste d'Etat démontre, contre les orthodoxes, la nécessité de faire de l'économie, non seulement la science de ce qui est, mais encore la science de ce qui doit être. 11 cite à l'appui de cette thèse même M. de Molinari : il est certain qu'un grand nombre d'économistes, tout en admettant les lois naturelles, sont de son avis.
Tout ce que dit M. Pareto pour exclure l'élément moral de l'étude de l'économie, considérée comme science exclusive de l'ophélimité et de l'utilité {Cours, vol. I, page 14), pourrait se comprendre si l'économie avait des données, des éléments ou des lois aussi certains que la chimie, la physique, la mécanique, etc. On ne peut pas non plus justifier cette indépendance de la science économique par l'existence de l'égoïsme, parce que si l'égoïsme est un des ressorts, ou même le ressort principal de l'activité humaine, on ne peut cependant pas nier l'existence de l'altruisme. Les deux magnifiques volumes qu'il a consacrés à son Cours d'économie politique, prouvent d'ailleurs que M. Pareto doit, à tout moment, abandonner les abstractions et s'occuper de l'homme concret.
l'offre el la demande. Toutes ces opinions divergentes nous prouvent que, comme Ta dit Bonamy Price : Political economy is not a science in the stricte sensé of the term. Knies, de son côté, considère les systèmes de doctrines économiques comme le produit du milieu, qui changent avec l'évolution de celui-ei. Ce qui nous paraît clair aujourd'hui, ajoute-t-il, paraîtra plus tard plein d'équivoque, et les théories mortes renaîtront. Il n'y a pas ici de vérilé canonique (1).
Si des théories nous passons aux faits, nous trouve* rons ces mêmes contrastes et nous verrons que toutes les institutions économiques et sociales ont subi des modifications dans le temps et dans l'espace. Qu'on prenne, par exemple, la propriété comme base de Torgani-
(1) Un critique de la deuxième édition de cet ouvrage, a mis en doute la valeur et la compétence de Bonamy Price, mais il en accorde une très grande, et avec raison, à M. Pantaleoni. Or, M. Pantaleoni, auquel j'ai emprunté le passage de Knies,. tout en protestant contre cette action exagérée du milieu, four- Dit la preuve la plus éclatante du relativisme et des incertitudes de l'économie politique. 11 dit, en effet : « Certainement la science change, et son histoire change également. Ceux qui ont été, à un moment donné, les classiques, les orthodoxes peuvent ne plus l'être à un autre moment... Certainement il y a, d'une façon continue, des déplacements dans l'ordre de valeur des écrivains, et cela, même parmi ceux que nous considérons aujourd'hui comme des classiques. Il fut un temps, peu éloigné, où Ferrara pouvait se justifier de n'avoir pas tenu compte des écrivains dont il pouvait dire : Je me demande si Von peut, de nos jours, parler de production avec les livres dans lesquels on a expliqué la valeur en la faisant consister dans Tutilité et la rareté. » (Dei criteri che debbono informare la storia délie dottrine economiche. Leçon d'ouverture à l'Université de Genève, dans le Giornale degli économiste novembre
sation sociale, nous verrons qu'elle a été tantôt privée, et (an lot collective et, dans chacune de ces deux formes, on pourrait distinguer d'innombrables variétés qui ne nous permettent pas de croire à l'uniformité, à la constance d'un3 loi naturelle. La petite propriélé, la propriété moyenne et la grande propriété ont trouvé partout des apologistes et même aujourd'hui où existe un courant contre le « latifundium », contre le landlordisme, tandis que M. di Rudini voit dans celui-là une fatalité climatérique et sociale {Terre incolle t latifondi, Bologne, 1896), M. Masé-Dari y voit un progrès économico-social, non seulement en se plaçant au point de vue de la production, mais aussi au nom de l'intérêt et de l'amélioration de la condilion des ouvriers de la terre (Préface aux Problemi sociali de H. George) (1).
Rien de plus curieux que les contradictions dans lesquelles est tombé M. Leroy-Beau lieu au sujet de la petite propriété. Après avoir préconisé et souhaité sa disparition prochaine, au nom de l'utilité sociale (Jaurès, Socialisme et paysans, pages 56-57), il en exalte, peu d'années après, les avantages, toujours au nom de l'utilité sociale.
Il est vrai que la grande propriété, la moyenne propriété et la petite propriété, la propriété privée et la propriété collective correspondant aux nécessités changeantes des différentes phases de l'évolution sociale, ont pu assurer aux hommes le 'maximum d'utilité ou
(1) J'ai résumé l'ouvrage classique de M. de Laveleye et quelques autres études dans Di aie uni studi recehti sulîa proprietà coUettiva. Bologne, 1886.
mieux d'ophélimité, pour parler comme M. Pareto. Aujourd'hui même, à côlé de la propriété privée, nous pouvons constater un large développement d'une forme particulière de propriété collective — la propriété sociale de M. Fouillée, qu'admet même M. Leroy-Beaulieu dans plusieurs de ses œuvres et même dans celle qu'il a consacrée à combattre le collectivisme (Le collectivisme. Examen critique du nouveau socialisme). Il y a plus, parmi ces mêmes économistes, on admet la tendance — nous insistons sur le mot — à une espèce de socialisation de la terre et de la production et de la distribution de la richesse, qu'on ne pourrait que difficilement distinguer, semble-til, du collectivisme. SluartMill (Autobiographie ; Le socialisme. Fragments ; Lettre à de Lavcleye du 17 novembre 1872 dans Essais, etc., page 107) a déclaré, dans les dernières années de sa vie, que ce ricorso était probable et utile. M. Wallace exprime des opinions fort analogues. M. Loria a soutenu, dans presque toutes ses œuvres, la nécessité de ce ricorso. C'était aussi l'opinion de Spencer ; il peut avoir changé d'avis sur ce point, mais les excellents arguments sur lesquels il appuyait sa thèse n'ont rien perdu de leur force.
Même les orthodoxes les plus étroits admettent le caractère changeant de l'organisation de la propriété, ils reconnaissent qu'il y a une solidarité croissante dans la production et dans la circulation des richesses. C'est ce qu'admet M. Yves Guyot (Science économique, page 36S), M. Leroy-Beaulieu (Essais, etc., pages 309-312) et, d'une façon plus explicite encore, M. de Molinari dans le pas-
sage que M. Gabriel Deville a lu à la Chambre des députés, au grand scandale des conservateurs de toute espèce. Il mérite d'être reproduit :
« L'avenir appartient donc à l'entreprise collective, et le jour viendra où l'entreprise individuelle sera une rareté comme le rouet ou le métier à tisser à la main. Aucune branche de la production, pas plus l'agriculture et les professions libérales, que l'industrie et le commerce, ne saurait échapper à l'invasion de cette forme progressive. Malgré l'énorme changement que cette évolution suppose, les jours de l'agriculture individuelle sont comptés. Aux petites fermes, aux exploitations parcellaires des paysans propriétaires, succéderont, dans un avenir plus rapproché qu'on ne pense, de vastes exploitations agricoles, où lea travaux qui, depuis l'invention de la bêche et de la charrue, ont été exécutés à main d'homme, seront économiquement accomplis par des machines de toute sorte, où le capital d'exploitation se comptera par millions, le personnel dirigeant et auxiliaire par milliers. L'agriculture sera alors entièrement ce qu'elle est déjà en voie de devenir dans les pays les plus avancés, une grande industrie, et toutes les conditions de la vie rurale seront changées (1). »>
M. Pareto a résumé la discussion avec une grande sérénité scientifique ; leslecleurs me sauront gré de reproduire
(i) L'évolution économique du xix« siècle, Paris, 1880, page 321. M. de Molinari a insisté sur l'évolution économique dans divers autres ouvrages et dans des articles parus dans le Journal des économistes. J'ai signalé, dans la première édition de ce livre, l'importance de son opinion.
un long passage de son livre : « On ne saurait résoudre le problème de l'évolution de la propriété ni, à vrai dire, aucun autre problème de ce genre, par une formule qu'on établit a priori, et qu'on prétend étendre à tous les peuples et à tous les temps. Sous ce rapport, les exagérations de l'école optimiste valent celles des socialistes. Pour êlre juste, il convient même d'ajouler que les socialistes, entre autres K. Marx, tâchent au moins d'esquisser une démonstration par les faits, tandis que, le plus souvent, l'école optimiste se contente de dogmatiser.
« Il est probable qu'il n'y a pas eu une seule évolution de la propriété foncière, mais qu'il y en a eu plusieurs, qui peuvent différer suivant les peuples et les lieux. Il faut les étudier séparément, sans idées préconçues, en observant les fails du présent, et en recueillant les documents historiques pour le passé. C'est la méthode suivie par E. Laveleye, Fustel de Coulanges, Sumner Maine, elc. ; c'est la seule bonne.
« Il faut, en outre, observer qu'il n'est pas du tout prouvé que, même pour un peuple déterminé, à chaque époque historique doive correspondre une seule forme de propriété. Plusieurs formes peuvent exister ensemble, ainsi que cela s'observe pour différentes formes du règne végélal et animal. Bien plus, étant donrïées les grandes variétés que présentent les hommes et les lieux, il est très probable que la coexistence de plusieurs formes de propriété assure un maximum d'ophélimilé supérieur à celui qui serait obtenu avec une seule forme.
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« On peul, il est vrai, reconnatlre(l), d'une manière générale que, pour nos races et nos climats, il y a eu, à une certaine époque de l'évolution sociale, une tendance à remplacer la propriété collective ou familiale par la propriété individuelle. Mais la propriété collective ou familiale n'a pas disparu entièrement. Depuis qu'on s'est mis à l'étudier sérieusement, on en a retrouvé des traces à peu près partout, et même dans le pays où le droit romain a pris naissance. Les propriétés collectives qui existent encore en Italie et qui ont subi, pendant tant de siècles, l'épreuve de la libre concurrence, font voir par là qu'elles répondent à certains besoins. Si on les détruisait violemment, il est certain que la somme d'utilité dont jouit le pays serait diminuée.
« 11 y a plus. Rien ne prouve que, le progrès diminuant, l'agriculture ne puisse être exercée par des sociétés coopératives, ou par des sociétés qui ne seront pas identiques, mais semblables aux sociétés anonymes actuelles. » {Cours, pages 416-417).
Cette citation nous dispense d'insister sur l'évolution continue, la transformation universelle de tout ce qui forme l'objet de la science économique, rente, formes de production, répartition de la richesse, salaire, prix. Il y a bien la grande loi économique de l'offre et de la de-
(1) M. Pareto cite en note les conclusions d'une de mes études, Di alcuni studi receati sulla jproprietà oollettiva, pour montrer que, dans certains pays, la propriété collective peut donner le maximum d'ophélimité, et il dénonce, vigoureusement, certains écrivains de l'école optimiste qui ne préconisent la libre concurrence que parce qu'elle est utile à certaines classes de la société et qui ne l'acceptent que dans ce cas.
mande, qui, dit- on, est immuable, mais elle est corrigée d'une part par les trade-unions, les ligues de résistance, les syndicats ouvriers, qui auront bientôt l'appui et la force de la loi et de l'Elat (1), par les trusts, les pools, les Kartelle qui empêchent le jeu naturel de la loi de l'offre et de la demande pour le remplacer par des monopoles plus ou moins criminels (2).
Il est, semble-t-il, une loi qui devrait avoir le caractère d'une loi naturelle, c'est celle qui préside à la satisfaction des instincts sexuels, à la procréation. Or, ce sont les économistes orthodoxes les plus illustres — par exemple, actuellement, MM. de Molinari, Pantaleoni, Rûmelin — qui conseillent sa violation, et l'histoire nous montre qu'elle a toujours été violée !
Les faits, l'histoire, nous enseignent donc de façon incontestable que le monde économique n'est pas immuable, qu'il ne se cristallise pas dans une forme
(1) Les trusts ont pris une telle importance et ils sont si intimement liés à la vie économique moderne, que diverses lois ont été proposées afin de les réglementer. Voir, sur ce point, l'important article du professeur A. Maghieri sur les Sindacati di difesa industriale (Riforma Sociale, avril 1898). Jl y a quelques années déjà, M. Merlino avait démontré que la concurrence aboutit au monopole. Je remarque ici, en passant, que M de Molinari, après avoir exalté l'importance de la loi naturelle omnibus de la progression des valeurs, montre ensuite l'impuissance de cette loi, lorsqu'il parle des crises et de l'anarchie de la production, et il demande l'intervention artificielle de l'homme pour supprimer les obstacles {Les lois, etc., pages lo, 30, 73, 276, 294, etc.).
(2; Sur cette tendance voir mon ouvrage sur La grande battaylia del lavoro. Rome, i898.
donnée, mais qu'il se meut, se transforme, qu'il évolue éternellement et universellement.
Toutes ces prétendues toi* naturelles de l'économie orthodoxe ont élé fréquemment violées sans que les sociétés soient mortes. Souvent même, comme par exemple pour la protection douanière, la violation de ces lois naturelles a donné, au grand désappointement des théoriciens, aux sociétés humaines un accroissement de bien-être et de prospérité... On ne peut donc que donner raison à M. Loria qui affirme que les lois naturelles de l'économie politique orthodoxe ne sont qu'une fantaisie stérile de la métaphysique sociale!
L'économie politique n'est pas seule à ne pas avoir de lois naturelles au sens scientifique du mot ; il en est de même de l'histoire et de la sociologie. On a rendu à celte dernière un bien mauvais service, lorsqu'on a prétendu qu'elle avait atteint un degré de précision considérable et tel qu'on pouvait l'appeler à l'aide pour ruiner l'utopie socialiste.
Le dogmatisme sociologique était de mode en Italie il y a une vingtaine d'années, mais maintenant que la nouvelle synthèse des sciences sociales a fait de plus grands progrès, les sociologues sont devenus plus modestes, et ils ont quelque honte des affirmations de ceux d'entre eux qui attribuent à la sociologie une perfection qu'elle n'a pas.
J'ai rappelé, dès 1884, qu'un des disciples et des successeurs les plus éminents d'Auguste Comte, M. de Roberty, disait d'elle, qu'elle est une science nouvelle qu'il faut constituer et pour laquelle on n'a pas en-
core déterminé la méthode spéciale qui doit servir à ses recherches. Il n'avait pas grande confiance dans la méthode suivie, tandis que M. Espinas affirmait qu'elle était définitive. On a pu voir par les discussions qu'elle a soulevées depuis, que celui-ci s'était bien trompé. Malgré les congrès internationaux, les innombrables travaux publiés sur ce sujet, on n'est pas encore d'accord sur la définition de la sociologie et moins encore sur ses lois. Tous les ouvrages qui ont été publiés, malgré les promesses de leur titre, ne peuvent dissiper les doules. Les sociologues les plus éminents, M. M, de Roberty, Espinas, Kidd, Leslie Slephen, Pareto, reconnaissent d'ailleurs qu'elle en est encore à ses débuts (1).
L'étude de l'œuvre de M. Spencer vient à l'appui de celle manière de voir. Ses principes, ses lois, ont servi, en effel, à soutenir les thèses et Jes systèmes les plus opposés et, mieux encore, il a été amené lui-même aux plus étranges contradictions (2). Nous avons déjà
(1) Voir par exemple, les ouvrages de : Bàgehot, Lois scientifiques du développement des nations; Mougkolle, Statique des civilisations; Les lois de l'histoire; De Greef, Les lois sociologiques ; Le Bon, Les lois psychologiques de l'évolution des peuples ; Tarde, Les lois sociales ; Kidd, Social Evolution. Ces titres pourtant promettent plus que ces livres ne donnent.
(2) Je crois avoir été un des premiers, en Europe, à me servir de la doctrine de Spencer pour défendre les théories socialistes, mais je tiens à ajouter, pour montrer l'élasticité et l'imprécision de cette doctrine, que, tandis qu'en 1878 j'en tirai ces conclusions {La liberté e la questione sociale), le marquis Ferraioli appuyait sur elle ses opinions cléricales.
parlé de ses varialions d'opinion au sujet de la propriété. Il en est une autre plus fondamentale, qui détruit tout son système : « Un trait cardinal dans toute organisation qui progresse, est le développement de l'appareil régulateur. Si ces parties d'un tout doivent agir ensemble, il doit y avoir des mécanismes par lesquels leurs actions sont dirigées, et plus le tout est grand et complexe et a beaucoup d'exigences auxquelles répondent beaucoup d'actions, plus V appareil dirigeant doit être étendu, élaboré et puissant. Inufile de dire qu'il en est ainsi pour les organismes individuels et il est évident qu'il en va de même pour les organismes sociaux. » (Problèmes de morale et de sociologie, Paris, page 97). Ce principe si nettement formulé conduit directement à la justification de l'intervention croissante de l'Etat, que Spencer a tant combattue, mais qu'Huxley avait formulée comme une conséquence logique de la théorie de Spencer.
Malgré tout le respect que nous avons pour ces auteurs éminents, on peut, sans irrévérence, conclure que la plupart des lois sociologiques et historiques qu'ils prennent pour base, le climat, la race, l'économie, la civilisation, etc., ne résistent pas à la critique et constituent, tout au plus, les préliminaires de la sociologie, et que, si parfois, mais très rarement, elles nous expliquent le passé, elles ne peuvent nous donner aucune indication sur l'avenir. Elles ne présentent presque jamais aucun des caractères des lois naturelles et elles justifient le scepticisme avec lequel Macaulay et, depuis, M. Denis ont parlé des lois de l'histoire ; et elles
donnent raison aux sociologues qui se méfient de la sociologie.
Les conclusions auxquelles nous sommes arrivés sur les lois naturelles de l'économie et de la sociologie ne doivent pas cependant décourager ceux qui se livrent aux études scientifiques. NVt-on pas entendu du haut de l'une des chaires de la plus grande Université d'Italie déclarer que la « mathématique pure a détruit une à une les colonnes d'airain de son édifice. On croyait qu'elle était parvenue à la perfection et on est maintenant arrivé à des conclusions très sceptiques qui nous portent à nous résigner à une ignorance perpétuelle. Ignorabimus. Ainsi la critique moderne justifie cette sentence de Grisippe : L y axiome est vrai ou fauœ(i) ».
Ce savant se demande ensuite si la mathématique, l'analyse, la géométrie, la mécanique, la physique étant des sciences provisoires et limitées, et n'ayant de valeur que dans une partie très restreinte de l'espace et dans les conditions actuelles de nos moyens d'observation, on peut affirmer qu'il existe des lois absolues et éternelles en morale, en droit, en économie? (pag. 21). Certainement il n'y en a pas, ou du moins on n'a pas encore trouvé ces lois absolues et éternelles ; mais cela ne nous autorise pas à conclure ignorabimus ; nous devons nous en tenir, comme je l'ai toujours soutenu, à un prudent ignoramus, qui est un stimulant pour les recherches.
(1) Prof, del Pezzo, duc de Cajanello, Le ribeîlioni delta scienta, Napoli, 1895, pag. 5 el. 55. M. del Pezzo est assez apprécié dans le monde des mathématiciens français.
Celles-ci nous ont d'ailleurs déjà amené à comprendre d'une façon exacte le mot loi et pourquoi il n'a pas le même sens que pour les physiciens.
L'observation des phénomènes physiques aurait pu également nous conduire à ces conclusions. Nous savons que doit être le point de congélation de l'eau, mais le point de congélation de l'eau de mer est à — 2°,5. On peut constater les mêmes modifications apparentes des lois les mieux établies, de la pesanteur par exemple, comme de tant d'autres phénomènes. Y a -t-il dans ces cas exception à la loi ? Seules les conditions des phénomènes sont modifiées, et leurs rapports ont varié dans les mêmes proportions. Les conditions ayant été modifiées par l'interférence d'une autre loi, il semble qu'une nouvelle loi régisse les nouveaux rapports. L'eau qui se congèle à 0°, c'est l'eau pure ; il en est autrement de l'eau de mer, parce que celle ci est chargée de sel et d'autres matières étrangères. Il y a là une autre condition, et par suite ce n'est qu'en apparence que la loi de la congélation est modifiée.
L'interférence d'autres lois, l'intervention de nouveaux facteurs, qui créent de nouvelles conditions, est incontestable dans le monde inorganique, mais elle est relativement minime. Elle est plus considérable dans le monde organique et nous savons que les biologistes regardent avec envie les physiciens, les chimistes qui ont pu asseoir leur science sur des bases certaines (1). Nous
(1) G. B. Grassi, l'illustre biologue de Rome, a énergiquement repoussé l'application que les biologistes font des lois de la sociologie à la biologie et inversement. Nous avons vu
pouvons rassurer les biologistes. Les psychologues et plus encore les sociologues bâtissent eux aussi sur le sable, parce que dans les sociétés humaines les interférences des autres lois et l'intervention de nouvelles conditions augmentent en raison directe du progrès accompli. C'est pour cela qu'il semble que les sauvages obéissent à une loi constante et immuable, tandis que les peuples civilisés nous offrent une diversité beaucoup plus grande. A mesure donc qu'on passe des phénomènes les plus simples du monde physique et inorganique aux phénomènes plus complexes du monde organique et social, les lois naturelles subissent des exceptions toujours plus nombreuses, deviennent plus incertaines et perdent de plus en plus leurs caractères propres.
Ainsi nous pouvons admettre l'existence des lois darwiniennes sans solution de continuité depuis le monde organique jusqu'au monde social, pourvu qu'on ajoute qu'elles sont alors de plus en plus modifiées par l'intervention de nouveaux facteurs. La conscience est pour l'homme un facteur nouveau qui a modifié les condi- T tions de son activité : il y a un facteur nouveau dans ce mécanisme qui, pour avoir été engendré par les lois naturelles qui agissaient seules à l'origine, n'en a pas moins une action spécifique considérable et influe sur
avec quelle légèreté M. Le Bon parle, comme de choses incontestables, des lois sur les rapports, le volume du cerveau et de l'intelligence ; sur les croisements, sur les métis, etc. {Les lois, etc.)- M. Kidd applique aussi avec autant de fantaisie les . théories de la biologie.
l'ensemble du système. De sorte que les conséquences de la sélection naturelle et de la concurrence vitale en doivent être et en sont certainement modifiées, et elles ne pourraient se produire librement que si Y influence perturbatrice, c'est-à-dire Vactivité intelligente et volontaire de l'homme — que 1 on peut comparer aux sels dont la présence dans l'eau de mer modifie la loi ordinaire de la congélation — venait à disparaître. A l'homme intelligent, actif, doué de raison, industrieux, civilisé, ce n'est plus la loi de Darwin qui s'applique, ce sont d'autres lois qui ont d'autres conséquences.
Si on les entend en ce sens, on peut accepter l'expression de lois naturelles de l'économie, de la sociologie, etc. C'est ce sens que leur donne un économiste éminent et impartial, M. Pareto : « Les lois scientifiques, a-t-il écrit récemment, sont simplement des uniformités que l'on constate dans des conditions données... L'homme d'autrefois ressemblait en partie à l'homme de notre temps, il était différent sur certains autres points, oVoii il résulte que les lois qui ont pour condition les caractères qui ont existé depuis les temps historiques jusqu'à aujourd'hui, ont une valeur pour cette époque lointaine comme pour maintenant et que les lois, au contraire , qui ont pour condition des caractères qui ont été modifiés ont nécessairement changé. L'observation et l'histoire seules peuvent nous faire connaître les caractères qui ont changé comme les autres, on ne peut pas l'établir apriori(i) ». On peut
(1) Biblioteca di storia eoonomica* vol. I. Préface de M. Pa-
donc convenir avec M. de Greef que « il n'y a de différence entre les lois sociales et les lois inorganiques auxquelles on réserve à tort le titre de naturelles, que celle résultant des combinaisons supérieures dont les phénomènes sociaux sont susceptibles, de leur plasticité et de leur masse plus considérables et plus étendues, des arrangements et réarrangements plus nombreux auxquels ils se prêtent. Ces différences ne sont que quantitatives (1) ». Il en est ainsi en effet. Les lois sociales sont aussi des lois naturelles, mais la quantité des facteurs nouveaux, des interférences d'autres lois est tellement grande que la différence dans leurs manifestations changeantes prend l'apparence de différences qualitatives. Noutf pouvons donc conserver la distinction entre les lois naturelles physiques et les lois naturelles sociales, d'autant plus que tandis que dans le fonctionnement des premières, les lois interférentes et les nouveaux facteurs étant limités en nombre, on peut en déterminer et mesurer les effets et les variations ; on ne peut pas le faire pour les secondes. Dans le monde social les conditions sont innombrables, et les changements dans leurs rapports et leurs effets, rapides, imprévus, et échappant à toute mesure, du moins jusqu'ici. Celte distinction est nécessaire afin d'éviter les exagérations et les équivoques auxquelles ont donné lieu fréquemment la conception et l'application des lois naturelles faites par
reto, 1899, pag. 7. Plus loin M. Pareto, répondant à M. Brunetière, explique encore mieux le caractère de relativité des lois économico sociales.
(1) Les lois, etc., p. 153.
l'économie vulgaire. Les statisticiens ont élé plus avisés que les philosophes de l'histoire, les économistes et les sociologues, puisqu'ils ont, ou bien déclaré qu'on ne pouvait pas parler de lois, ou tout au moins qu'on ne pouvait admettre que des régularités ou des uniformités dans la succession des phénomènes (von Mayr), ou bien, en parlant des lois sociales, ils y ont vu des lois empiriques, des lois de fait, des lois de tendance, des lois de groupes qui ne valent que pour les masses, les collectivités et non pour les individus en particulier, qui sont vraies dans de certaines limites, sous certaines conditions, et celles-ci changeant, la loi change elle aussi.
Il nous semble préférable de donner aux lois sociales la dénomination de lois empiriques, lois de fait, lois de tendances, plutôt que de les qualifier de régularités ou d'uniformités dans la coexistence ou dans la succession des phénomènes sociaux, parce que ces régularités, ces uniformités souvent n'existent pas au moins dans certaine mesure (1). M. Lewes a remarqué avec raison que l'expression uniformité de la nature, pourrait faire croire que l'avenir doit ressembler exactement au présent, que les conditions actuelles doivent se répéter telles quelles; or, ce serait là une conjecture qu'aucun fait d'expérience ne légitime. Nous pouvonsbien affirmer irrégularité de la nature, mais non pas son uniformité. Je préférerai l'expression d'uniformité de la causalité,
(1) M Von Mayr parle toujours de régularité. Conlre la régularité au sens étroit du mot, voir Pascale (Uso ed abuso délia statislica) dont je me suis occupé dans Alcoolismo,
c'est-à-dire uniformilé dans les rapports entre la même cause et le même effet, qui nous amène à cette conclusion : ce qui est est, et sera aussi longtemps que les conditions n'auront pas changé (1). Le hasard et le libre arbitre sont ainsi exclus de révolution sociale, parce que nous pouvons établir quels sont les facteurs qui la déterminent sans cependant arriver à pouvoir préciser comment ils agissent et quels seront leurs effets.
Les difficultés énormes, si ce n'est l'impossibilité absolue de prévoir le cours de l'évolution et de la prédétermination résultent de ces trois circonstances.
1° L'évolution intellectuelle continue nous fait découvrir d'une façon incessante de nouvelles forces, et elle crée de nouveaux besoins qui ne peuvent entrer en compte dans les prévisions, et nous voyons alors se dérouler des phénomènes nouveaux, imprévus, hors de toute prévision.
2° On ne peut pas mesurer la quantité d'altruisme qui se développe chez les individus et moins encore les sentiment» altruistes dont ils ont hérité. Cette force mystérieuse de l'hérédité ne noirs permet pas de déterminer d'une manière précise le caractère des individus et des collectivités, et nous ne connaissons pas avec exac-
(1) Cité par Anguilli, La filosofia e la scuola, page 208. M. Lilienfeld, un sociologue fort connu, parle des lois naturelles et des lois sociales, de la nécessité et du libre arbitre, d'une façon si obscure et avec tant de légèreté que cela nous dispense de toute critique. Voir : Pensées sur la science sociale de l'avenir et Pathologie sociale, Paris, Giard et Brière. Il a résumé sa théorie dans un article paru dans la Riforma sociale (Uorganismo socia'e è un superorganismol 10 août 1896).
396 CHAP1TRB X
iitude les conditions qui favorisent la réversion atavique | qui agit, elle aussi, comme cause perturbatrice de l'évolution sociale (1). , lf 3° La difficulté, sinon Pimpossibililé, de l'uniformité 1 du développement de l'évolution sociale et.de toute prévision à son sujet dérive également de celte circonstance,
(t) M. Pareto écrit : Si nous essayons de mettre un peu d'ordre dans les motifs extrêmement variés et complexes des actions humaines, nous voyons qu'on peut les grouper en trois classes. Certaines de nos actions ont pour objet de nous procurer simplement une sensation agréable, d'autres actions ont pour objet de procurer à l'individu qui les accomplit certaines conditions de santé, de développement du corps et de l'intelligence, d'autres ont pour objet de procurer ces conditions à tout un agrégat et d'en assurer la reproduction (Cours, etc. Vol. II, page 397). Les lois naturelles devraient se grouper autour de ces trois catégories de motifs; or, nous ne voyons pas dans la société, comme le veut M. Pareto, cette uniformité qui est la condition essentielle pour qu'il y ait loi. Les trois motifs ^ en effet, ont une importance variable chez les différents individus et surtout dans les différents temps. Les uns sacrifient tout à Yophélimitê, qui constitue la première classe des motifs, ils lui sacrifient non-seulement la troisième classe, qui a pour objet ce qui est utile à l'agrégat, mais même la seconde qui a pour objet l'utilité individuelle. L'école d'anthropologie criminelle a mis en évidence l'existence des lois naturelles basées sur ces uniformités d'action des motifs déterminants. M. Lombroso et son école ont eu le mérite d'avoir montré la variabili 16 de la réaction sous l'action d'un facteur social, la diversité du caractère de l'individu. On sait que le besoin fondamental de l'organisme — le besoin de nutrition — fait que les uns émigrent, que d'autres volent, qu'un troisième demande l'aumône, qu'un autre se tue. Ces quatre phénomènes ne sont pas sans cause, mais la cause a produit des résultats différents suivant les caractères. Qui oserait prédire quand et qui, sous l'impulsion de la misère, émigrera, volera, demandera l'aumône ou se suicidera?
plusieurs fois rappelée dans ce livre, à savoir qu'en sociologie les effets à leur tour se transforment en causes. Dr, celles-ci sont très nombreuses et leur combinaison
1 UDII'J r
extrêmement variée donne des résultats toujours nouveaux, qui, à leur tour, en reproduisent d'autres, qui "diffèrent nécessairement des premiers (1).
ettreu II me semble que ces trois circonstances suffisent à Dmp confirmer, d'une part, la grande loi de causalité , et à
>uperen ,
le non : expliquer, d'autre part, l'impossibilité qu'il y a à prévoir actioBset à prédéterminer avec certitude les événements. Ils ^"'agissent, de même que les sels en solution dans l'eau
condil;a;
( ° (1) M. de .Greef constate la complexité des rapports entre les
3 .faits sociaux et il ajoute : les sept classes de phénomènes, c'est
; .'I e nombre qu'en contient sa classification, peuvent donner lieu
. à cent vingt sept combinaisons, et comme chaque classe a des
| . .divisions et des subdivisions, on peut dire que les rapports aux-
., ... quels peut donner lieu la vie de la société sont innombrables.
.. -{Les lois, etc., page 148). Aussi ne puis-je comprendre comment
,il peut affirmer que « par cela même que la sociologie est la
, plus complexe de toutes les sciences, sa matière est susceptible
d'un nombre considérable de combinaisons; elle est donc, par ig cnwc r
basét! excellence, une matière plastique, malléable, modifiable et per- \\ Loin- fe * 1 ^ * Nous pouvons, en agissant sur certains facteurs
'. , pi sociaux, dans des conditions déterminées, surtout sur les
... i facteurs les plus généraux et lès plus simples, produire des
, J e phénomènes nécessaires, c'est-à-dire en rapport avec des lois
, • observées, expérimentées et permettant par conséquent la pré-
. vision scientifique du phénomène social dont la production ou
sans * a ^production sont recherchées ». M. de Greef insiste sur cette
nt action modificatrice croissante et consciente que certains fac-
B j. teurs peuvent exercer sur l'évolution sociale (de la page 137 à
se la page 151) et je voudrais qu'il eut raison, mais de sa discussion
un peu diffuse on ne peut déduire que cette conclusion :
L'action de l'État gagne en extension et perd en intensité.
changent le degré où. elle entre en ébullition, sans dé* truire la notion de loi naturelle qui régit l'un et l'autre phénomène. C'est ainsi que les événements sociaux peuvent et doivent être considérés comme des phénomènes naturels du môme ordre, bien que leur évolution ne présente pas les caractères qui distinguent ces mêmes lois naturelles au sens étroit du mot (1).
Cette intervention des causes modificatrices de la loi naturelle de l'évolution sociale nous donne la raison intrinsèque de l'échec fréquent d'un grand nombre de
(1) Tout cela peut servir à nous faire comprendre dans un gens très limité la théorie du hasard de Àrdigô. Pour le grand philosophe de Padoue il n'y a pas d'archétype dans la succession des faits. La pensée dans l'humanité est formée par la continuité d'accidents infinis qui se sont succédés par hasar'd les uns aux autres; l'organisation des sociétés est le résultat inévitable de l'infinité des actions réellement exercées par une infinité de circonstances accidentelles. Aussi ne peut-on pas donner a priori une représentation graphique des phénomènes futurs. Cette prévision est contraire à la nature; non-seulement il n'y a pas un archétype a priori, mais il n'y a même pas un archétype de la succession. La nature peut évoluer selon des modes infiniment variés. De même que les développements peuvent être infinis, infinis sont également les ordres possibles. Si un certain ordre ne se réalise pas, on ne tombe pas pour cela dans le chaos. Il en est un autre tout prêt. Si la prévision n'est pas possible, cela ne signifie pas qu'il n'y a pas nécessité dans le lien causal. Le hasard ne diminue pas le caractère absolument naturel des phénomènes, c'est-à dire sa détermination au moyen de ce qui est intrinsèque aux choses ellesmêmes qui agissent. Une espèce et une Joi ne sont pas des faits inaltérables; ils sont sujets à une altération continue, insensible... L'évolution naturelle n'est pas autre chose que cette altération progressive de la chose et de sa fonction (Opère fiïoso fiché \ vol. II).
lois et de mesures dues à des hommes politiques même des plus savants. Les effets attendus ne se sont pas produits. C'est pour cela également que M. Donnata préconisé la politique expérimentale : les lois doivent être limitées dans le temps et dans l'espace, de façon à éviter les désillusions et les- dommages. Tout ce qui précède nous permet de comprendre ce qu'il y a de vrai et ce qu'il y a d'inexact dans la grande conception de Quételet, qui voulait instituer une physique sociale dans laquelle agiraient d'une façon continue et nécessaire des lois qui auraienljious les caractères des lois naturelles (1).
Si ces causes modificatrices.de l'évolution sociale agissaient avec une grande rapidité, toute l'histoire des sociétés humaines serait une succession de cas imprévus et presque merveilleux; la science sociale serait sans utilité; mais elles agissent au contraire avec beaucoup de lenteur, d'où il résulte cette conséquence heureuse que lorsque nous connaissons exactement l'évolution passée et l'évolution présente, quand nous connaissons les principaux facteurs de l'évolution, nous pouvons, dans certaines limites, prévoir l'avenir le plus rapproché de nous et surtout nous pouvons, mais avec précaution, prédéterminer le sens, la direction, la tendance de l'évolution future. Les statisticiens et les sociologues qui constatent ces tendances et qui les donnent pour ce qu'elles valent, se conforment aux règles de la science et d'une saine expérience (2).
(1) Le fatalisme de Quételet se ramène à un déterminisme bien compris.
(2) On sait que Spencer, Letourneau, etc., quand ils parlent
Ajoutons enfin, que nous ne comprenons pas ceux qui blâment cette critique des lois naturelles — que nous ne nions pas, mais que nous réduisons à leur juste valeur — parce qu'ils y voient la confession de l'inutilité de la science sociale. Nous retournerons contre eux leur argumentation, et nous leur demanderons : s'il y a des lois naturelles qui règlent la vie sociale comme il y a des lois naturelles qui règlent la chute des corps, n'estil pas parfaitement inutile d'étudier ces phénomènes et ces lois que nous ne pouvons ni changer ni modifier? Si nous voyons dans les lois de l'économie et de la société ce qu'y voit l'orthodoxie vulgaire, la conséquence logique doit être l'inaction bouddhique.
Cette étude s'impose au contraire, quand on conçoit le développement de la phénoménologie sociale comnje obéissant à des lois dont les conditions, n'étant pas immuables, peuvent toujours être modiûées afin d'obtenir des effets utiles au corps social. S'il est une théorie saine, c'est celle qui impose la connaissance de tous Ies x éléments, de tous les facteurs de la vie sociale, c'est celle du déterminisme, à laquelle se ramène la théorie que nous avons exposée, parce qu'elle laisse une grande part à l'activité toujours plus consciente de l'homme.
La critique que nous avons faite de la sociologie éton-
de l'évolution future, se contentent d en indiquer la tendance, et je rappelle à l'honneur d'un socialiste oublié, que de Pœpe, il y a plus de vingt ans, voyait dans les lois sociales simplement des tendances. Dans ma Sociologia criminale (Vol. II, pages 15 et suivantes et dans les §§ 63 et 69) je me suis longuement occupé du déterminisme et du libre arbitre et de l'importance que l'on doit attribuer aux tendances.
nera ceux qui croyaient que la sociologie, née d'hier, dominait déjà le monde des événements et en réglait le cours.
Les études de sociologie ont rendu des services cependant, en débarrassant le terrain des préjugés et des erreurs qui l'encombraient, et Ton saura plus tard, quand on le jugera sans passion, tout ce que Ton doit à Spencer.
Les progrès de la sociologie sont certains dans sa partie pour ainsi dire formelle et extérieure, et, dans un certain sens même, dans celle qui se rapporte à la succession des phases.
On peut admettre avec M. de Greef que Ton doit renoncer à transporter telles quelles les lois de la biologie dans la sociologie; qu'il faut étudier les lois sociales au point de vue statique — structure de la société — et dynamique — évolution de la société et action réciproque de leurs lois; qu'il faut distinguer ces lois en élémentaires et composées, directes et indirectes, etc. {Les lois, page 44, 36, 138 et 139). Nous pouvons également admettre la loi des trois états de Comte — qu'admettent MM. Angiulli, de Dominicis, de Roberty — comme marquant la succession de la méthode et de l'explication de la conception du monde, en la restreignant à Tordre spécial des phénomènes qu'elle embrasse et en n'en faisant pas une loi sociologique universelle comme le voulait Comte (de Greef, Les lois, -etc., page 48). On peut mém.e accepter ce que M. Tarde a si brillamment exposé sur les processus de propagation des idées, des innovations, des progrès, et ses excellentes distinctions sur le
progrès qualitatif et quantitatif, sur les phases homogènes et hétérogènes, ses observations sur la façon dont il faut comprendre le système, etc. (1).
Quant à l'essence même de la sociologie, ce qui semble acquis définitivement, c'est que : les lois psychiques se substituent petit à petit aux lois physiques; qu'il y a interdépendance entre les phénomènes sociaux, et que le facteur économique l'emporte ou précède les autres facteurs; qu'il y a substitution continue et graduelle de la coopération volontaire à la coopération forcée dans le sens indiqué par Spencer (2).
Mais la grande loi des sociétés humaines c'est incontestablement la loi de révolution. Dans aucune partie du monde, dit Bagehot, pas même chez les sauvages de la Terre de feu, les hommes ne sont restés absolument stationnai res (Lois, etc., page 46). Tout change, tout se transforme; et ce changement incessant, perpétuel, existe alors même que nous pouvons constater les ricorsi de Vico. Nous avons vu que MM. Loria et de Greef les croient simplement formels; MM. Gumplovicz et Le Bon les croient substantiels. Cela suffit d'ailleurs à montrer que l'évolution ne doit pas être confondue avec le progrès, et que Ton ne doit jamais parler du progrès que comme
(1) M. Tarde a exposé dans ses Lois sociales. Esquisses d'une sociologie (Paris, 1898), d'une façon synthétique ce qu'ils longuement étudié dans ses trois grands ouvrages: Les lois de limitation; L'opposition universelle; La logique sociale. Il a donné une notion plus claire de ses lois de l'imitation ; ses lois d'adaptation me paraissent bien obscures.
(2) Sur toutes ces lois, voir les. ouvrages de Buckla, Marx, Spencer, Loria, Parôto, Labriola, etc.
<Tune loi empirique , d'une tendance. On trouvera par suite exagéré l'optimisme de M. Espinas qui déclare que le progrès est la loi la moins contestée de l'histoire {Les sociétés, etc., page 69).
Le lecteur qui nous aura suivi dans toutes nos discussions sur les principes généraux du socialisme sait déjà quelles sont les quelques lois qui semblent les plus certaines en sociologie; il sait également si et quand elles sont en contradiction avec le socialisme. Ce que M. Tarde nous a dit des lois de l'imitation nous explique en grande partie la diffusion rapide du socialisme. Tout ne que cet auteur a dit de l'essence intime de l'opposition, confirme ce que nous avons exposé dans ce livre : le domaine de la guerre et de la concurrence grandit chaque jour, mais il en est de même de celui de la paix et de la solidarité.
Si nous laissons de côté les lois sociologiques d e M. Le Bon (1), qui n'expriment que des aversions et des antipathies sans nous fournir ni faits, ni argumentations, et celles de M. de Greef qui démontrent la justesse de l'idéal socialiste, il nous resté à parler de la grande loi de l'évolution. Elle est la plus incontestable de toutes, et elle condamne le présent en ce qu'elle montre qu'il est fatalement destiné à disparaître pour être remplacé par d'autres institutions et d'autres arrangements sociaux.
(1) M. Le Bon affirme avec raison que les prévisions sociologiques sont impossibles ou du moins très difficiles; et malgré cela, poussé par sa haine contre les socialistes, il affirme que si le socialisme était réalisé, il s'en suivrait la mort ou la décadence de la société !
404 v CUAPITRE X .
Tout ce que l'on sait de l'interdépendance des phénomènes, de la prééminence du facteur économique, du développement graduel mais continu de l'altruisme, et de Ta substitution de la coopération volontaire à la coopération forcée, qui constituent les points principaux de la doctrine évolutipniste, ne peuvent pas, même avec la meilleure volonté du monde, être invoqués contre le socialisme.
Mais évolution ne signifie pas nécessairement progrès, progrès véritable. Et c'est ici que se fait sentir la nécessité de l'utilité d'une lutte continue afin que les forces conscientes s'efforcent de donner à l'évolution la direction vers le progrès, vers l'amélioration, en diminuant ou en supprimant le rhythme qui implique toujours, un regrès partiel, bien que conformément à la théorie de Spencer il ne puisse jamais nous faire revenir jusqu'au poin| de départ. J aborde enfin la question la plus grave, celle des motifs qui poussent l'homme à l'action.
Les économistes orthodoxes se croient ici invincibles, et ils pensent que ïhomo œconomicus donne aux lois naturelles des bases inébranlables qui montrent que le socialisme est une utopie.
Ces bases se réduisent à ce qu'on appelle la prémisse hédoniste, d'où l'on pourrait déduire d'une façon systématique les lois de la richesse, qui constituent la science économique. Voici comment on la formule : les hommes sont poussés à agir exclusivement par .le désir de s'assurer la plus grande somme de jouissance possible avec le minimum d'effort individuel possible. Déplus, Yhomo œconomicus, l'hédoniste, doit tendre à porlei*
ses jouissances au maximum pendant tout le temps probable de savieei non pas seulement pendant l'instant actuel, ou dans celui qui le suit immédiatement (1).
Cette prémisse hédoniste renferme en elle-même les deux grandes lois naturelles qui règlent les actions humaines : la loi de Vêgoïsme et la loi du moindre effort, qui représenteraient ce qu'il y a d'invariable dans la nature humaine, qui se trouverait ainsi, comme le dit M. Pareto (Biblioteca di storia economica, etc., page 7), soumise aujourd'hui aux mêmes lois qu'autrefois.
Le principe hédoniste et ses deux lois ne contredisent pas le fondement du socialisme, ni comme hypothèse, ni comme donnée expérimentale. Il n'est pas douteux que la loi du moindre effort n'est pas, en contradiction
(1) Maffeo Pantaleoni, Economiapura,2 & édition, 1899, pages 9, 106. L'illustre économiste qui représente si admirablement la science italienne à l'Université de Genève, répète constamment que l'économie pure, essentiellement déductive, repose sur des hypothèses. Nous aurions bien des remarques à faire sur l'égoïsme de l'espèce et sur les conséquences qu'on en pourrait tirer; mais il me semble que la preuve que cette théorie ne détruit pas le socialisme, peut être facilement déduite de ce fait qu'il démontre toujours au moyen d'hypothèses, que si la réalité empirique nous donnait non pas l'égoïsme comme phénomène universel, mais l'altruisme, les déductions qu'il tire de Yhomo œconomicus resteraient les mêmes (pages 15 et suivantes). Toutes ses sagaces remarques ne peuvent pas faire qu'il n'y ait une évolution de l'altruisme dans le sens indiqué dans ce livre, c'est-à-dire comme découlant primitivement de l'égoïsme.
M. Winiarsky veut construire toute une mécanique sociale sur les motifs de l'activité humaine, mais il se réfère toujours à la coexistence et au contraste entre l'égoïsme et l'altruisme — deux forces comparables aux forces d'attraction et de répulsion du monde cosmique (Essai sur la mécanique sociale, dans la Revue philosophique, avril 1898).
avec le principe socialiste, et cela est si vrai que M. Pareto, comme on Ta vu, n'exclut pas lé fait et l'hypothèse d'une organisation collectiviste dans laquelle les hommes trouveraient le maximum d'ophélimité.
Quant à la première partie de la formule, à savoir la loi-mère, qui consisterait dans le principe indiqué par Adam Smith, celui de Y effort uniforme, invariable, constant de chacun pour améliorer sa condition — c'est" à-dire la grande loi de l'égQtsme, de l'intérêt personnel — au lieu d'anéantir le socialisme, elle ne servirait qu'à en élargir la base. Si c'est là Tunique loi importante — et nous avons vu qu'il y a une loi supérieure de l'organisme social — on ne pourrait en tirer que celte déduction : il faut donner à la masse ouvrière, à la grande collectivité la conscience pleine et entière de cette loi afin qu'elle s'y conforme, non pas pour travailler au bien-être des autres, mais pour travailler &u sien et — cela se comprend parfaitement — pour le porter à son maximum.
C'est cette conscience que le socialisme s'efforce de lui donner, et c'est dans cette formule hédoniste, entendue d'une façon très étroite, que se trouve la raison d'être de la méthode et du principe qui justifie la lutte de classe.
On pourrait bien invoquer triomphalement cette formule contre les socialistes sentimentaux, mais on ne le peut pas contre les socialistes contemporains — en commençant par Marx — qui trouvent dans celte formule même le levier le plus puissant pour pousser la classe ouvrière à l'action, et qui les y poussent au nom de
l'égoïsme, de Tintérêl personnel. N'a-t-on pas reproché au socialisme contemporain, et notamment au marxisme, son amoralité? Les socialistes contemporains ne sont-ils pas dénoncés tous les jours simplement parce qu'au nom du matérialisme historique ils ramènent toute la question sociale à une question d'estomac? Mais que veulentils donc,si ce n'est appliquer rigoureusement le principe de l'effort uniforme, invariable, constant, ininterrompu pour améliorer leur condition et ils s'en servent pour grouper et discipliner les forces des ouvriers sous la bannière de la lutte de classe?L& formule hédoniste serait-elle donc comme le diable dont on a peur après ravoïrjévoqùé?'
La façon dont Marx comprend l'évolution sociale et annonce l'avènement d'une nouvelle phase qui suivra la phase capitaliste aurait, d'ailleurs, à cause de son fatalisme et de son mécanisme, tous les caractères d'une véritable loi naturelle.
§ 60. Il noua faut maintenant conclure.
Tout ce que nous savons des lois sociologiques et des principes fondamentaux de l'économie confirme, ou, tout au moins, n'est pas en conlradiction avec la foi que l'on peut avoir dans la réalisation graduelle de l'idéal socialiste. Toute l'évolution sociale, le passé comme le présent, nous autorise à espérer que dans l'avenir la direction, le sens de l'évolution continuera à être socialiste.
L'évolution s'est faite jusqu'ici de l'égoïsme à l'altruisme, de la coopération forcée à la coopération volontaire; du rapt et de la violence dans les unions sexuelles au consentement et à l'amour; de la guerre à la paix,
de la concurrence à la solidarité ; de la jouissance de quelques-uns au bien-être des masses; du privilège à l'égalité; de 4a mort des vaincus à l'esclavage, de l'esclavage au servage, du servage au salariat, du salarial à l'association ; de la force au droit.
C'est là le chemin glorieux parcouru jusqu'ici par l'humanité, qui a eu ses amertumes, ses catastrophes, ses périodes douloureuses comme aussi ses victoires, ses ivresses. Les pierres milliaires dont ce chemin est parsemé nous invitent à continuer nos efforts afin d'atteindre le but poursuivi.
Le travail collectif du progrès s'est fait jusqu'ici 'à travers d'infinies contradictions; tous y coopèrent, tous y apportent leur pierre, mais tous n'ont pas eu le même but : celui qui a travaillé pour obtenir la liberté religieuse a parfois négligé la liberté politique; celui qui a poursuivi la transformation économique ne s'est pas toujours préoccupé de l'évolution morale. Chacun et chaque moment ont apporté leur tribut, et tout ce qui a été gagné unilatéralement ne fut plus perdu pour l'ensemble. Chaque homme de chaque collectivité, chaque moment de l'histoire a mis son activité à polir une des facettes de ce polyèdre immense qu'est le progrès de l'humanité.
Pourquoi celle-ci devrait-elle demain, dans un avenir prochain, ou dans un avenir éloigné, changer de direction? Serait-ce par hasard, parce qu'elle prend une conscience toujours plus claire du but à atteindre? parce que cette conscience qu'avaient seuls quelques-uns, s'est éveillée déjà chez un grand nombre, et qu'elle le
sera bientôt chez tous les hommes? Mais cette conscience qui se précise et qui s'étend toujours davantage ne peut qu'accélérer le mouvement, sur le chemin à parcourir, dans le sens et dans la direction suivis jusqu'ici. Ce qu'il y a d'altruisme et de moralité acquis et consolidé fait que l'hypothèse du regrès ou de la permanence des maux sociaux encore existant épouvante ceux que Ton pourrait croire des adversaires naturels de l'idéal socialiste et oblige Huxley à écrire : « Les meilleures civilisations modernes me semblent être la manifestation d'un état de l'humanité sans idéal digne de ce nom et sans avoir même le mérite de la stabilité... Si l'accroissement de l'empire sur la nature et de la civilisation, si la richesse qui est le résultat de cet empire, ne doivent pas diminuer l'extension et l'intensité de la misère et de la dégénérescence physique et morale, résultat nécessaire de la misère des masses, alors je n'hésite pas à déclarer que je saluerai comme la seule solution désirable la venue de n'importe quelle comète qui dispensera notre planète dans l'espace » (1) !
Le spectacle des misères présentes attriste l'illustre naturaliste darwinien, mais s'il avait regardé le chemin parcouru, l'espérance se serait éveillée en lui. Quoiqu'il en soit, cette imprécation pessimiste de Huxley n'en demande pas moins aux hommes de tendre toute leur énergie pour faire disparaître les maux sociaux.
Cet élément moral ne peut que rendre plus énergique
(1) Government : Anarchy or Regimentation (Nineteentk Century, mai 1880).
la force qui pousse l'humanité dans la direction actuelle. En s' appuyant sur le passé comme sur le présent, sur les données et les progrès matériels, sur les données et les progrès moraux, la sociologie, par la bouche de Spencer, répond qu'il y a tendance vers le socialisme, qu'il s'agisse de l'organisation de la propriété, de la famille, de l'État. Tel est le résultat de l'observation des faits et de l'induction de ces faits mêmes. Peu importe à l'humanité si celui ou ceux qui ont constaté les faits et établi les inductions logiques, blessés dans leurs intérêts ou dans leurs passions, se contredisent. Ceux-ci nuisent à leur réputation, mais non pas à la chose même qui a été constatée par eux et qui demeure ce qu'elle est.
D'autre part, nous ne pouvons parler que de tendance et nous ne pouvons indiquer ni les modes, ni les détails de réalisation des événements futurs; il n,'y a pas une échéance fixe qui marquera le triomphe de telle ou telle organisation. Aussi ne pouvons-nous pas nous associer à ce dogmatisme marxiste qui, du haut de sa science, prophétise comme fatal l'avènement de l'organisation sociale qu'il préconise. La prévision est ici hors du domaine de la science, et elle doit être condamnée (i).
(1) Les socialistes historiens, dit M. Pareto, abusent étrangement des considérations fatalistes {Cours, etc., II, page. 19). On sait que M. Vandervelde a montré que cinquante années d'histoire avaient apporté bien des démentis aux points fondamentaux du Manifeste du parti communiste. M. Sorel, que l'on pouvait considérer jusqu'ici comme un des pfcs ardents défenseurs do marxisme, a renchéri encore, sur ce qu'avait écrit cet éminent socialiste belge, dans un article paru dans la Critica sociale, 1 er mai 1893 (La crisi del socialistiio). M. Benedetto Groce,
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Nous condamnions ce dogmatisme, mais nous concluons au nom de l'histoire et de la partie la plus noble qui s'est pelit à pelit développée dans le cœur humain, au nom du sens moral, malgré les erreurs, les exagérations el les fautes — qui n'en a pas commis? — des socialistes de toutes les écoles, que le socialisme n'en est pas moins la synthèse invulnérable des aspirations vers l'amélioration continue des classes ouvrières, de la grande masse de l'humanité : le socialisme survit aux persécutions, aux condamnations, aux calomnies, aux tueries. On a cent fois déjà annoncé sa mort et toujours il renaît plus vigoureux que jamais; ses adversaires avaient cru le tuer dans l'œuf et ils ont devant eux un géant.
L'espérance, la foi dans sa réalisation est toujours plus intense parce que, si nous tournons les yeux vers le passé et si nous regardons autour de nous, tout nous dit que le socialisme devient.
avait déjà fait cette remarque profonde que le collectivisme ne résulte pas nécessairement du matérialisme historique. Sur la crise du marxisme il y a eu depuis les articles de Bernstein toute une littérature. Ledru-Rollin, Proudhon, Engels et Maix se sont trompés sur la signification et les conséquences des crises commerciales anglaises.