L HOMME ET LA NATURE
les espèces de plantes et d'animaux qu'ils nourrissent ; 3° en diminuant la perte de substances nutritives pendant le travail, en épargnant le travail humain et animal, en diminuant la quantité des résidus de la production, etc.
Les engrais, l'irrigation, le drainage, le travail mécanique de la terre, toutes les applications de la mécanique, de l'hydraulique, de la chimie et toutes les applications des sciences en général, tendent à ce premier but.
Jusqu'à quel point on pourra augmenter la fécondité de la terre grâce aux engrais, aux applications de l'électricité, c'est ce que nous montrent les résultats du système de M. Solari. Le système de V « induction de l'azote » en est encore à ses premières applications, mais il a déjà donné des résultats merveilleux, et ce que peut donner réellement et non pas hypolhétiquement la culture intensive nous pouvons le voir en Chine. Son système de petite culture appliqué en France permettrait de nourrir, non pas 38 millions d'habitants, mais de 80 à 100 millions (l). C'est également grâce à une culture très intensive, rendue possible par la petite propriété, qu'au Japon 42 millions d'habitants trouvent leur nourriture, assez peu abondante il est vrai, sur cinq millions d'hectares de terres cultivées (Pierre Leroy-Beaulieu).
(1) Fernand Maurice, La réforme agraire et la misère en France ; E. Simon, La Cité chinoise. On trouve également une apologie de la petite propriété dans Meyer et Ardant, La question agraire. Etude sur l'histoire politique de la petite propriété. Rappelons en passant que même les marxistes Vollmar, Deville, Jaurès, etc., admettent la légitimité de la petite propriété.
Ces avantages de la petite culture chinoise, qui n'ont nullement été exagérés, prendraient un développement bien plus considérable, soit par la coopération entre petits propriétaires, soit même par l'exploitation de la grande propriété. Celle-ci ne peut pas donner les résultats qu'en attend M. Masé-Dari au point de vue des ouvriers, mais elle permet certainement une culture aussi intense et aussi scientifique que possible, et elle augmente énormément la production (1).
Les éleveurs nous ont appris comment on pratique le second procédé : a) en développant d'une façon artificielle et par sélection rationnelle chez les plantes et chez les animaux, autant que possible, les organes et les parties utiles — en Angleterre par exemple, on a obtenu des races d'animaux aux jambes et à la tête très petites avec le reste du corps très développé ; b) en faisant atteindre aux animaux et aux plantes leur complet développement dans le plus petit temps possible et en épargnant ainsi une grande partie des substances qui servent à les nourrir — tandis qu'un veau n'atteint ordinairement le poids de 100 kilogrammes qu'au bout d'un an, les éleveurs rationnels sont arrivés à obtenir ce résultat en six mois ; c) en limitant toujours davantage le nombre des espèces de plantes et d'animaux qui naissent et qui vivent en dehors de l'action de l'homme, et en les remplaçant par des espèces domestiquées. L'extension de l'élevage est telle que M. Wallace prédit qu'un jour viendra où il n'y aura plus que des animaux et des
(1) Masé-Dari, Préface aux Problemi sociali de H. George.
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plantes cultivées, domestiquées, élevées par l'homme, pour lesquelles la sélection de l'homme aura complètement pris la place de la sélection de la nature (1).
Le troisième mode d'amélioration possible consiste à épargner les forces et la matière nécessaires à la production. La consommation des forces doit être réparée par une absorption de nourriture ; en dernière analyse l'épargne de force sera même une épargne de matière. • En épargnant la force des animaux on peut en outre diminuer l'élevage de ceux qui servent au travail et augmenter par suite la superficie des terrains qui servent à la nourriture des hommes. L'épargne de la force des hommes et des animaux s'obtient par l'emploi des ma. chines, avec lesquelles on diminue également la quantité des résidus autrefois perdus et que la science moderne a su employer et utiliser.
Nous avons donc ainsi démontré qu'on peut, d'une part, modifier la progression géométrique qui gouverne spontanément le développement de la population, et, d'autre part, la progression arithmétique des moyens de subsistance par la lutte contre la nature. Ces deux modifications en sens inverse coopèrent à éliminer ou à
(1) Cité par Gautier, Le Darwinisme social, page 36. Cf. le remarquable ouvrage de Darwin, Variation des espèces ; Bourdeau, Conquête du monde végétal. M. Bourdeau s'est également occupé dans un autre ouvrage [La conquête du monde animal) de ce que Ton doit faire dans le règne animal, et il avait calculé que la simple lutte contre les insectes nuisibles à l'agriculture et aux autres animaux épargnerait à la France un milliard deux cent millions par an. Le phylloxéra lui a causé dix milliards de perte, page 26.
atténuer la cause première et directe de la lutte darwinienne pour l'existence entre les hommes. De celte façon les concurrents ne se multiplieront pas d'une façon vertigineuse, et les moyens pour satisfaire leurs besoins augmenteront. Au banquet de la vie on fait de la place pour tous, et dans ce travail en commun les liens de solidarité se resserrent et les sentiments altruistes se fortifient.
Ici se pose une question de très grande importance, si ce n'est pour le présent, du moins pour l'avenir. Sous un régime différent du nôtre, dans lequel tous les consommateurs seraient des producteurs et où seraient éliminées toutes les consommations et productions inutiles, où Ton produirait d'après la hiérarchie et l'intensilé des besoins, dans ce régime si bien esquissé par M. Renard dans son chapitre synthétique sur l'organisation de la production (Le régime socialiste , pag. 129 et suiv.), la production agricole et industrielle pourrait atteindre des proportions fantastiques.
On sait cependant que la production de la terre est limitée. L'optimisme immense de M. Renard, qui croit que les subsistances croîtraient aussi rapidement que la population, et de M. Kropotkine, qui espère que la terre pourra donner tout ce que l'homme saura lui demander (La conquête du pain), ne semble pas s'appuyer sur la science économique, mais il semble au contraire que les résistances de la nature aux demandes croissantes de l'homme augmentent visiblement et qu'un jour elles seront invincibles (La Loggia). Pour quelques-uns ce jour semble proche. M. Wood a publié un livre bourré
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de chiffres pour démontrer la disproportion croissante entre les consommateurs de blé et la production de celte céréale. M. Crookes a calculé la consommation d'azote indispensable à la culture des céréales, et il marque avec une précision mathématique (peu digne d'un savant) Tannée 1931 comme celle de la grande crise qui résultera du défaut d'équilibre entre la production et la consommation du blé.
Ce pessimisme, qui semble une réaction contre l'optimisme exagéré de certains socialistes, n'est pas justifié, au moins pour un avenir prochain, et il le sera moins encore, si on met un frein à l'augmentation de la population trop rapide dans ce siècle. Les terres vierges couvrent encore des espaces immenses, qui peuvent fournir des céréales en grande quantité, et la chimie et la physique sont en train de fournir de l'azote fixé artificiellement pour remplacer celui que l'agriculture enlève à la terre. De plus, les découvertes, et les applications de la chimie et des autres sciences permettent déjà de considérer comme une hypothèse possible celle de pouvoir transformer directement l'azote en aliment et de faire ainsi une épargne incalculable de temps, d'espace et de moyens. Des savants de grande valeur discutent cette hypothèse (Renan, Berthelot, Mantegaz za, Albertoni, Siemens, Eisler, etc.). D'autre part, on sait que dans la lutte contre la nature l'homme se sert de certaines forces sans lesquelles son intelligence et la puissance qui dérivent de la cohésion sociale aboutiraient à bien peu de chose. Ces moyens de lutte serontils éternels? On ne le pense pas. Il viendra Un moment
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où les forces actuelles seront épuisées, et tout d'abord la houille. Lorsque cet épuisement sera arrivé, les plus tristes prévisions sur le sort futur de l'humanité seront permises, si on ne découvre pas d'autres moyens pour remplacer ceux que nous possédons actuellement.
Le problème a été posé, et la solution entrevue et partiellement réalisée est telle que Ton peut regarder l'avenir avec tranquillité et avoir confiance dans la réalisation d'améliorations sociales de tout genre. Cette question a été étudiée avec une rare compétence par un des plus illustres positivistes italiens, qui a fait une synthèse de toutes ces études (1).
Une question tout à fait nouvelle, écrit réminent psychiatre de Gènes, du moins sous la forme où on la présente, a été récemment discutée en Angleterre et en France. Elle se rattache, d'une part, aux idées purement philosophiques sur l'évolution du monde animal et sur le développement progressif de l'intelligence humaine ; d'autre part, elle touche également à l'influence modificatrice et perturbatrice de l'homme sur la nature, à ses intérêts matériels, au progrès des industries et des sciences techniques, au bien-être enfin de nos descendants les plus éloignés. La question peut être formulée de la façon suivante : quelles seront à l'avenir les forces naturelles dont disposera l'homme pour lutter victorieusement contre la nature qui l'entoure et pour s'en rendre (oujours davantage mattre. La supériorité de l'homme sur les autres êtres est certainement dans la
(1) Vawenire délia potenza umana sulla natura {Rivista di filosofia scienlifica, 1881, n. 3).
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masse, le volume et la qualité de son cerveau, ou, en d'autres termes, dans la grande aptitude de cet organe à se développer et à se perfectionner dans la lutte pour l'existence. Grâce à cette supériorité, il soumit d'abord le monde animal ; actuellement il soumet les forces inorganiques de la nature. C'est ici que se réalisent les progrès les plus considérables. S'étanl rendu maître des forces naturelles, l'homme sillonne aujourd'hui les mers, perce les montagnes, propage sa pensée à des distances énormes. Il enrichit chaque jour l'industrie de nouveaux produits, la science de nouvelles découvertes, grâce à l'emploi qu'il fait des forces fournies par la vapeur, l'électricité, les réactions chimiques et enfin le son et la lumière.
Toutefois un des principaux facteurs du progrès humain, la houille, qui représente la force solaire accumulée, peut manquer par suite de la grande consommation qui en est faite (1). Déjà on lui cherche des succédanés. Le problème des forces de l'avenir, autant qu'il est permis de le poser dès maintenant, comporte deux solutions. L'homme aura deux moyens d'utiliser les manifestations diverses de l'énergie solaire : 1° l'emploi de Y air comprimé au moyen des forces naturelles,vent,courants, etc., dans de vastes réservoirs et transmis au loin au moyen de tubes ; 2° l'emploi de Yélectricité, fournie par des machines dynamo- électriques mises en mouvement par des agents naturels et transmise au loin au moyen
(t) Podolinsky a fort bien déreloppé ce sujet dans le journal socialiste, La Plèbe, Milan, 1831-1882.
•'*, , .1 ■J.yirfiFPff
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de co?iducteurs (1) ; ce sont là deux méthodes qui ne s'excluent pas, mais se complètent réciproquement.
Mais la question de l'avenir de la puissance humaine sur la nature présente un autre côté d'une très grande importance. L'énergie naturelle n'existe-t-elle que sous les formes que l'homme est arrivé à connaître et à utiliser ? Ne décou vrira-t-on pas dans l'avenir de nouvelles formes d'énergie qui fourniront à l'humanité des forces motrices puissantes et qui dépasseront tout ce que notre imagination peut prévoir ? L'hypothèse est permise. Bien que nos sens se soient perfectionnés grâce à l'invention d'instruments merveilleux, nous devons admettre que nous ne connaissons que peu de chose du monde qui nous entoure.
Quoiqu'il en soit, il est certain que l'idéal humain n'est plus la victoire dans la lutte contre les hommes, mais la victoire dans la lutte des hommes contre la nature, contre le milieu, et ce sera là un triomphe du lamarktsme sur les applications vulgaires des lois darwiniennes aux sociétés humaines (2).
j'ij Dans la première édition de ce livre je pariais du projet d'illuminer toutes les grandes. villes de l'Amérique du Nord au moyen de l'électricité fournie par la grande chute du Niagara. Je puis ajouter maintenant que les travaux pour tirer profit de cette force naturelle sont très avancés. On a fait des travaux semblables en Europe. M. Crookes, William et Testa veulent éga'ement demander au Niagara la force électrique nécessaire a la fixation artificielle de l'azote.
{2) E h Setti, Le Lamarkisme, etc. Le changement d'objet dans la lutte, c'est à-dire la lutte contre la nature, est exposé également par Vaccaro, Les bases sociologiques du droit et de VEtat a Paris, Giard et Brière, et par Alberti Jacona (Op. cit.; pafie 185), qui montre les hésitations de M. Schâffle à tirer les conséquences logiques de ces prémisses.
S'il n'y a pas de véritable surpopulation justifiant la lutte brutale pour l'existence, et s'il y a intensification de la lutte contre la nature, qui permet d'augmenter les moyens de subsistance, il subsiste pourtant une forme atténuée de lutte qui serait particulière à l'homme.
La lutte pour l'existence, dit-on, n'a plus pour objet aujourd'hui la poursuite de ce qui est nécessaire à la vie, mais la recherche de la plus grande quantité possible de jouissances, ou du maximum de bien-être, correspondant au plus haut Standard of life du stade de civilisation auquel nous sommes arrivés. Il y a lutte pour obtenir la condition la meilleure (Lange), lutte pour le plaisir (Novicow). Certains auteurs, sans tenir compte de l'histoire, affirment que dans les sociétés humaines il y a toujours eu et il y a seulement lutte pour le plaisir, que c'est là une forme propre à l'homme civilisé, qu'il ne faut pas confondre avec la lutte des animaux pour l'existence.
il*
Cela n'est pas inexact, et il est certain que la lutte s'est transformée, mais il ne faut rien exagérer, et voir si nous ne trouverons pas dans les faits eux-mêmes la nécessité et la justice des transformations sociales. La pleonexia d'Aristote, c'est certainement cette lutte -pour la condition la meilleure ou pour le plaisir, et c'est là un fait. Spencer l'a constaté et formulé. M. Du mont, qui l'appelle la capillarité sociale, le retrouve dans « la tendance de chaque molécule sociale à s'élever avec toute son énergie, une fois sa conservation assurée ; de monter d'une façon incessante vers un idéal lumineux, qui l'a séduite et qui l'attire. Non seulement cette lutte pour le plaisir existe, mais elle est légitime » (1). Cette loi de la capillarité sociale tend à la satisfaction des besoins complémentaires déterminés par trois tendances fondamentales originaires : « La première a pour objet d'accroître en intensité et en extension les jouissances matérielles (après les moyens d'alimentation, les jouissances du goût ; après les vêtements nécessaires, les vêtements de luxe ; après la maison, le palais) ; la seconde, de rechercher, et de rechercher avec une intensité et une extension croissantes, les biens intellectuels (honneurs, considération, sociabilité, indépendance, liberté, instruction); la troisième, de dépasser les autres en jouissances matérielles et intellectuelles et, par suite, de dominer, de vaincre, d'être ou de se montrer plus
(1) La recherche du bonheur — the pursuit of happiness — a été consacrée dans la déclaration d'indépendance des Etats- Unis. Cf. Lester T. Ward, Economie de la douleur et du plaisir {Annales de l'Institut de Soc, iv, page 119).
riche, plus savant, etc. Ces besoins complémentaires : 1° ne naissent, ou du moins n'aboutissent à une action, que lorsque les besoins primaires ont été satisfaits ; la naissance, la croissance et l'augmentation de l'activité complémentaire chez l'individu indiquent qu'il existe chez lui un résidu utilisable d'énergie extra-économique ; 2° sont la dépense d'une énergie exubérante et ils ont pour caractère économique la destruction de l'activité productrice; 3° favorisent d'une façon puissante la prévoyance génétique ». {La Loggia).
Cette lutte pour la condition la meilleure, cette lutte pour le plaisir constituent la meilleure justiûcation du socialisme, parce que si elle existe, on ne peut la constater ni dans tous les temps, ni chez tous les hommes aujourd'hui. D'abord, l'objet lui-même — le plaisir — change continuellement de forme : chez le sauvage, le plaisir se borne à un pantagruélique repas de graisse de baleine ; l'artiste ou le philanthrope ne se plaisent qu'à leur œuvre et n'en atlendenl que l'admiration et la reconnaissance des autres ; mais il faut aussi rappeler qu'il existe des millions d'hommes — quelques dizaines de mille dans la seule ville de Londres — qui n'ont encore qu'une vie exclusivement bestiale, et pour lesquels la lutte pour la condition la meilleure n'existe pas, est un non sens {La Loggia). Si c'est là la lutte qui doit caractériser l'homme, il est évident que le socialisme a raison de vouloir mettre tous les hommes à même d'y prendre part. A mesure que la condition des hommes s'élève, l'idéal socialiste devient toujours moins utopique, parce qu'il n'existe plus d'obstacles
matériels — et qu'ils sont diminués par la prévoyance génétique — à la satisfaction d'une grande partie de ses besoins complémentaires. De sorte que la multiplicité croissante des besoins, caractéristique d'une civilisation progressive, comme l'a, excellemment affirmé Rtimelin à rencontre de tous les pharisiens qui se scandalisent de chaque nouveau besoin que se crée l'ouvrier, atténue toujours davantage la lutte au lieu de la rendre plus vive, parce que les besoins moraux, intellectuels et sociaux, remportent toujours davantage sur les besoins organiques (la faim, la soif, l'amour) de l'homme primitif (Véron, La morale , pag. 12).
L'existence et le développement de ces besoins complémentaires forme le fond des luttes pour le plaisir et la place la meilleure dans la société, et montre que lorsque cesse le stimulant matériel et brutal au progrès qui vient de l'accroissement de la population, il reste toujours assez de stimulants très vifs pour pousser les hommes à des progrès ultérieurs.
Nous n'avons pas à faire ici l'examen des progrès accompli- par les sociétés humaines et à rechercher les critères qm permettraient de comparer, au point de vue hédoniste, deux ou plusieurs sociétés, ce qui doit toujours se faire en fonction de Xhèdonisme collectif, et en tenant compte de la loi de décroissance des plaisirs répétés (Pantaleoni, Economia pura). Nous devons cependant voir — puisque le plaisir toujours plus élevé à la recherche duquel on tend est celui d'atteindre la pince la meilleure — quel est le minimum de jouissance que l'on peut garantir à chacun, et s'il y a utilité
sociale, dans l'intérêt supérieur des progrès ultérieurs, à assurer à tous les hommes une existence humaine.
Les économistes et les défenseurs de l'organisation actuelle prétendent qu'en répartissant les produits d'une façon égale entre tous, tous pourraient être rassasiés, mais tout progrès ultérieur serait rendu impossible, et le cours de la civilisation serait arrêté ; probablement même on reviendrait en arrière. Et pour celte démonstration, on évalue le capital existant, on le divise en parts égales d'après le nombre des habitants, et on montre combien faible, mesquine, serait la part de chacun.
D'après M. Mulhall, chaque famille en Europe n'aurait que 1 188 francs de rente annuelle ; les évaluations de M. Gide sont à peu près les mêmes (Principes d'économie politique, 1898, pages. 4 17-4 18). Le revenu serait beaucoup plus faible pour les Indiens, les Chinois, les Africains, dont la misère est horrible, et on peut deviner ce qu'elle serait pour les Italiens, dont le revenu descend à 350 francs par an. — De quoi suffire à mourir de faim, comme l'a dit un adversaire du socialisme (Flora).
Si chacun ne devait avoir que celte part individuelle, les théâtres, les statues, les tableaux, les bijoux, les palais, les meubles, les tapis et peut-être même les livres, etc:, tout ce qui en un mot n'est pas le strict nécessaire, mais le produit du degré de civilisation atteint, ne pourrait être possédé par personne ; il faudrait donc nécessairement les détruire et revenir ainsi à la barbarie. On en appelle à l'autorité de Bukcle et de
Darwin, qui se sont efforcés de démontrer que les premiers pas sur la route du progrès n'ontété possibles que grâce h l'accumulation des richesses, ou à la distribution inégale de la propriété.
Quelle qu'ait été l'utilité de l'inégale distribution des richesses au début de l'évolution sociale, il faut reconnaître que les choses ont bien changé depuis.
Eu vérité il y a loin de la quantité d'objets que Ton pouvait posséder dans l'état primitif des sociétés humaines et celle que permettrait de posséder une répartition égale du capital tout entier, en augmentation constante, selon les économistes. Cette augmentation a été merveilleusement rapide en Angleterre (Giffen, The grmcih of the capital). Il n'est pas dit que dans un régime socialiste cette augmentation de la production et des richesses doive s'arrêter, parce que les adversaires les plus honnêtes et les plus éclairés (par exemple M, Pareto) reconnaissent que depuis Làssalle on a toujours considéré l'augmentation de la production comme une nécessité pour l'augmentation du bien-être ; tous les socialisles se préoccupent de celte augmentation et recherchent les moyens de l'accélérer (1).
M. van Kol est assez pessimiste sur la possibilité d'augmenter la production proportionnellement aux besoins à satisfaire, dans la mesure où le veulent les anarchistes, mais il reconnaît que l'augmentation permet d'assurer à tous ceux qui travaillent une place au banquet de la vie. « Reposant sur l'insuffisance de la produc-
(i) G. Sorel, La loi des revenus (Devenir Social, III e année, n. lu
lion, la division en classes n'a plus, en effet, de raison d'être. L'industrie mécanique a prodigieusement déve* loppé la puissance productive de l'homme, tout en diminuant le temps nécessaire à la satisfaction des besoins généraux. Pour la première fois apparaît la possibilité de procurer à chacun, moyennant un léger temps de travail, de larges facilités d'existence matérielle, qui iront en s* élargissant. L'esclavage des uns a été la condition du bien-être des autres; avec les machines, ces esclaves de fer, le bien-être de tous est possible », Même si Ton admet ensuite que « tous ne doivent pas avoir,ou que tous n'ont pasbesoin.de la même quantité de richesse dans ses formes les plus variées, on doit reconnaître que tous ont le droit de posséder la quantité de richesse indispensable à satisfaire les désirs les plus rationnels ; et tous doivent avoir une certaine quantité de ces biens pour lesquels aujourd'hui la lutte est si vive, de façon que chacun ne soit plus forcé de voler ou de tromper son voisin » (Deville, George) (1).
Cette part de capital individuel, en tenant compte des vieillards et des enfants qui ne peuvent employer toute la part qui leur revient, rendrait possible un bïen-iMre social suffisamment élevé et qui s'élèverait toujours davantage.
Sommes-nous ainsi en pleine utopie? Les slatisti-
(1) Deville, Aperçu sur le socialisme scientifique, page 14 ; George, Problemi sociali, chap. vin ; Van Kol, Socialisme et liberté, Paris, Giard et Brière, page 197 et suiv. Les chiffres donnés par Atkinson sur l'augmentation de la production industrielle sont fabuleux (cité par Russell W allace Meovcupatton of the Land in Forecasts of ihe Corning Century ,Lon don ,l8ftâ).
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ciens répondent négativement. Pour démontrer la nécessité d'augmenter encore la production — et il n'est pus de socialiste raisonnableet sage qui nie cette nécessité — on affirme que pour l'homme qui veut jouir d'un modeste standard of life il faut 50 kilogrammes de sucre par an et que, par suite, pour 1 300 000 000 habitants du globe, il en faudrait 65 000000 000 de kilos, tandis qu'on n'en produit que 6 000 000 000. On a fait les mêmes calculs pour le pain, dont la consommation croissante a fait jeter un cri d'alarme à M. Wood Dawis, comme nous l'avons vu plus haut. Le manque de produits alimentaires arrive à de très grandes proportions, si l'on calcule que l'on exporte des céréales de certains pays (Indes, Russie), non parce qu'ils en possèdent audelà des besoins de la consommation, mais parce que leurs habitants sont condamnés à ne pas manger à leur faim (i).
11 est facile de répondre à toutes ces objections et à tous ees doutes. Les consommations n'augmenteront pas à jour fixe pour tous les habitants de la terre, parce que le socialisme scienliûque, évolutioniste, ne croit nullement que le développement se fera en même temps partout, d'une façon égale, et ce que dit M. Novicow lui-même sur les gaspillages dans les sociétés modernes démontre la possibilité de développer la pro-
(I) Novicow, les Gaspillages, etc., page 8; // consumo di pane e la produzione di pane in tutto il mondo (Rivista popolare, 15 décembre 1897) ; Ballod, La oondizione economica délia fiuxàia. (Jahrbuch fur Gesetzgebung, Verwaltung , und V&tksieirthschaft, Leipzig,
duction et les consommations. Si les 61 milliards actuellement gaspillés par ce qu'il appelle V erreur cryshédonique, erreur cteshédonique et fausse conception de V univers, étaient employés à la production de choses utiles, de combien ne pourrait-on pas augmenter la satisfaction des besoins humains? De plus, M. Novicow lui-même, qui soutient en divers endroils Futilité de l'inégalité dans la répartition des richesses, fait cette démonstration qui est en contradiction avec ses affirmations.
Si chaque ouvrier, dit-il,] reçoit un salaire de un franc, il y aura par jour 538 millions d'unités d'adaptation sur la terre. Mais si 200 millions d'hommes reçoivent chacun 1,50, il ne reste plus que 238 millions de francs à répartir en Ire les 338 autres millions — c'està-dire 70 centimes par tête. On obtiendra donc 438 millions d'unités d'adaptation et on aura une perte journalière de 100 millions d'unités, c'est-à-dire un ralentissement de l'adaptation de la planète à nos besoins. Gela revient à forcer 100 millions d'hommes à travailler sans profit. Cela aboutit à un déficit de 100 millions de produits. En effet, pour qu'un article puisse être vendu, il faut qu'il soit acheté. Diminuer la force d'achat de 1 franc à 70 centimes pour 338 millions d'hommes, cela équivaut à empêcher 100 millions d'hommes de travailler.
Mais on objectera : si 200 millions d'hommes achètent des produits pour 1,50 par jour, la différence sera compensé. Gela n'est nullement exacte. Il y a une hiérarchie naturelle dans les produits : certains sont plus
nécessaires que les autres ; ils forment un premier échelon sans lequel on ne peut pas arriver aux autres. Pour confectionner des vêlements et des meubles l'homme doit d'abord manger, et s'il n'est pas nourri, il ne fabriquera ni meubles, ni vêlements. Si on diminue la puissance d'achat des subsistances, on détruit la base de l'édifice de la richesse. Si les 200 millions de privilégiés qui ont besoin d'une livre de pain par jour, en achètent et en mangent une livre et demie, ils agissent comme une machine à vapeur qui consomme 15 livres de charbons par 1000 kilogrammètres alors qu'elle peut les produire en en consommant 10» (Les gaspillages, etc., p. 45, 46).
C'est là un raisonnement très exact qui montre les dommages énormes qui résultent de l'inégale distribution de la richesse, et qui nous explique à son tour le paradoxe économique et statistique moderne, c'est-à-dire la coexistance de magasins qui regorgent de vivres. et de vêtements, et d'hommes nus et affamés. La transformation sociale ne doit pas seulement avoir pour effet de mieux distribuer la richesse, mais aussi d'augmenter considérablement la production. Déjà une meilleure distribution suffirait à garantir une existence humaine à tous, et mettrait fin à la scandaleuse sous-consommalion qui est la cause véritable des crises industrielles, et elle aurait des conséquences morales, positives et négatives vraiment considérables. Dans la seule ville de Londres, la plus riche des capitales, la grande métropole du capitalisme moderne, le grand marché mondial, il y a des milliers et des milliers d'hommes qui mènent
une existence indigne de l'homme, une existence absolument bestiale (Booth).
Il est bien de s'occuper des progrès ultérieurs de l'humanité, mais il faut aussi vouloir un peu de justice dans la distribution des jouissances actuelles.
Le bien-être, dit M. Perez, est pour chacun un besoin et un droit, et même si. l'on devait admettre pour tous l'impossibilité *d'un type de bien-être suffisamment élevé, la justice et l'humanité exigeraient tout au moins que si quelques-uns jouissaient seuls de ce qui dépasse le nécessaire de la ^multitude, que celle-ci obtînt la quantité de produits qui représente l'équivalent du type du bien-être inférieur. De plus, l'équité voudrait que la plus grande somme de plaisir fût éprouvée par ceux qui la mériteraient par leurs qualités supérieures. Ceci ne serait pas la conséquence de la lutte, mais un acte de véritable justice.
Et ceux qui possèdent plus, c'est le petit nombre qui ne le mérite en aucune façon, et les multitudes ne peuvent jouir du moindre bien-être social. Londres, Paris, Berlin, New- York, toutes les grandes villes et les populations agricoles nous fourniraient une abondante moisson de preuves.
Cette injuste distribution de la richesse résulte avec évidence des chiffres qui se réfèrent à l'Italie. Nous savons, d'après M. Flora, que le revenu moyen de chaque famille italienne est de 350 francs par an, et il existe en Italie quelques milliers de familles qui possèdent,non pas 7,032 francs, soit le capital de ce revenu, mais des centaines de mille et des millions de francs. N'est-il pas
évident alors qu'il doit exister des familles qui ne possèdent rien? Il en est ainsi, en effet, et on devine combien il doit en exister si l'on songe qu'une simple opération arithmétique suffit à montrer que chaque millionnaire absorbe la part de plus de 150 familles : cette part qui ne suffirait qu'à laisser mourir de faim. Celle mauvaise distribution de la richesse est considérablement aggravée par ce fait, que les non-possédants sont ceux qui travaillent et qui produisent, et que les millionnaires ce sont ceux qui, d'après M. le baron Garofalo, ont l'occupation rémunératrice... de consommer le produit du travail d'autrui.
La monstruosité de cette injuste distribution de la richesse subsiste même lorsqu'on a démontré que la condition de la masse ouvrière s'est améliorée, amélioration que Ton porte aux nues pour démontrer la fausseté de la loi X airain des salaires. Cette loi que Ton doit à Turgot, que Marx a affirmée dans le Manifeste des Communistes, queLassalle et quelques autres socialistes ont rendue populaire pendant assez longtemps, n'a certainement aucune valeur absolue, comme l'ont reconnu il y a longtemps déjà, parmi les socialistes eux-mêmes, Wiede, Domela Nieuwenhuis, etc., comme le déclarent actuellement, notamment MM. Bernstein, Van Kol, Vandervelde, Graziadei (1).
(1) Van Kol, Socialisme et Liberté ; Vandervelde, A propos du manifeste du parti communiste {Revue Socialiste, mars 1898). Je recommande vivement la lecture du livre récent de Antonio Graziadei, La produzione capitalistica, 1898. C'est un marxiste qui attaque vigoureusement les erreurs de Marx* La loi d'airain des salaires a été récemment défendue par
Il est certain que la condition des masses ouvrières s'est améliorée d'une façon absolue et si la loi d'airain des salaires avait agi, il n'y aurait jamais eu aucun progrès. L'injustice de la distribution, dont le degré varie avec les différentes organisations sociales et le degré de développement atteint par les masses — dont les désirs augmentent d'autant plus qu'elles ont déjà obten u davantage, de sorte que les améliorations partielles augmentent au lieu de diminuer le désir de progrès ultérieur — subsiste néanmoins, malgré les démentis que les faits donnent à la loi d'airain. Cette amélioration n'est pas, en effet, ce qu'elle devrait être; elle est plus faible que celle des autres classes, qui y ont un droit moindre. « Le bien-être est chose essentiellement relative et pour nous rendre un compte exact des changements en bien ou en mal survenus dans la situation des ouvriers, il faut comparer non pas ce qu'ils consomment aujourd'hui avec ce qu'ils consommaient jadis, mais l'écart qui existe entre la vie des ouvriers et celle des patrons, jadis et de nos jours; on ne doit pas comparer la situation actuelle de l'ouvrier avec sa situation ancienne, mais la situation respective aux différentes époques de ceux qui sont en haut et de ceux qui sont en bas de l'échelle sociale. » (Sorel) (1).
M. Paul Louis dans la Revue Socialiste, décembre 1898, et dans la Petite République, 18 janvier 1899.
(1) L'évolution économique (Journal des Economistes, décembre 1881). Tout ce que dit M. de Molinari dans Grandeur et décadence de la guerre sur l'exploitation opérée par les classes gouvernantes vient à l'appui de ce que nous avons dit sur Tinjuste répartition des richesses. Je me suis occupé des conséquences morales de ce fait dans màSociolôffiacriminale, vol. 11.
Cette disproportion dans la répartition des richesses, mise en lumière par les socialistes les pluséminents comme par les plus obscurs, est telle qu'elle a été et qirelle est admise par les hommes d'état non-révolutionnaires, qui s'en alarmeut, et parles économistes bourgeois eux-mêmes, qui la déplorent. Parmi les économistes de la première moitié du siècle, nous citerons deSisinondi, Villeneuve-Bargemont, Blanqui, etc. ; elle a été solennellement affirmée par Gladstone déjà en 1843 à la Chambre des Communes, et plus tard parFawcett, de Laveleye et cent autres, qu'on ne pourrait ranger parmi les socialistes. Parmi les nombreuses citations que nous pourrions faire, et en négligeant les démonstrations peut-être un peu exagérées de Henry George, nous ne retiendrons que celle du représentant le plus autorisé du libéralisme économique en France, M. de Molinari, qui reconnaît que les progrès de la condition des ouvriers n'ont pas été jusqu'ici proportionnels au développement de la force productive.
Que reste-t-il des affirmations des optimistes, qui prétendent que tout va, au point de vue économique, le mieux du monde? Que penser de là fatalité de la lutte pour le nécessaire? La lutte pour le minimum de bienêtre n'est-elle pas l'effet de l'injustice actuelle?
La justice et l'humanité n'ont aucune part à la répartition des richesses et Vordre qui maintient ce mode de distribution ne s'appuyant pas sur elle, n'a d'autre rai- , son d'être que la force. Il est donc légitime et logique d'opposer la force à la force. La rébellion des prolétaires est logique et légitime. Et les récriminations des conser-
vateurs contre les tendances révolutionnaires du prolétaire sont inutiles et vaines, même lorsque celles-ci se manifestent par la destruction des produits de la civilisation (1).
Qu'importent au prolétariat les édifices somptueux qu'il n'habite pas, les tableaux, les objets artistiques de luxe qu'il ne possède pas, les théâtres magnifiques qu'il ne fréquente' pas, alors qu'il en est le principal artisan, et qu'il lui manque le nécessaire, et qu'il a faim, et qu'il a froid, et qu'il ne peut obtenir le bien-être qu'il serait possible de lui donner? Dans cette lutte pour le nécessaire, dans cette fatalité du malthusianisme politique, qui exclut du banquet de la vie tous ceux qui dépassent le nombre de places que la nature assigne, les prolétaires peuvent prétendre avec raison que ce ne sont pas eux qui doivent disparaître. « Les prolétaires produisent, ils sont utiles à la collectivité. S'il y a trop de gens au monde, si une soustraction est nécessaire, pourquoi ne commencerait-on pas par les oisifs, les parasites, par ceux qui consomment sans produire? S'il n'y a pas place pour tous au banquet de la vie, que personne du
(1) M. Van Kol a rappelé avec raison la légitimité de la révolution, en s'appuyant sur l'autorité de conservateurs célèbres (Niebuhr, Bluntchli, etc.), dans Bon Socialisme et Liberté, p. 242. A tous ceux qui rendent la propagande socialiste responsable des conflits actuels nous rappelons, s'ils les ont oubliés : les luttes d'Athènes, les guerres senriles, le mouvement des ciompi, les guerres des paysans en Angleterre, en France et en Allemagne. La lecture du livre deHauser, Ouvriers du temps passé, démontre qu'il y a trois siècles la lutte entre les ouvriers et les capitalistes existait en France tout comme aujourd'hui, sans qu'il y eut ni le nom, ni la doctrine du socialisme.
moins ne s'y asseoie sans payer son écot ! » (Gautier, Le darwinisme social, page 63).
Pendant la guerre les nécessités de la lutte obligent . les combattants à toutes sortes de stratagèmes, même déloyaux, à des mines et à des contremines pour s'assurer la victoire; ces mêmes nécessités amènent les adversaires du socialisme à toutes sortes d'expédients et ils tombent dans les contradictions les plus vulgaires.
Nous avons vu dans les discussions précédentes que les adversaires du socialisme avaient affirmé que l'égalité des fortunes était inutile aux pauvres, et dangereuse pour le progrès de la civilisation sous toutes ses formes. On se tromperait fort si l'on croyait qu'ils insistent sur les arguments, bons ou mauvais, cités à l'appui de leur thèse. Alors qu'on s'y attendait le moins, l'ennemi a fait volteface; lorqu'ils ont vu que les producteurs ne trouvaient pas une compensation dans l'idée qu'ils contribuaient par leurs privations forcées au développement de la science, des arts et du bien-être... des autres, les économistes et les statisticiens ont abandonné leurs anciens arguments et ils ont affirmé que,non seulement l'égalité dès conditions est un bien, mais que c'est un bien qui se réalise d'une façon continue et progressive. Ils en concluent que les socialistes ont tort de se démener et d'exciter les masses à des soulèvements dangereux pour atteindre un but dont nous nous approchons sans qu'il soit besoin de changer quoi que ce soit à l'organisation sociale actuelle.
Ces nouveaux adversaires appartiennent à la classe savante et studieuse, aussi leur thèse est-elle appuyée
sur un luxe d'arguments, de données statistiques et historiques, de faits de toute sorte.
M. Leroy-Beaulieu, qui n'a pas été le premier, mais certainement un des plus autorisés, s'est efforcé de démontrer que la répartition des richesses devient toujours plus juste. Il a été suivi sur ce terrain par un grand nombre d'écrivains vraiment autorisés, dont un grand nombre défendent cette nouvelle altitude de la science économique bourgeoise avec une entière bonne foi et avec la ferme conviction qu'ils ont trouvé une réponse aux demandes pressantes du prolétariat, qui doit le satisfaire tout en leur permettant à eux de jouir des biens actuels avec une parfaite tranquillité de conscience.
A la suite de l'illustre économiste français, MM. John Rae, Baudillot, vicomte d'Avenel, de Foville, de Varigny, Giffen, Block, Levasseur, de Molinari, Juglar, Fournier, deFlaix, Alfred Neymarck, Flora, Cheysson, etc., etc., pour la France, pour l'Italie, pour l'Angleterre, pour les Etats-Unis, etc., se sont efforcé de prouver cette marche ascendante vers l'égalité et vers la justice (1).
(1) P. Leroy-Beaulieu, Essai sur la répartition des richesses, 2« éd., Paris, 1883 ; de Foville, Le morcellement; La France économique ; de Varigny, Les grandes fortunes aux Etats-Unis et en Angleterre ; Vicomte d'Avenel, Histoire économique de la propriété, des salaires, des denrées et de tous les prix en général depuis Van i2Q0 jusqu'en Van 1880 (cet ouvrage a été résumé par l'auteur, La fortune privée à travers sept siècles, Paris, Colin, 1895); A. Neymarck, Journal de la Société de statistique de Paris, 1896, page 252 et suiv.; J. Flora, La finanza, etc., pages 81 à 86 ; E. Cheysson, La crisi del reddito e Vera del lavoro (Revue politique et parlementaire^ novembre 1897;; Virgilie Racca, su lia dislribuzione
Cette poussée d'optimisme que nous étudierons en détail, a eu sa note comique grâce à M. Le Bon. 11 se complaît à constater ce processus vers l'égalité et vers la richesse, mais il ajoute qu'il se réalise par des moyens différents que ceux que préconisent les socialistes, c'est-à-dire par l'abondance des capitaux et non parleur suppression... (Psychologie, etc., page 353).
Voici l'argumentation résumée avec la plus grande fidélité :
1° La part du salaire dans la répartition du produit augmente d'une façon continue. Cette augmentation a été dans un grand nombre d'industries et de pays, en quarante ans, de cinquante, soixante, soixante-quinze pour cent. De (elle sorte que dans les grandes exploitations minières d'Anzin, de Léry, de Liévin, etc., les sommes payées aux ouvriers s'élèvent à quatre fois lès dividendes des actionnaires : voilà pour la France. Aux Etats-Unis, si Ton évalue à 100 les salaires en 1860, on trouve qu'ils étaient de 87,7 en 1840 et qu'ils se sont élevés à 160,7 en 1891 (Carrol Wright, Riforma sociale, 15 octobre 1897). Il en est de même ailleurs et pour
délie ricchezze (Giornale degli Eoonomisti, novembre 18&7); John Rae, II socialismo contemporaneo, Firenze, Lemonnier, J889; Zino Zini , Propvietà individuale e propriété collettiva, Torino. Bocca, 1898, etc., etc. Il faut remarquer que quelquesuns de ces écrivains, notamment ceux qui appartiennent à l'école de Le Play et les catholiques, ont une tendance à exalter le moyen âge et à soutenir que, grâce aux anciennes corporations et aux autres institutions de cette époque, la condition des ouvriers était préférable à la condition actuelle. Le livre de M. Hauser démontre la fausseté de ces affirmations en ce qui concerne la France.
d'autres industries. Les hauts salaires cependant, d'après ces nouveaux optimistes, n'ont pas diminué les profits, parce qu'ils ont augmenté la productivité du travail {Lord Brassey, Schonhof, Schulze-Gavernitz , Loria, Nitti, Musso, Graziadei, etc.);
2° Tandis que les salaires augmentaient, le prix des vivres diminuait — sauf peut-être le prix de la viande et des loyers — et de presque tous les objets de consommation ; ces consommations ont augmenté considérablement en môme temps qu'ont diminué parallèlement les heures de travail nécessaires pour acheter une unité donnée de produit;
3° Les dépôts dans les caisses d'épargne ont augmenté, et de 1860 à 1895 les sommes déposées à la Banque de France ont triplé. En même temps, non seulement les titres de la dette publique se démocratisent, mais même les autres titres se répartissent en un grand nombre de mains, comme cela est arrivé pour les actions de la Banque de France et pour celles du Crédit Foncier de France; de 1860 à 1895 le nombre des porteurs des actions de chemin de fer a plus que doublé. Celte hausse des salaires, cette démocratisation de la propriété mobilière a pour contre-partie l'augmentation du nombre des contribuables, l'élévation de la part du revenu imposable. C'est ce qui résulte nettement des statistiques de l'Allemagne et spécialement de l'Angleterre.
En Allemagne, en effet, les revenu s de 600 à 800 mark s ont diminué de 1884 à 1892, mais les revenus de 801 à 1200, de 1201 à 2 500 marks ont considérablement augmenté : ce qui prouve que la classe des ouvriers se
rapproche de celle des petits bourgeois. En Angleterre, le Eolal de la propriété et des revenus soumis à Vincome Tax s'est élevé, de 1880-81 à 1893-94, de 491 millions de livres à 600 millions. Le ntfmbre des successions soumises à l'impôt sur les successions, de 1883-84 à 1893- 9i, s'est élevé de 41,873 à 52,462 avec une majorité des successions de faibles revenus, qui n'excèdent pas 1 000 livres sterlings {Statistical Abstract for the United Ktngdom. Forty Seco?id Nurnber, pages 37 et 39). De même M. Carroll Wright, Téminent directeur de la statistique du travail, nous apprend qu'aux Etats Unis la j'urLune des particuliers s'est élevée de 35 milliards 678 millions en 1850 à 325 milliards, soit, par habitant, de l 540 francs à 5 180. Les employés, les professions libérales et les salariés, qui formaient 32,43 % des habitants en 1870 s'élevaient à 36,31 en 1890;
4° La hausse des salaires, la diminution du prix des marchandises, l'augmentation du nombre des possesseurs de capitaux — notamment de capitaux mobiliers — est le résultat nécessaire de l'augmentation du capital lui-même, qui est due à l'organisation sociale actuelle, injustement attaquée par les socialistes. L'accroissement du capital a eu nécessairement pour effet la baisse de la valeur de l'argent et de sa puissance d'achat, d'où résulte une baisse de l'intérêt — il était en France de 5 à 6 7 fl en 1850 ^t il est actuellement de 3 % — î ^ a baisse de la rente foncière, cause de la crise agricole universelle, qui s© reflète, d'après M. de Foville, dans la statistique fiscale par la diminution de valeur des successions et des donations ; la diminution du revenu mobilier — en
France(l),il était de 4, 6 8 % en 1825-34,et il est descendu à 2,88 % en 1897. Le budget des rentiers traverse ainsi une crise très grave, et il est de jour en jour plus difficile de vivre sur le passé, de se dispenser d'un effort actuel. L'augmentation des capitaux, qui a fait baisser rinlérèt, la rente et le profit, a augmenté au contraire leur concurrence, la recherche d'emplois nouveaux, et l'on a eu d'innombrables entreprises, chemins de fer, canaux, etc., qui ont contribué à la hausse des salaires, parce que le travail a été beaucoup plus recherché. On a pu constater ainsi l'exactitude de ce passage de Turgot, où il comparait la baisse du taux de l'intérêt à la baisse graduelle des eaux qui permet de mettre en culture de nouvelles terres.
Cependant la diminution de valeur de l'argent a certains inconvénients, même pour les ouvriers. Lorsque, dit M. Cheysson, ils veulent s'assurer une existence de capitalistes, la baisse de l'intérêt rend toujours plus difficile l'assurance, parce qu'elle élève les primes pour les différentes caisses d'assurance contre la vieillesse, la maladie, etc. M. Soulier se demande avec raison si V épargne ne tuera pas (épargne. On peut remédier à ce mal, qui frappe même les ouvriers, si ceux-ci achètent la maison qu'ils habitent, ce qui devient toujours plus facile grâce à la coopération et aux paiements de primes à peine supérieures aux loyers, comme on peut le voir,
(1) En Angleterre on a constaté, au contraire, une forte augmentation dans la valeur des biens soumis à l'impôt sur les successions.
notamment en Angleterre, grâce aux Building Societies ;
5° Le nivellement des profits dans les industries et la diminution de l'intérêt, du revenu et des profits, qui marchent parallèlement à la hausse des salaires, ne permettent pas la formation de grandes fortunes, et, d'autre part, l'impôt progressif, l'exemption d'impôts en faveur des petites propriétés et des petits revenus, et l'impôt sur l'héritage tendent à réduire les grandes fortunes existantes et à niveler les conditions d'existence ;
6° Par suite de ces différentes influences, qui agissent en sens inverse sur le capital pour en diminuer les avantages et sur le travail pour le mieux rémunérer, le sort des classes inférieures s'améliore et elles arrivent à se confondre avec les autres ; ce mouvement est favorisé par l'élimination progressive de la distinction entre le travail qualifié (skillecù) et le travail non qualifié (unskilled). M. Carroll Wright a constaté aux Etats-Unis une diminution notable des unskilled de 1880 à 1890. Tout cela conlribue graduellement à déprolétariser les ouvriers (sprolelarizzazionè), selon % l'expression de M. Racca, et oblige en même temps la bourgoisie à ne pas compter exclusivement sur le capital et à se mettre elle-même au travail.
Si ce petit tableau séduisant de l'évolution sociale, si ce processus de nivellement des fortunes et d'égalité entre les classes sociales avait été présenté il y a cinquante ans, les gens soi-disant positifs auraient crié à Putopie ! et aujourd'hui ce sont les économistes euxmêmes qui nous' l'esquissent pour montrer que le pro-
grès social s'est fait dans la direction entrevue par ceux que l'on a traités autrefois d'utopistes, ou que Ton a persécutés comme des ennemis de Tordre.
Mais cette peinture séduisante cache une malice des adversaires du socialisme, qui cherchent à endormir les classes ouvrières, en leur donnant l'illusion — et ce n'est qu'une illusion — de la force et du bien-être.
C'est, il me semble, l'opinion de M. Loria, qui, avec une ironie amère, attribue l'optimisme de M. Neymarck aux mets délicats et aux vins généreux de l'Hôtel des sociétés savantes. Que la défiance du professeur italien et de la plupart des socialistes militants soit justifiée, c'est ce qui résulte du mémoire présenté par un autre statisticien. M. Adolphe Goste a lu, en effet, à une des séances de la société devant laquelle M. Neymarck avait résumé les merveilleux progrès sociaux accomplis, un intéressant mémoire (Les bénéfices comparés du travail et du capital dans V accroissement de la richesse depuis 50 ans), que nous allons résumer.
L'influence bienfaisante de l'augmentation du capital des banques sur la hausse du salaire ne doit être acceptée que dans des limites très restreintes pour ne pas dire entièrement problématiques, parce que d'ordinaire ce capital alimente la spéculation, ce qui n'offre que peu d'avantages et parfois des dommages aux classes ouvrières ; enfin, « que la dette publique contribue à élever les salaires, il faut pour l'affirmer se trouver dans des conditions d'équilibre mental assez imparfaites » {Loria).
Que prouve la part de la richesse assignée au travail,
212 CHAPITRB VI
puisque l'on néglige l'élément le plus important — le nombre des ouvriers employés? (1)
La répartition du produit du capital est pourtant toujours injuste, puisque, tandis que, dans l'industrie carbonifère par exemple, le salaire était de 100 en 1850-60, et de 161 en 1881-90, les profits sont passés dans cette môme période de 100 à 236. Quelle est la cause de cette inégale répartition de la richesse, admise par M. de Molinari lui-même ? M. Coste répond : La cause est dans ces 48 milliards de fonds publics qui augmentent la fortune privée en France, sans alimenter des industries vraiment productives. On pourrait remédier en partie à la baisse des revenus en fournissant des capitaux à des entreprises lucratives et en les retenant en France grâce à une plus sage organisation du crédit. Cette transformation dans l'emploi des capitaux aurait, selon moi, de plus, une conséquence morale très importante ; elle contribuerait à diminuer Fagiotage, un des principaux facteurs criminels des grandes fortunes, comme l'a plusieurs fois démontré M. G. Rouanet dans la Revue Socialiste,
Que la répartition est injuste et que Ton pourrait assurer une plus grande somme de bien-être à tous, c'est
(1) De même, par exemple, on voit d'après le Statistical abstract for the United Kingdom de 1895 (42* n°), page 196 et 197, que dans les chemins de fer anglais la part revenant au travail augmente, de 1880 à 1894, de 51 à 56 o/ du produit total. On pourrait croire qu'il y a une hausse sensible des salaires ; il y a eu simplement une augmentation sensible du personnel parce que les lignes en exploitation sont passées de 17 933 à 20 908.
ce qu'a démontré en Angleterre M. Hobson, qui a décomposé de la façon suivante le revenu total s'élevant à un milliard 300 mille livres sterlings :
Rente 200 000 000
Intérêt 250 000 900
Profits 350 000 000
Salaires 500 000 000
L'évaluation des salaires est faite sur les données de M. L. Levi (Wages and Earnings of the Working Classes, pag. 2), qu'il évaluait en 1884 à 470 000 000. Cette somme distribuée entre toutes les familles du Royaume-Uni donne 88 livres sterlings par an pour chaque famille; si Ton répartit en parts égales entre toutes les familles le revenu total de l'Angleterre, on obtient un revenu de 172 livres sterlings par famille, soit 4 300 francs (Problems of Poverty, Londres, 1891, pag. 2-4).
Il est certainement exact que les salaires ont haussé en Angleterre et beaucoup même, mais il y a des points noirs, très noirs, qu'une équitable répartition pourrait faire disparaître. M. Booth a essayé de réfuter M. Hobson, mais sans succès, et Ton peut même dire qu'il lui a donné raison en constatant qu'à Londres, sur 4 millions et demi d'habitants, il n'y a que soixante mille personnes véritablement riches (Life and labour of the people in London, vol. V). Nous verrons plus loin quels effrayants contrastes cache ces accumulations de richesses dans les grandes métropoles du capitalisme.
On a fait depuis de nombreuses recherches pour dé-
montrer que le salaire réel a véritablement augmenté, et que le nombre des heures de travail nécessaire pour se procurer la satisfaction des besoins les plus urgents est en constante diminution.
Ces recherches sont nécessaires, parce qu'il peut arriver que le salaire hausse mais qu'en même temps une hausse plus forte se produise sur le prix des subsistances, et dans ce cas le résultat serait un abaissement de la condition des ouvriers. A la fin du siècle passé les sa* laires avaient haussé du double en Angleterre, mais le prix des objets consommés par les ouvriers avait quintuplé. Aujourd'hui, au contraire, les salaires ont haussé, et il y a en général une diminution dans les prix des principaux produits alimentaires et des objets de consommation de tout genre.
Les nombreux et intéressants travaux de Ducpetiaux, d'Engel, de Willougby, de Nicolaï en Belgique, les Annuaires statistiques de la France, les publications du bureau du travail de Washington — et notamment pour la période 1861-91, le volume intitulé : Wholesale priées y wages and transportations, — les recherches de MM. Conrad, Soetber, Heing, Kraol pour Hambourg et pour d'autres régions de l'Allemagne ; de MM. Schulze- Gawernitz, Newmann, Alderich , Schonhoff, Sauerbeck, etc., pour l'Angleterre, soit par la méthode des index-numbers, soit par celle des monographies de famille, montrent que la hausse des salaires est presque générale et qu'elle est d'autant plus importante qu'elle coïncide avec une baisse des prix et une réduction des heures de la journée de travail. En ce qui concerne les
prix des produits alimentaires, il y a presque partout, sauf en Angleterre, une légère augmentation du prix de la viande, alors que presque partout sa consommation a augmenté (1).
Pour mieux apprécier ce phénomène étudions- le en détail dans un pays donné.
Nous avons, pour l'Italie, les publications de M. Bodio, directeur de la statistique du royaume. Files nous montrent que l'amélioration de la condition des ouvriers italiens a été considérable, par suite de la hausse des salaires et de la baisse des prix. Un ouvrier, en effet, qui avait besoin de 195 heures de travail pour obtenir l'équivalent de 100 kilogrammes de froment en 1802, n'avait plus besoin de travaillerque 89 heures en 18'JG (Di alcunî indici misuratori del movimento economico in II alla. Rome, 1891 ; Annuario statistico italiano jRorae 1898). Mais c'est là faire preuve d'un optimisme un peu exagéré; la hausse des salaires n'est déduite que de l'élude d'un petit nombre d'industries, dans quelques régions. M.Bodio lui-même avoue qu'il a tenu compte de sept établissements industriels de la Lombardie, du Piémont, (Annuario, pag. 165) et il reconnaît en même temps le faible taux du salaire des ouvriers agricoles (2 tires par jour en été, 1,50 en hiver), et il le dit encore diminué par le temps où forcément les travaux sont ar-
(1) Pour plus de détails, voir les ouvrages cités antérieurement et notamment Schulze-Gâvernitz, La grande industrie ; Nitti, Gli alti salari; Van Kol, Socialisme et liberté ; Musco, Le dottrine del salario; Graziadei, La produzione capitalistica.
rêtés (Indici misuratori pag. 60). Il aurait pu ajouter que dans un grand nombre de régions de la Vénétie, de la basse Lombardie, de la Calabre, de ia Sardaigne, de la Sicile, etc., les salaires agricoles — et les agriculteurs forment la majorité en Italie — n'obtiennent tout au plus que 50 cent, par jour. Il faut toujours considérer comme exacte la description qu'a faite de la misère des paysans de la Vénétie dans Vlnchiesta agraria M. Morpurgo, et M. Sonnino, un ancien ministre, des paysans de la Sicile.
Toute une série de faits démentent cette prétendue amélioration de la condition des ouvriers italiens. C'est M. Bodio lui-même qui, par les renseignements qu'il nous fournit sur l'émigration, la criminalité, qui constituent des indices indirects très importants, nous fournit des éléments pour corriger son optimisme. Ce que nous savons de L'importance des consommations nous montre que la hausse des salaires n'a été ni générale, ni durable. La diminution de consommation du sucre, du café, du tabac, a été considérable, et notamment celle du blé, qui d est la base de l'alimentation italienne et qui donnait une moyenne de 145 kilogrammes en 1870-74, et qui n'est plus que de 119 en 1897 ; elle n'aurait été môme que de 112 en 189i (Tenerelli, Vazione délie im» poste indirette sui consumi, Turin, 1898).
Celte amélioration est si faible que la moindre crise entraîne des conséquences qui semblent à première vue disproportionnées avec leurs causes. En 1897-98 le renchérissement du pain a amené des troubles très graves dans toutes les parties de l'Italie, de Padoue et de Plai-
sance à Modica et à Troina — avec un nombre considérable de morts et de blessés ; troubles de la faim que l'on ne constate plus dans notre siècle que dans l'Inde et en Russie, et qui étaient déterminés beaucoup plus par la baisse des salaires que par la hausse du prix du pain.
Les salaires agricoles sont passés en France, d'après M. de Foville, de 200 francs à 300 francs de 1788 à 1872, et ils doivent être encore assez élevés puisque M. Jaurès lui-même admet qu'ils sont actuellement de 300 irancs par an, plus la nourriture, et que le Départ* ment of labor de Washington l'évalue à 1,06 dollar en 1870 et à 1,33 dollar en 1896 (Bulletin, 1898, n° 18). L'augmentation des consommations correspond à cette hausse des salaires.
En Belgique, ce même bulletin du Department of labor des Etals-Unis constate, malgré des alternatives de baisse, une augmentation de 0,59 en 1870 dollar à 0,66 en 1896 ; les budgets de 188 familles publiés par M.Nicolaï dans le Bulletin de la commission centrale de statistique, vol. XVII,. indiquent une augmentation des salaires du chef de famille de 1 fr. 50 en 18i6 à 4 francs en avril 1891 — ce qui a permis une consommation de viande trois fois plus forte en 1891 qu'en 1853, malgré la hausse. Il est intéressant de relever, et cela confirme ce qui précède, que deux socialistes, MM. Destrée et Vandervelde, parlant de Tannée terrible dé la crise belge (1886), ont déclaré que le mouvement insurrectionnel n'était pas justifié par la misère, sauf pour certains ouvriers. « La plupart des ouvriers verriers avaient une maison, des épargnes, ils jouissaient d'un certain con-
fort, ils formaient une espèce d'aristocratie dans la classe ouvrière et ils auraient dû rester étrangers à la grève * (Le socialisme en Belgique, Paris, Giard et Brière, 1898, pag. 67).
Pour l'Angleterre tous les indices directs et indirects semblent démontrer que la hausse des salaires a été générale et durable. Les livres de MM. De Rousiers, Métin, Lavollée, etc., en France, de M. Howell,de M. et jjrae w e i) D> e tc M de tous les apologistes des hauts salaires attestent le fait, qui est confirmé par un grand nombre d'autres phénomènes économiques, intellectuels et moraux.
Si nous étudions les consommations par exemple, nous verrons que le blé et la farine, qui étaient de 161 livres par tête en 1874, sont de 256 en 1894; le lard est passé de 7,82, à 13,29 ; la viande de 3,22 livres en 1880 à 6,59 en 1894 ; les œufs de 21 environ à 36, de 1874 à 1894, etc. (1). La consommation de tous les autres produits a augmenté ; pour les pommes de terre, le riz et les boissons alcooliques il y a eu diminution sensible, ce qui indique une sérieuse amélioration économique et morale dont les Anglais sont fiers (Statistical abs tract for the United Kingdom from the 1874 to 1888, p. 72 et 73; Stat. Abst. etc. from the 1880 to 1894, pag. 78- 79). En Angleterre, en effet, tandis que le salaire nominal a augmenté de 1860 à 1891, d'après M. Bowley,
(1) Ces chiffres ne se réfèrent qu'aux produits importés et ne comprennent pas la production intérieure. La production des céréales a cependant subi une diminution importante, et il y a eu une augmentation de l'élevage du bétail.
de 100 à 140, le salaire réel est passé de 100 à 192, Aussi est-ce avec un véritable sentiment de peine qu'on lit ce que M. Spencer a écrit dans son testament scientifique afin de pouvoir nier l'action bienfaisante des Trades-Unions, à savoir que tous les prétendus avantages de la hausse des salaires sont une illusion, parce que les prix des produits ont augmenté (Les Institutions, etc. pag. 444). Comme on ne peut pas admettre que le grand philosophe ne connaît pas les données les plus certaines de la statistique, on doit admettre que le préjugé scientifique — un de ces préjugés dont il a luimême si bien étudié l'action — Ta aveuglé.
D'autre part, il ne faut pas oublier que, même en Angleterre, il existe des régions entières, eTnon pas seulement parmi les régions agricoles, dans lesquelles l'amélioration n'est pas forte ou même n'existe pas, comme cela était constaté par M. Schulze Giivernitz pour le centre de l'industrie de la laine cardée et de la soie à Bradford, dans le Workshire, dans le Chester, à Machlesfield, etc. (La grande industrie, p. 311), et l'on peut avoir confiance dans ce partisan de la théorie des hauts salaires, qui a généralisé si précipitamment les merveilleux résultats constatés chez les ouvriers du Lancashire dans l'industrie du coton, qui possèdent déjà une partie du capital employé dans leur industrie (La grande industrie, pag. 277). Je ne puis pas discuter ici ex pi*ofesso cette théorie des hauts salaires, qui devrait aboutir à l'harmonie sociale, puisqu'ils auraient pour effet, grâce à la plus grande productivité du travail et à la diminution du coût des produits, de hausser les salaires sars
diminuer les profils des patrons, mais je fais toutes mes réserves au sujet de sa généralisation et de sa durée. Je ne crois pas exactes quelques-unes des belles pages de M. Loria (La costituzione economica, pag. 124 et suiv.) el de M. Graziadei, qui pense « que dans les pays en progrès, la lutte de la classe ouvrière pour améliorer sa condition loin d'être en conflit avec les intérêts du capitalisme constitue un de ses plus importants coefficients » (La produzione capitalistica, pag. 121).
L'enthousiasme de Lord Brassey, dé Schônhof, Ae Alkinson et d'un certain nombre de grands industriels en faveur des hauts salaires n'est qu'une exception et les conflits entre le capital et le travail, au sujet du salaire ou de la journée de travail, prouvent qu'il n'est pas général.
La formation de la fédération des entrepreneurs dans le but de résister aux revendications des ouvriers et l'échec de la grève des mécaniciens prouvent que nous sommes peut-être déjà à la veille de la fin des hymnes chantés en faveur des hauts salaires. La machine est toujours d'ailleurs un danger et une menace pour les ouvriers, une force qui arrête leur mouvement d'ascension ; c'est bien à tort que certains n'y voient qu'un danger transitoire, parce qu'ils estiment que le cycle des grandes découvertes mécaniques est révolu (Nitti, Alti salarî, pag. 63, 64, 80). H semble, au contraire, que nous ne sommes qu'au début des applications de l'électricité. Franklin a dérobé la foudre au ciel, mais les capitalistes pourront la diriger contre les ouvriers.
Poursuivant l'examen que nous faisons des affirmations des écrivains qui découvrent dans le régime actuel une marche vers l'égalité dans la distribution des richesses, voyons maintenant ce qu'il faut penser de la formation des grandes fortunes, de la concentration de la propriété et des industries, de la déprolétarisation des ouvriers, etc.
Est-il vrai qu'aujourd'hui l'on ne trouve plus de grandes fortunes ? Jamais un économiste optimiste n'a affirmé une chose fausse avec tant de légèreté. Mais les milliardaires appartiennent cependant proprement à notre siècle ; nous les avons vus naître pour ainsi dire sous nos yeux, nous les voyons naître et grandir chaque jour, à chaque heure. Si l'on en doutait, et pour ne pas se perdre dans des recherches statistiques, qu'on lise simplement l'introduction de M. Masé-Dari — un économiste — aux Problèmes sociaux de H. George et on y trouvera des renseignements édifiants sur G. Gould, Van der Bilt, Mackau, Pullman, etc. M. de Saint-Aubin nous a raconté l'histoire de Rochefeller, le roi du pétrole, et celle de John Jacob Astor, de ces milliardaires et de leur travail {Deux milliardaires, dans la Revue des Revues, 1 er mai 1898). Aux Etals-Unis il y a des millionnaires par dizaines de mille (Van Kol, Socialisme et liberté, pag. 144 à 149).
L'étude des millionnaires et des milliardaires en Angleterre, en France, en Allemagne, aboutit au même résultat. Le fameux baron Hirsch est un archi-millionnairedont la fortune date de cinquanle ans. En Italie, si pauvre, et où les causes de la formation rapide des
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grandes fortunes n'ont pas agi avec la même intensité qu'ailleurs, les honnêtes et savantes entreprises de chemin de fer ont permis aux Medici, aux Piatti, aux Menotli, etc., de devenir plusieurs fois millionnaires. — Chacun de leurs millions est le résultat de la spoliation de milliers de petits contribuables et de l'appropriation du produit du travail de centaines de milliers d'ouvriers. On peut voir ce qu'il y a de justice dans la formation de certaines grandes fortunes, si Ton étudie l'augmentation exorbitante de la valeur des terrains urbains qu'a si bien étudiée M. Einaudi : Un dizième d'hectare à Chicago valait 20 dollars en 1830, il vaut 1 250 000 dollars en 1894(1).
Ce ne sont pas là des faits exclusivement propres à l'Amérique ; nous avons pu les constater à Rome, où la folie des constructions a amené la faillite d'un grand nombre d'établissements de crédit et a donné naissance à un assez grand nombre de fortunes rapides. M. d'Avenel en a donné plus d'un exemple pour la France. En voici un tout récent pour Londres : 57 mètres carrés de terrain ont été vendus dans une cour de Lombard Street, le 20 septembre 1895, au prix de 1 890 000 livres! (Gide, Op. cit., pag. 510).
(1) La muniapalisation du sol dans les grandes villes (Devenir Social, janvier 1898). M. Thorold Rogers, dont l'autorité est incontestée, s'était élevé il y a longtemps déjà contre l'enrichissement des propriétaires du sol des grandes villes. En Amérique et en Angleterre il existe tout un moiwement pour établir un impôt proportionnel aux profits immérités de ces propriétaires. M. Bastable a fait un examen approfondi de cette betterment tax.
Ces augmentations fabuleuses de valeur ne sont jamais le fait du mérite, de l'effort, du sacrifice du propriétaire. Elles sont le résultat d'améliorations municipales — ouvertures, élargissements de rues, canalisations d'eau, jardins publics, etc. — faites aux frais du public, ou bien elles sont le produit de l'augmentiition de la population. Dans ce cas — contraste étrange ! ~ l'augmentation de richesse du propriétaire résulte de l'augmentation de misère des ouvriers. .
En général, ces grandes fortunes excitent même ï'indignation de ceux'qui sont les ennemis irréconciliables du socialisme, parce que : 1° leur origine provient ds véritables déprédations financières ; 2° elles donnent une puissance énorme à leurs possesseurs et leur permettant d'à* cheter tout ce qu'ils veulent, même le titre de membre des académies les plus savantes ; 3° parce qu'elles permettent à leurs héritiers la vie la plus Scandaleuse qu'on puisse imaginer (Le Bon, Psychologie du socialisme, p, 85f)*
Ce fait est beaucoup plus important que la concentration des entreprises, du capital et de la propriété foncière, qui est un des chevaux de bataille du marxisme. La concentration des entreprises pourrait n'être pas nuisible aux ouvriers; elle pourrait, par exemple, n'être que le fait de l'augmentation de la coopération, comme on peut le constater pour l'association des laiteries générales belges et par l'augmentation, en Belgique notamment, de toutes les associations agricoles. En Allemagne, en France, en Angleterre, on peut même démontrer que le nombre des entreprises agricoles, industrielles, commerciales, de transport, elc M a
augmenté, mais toujours avec plus de rapidité pour les plus grandes que pour les moindres el moins que n'a augmenté la population, de telle sorte que l'augmentation est absolue, mais non relative (Vandervelde, Revue socialiste, mars 1898).
D'ailleurs les chiffres que Ton fournit peuvent être diversement interprétés. En Allemagne, par exemple, le recensement de la population agricole du li juin 1895, comparé à celui de 1882, donne une augmentation de 5,32 °/ sur I e nombre des exploitations et de 2,02 sur les superficies mises en culture. L'augmentation des exploitations porterait principalement sur des exploitations de grandeur moyenne. 50 % de ces exploitalions sont la propriété de ceux qui les cultivent ; il n'y a que très peu de métayage, 1-e reste appartient au fermage ; 41,33 % de l'ensemble des exploitalions est de moyenne grandeur et comprend 70,30 % de la terre cultivée. Ces données sont complétées par celles données . par M. Schmoller sur le développement de la classe moyenne , qui ne sont pas aussi rassurantes qu'il semble le croire, parce qu'il y a entre 1882 et 1895 une diminution de 34,4 à 2i,9°/ dans le nombre des entrepreneurs et une augmentation de 65,6 a 75,1 % dans le nombre des ouvriers employés (À vbeiterfreund, 1897, n° 3). Du dernier recensement des professions en Allemagne il résulte avec évidence qu'il y a concentration dans l'industrie. En effet, de 1882 à 1895, alors que le nombre des petits patrons a diminué de 12 °/ , la population a augmenté de 15 %. La grande industrie, au contraire, a progressé rapidement ; dans celle mêmepé-
riode de temps, les fabriques, qui emploient plus de mille ouvriers, ont doublé, et 84 000 petits industriels ont disparu. On constate u.i mouvement analogue dans le commerce. N'y a-t-il pas là une augmentation significative du prolétariat industriel qui ne peut pas être compensée par l'augmentation du nombre dos personnes qui s'adonnent aux professions libérales, à renseignement, qui entrent dans les ordres, qui deviennent employés, etc. ?
Cette concentration des industries semble èive plus marquée encore en Angleterre — du moins dans l'industrie textile, qui est une des plus importantes et celle dont les salaires cependant ont le plus haussé. Il y avait, en 1870, 6 807 fabriques occupant 907 U30 ouvriers des deux sexes et de tout âge, assujetties aux Factories and Workshops acls ; il y en avait 7 463 arec 1 034 261 ouvriers en 1885. Il y aurait donc eu des décentralisations; mais la situation change rapidement et, en 1890, il n'y a plus que 7 190 fabriques, mais elles occupent 1084 631 ouvriers (Stalistical Ahstracl t 1895, pag. 188-189). Cette tendance à la concentration industrielle est d'ailleurs non seulement admise, mais présentée comme un progrès par l'apologiste de la grande industrie, M. Schulze-Gavernilz, qui y voit la condition nécessaire pour l'emporter sur le marché universel (La grande industrie, pag. 123). Quoiqu'il en soit de la concentration des industries, la concentration de la richesse, bien que les socialistes ne tiennent plus à la loi d'airain rejetée catégoriquement par le congrès de la démocratie socialiste tenu à Halle en 1800) ni à
la loi de George — est admise par M. Boolh, qui conclut de l'ensemble des changements dans la constitution industrielle de Londres qu'il y a une connexion étroite entre l'augmentation générale de la richesse et sa concentration. Accumulation de richesse, ruine des hommes, c'est un proverbe (Verdict) parfaitement exact en ce qui concerne Londres. (Op. cit., vol. IX, pag. 64). Quant aux propriétaires fonciers, on discute beaucoup sur la question de savoir si leur nombre augmente on diminue. Les allottments de l'Angleterre, créés par une loi récente et comme suite au land act de 1881 pour l'Irlande, n'ont pas encore été généralisés : les allottments représentent actuellement des propriétés d'une très faible étendue — - la moitié des petites propriétés est de 1 à 5 acres d'après M. Tcherkesoff, cité par Merlino [Formes, etc., page 59) — ce qui ne produit qu'une bien faible amélioration dans la situation économique. Pour arriver à la création de la petite propriété dans la terre classique du landlordisme, il faudra d'autres lois et d'autres institutions, atin d'empêcher qu'elle ne disparaisse par la suite, comme cela est arrivé presque partout en Italie avec la division des terres communales et le recensement des terres domaniales et des biens ecclésiastiques. En France, où la petite propriété existe depuis fort longtemps et où elle est très répandue, si l'augmentation a été considérable de 1826 à 1882, il résulte des discours mémorables de M. Jaurès (9 et 16 juin et 3 juillet 1897) et de M. Deville (3 novembre 1897), auxquels ont répondu M. Deschanel et M.Mé- Jine, malgré toutes les contradictions d'une statistique
intéressée et des politiciens, que la petite propriété conserve son chiffre absolu, mais en perdant de son importance, puisque la superficie des propriétés au-dessus de 40 hectares est passée de 22 300 000 hectares en 1882 à 22 500 000 hectares en 1892. M. Méline lui-même a reconnu que la condition des pelils propriétaires allait empirant et que beaucoup d'entre eux abandonnent la campagne pour la ville ; ce phénomène est encore plus général en Angleterre.
En Belgique, le nombre des propriétaires est passé de 201 226 en 1846 à 293 524 en 1880, tandis que \q nombre des fermiers est passé de 371 320 à 618 872.
En Allemagne, la surface occupée par la petite et La moyenne propriété a augmenté, très peu il est vrai, de 1882 à 1895 ; elle est passée respectivement de 10,1 à 10,11 % et de 28,74 à 29,90%. Le rapport du recensement déclare que la moyenne propriété foncière augmente aux dépens de la petite et de la grande propriété, d'où il résulte une diminution probable du nombre des petits propriétaires.
Que la petite propriété augmente, diminue ou reste stationnai re, il est certain que le nombre des hypothèques augmente; les capitalistes préfèrent laisser la (erre aux propriétaires et emporter l'intérêt sans effort et sans risque, comme l'a remarqué pour la Belgique M. Hector Denis, cité par Destrée et Vandervelde (Le Socialisme, pag. 223 à 327), et pour les autres pays par Van Kol (Socialisme, etc., pag. 135-137).
Cependant la division de la propriété foncière — quoique M. Loria veuille attribuer à la terre l'influence
prépondérante et presque exclusive sur l'évolution économico sociale — est presque sans importance, comparée à l'augmentation extraordinaire de la richesse mobilière. Grâce à la richesse mobilière et à la formation des sociétés par action, il y a augmentation et non diminution du nombre de ceux qui sont propriétaires (Graham, cité par Merlino, Formes, etc.. page 58). La propriété n'est plus la condition sine qua non du bien-être (Novicow, Zin'i) y et si Ton tient compte de l'élévation des salaires, des traitements, des honoraires, il semble que nous sommes en présence d'un processus de déprolétarisation — en prenant le mot prolétariat dans le sens marxiste, classique — et, par suite, doivent disparaître les conséquences menaçantes de la division de l'humanité en deux classes : l'une composée d'un très petit nombre de riches, l'autre d'un nombre infiniment grand de misérables.
Mais il y a un revers à la médaille ; l'incertitude du lendemain, le chômage, la misère extrême de certaines classes, font un lugubre contraste à ce tableau.
Certains affirment que le chômage diminue et qu'il disparaîtra complètement quand la société aura conquis un équilibre stable — en supposant que cette idée soit conciliable avec celle du progrès, ou au moins d'une évolution continue. Quoiqu'il en soit, le présent est plein de tristesse.
En Angleterre, où l'augmentation de la richesse est la plus certaine, où l'amélioration de la grande masse des ouvriers est appuyée de preuves directes et indirectes de tous genres, le problème des sans-travail s'impose à tous
les hommes politiques libéraux et conservateurs comme aux philanthropes. L'optimisme de M. Drage a trouvé une réponse formidable dans les chiiïres cités par M. Hobson (The problem of the unemployed, Londres, 1896), et la question du chômage est si grave et si menaçante que M. Stead, ce journaliste de génie qui, plus que tout autre, possède le sens et la mesure de la réalité, le considère dans sa Review of reviews comme le problème du sphynx, qui a besoin d'un Œdipe moderne pour être résolu.
Les chiffres officiels eux-mêmes constatent une augmentation sensible du nombre des sans-travail de 1890 à 1895, quia été jusqu'à 7,5% des ouvriers inscrits dans les Trade Unions en 1893 (Reports on the strikes and lock-outs of 1890-95 by the labour correspondent to the Board of Trade, Londres, 1892-95) Le dénûment de ces sans-travail ne peut être compris que si l'on assiste aux luttes déchirantes qu'ils soutiennent entre eux pour être admis au travaux des docks.
M. Gide, dont l'impartialité est incontestable, conclut mélancoliquement son paragraphe sur la hausse des salaires : « Il faut remarquer que les salaires moyens donnés par tous les statisticiens s'appliquent à des sal&ires présumés annuels et réguliers. Or, le chômage et les mortes-saisons qui deviennent un mal chronique de l'industrie peuvent réduire effroyablement le salaire effectivement touché (Op. cit., page 460) ;>.
On se fera une idée du nombre des sans-travail si l'on sait que d'après M. Boolh, — qui a été assisté dans ses travaux pendant dix années par des personnes émi-
nenteset impartiales, par exemple, M me Béatrice Webb, appartenant pour la plupart à l'école manchestérienne, — 30 °/o de ^ a population de Londres ne travaille qu'une moitié de l'année, et elle vit en général aux dépens des ouvriers occupés I Pour le riche, le pauvre est un sujet d'intérêt sentimental ; pour les ouvriers, c'est un poids écrasant (Op. cit., vol. I, p. 54), et la misère due au chômage est beaucoup plus aiguë qtSe celle qui est due aux bas salaires (Vol. IX, page 415.)
La misère de Londres, qui nous a été révélée notamment par la Labour Commission, par MM. Booth et Hobson, a même éveillé l'attention des orthodoxes français les moins suspects, par exemple M. Arthur Raffalowich, dans le Journal des Economistes, février 1884. La situation est encore plus terrible dans certains centres industriels et en particulier dans les campagnes, comme cela résulte notamment de la grande enquête du Daily News, réunie dans le volume : The life in our villages. Il nous suffit ici de reproduire l'opinion de M. Stead : Le chômage çxiste et il doit augmenter parce que dans' les conditions de la société moderne la production n'a pas pour objet de pourvoir aux besoins des producteurs, mais seulement de créer de la richesse pour le capitaliste entrepreneur (Russell Wajiace, Reoccupation of the Land).
Cette opinion, que Ton pourrait croire inspirée parle pessimisme marxiste, se trouve confirmée par cet aveu de M. Booth : « Le système industriel moderne ne pourrait fonctionner sans les sans-travail, sans une réserve de travail. Les industriels déclarent que cet état de
choses leur est profitable, This slate of Ihings ièin their interest (Vol. I, page 152). Cet intérêt des capitalistes à la formation systématique de l'armée de réserve du travail a été démontré récemment par M. Lorïa, qui n'est pas un marxiste {La costituzione economica* etc., page 35 et suiv.).
Si cet acroissement du nombre des sans*Lravail est poursuivi par les capitalistes dans leur propre intérêt, n'est-il pas naturel que les ouvriers, tous menacés d'entrer dans cette armée de réserve du travail, s'efTorcent de Ja faire disparaître? H y aurait là, il défaut d'autre raison, une justification suffisante du mouvement socialiste.
Les classes dirigeantes anglaises, disons- le a leur honneur, n'ont jamais laissé aux socialistes seuls le soin d'étudier le chômage. M. Chamberlain eu a parlé dans son programme, et, d'une façon plus explicite, M. Gorsl, un des plus éminents conservateurs. En Angleterre, le problème est nettement posé et on peut être certain que des mesures seront prises prochainement.
La misère est encore grande en Angleterre, si grande que Y Harborough Sherar a pu parler, en 1897, d esclaves blancs (Musco, Op. cit., pag. 377), et celte misère, si bien étudiée par M. Boolh et ses nombreux collaborateurs, est lelle que, sur les 1 300 000 habitante environ qui appartiennent aux classes pauvres et très pauvres, il y en a 38000 dont le Standard of Ufe est digne des sauvages et pour sa simplicité el pour ses excès (Life and Labour, etc., vol. Il, pag. 20 et 21), La misère est toujours épouvantable dans les grain !ea tapi-
taies et les imitateurs de M. Maxime du Camp ne pourront pas toujours faire croire que la mendicité est, en somme, une profession commode et lucrative !
Je ne suis point pessimiste, d'ailleurs, et je reconnais volontiers que de grands progrès ont été accomplis : progrès dans la quantité du bien-être, dans l'élévation du Standard of Life, progrès dont jouit un nombre toujours plus grand d'individus. Nous devons nous réjouir de ces progrès, même quand ils infligent un démenti à des théories orgueilleuses, parce que « le fait qu'une grande masse est arrivée à s'élever, c'est là un spectacle bien autrement esthétique que toutes les hérésies de l'histoire. Une douleur épargnée, une larme de moins, cela vaut bien dans le livre palpitant de la vie, tout un quintal 4e logique abstraile'» (Graziadei, op. cit., pag. 123).
Mais même en ne tenant pas compte des nombreuses exceptions qui s'appliquent à des régions et à des Etals tout entiers, et en admettant qu'il y ait tendance à la déprolétarisation des ouvriers et au nivellement des fortunes — ce nouvel évangile proclamé par M. Leroy- Beau lieu et ses disciples — qu'est-ce que cela prouverait? que Tirréalisable, que l'impossible dont on s'est tant moqué chez les socialistes, devient continuellement et progressivement et av&c une utilité collective — avec une ophélimilé croissante pour tous, dirait M. Parelo. Tout cela prouve que l'utopie devient une réalité. Sursum corda.
Réjouissons-nous des progrès accomplis, et préparonsnous à de nouveaux progrès. Et ceux-ci se réaliseront
falalement, parce que si la misère n'est pas plus grande, les ouvriers onl une conscience plus forle de leur souffrance et du droit qu'ils possèdent de prendre place au banquet de la vie (Rieli). Nous pouvons rendre hommage à ce groupe d'illustres économistes — et d'abord aux Sismondi et aux Villermé — aux philanthropes et aux fonctionnaires, à tous ces inspecteurs du travail qui ont fourni tant de précieux matériaux à Marx ei à Engels, qui ont éveillé la sympathie en faveur des ouvriers
Le socialisme n'a plus besoin de pitié maintenant; c'est au nom du droit qu'il parle, et s'il reconnaît les améliorations accomplies, il ajoute par la bouche d'un socialiste fabien, M. Webb, ou d'un marxiste, M. Scbonlank : « Oui, la démocratie socialiste n'est pas le produit de la misère et du désespoir, mais le résultai de la conscience qu'a de sa propre force une classe qui progresse et qui est puissante, précisément parce qu'elle est consciente (1). »
Quel enseignement devons-nous tirer de ces faits? Nous devons en appeler à l'histoire. Jusque au premier quart de ce siècle, pour ne pas dire jusqu'à la moitié, en Angleterre, où le miracle de la transformation économique a été décrit avec le plus grand luxe de détails, les ouvriers, sous un régime de libéralisme économique et de conservatisme politique, dégénéraient physiquement, intellectuellement et moralement, en proie à la misère la plus noire. Cette période a été remarquablement élu-
(1) Rieh, Die bûrgerliche Gesellschaft, p. 389 ; Sydney Webb, Labour in the longest reign (1837-1897), Londres, 1897 ; Scliûnlank, Leipziger Volkszeitung, 5 nov. 1896).
234 CHAPITRB VI
diée par Engels, mais il est suspect. Voyons ce qu'en a dit M. Schulze-Gavernitz. A Boslon, un tisseur gagne 26 shellings 8 pences par semaine, soit 100 livres de farine de blé de 1797 à 1804. Ce salaire descend petit à petit et d'une façon continue jusqu'en 1825-1832, et alors avec six shellings etqualre deniers il ne peut plus acheter que 38 livres de farine (Op. cit., pag. 45), Le mouvement politique et social auquel les ouvriers ont pris une part toujours plus active, a amené une intervention plus active de l'Etat et il existe actuellement une législation sociale et fiscale qui se rapproche toujours plus de la justice. La liberté politique a assuré aux ouvriers une plus grande quantité de bien-être économique ; l'intervention du levain socialiste a accéléré ce mouvement.
Quand une méthode a donné d'excellents résultats, comment conseiller à ceux qui s'en sont servis de l'abandonner ? Ce serait une folie qui ressemblerait à un suicide. Les ouvriers doivent donc rester toujours en arme, ils doivent continuer à déployer le drapeau qui a accéléré leur amélioration économique, politique, morale et intellectuelle. C'est ce que conseille une sage politique expérimentale que les médecins empiriques renferment dans la formule ex juvanlïbus !
Le conseil de se servir de toutes les armes dans la lutte est d'ailleurs suggéré par la logique et l'histoire, qui nous apprennent que les ouvriers ne doivent pas faire fond sur la philanthropie des patrons. Il faut toujours se souvenir de la réponse faite par un industriel dans l'enquête sur les associations professionnelles en Belgique :
« La science industrielle consiste à obtenir d'un être humain la plus grande somme de travail possible en le rémunérant au taux le plus bas » (Gide, pag. 482, note 2).
On ne doit pas déposer les armes, parce que, si de nombreux progrès ont été faits, il en reste beaucoup encore à réaliser en faveur des femmes, des enfants, des paysans, des sans-travail ; il faut arrêter cette néfaste immigration qui dépeuple les campagnes et qui fait naître de douloureux problèmes économiques et moraux dans ces villes tenlaculaires si arlislemenf décrites par M. Vandervelde ; qu'il faille continuer la lutte avec les armes et les méthodes que l'histoire, l'expérience sociale ont données au peuple, cela nous est indiqué par des sources non suspectes. Les conditions qui font que l'ouvrier est en état d'infériorité à l'égard du patron n'ont pas été éliminées — elles ont été énuméréës par M. de Molinari (Les lois naturelles de V économie politique, pag. 128- 129) — et l'on doit enfin donner aux ouvriers cette véritable liberté, à laquelle certains adversaires hypocrites du socialisme sacrifieraient tout. Il faut la leur donner, parce que la liberté dont ils jouissent actuellement se réduit, en pratique, à bien peu de chose, « à la possibilité d'échanger un esclavage conlre un autre; puisque, n'ayant d'aplitudes que pour une seule occupation particulière, le manœuvre n'a que rarement l'occasion de faire autre chose que de décider en quelle usine il passera la plus grande partie de ses tristes jours. La contrainte exercée par les circonstances pèse souvent plus durement sur lui que ne le fait celle du maître sur son
esclave j> (Spencer, Les institutions, pag. 419). C'est la précieuse confession de celui qui voit dans le socialisme le passage de la liberté à l'esclavage !
De ce qui précède, il résulte que dans l'organisme social il y a une transformation continue de la lutte. La lutte entre les hommes, d'abord violente, physique, devient toujours plus indirecte, plus intellectuelle ; d'endo-sociale, elle devient in ter-sociale ; elle existe d'abord entre tous les petits groupes et se circonscrit ensuite entre de grandes aggloméralions, elle change d'objet et n'est plus dirigée que contre la nature et elle devient vraiment humaine quand elle n'existe plus que la lutte pour le plaisir et la condition la meilleure. Ce n'est pas à dire que le changement soit contemporain et total, il reste toujours un résidu, toujours en diminution, de lutte ou de concurrence endo et intersociale.
De ce processus de transforma lion, certains ont conclu que ces mêmes changements de forme jusqu'ici advenus, laissent supposer qu'il y en aura d'autres dans l'avenir, et permettent de croire à l'indestruclibililé du fond de la lutte pour l'existence, sous quelque forme qu'elle se manifeste; de même que les transformations et les équivalences des forces physiques : mouvement, chaleur, lumière, électricité, etc., permettent de croire à la permanence indestructible de l'énergie.
On oublie ici que pour les faits sociaux, la forme et le fond ne peuvent pas être séparés absolument, et qu'une lutte devenue juridique et aboutissant au plus grand bien de tous, ce n'est plus la lutte pour l'exis-
lence que le socialisme réprouve. Quant à l'équivalence et à la transformation de la force de Y énergie de l'homme, rien ne prouve qu'il y ait analogie avec la transformation et l'équivalence des forces physiques.
L'énergie, la force qui poussent l'homme à agir, c'est son aspiration indéfinie et insatiable vers le mieux. Au commencement, cette énergie ne pouvait se manifester que sous la seule forme de la lutte de tous contre tous ; puis on constate qu'il n'est plus nécessaire ni utile qu'elle se manifeste sous cette forme et elle change d'objet. De cette façon on a un changement dans la forme, accompagné d'un changement dans le fond, auquel doit correspondre un changement dans le nom. 11 arrive que l'homme forcé de se contenter du relatif, du phénomène peut tenir pour une chose différente celte manifestation différente de son énergie, tout comme il n'a jamais confondu le mouvement avec la chaleur, la lumière avec l'électricité, etc., bien que ce soient autant de manifestations d'une force considérée par hypothèse comme unique.
Le grand desideratum du socialisme est le suivant : que la lutte change d'objet et que l'homme tourne toutes ses forces contre la nature pour s'en rendre maître.
Mais comme l'écrivait M. Turali, il y a longtemps déjà, il y aura toujours concurrence pour s'approprier les produits de cette lutte contre la nature et l'on peut espérer simplement qu'elle deviendra toujours plus juste, plus juridique, plus contractuelle, qu'elle se fera à armes égales, de même que la rixe a fait place au
duel, le duel à l'arbitrage. Cette forme de concurrence sera bienfaisante parce qu'elle servira de stimulant au progrès.
On ne pourra plus parler alors de lutte ou de concurrence. Il n'y a pas de lutte là où il y a justice; i.l n'y a pas de concurrence là où chucun reçoit selon ses œuvres, après prélèvement pour les services généraux.
Grâce à celte attribution des produits proportionnellement au travail individuel, il n'y a pas de danger que la marche du progrès s'arrête ; sa marche s'accélérera; parce que le stimulant sera d'aulant plus énergique qu'on sera plus certain que chacun recevra ce qu'il mérite. Pourra-t-on parler de lutte ou de concurrence au sens actuel, lorsque chacun aura la liberté de se procurer par ses propres efforts une somme xle jouissance toujours plus grande sans nuire à autrui et sans lui enlever la possibilité d'un succès semblable?
C'est à cet idéal (qui, comme tous les idéaux humains, ne sera jamais entièrement atteint, mais dont on se rapprochera toujours plus) que tend le socialisme. On considérera alors comme criminels, tous ceux qui chercheront à se procurer leurs moyens de subsistance en épargnant leurs propies forces et en luttant contre autrui. Et, dans la société future, le progrès le plus grand sera peut-être de considérer comme criminels ceux qui consommeront sans produire.
Voici enfin les objections qu'on fait au socialisme au nom de la philosophie. La question sociale est, dit-on, une question morale, bien plutôt qu'une question économique. La question sociale, qui étudie la répartition des richesses en se plaçant au point de vue du droit, n'est qu'un des aspects de la crise morale contemporaine. D'ailleurs, une fois atteint un certain degré de bien-être et même d'égalité dans la répartition des biens, il resterait encore les souffrances d'ordre psychologique, le mal psychologique.
Que la question doive aussi être étudiée en se plaçant au point de vue moral, nous n'y contredisons pas, et nous ne comprenons pas pour notre part les protestations de certains socialistes contre Je titre même du livre bien connu de M. Ziegler : La question sociale est une question morale (1). Il faut évidemment ici distin-
(i) Die sozxale Frage eine sittliche Frage, 1891.
guer entre ceux qui ont compris le rapport qu'il y a entre les deux questions, et ceux qui ont invoqué la morale vulgaire sans se préoccuper des grossières contradictions dans lesquelles ils tombaient.
On ne peut qu'approuver ceux qui déclarent que la justice doit présider à la répartition des biens et qui ne séparent jamais l'économie de la morale. Ils ne s'occupent pas seulement des produits, mais aussi des producteurs, qu'ils ne tiennent pas pour une quantité négligeable.
L'école économique orthodoxe qui se réclame d'Adam Smith avait négligé les producteurs et les hommes pour ne s'occuper que des choses. Et pourtant le grand Ecossais ne s'était pas placé à un point de vue aussi étroit. Hélait l'auteur d'une Théorie des sentiments moraux en même temps qu'il avait publié ses Recherches sur les causes de la richesse des nations. On ne doit pas oublier que la réaction contre l'égoïsme sans frein, principe directeur de Péconomie politique, a commencé dès la première moitié de notre siècle, nolammen^ en France — où il semble que la tradition de ce point de vue plus large ait disparu; il n'est représenté actuellement que par M. Gide. Il a trouvé un appui dans les travaux de l'école historique et du socialisme de la chaire et dans une pléiade d'écrivains célèbres, et de tendances différentes, qui va de Roscher à Toynbee, à Wagner, à De Laveleye, à Schonberg, à Marshall, à Keynes, etc. Toule l'école du socialisme catholique rentre naturellement dans cet ordre d'idées. Actuellement, les économistes en renom ne se contentent plus de rechercher comment la
richesse est produite, et comment elle est répartie, mais comment elle doit l'être, de façon à contribuer au perfectionnement de la nature humaine et à élever la notion de la richesse elle-même. La science économique doit s'occuper des moyens (î) pour atteindre les fins dont s'occupe l'éthique, et on est arrivé à considérer l'abolition de la propriété privée, et non plus l'augmentation de la richesse, comme le problème essentiel de l'économie scientifique. En effet « il ne sert à rien, dit l'Evangile, de gagner le monde si on perd l'âme, et cela est vrai, quelque opinion que l'on professe sur la vie future, si l'on ne s'attache pas à la signification religieuse de cetle sentence. Une production de richesses qui consomme les forces de l'homme et qui ne lui donne pas ce qui lui est nécessaire pour l'éducation de l'esprit, n'est pas une forme économique humaine » (Chiappelli). Ce fut une lourde erreur du matérialisme historique étroit et intransigeant — erreur que M. Benedetto Croce a relevée même chez M. Labriola — de s'en tenir à l'orthodoxie pure et de suivre le conseil d'Engels, qui voulait se passer de la morale et du droit en tant que forces pouvant coopérer au mouvement d'émancipation du prolétariat. Combien de consciences honnêtes, révoltées contre les iniquités sociales actuelles, viennent chaque jour apporter l'aide de leurs efforts à ce mouvement ! et celle portion d'intelligence et de richesse que portent au mouvement socialiste les riches, qui démentent par des faits
(1) Marshall, Principles of économies, pag. 2 et 96; Mackenzie, The relations between ethics and économies , cités par Chiappelli, Op. cit., pag. 238 et 239.
242 CHAPITRB VII
la sécheresse du matérialisme historique, n 'est-elle pas faite au nom du droit et de la morale? Et que de sympathies dont la force reste mystérieuse et incalculable, et pourtant puissante, et qui proviennent des sentiments altruistes de nobles esprits attirés vers la cause sainte du prolétariat ?
On dit, comme le fait le journal Justice de Londres : « La démocratie sociale ne s'occupe ni de religion ni de morale, mais des conditions matérielles sur lesquelles celles-ci s'appuient. Elle se propose d'apporter à ces conditions des modifications qui rendront possible une moralité supérieure » (17 mai 1888). Ce n'est pas moi qui nierait l'influence du fait économique sur les conditions morales, alors que j'ai consacré toute ma vie intellectuelle et mes ouvrages préférés à la démonstration de cette influence (1). Mais on ne doit pas oublier cette dynamique particulière qui régit les sociétés humaines et qui fait que les effets agissent à leur tour comme causes. La mora'ité est déterminée par les conditions sociales, et en particulier par le facteur économique, mais dans un second moment la moralité acquise, consolidée par l'hérédité est transformée en altruisme pur, agft comme moteur et contribue à régler les rapports économiques.
(1) La sociologia criminale, 2 vol. ; La delinquenza délia Sicilia e le sue cause ; Oscillations thermométriques et délits contre les personnes ; Per la razza maledetta, etc., etc. Schubert Soldern, Das menschliehe Gluck und die soziale Frage, ïùbingen. 1896, comme je l'avais fait dès 1884, montre l'importance croissante de l'altruisme, que développent les conditions sociales et que fixe et transmet l'hérédité.
Malheur aux collectivités qui ne respectent pas l'héritage moral ! Elles pourront tomber dans la démagogie, et de la démagogie dans le césarisme, mais elles ne pourront pas remplacer l'organisation sociale actuelle par une organisation supérieure (t).
Plus la civilisation humaine progresse, plus l'élément éthique acquiert d'importance et l'emporte sur les coefficients matériels de la vie sociale. C'est ce que nous apprend l'évolution, comme nous l'avons vu dans ce livre. Les socialistes qui méconnaissent l'importance de l'élément moral, qui se moquent des sentimentaux, affaiblissent la cause qu'ils défendent, et Malon, suivi par M. Rouanet, se montra plus avisé lorsque, continuant les belles traditions des précurseurs français du mouvement social, il ne voulut jamais s'en tenir exclusivement à la doctrine marxiste — non pas telle que la formulée Marx, mais telle qu'elle l'a été par ses successeurs — et qu'il écrivit son Socialisme intégral.
(1) C'est avec une véritable satisfaction que j'ai lu, pendant la publication de la deuxième édition italienne de ce livre, que les idées que je défends l'étaient aussi par M. G. Sorel dan3 Ja Préface aux Formes et essence du socialisme de Merlino et dans l'article : Dove va il marxismo, publié dans la Rivista critica del socialismo, 1899, n° 1, etc. C'est également l'opinion de M. Merlino dans le livre déjà cité et de M. Andler, Les origines du socialisme d'Etat en Allemagne, pag. 4-8. M. Merlino a fait une critique pénétrante de l'idée de justice d'après Spencer et il a accepté cette vue de M. Andler que l'idéal moral doit être traduit en idéal juridique (pag. 74 à 94 et suiv.). M. G. Sorel affirme plus complètement encore que « le marxisme doit se transformer en éthique »,mais n'est ce pas alors tomber dans un autre excès ?
Le sentiment, l'élément éthique, ne contredit pas, mais complète la critique matérialiste de la société actuelle, à laquelle ri ajoute un peu d'idéal plus haut et plus pur : cet idéal qui donne de l'énergie pour la lutte, qui anime les apôtres et fait les martyrs, cet idéal, qui a fait écrire à M. Webb : « Le socialisme constitue la reconnaissance vérilable de la fraternité, l'obligation universelle au travail personnel et la subordination des fins individuelles au bien commun (Socialism in England, page'10).
Pour sorlir définitivement victorieux de la discussion, le socialisme doit enlever encore un bastion dans lequel s'enferment ses adversaires, prêts à le faire sauter en même temps que les assaillants. Et, en effet, les arguments que certains économistes et philosophes opposent aux socialistes, empruntés à l'arsenal du pessimisme, ressemblent à la décision héroïque de soldats qui, ne pouvant plus défendre une forteresse, mettent le feu aux poudres et s'ensevelissent tous, vainqueurs et vaincus, sous les ruines fumantes. Ne pouvant plus défendre l'organisation actuelle, ils concluent qu'aucune. forme de société ne peut donner le bonheur à l'homme. Ils n'arrivent pas jusqu'aux conclusions du pessimisme, mais pourtant il n'y a qu'une conclusion logique possible à tirer de leurs désolantes théories : détruisons la société humaine.
Il y a une autre forme de pessimisme, dont je parlerai plus loin, mais celui-ci vient au secours des socialistes et justifie leurs efforts.
Lorsque Hartmann publia, il y a vingt ans environ,
sa phénoménologie : Lie Phanomenologie des sittlichen Bewusstseins, M. Domela Nieuwenhuis lui répondit immédiatement dans le Jahrbuch fiir Sozialivissenschaft (l re année, 2 e partie), qui s'est publié pendant quelques années à Zurich..
Hartmann attribuait aux socialistes la prétention de ce donner pour but le bonheur, prétention qu'actuellement au moins ils n'ont pas; il croyait que leurs aspirations tendaient à obtenir le nivellement général en abaissant le petit nombre de ceux qui se sont élevés. Déjà M. Domela Nieuwenhuis lui objectait que le socialisme cherche à obtenir le bien-être matériel par le développement des arts et des sciences, par Y élévation de tous, et non par rabaissement de quelques-uns. Depuis, la conception plus complète et plus haute du socialisme, tendant également au développement et à la diffusion des arts et des sciences, a trouvé dans Ruskin, Jules Destrée, dans tant d'autres, et surtout dans William Morris et dans Georges Renard, des apôtres enthousiastes.
Hartmann, cependant, malgré les paroles amères qu'il adresse aux socialistes, réclame des réformes sociales dans un de ses ouvrages publié plusieurs années après {Die sozialen Kernfragen, Leipzig, 1894). Les pessimistes vulgaires n'en ont tenu aucun compte.
. Ceux-ci, non contents de nier la possibilité d'apporter de profondes améliorations à l'organisation sociale, — et ils sont ainsi en opposition manifeste avec les anciens comme avec les économistes récents, partisans de l'harmonie sociale — ajoutent que, môme si ces améliorations
étaient possibles elles seraient vaines, même nuisibles, parce qu'elles feraient senlir d'une façon plus aiguë les souffrances auxquelles l'homme est condamné par la nature.
Voici comment ils raisonnent. « Par amélioration de la société, nous entendons un état social dans lequel la somme des souffrances individuelles serait moindre que dans l'état précédent (1). Or, bien que nous n'en apportions pas ici les preuves, nous croyons pouvoir affirmer qu'en ce sens non seulement la société humaine ne s'est pas améliorée, mais qu'il est assez difficile qu'elle s'améliore.
« Qu'importe que vous ayez des moyens d'existence supérieurs à ceux du passé, qu'importe que les plèbes modernes aient dans la vie publique une importance qu'elles n'ont jamais eue ! Qu'importe que l'ouvrier soit de nos jours l'objet des préoccupations de tous, qu'importe si vous avez multiplié les hôpitaux, les asiles, les orphelinats, les maisons de retraite, les sociétés de secours mutuels! Psychologiquement les hommes ont grandi, leur intelligence s'est dégrossie. Ils savent bien ce qu'ils savaient mal auparavant, c'est-à-dire qu'ils s'aperçoivent de toute la dislance qui les sépare de ceux qui sont placés sur les plus hauts degrés de la pyramide sociale, et l'envie les ronge.
« Comment expliquerait-on autrement que le mouvement socialiste se répande, non pas tant parmi les
(1) Le pessimiste qui s'est caché sous le pseudonyme de Mainlànder, et qui s'est suicidé, a soutenu également la nécessité de transformations dans le sens socialiste.
paysans abrutis qui travaillent du matin au soir et n'ont pour toute nourriture qu'un peu de « polenta », germe de la pellagre, mais parmi les ouvriers suffisamment payés qui trouvent dans les villes toutes sortes d'institutions créées à leur avantage? Parce que l'intelligence n'est pas encore suffisamment développée chez le premier pour comprendre la distance qui le sépare de celui qui fouit du bien-être, et qu'elle l'est chez le second.
« Croyez-vous qu'après avoir assuré à l'ouvrier qui ne peut pas travailler, une « rente qui suffira à satisfaire ses besoins », vous aurez guéri le mal? Ce n'est qu'un pieux désir. Le psychologue vous dit, que si l'homme le plus pauvre de la. terre était un Rolschild, et s'il y avait d'autres hommes plus riches que lui autant qu'il l'est actuellement par rapport aux plus pauvres, Rotschild serait socialiste.
« Mais, dit-on, ne serait-ce pas déjà un beau résultat si nous pouvions obtenir que la pellagre disparaisse, que chaque homme puisse manger, se vêtir, se loger convenablement; si tout cela était obtenu ne serait-ce pas de véritables améliorations? nous l'accordons volontiers, mais n'ajoutez pas que l'état psychologique de l'humanité se serait amélioré. Les derniers souffriront toujours, bien qu'ils soient devenus les premiers en comparant la situation actuelle à leur situation passée, lorsqu'ils restent les derniers. Cela est si vrai que les positivistes, en parlant du bonheur relatif, le seul qu'ils reconnaissent (car sinon ils devraient admettre qu'il existe un bonheur absolu) disent — nous empruntons cet exemple à l'illustre M. Ardigô — que les vêlements, la nourriture, le loge-
. ment du chef d'une tribu africaine ne valent pas ceux d'un ouvrier d'Europe et qu'il se sent cependant heureux parce qu'il se compare au sauvage dont il est le supérieur.
« Nous admettons bien qu'il y a amélioration, mais c'est une amélioration technique ; il n'y a pas d'amélioration psychologique, nous dirons même qu'elle nous semble impossible. Bien plus, si l'humanité développe Tinslruclion et la civilisation, et si la vie publique devient toujours plus vaste en pénétrant dans les masses, le mal psychologique ne pourra qu'augmenter parce que l'homme possédera des moyens toujours plus puissants pour mesurer la distance qui le sépare des plus heureux. *
D'autres, avec plus de sincérité, signalent le mal et indiquent le remède en constatant que « les aspirations, les prélentions des ouvriers, favorisées par l'égalité-civile et politique conquise, ont augmenté avec le bienêlre. Le socialisme, en effet, se développe parmi les ouvriers industriels, dont la condition est incomparablement supérieure à celle des salariés agricoles. La misère dans les périodes aiguës fait des victimes et non des révoltés (1).
« Quand les Irlandais mouraient de faim ils ne devenaient pas des socialistes révolutionnaires... Le socia-
(1) J'ai été un des premiers à soutenir en Italie que chaque augmentation de bien-être dans les classes ouvrières est un stimulant pour demander de nouvelles améliorations et qu'elle ne laisse jamais l'homme satisfait, rebelle à l'action. (Sociologia Criminale, vol. II, page 469 à 470).
lisme est l'expression du désir violent et démesuré vers le bien-être temporel, les satisfactions économiques, le bonheur d'ici-bas, etc. Les classes ouvrières, qui ignorent les lois psychiques du besoin, sont amenées à méconnaître les bienfaits de la civilisation. » C'est pour cela « que les solutions proposées pour le problème social sont impuissantes à résoudre la crise morale et sociale contemporaine, qui contient les destins de l'humanité... La solution consiste au contraire à réfréner les instincts, à modérer les prétentions, les appétits de façon à rendre chacun content de son sort, sans troubler ni suppinmer l'action de ces forces morales et économiques qui coopèrent d'une façon certaine et inéluctable à son développement progressif, » Flora, jFînànza e quistione sociale, pag. 70 à 120.
Ces critiques, ces aspirations et ces projets de réforme ne sont pas propres à quelques écrivains seulement ; elles sont le reflet des idées et des sentiments des classes conservatrices en général et particulièrement de l'Italie. Il nous faut les examiner. Evidemment, quand on fait intervenir le pessimisme ou le spectre du mal psychologique croissant pour combattre toute aspiration vers le mieux, ancrée d'une façon indestructible d'ailleurs dans le cœur humain, on déplace la question. Nous n'avons pas à examiner ici si Ton peut arriver au bonheur absolu, mais il est incontestable que le bonheur l'objet des préoccupations de chacun et que c'est là un droit qu'on ne peut refuser à personne.
Les socialistes pensent qu'ils y arriveront, que du moins ils diminueront les souffrances actuelles par une
organisation sociale meilleure. Pour les combattre, il faut démontrer que leur prétention est injuste et leur idéal irréalisable. Là est le terrain véritable de la discussion. Il est d'ailleurs un marxisme étroit qui se place à un tout autre point de vue, parce qu'il repousse toute préoccupation finaliste, qui se borne à constater que la transformation sociale se prépare et s'effectue, indépendamment des aversions et des sympathies des hommes, que le socialisme — sous la forme du collectivisme — devient fatalement, et qu'il est un produit nécessaire de la phase actuelle de l'évolution.
On comprendra l'inanité de l'objection pessimiste, si Ton se souvient que ce scepticisme et ce découragement ne sont pas de date récente et qu'ils n'ont jamais arrêté les nommes dans leur recherche fiévreuse du bien-être. Nous vo}*ons dans Y F celés ias te qu'il n'y a rien de' nouveau sous le soleil; Vœil ne se rassasie jamais de voir et V oreille d'entendre ; que partout oU il y a beaucoup de sagesse il y a beaucoup de soucis et qu'en développant la science on augmente les raisons de souffrir (Chapitre I, 8 et 18), mais YEcclésiaste reconnaît tout au moins que la sagesse est plus excellente que la folie, de même que la lumière est plus excellente que les ténèbres ; que le sage a des yeux pour voir, et que le fou marche dans les ténèbres (Chapitre II, 13 et 14). Si le découragement vient et fait dire que tout est vanité et qu'un même sort nous attend tous, sages et fous, c'est devant la mort inexorable qui nous frappe lous. Ce pessimisme est beaucoup plus logique et plus honnête, parce qu'il
ne tend pas à conserver certaines conditions sociales utiles uniquement & ceux qui n'ont que mépris pour tout. Ce pessimisme n'est-il pas toujours suspect, intéressé ?
Devant la mort et la courte durée de la vie on peut se demander avec M. Mallook (qui a emprunté cette phrase à un philosophe grec comme me Ta dit M. Bovio) : la vie vaut-elle d'être vécue ? Is live worth living ? C'est là un problème qui peut se poser pour tous, riches et pauvres, mais un pessimisme qui s'adresse aux pauvres et aux ignorants, uniquement pour leur recomr mander de rester ce Qu'ils sont... je peur d'augmenter leur misère psychologique, mérite-t-il d'être discuté ?
On sait d'une façon certaine que le pessimisme apparaît dans l'histoire dans les moments de décadence et de crise qui préparent un nouvel ordre social. Nous pourrions trouver là un argument pour conclure que la métamorphose sociale est prochaine.
Tout le monde admet que nous sommet dans cette phase critique, les catholiques comme les non-catholiques, la masse comme les savants. On reconnaît dans le pessimisme la voix du siècle qui meurt et qui s'est fait entendre, et avec quelle vigueur, même à sa naissance, dans la philosophie et dans l'art, avec Schopenhauer, Musset, Hartmann, Dostoiewsky, Ibsen, Bourget, Tolstoï, etc. Le malaise est profond et général ; mais si ce malaise constitue l'essence du pessimisme, il est favorable à l'expansion du socialisme. Et ce pessimisme, qui est une maladie impuissante à guérir les maux sociaux — parce qu'il est un scepticisme de la volonté —
2'52 CHAPITRE Vil
ne peut trouver sa guérison que dans le socialisme, qui se propose d en éliminer les causes.
L'extension prise par le pessimisme a pour cause immédiate les conQits qui existent entre les diverses classes sociales, le malaise que provoque l'inaction des uns et l'excès de travail des autres, et qui empêche tout fonc-. tionnemenl harmonique de l'organisme social, l'hypéreslésie, la décadence, la dégénérescence sociale, qui résultent de ce malaise (Chiappelli, pag. 208).
Tous ceux qui font appel au pessimisme pour condamner le socialisme reconnaissent implicitement qu'aujourd'hui le mal sociat est dans l'antithèse qu'il y a entre la puissance politique et la servitude économique, entre V égalité civile et Vinégalilé croissante dans la richesse ; dans la soif de justice qui est dans l'esprit de tous (Flora). N'est-il pas évident qu'en supprimant la cause de l'antithèse, en faisant régner la justice sur la terre, les souffrances humaines diminueront et que peut-être même elles disparaîtront? C'est là l'objet du socialisme.
C'est donc avec raison que M. Chiappelli répondait à M. Wagner que l'on comprenait très bien pourquoi le socialisme pouvait être pessimiste — et j'ajoute, parce que dans certaines limites on ne peut pas renoncer aux progrès réalisas — dans la constatation des maux présents, et optimiste pour l'avenir. Il est logique qu'il soit optimiste, parce que, ayant découvert que le mal avait une origine sociale, il a établi la possibilité de son élimination (Op. cit., pag. 213 et 214). Mais s'il est un excellent remède contre le pessimisme, c'est surtout
parce que « bien plus qu'un système économique concret futur il est une religion nouvelle, une nouvelle métaphysique, un desideralum abstrait, dans lequel les masses entrevoient le moyen suprême pour la conquête terrestre, pour ce bonheur positif que le moyen âge avait placé dans le ciel, la dernière des illusions qui est venue apaiser l'humanité depuis qu'a disparu la foi dans le surnaturel, et que l'humanité tend à réaliser sans en connaître la nature, parce que l'illusion est la condition de la vie même ? » (Flora, pag. 20).
Je n'insiste pas sur cette valeur curative, réconfortante de Villusion, vraie en partie et qui pousse les hommes à l'action. Quoi qu'il en soit, c'est là une fonction que ses adversaires mêmes reconnaissent au socialisme ; ils ne s'aperçoivent pas qu'ils fournissent ainsi une solide justiûcation de la doctrine qu'ils combattent.
Les pessimistes qui, au nom du mal inéluctable, veulent désarmer ceux qui aspirent au progrès, tombent d'ailleurs dans une autre contradiction.
En général ce sont des partisans de révolution spencérienne et de la lutte pour l'existence. Or, si la première n'implique pas nécessairement l'idée d'un progrès continu et graduel, d'une perfection à atteindre, il est certain qu'elle se fonde sur le caractère nécessaire de la succession des phases et des transformations. S'il en est ainsi, il est évident que toute la prédication de ces nouveaux moralistes demeurera sans effet, et qu'elle est sans valeur.
Qu'importe que Ton parle contre la diffusion de l'instruction et contre l'aspiration ardente vers le mieux,
elles sont toutes deux déjà maintenant si répandues qu'on ne pourra plus arrêter la fermentation de ce levain prodigieux. Les masses ouvrières ont goûté au fruit défendu et leur faim augmente en raison directe des résistances qu'elles rencontrent chez les archanges bourgeois qui gardent le paradis terrestre, qu'ils voudraient réserver pour eux seuls. La saveur du fruit défendu — instruction et bien-être — ne semble pas décourager ceux qui l'ont goûté, mais exciter au contraire leurs désirs.
Moins on est instruit, moins on sent le besoin de s'instruire ; moins on a de bien-être, moins on éprouve le besoin d'en avoir (1), et inversement. C'est là qu'est toute la différence entre l'homme et l'animal. Celui-là se rapproche d autant plus de celui-ci qu'il a un désir moindre d'améliorer sa condition et qu'il se complaît dans une vie purement animale, à laquelle il finit par s'adapter. Sans rechercher si c'est là un bien ou un mal,
(i) La distribution géographique des révoltes en 1898, en Italie, donne la preuve de cette manière de voir. Ceux qui ont compris les troubles des Pouilles, déterminés par humisère, et qui n'ont pas pu s'expliquer les troubles de Milan, où l'on jouissait d'un bien-être relatif, font preuve d'une très grande ignorance des rapports de l'économie et de la psychologie. J'ai dans Yltalia nel 1898 (Milan, 1893) expliqué ce phénomène de l'adaptation pacifique aux types de vie io'érieure et la nécessité de la révolte .là où le standard of life est plus élevé. Spencer en différents endroits, et notamment dans ses Problèmes de morale et de sociologie, pag. 80 82, démontre que chaque progrès réalisé fait naître le désir de progrès plus grands ; et même M. Le Bon reconnaît l'utilité de ce phénomène, qui est le grand ressort du progrès {Psychologie du Socialisme , pag. 14-23).
il est certain que le retour en arrière, l'adaptation définitive aux conditions inférieures, n'est plus possible. L'avalanche s'est mise en mouvement, qui pourra l'arrêter?
Les réactionnaires de toute sorte s'y sont essayés à plusieurs reprises, au moyen des fusillades en masse, des emprisonnements, des persécutions, tantôt brutales, tantôt plus raffinées, et toujours en vain. Ils veulent détruire le levain mystérieux du désir croissant d'instruction et de bien-être, mais* tous échoueront : c'est ce que nous enseigne l'expérience. Cependant 1 inquiétude de ces pessimistes intéressés ne fait qu'aggraver leur souffrance psychologique, parce qu'ils luttent pour une fin qu'ils savent ne pouvoir jamais atteindre. Ils agiraient avec plus de sagesse, s'ils se résignaient eux-mêmes à c»i qui est fatal et s'ils consacraient leurs forces à faire réussir l'inévitable de la façon la plus utile pour eux et pour la société.
Plus désastreuse encore est la position des pessimistes darwiniens. Quelques mots suffiront à montrer la contradiction à laquelle ils aboutissent.
Si la lutte pour l'existence est la loi de la vie — et c'est une loi bienfaisante à leur avis, puisqu'elle prépare le triomphe et la sélection des meilleurs — comment peuvent-ils conseiller la résignation et l'acceptation du statu quo? Comment condamner dans la classe ouvrière, dans l'ensemble de la société humaine, Eelte lutte que Ton recommande à certaines classes?
Nous devons ajouter que les pessimistes darwiniens ne manquent pas tous de logique et de sincérité. Honoris causa, je citerai M. Gumplovicz. Il ne repousse pas
d'une façon absolue l'épithète de pessimiste, que le premier je Lui ai appliquée dès la publication de sa Lutte des races, mais il fait une distinction.
« Cette conception, qui est la nôtre, de l'ensemble de l'évolution de l'histoire humaine, encourt souvent le reproche de « pessimisme ». Or, le mot « pessimisme » sonne mal, on y atlache la signification d'un blâme. Quant à sa signification vraie, on ne se rompt pas la tête à la comprendre, et pourtant, il y en a plusieurs, et chacune ne comporte point nécessairement un blâme. Si je repousse résolument le reproche de pessimisme dans une des significations courantes, je n'ai nulle intention de repousser ce qualificatif de « pessimiste » dans une autre acception. Il est donc nécessaire de s'entendre avant tout sur les divers sens de ce mot.
« Celui-ci s'est d'abord généralisé comme épithèle de la philosophie de Schopenhauer et ensuite de Hartmann, 'et désignait cette opinion que 1 la vie dans ce pire des mondes est tellement misérable, qu'il ne vaut pas la peine de vivre et que la plus grande sagesse consiste par conséquent à détruire la « volonté de vivre ». Dans ce sens, le caractère de blâme attaché à ce mot peut être fondé. Mais on oublie que cette conception pessimiste de Schopenhauer et de Hartmann est composée d'un jugement qui sert de prémisse (« ce monde est le pire de tous les mondes possibles ») et d'une conclusion qui en est tirée (« donc il ne vaut pas la peine de vivre »). Abstraction faite de ce jugement sur les vices de ce monde pouvan t comporter des degrés très différents, ce qui donne déjà lieu à un pessimisme pour ainsi dire plus ou
moins avancé, la conclusion de Schopenhauer et de Hartmann ne découle point nécessairement de ce jugement, car elle pourrait être aussi toute autre, par exemple : Ce monde, il est vrai, n'est pas le meilleur, il est peut-être même le pire, mais, comme nous ne pouvons pas nous en procurer un autre, et puisque nous vivons, il vaut donc toujours la peine de goûter entière cette vie, même telle quelle.
« Du degré plus ou moins pessimiste de l'appréciation pessimiste de ce monde et de la possibilité des conclusions contradictoires à tirer de ces appréciations, il découle qu'il peut y avoir des pessimismes fort dislincts, qui diffèrent les uns des autres comme le jour et la nuit, s'élant placés à des points de vue absolument opposés par rapport à la question la plus importante de l'attitude à prendre vis-à-vis de la « vie ».
« II en résulte d'abord que Tépithèle de pessimiste, que Ton applique volontiers partout où l'on rencontre un élément quelconque de la conception de Schopenhauer, ne dit encore rien, et que tel pessimisme peut totalement manquer des conditions qui autoriseraient à y attacher la signification générale de blâme. Car, évidemment, celui-là n'est pas pessimiste au sens ordinaire de ce mot, qui, tout en reconnaissant peu de valeur à la vie de ce monde, la considère pourtant comme digne d'être vécue jusqu'au bout. Ce dernier pessimisme constitue même au fond le plus grand optimisme, et si l'on voulait classer d'une manière scientifique les diverses nuances de « pessimisme », il faudrait l'appeler le « pessimisme optimiste », et alors le sens de blâme propre à l'épi thè le
de pessimisme disparaît de lui-même, même le cas contraire apparaîl, et ceci pour une bonne raison.
* C'est que ce serait évidemment illusionner le monde d'une manière peu scientifique que de vouloir présenter révolution de l'humanité ici-bas comme une idylle où seule la vertu est victorieuse et le vice toujours châtié.
« Cette conception, avec la signification que nous attachons à ces mots et toujours relativement à la vie individuelle, ne s'applique pas du tout à l'évolution sociale de l'humanité, ne s'applique pas à l'histoire. Pourtant on appelle « optimistes » ceux qui l'imposent par force à la réalité qui est tout autre, et nous la présentent masquée. Un éloge pareil contient, au point de vue scientifique, le plus grandblàme. Car pareille illusion est mensonge, donc condamnable pour cela seul. Que Ton traite de pessimiste la représentation strictement réaliste de l'évolution historique, elle aura, en outre de sa valeur scientifique, une valeur pratique inappréciable pour la vie, car elle assure ce calme et celte satisfaction philosophique qui proviennent de la connaissance de la vérité.
« Car, tandis que ces représentations optimistes de l'évolution historique mènent à chaque pas dans la vie réelle à des désillusions, au mécontentement, à l'aigreur, au désespoir, au crime, la représentation de l'évolution historique que l'on appelle pessimiste, mais qui n'est au fond que simplement réaliste, ouvre le chemin à la compréhension vraie de la vie, et par suite, à la conciliation de l'homme avec la réalité.
« Par conséquent, tandis que les représentations optimistes, comme des feux-follets, conduisent sur les
fausses routes et vers les précipices de la perversité, on trouve au bout de la conception soi-disant pessimiste, mais au fond seulement réaliste du monde, la récompense de toute vérité, l'harmonie intime entre l'homme et le monde » (Sociologie et Politique, pages 171 à 174). Cette longue citation me dispensera de toute discussion. I/impor tance de la conclusion n'aura pas échappé à mes lecteurs. Ce pessimisme de M. Gumplovicz est véritablement scientifique, il se concilie au fond avec la théorie marxiste et, ce qui vaut mieux encore, il est l'expression de la réalité, 11 explique la vie et justifie la lutte pour le mieux, alors même qu'on a la conviction qu'on ne peut pas arriver à la perfection et au bonheur. Ce pessimisme sincère et désintéressé dit aux classes ouvrières : Luttez pour vous élever 1 11 se confond avec le méliorisme, préconisé par miss Clapperton et parVanni en Italie, que l'on ne doit pas confondre avec l'optimisme absolu, romanesque et toujours imaginaire — qu'il soit dans la bouche de Candide ou du docteur Pangloss ou tel qu'on le trouve dans le socialisme sportif [comme l'a excellemment désigné M. Chiappelli) de Bellamy et de Hertzka. Au nom de ce méliorisme on doit convenir avec M. Lester Ward que le processus de nivellement doit continuer, les êtres humains s'élèveront toujours plus nombreux au-dessus du Nullpunkt économise et le domaine de l'économie de la douleur ira en diminuant, tandis que celui de l'économie du plaisir ira en s'élargissant (Économie de la douleur et du plaisir, dans les Annales de V Institut international de sociologie, t. IV, page 132).
Laissons les métaphysiciens et ceux qui sont guidéspar des sentiments religieux, comme Fogazzaro dans sa conférence faite au Collège romain, concilier le progrès avec le bonheur; au nom de la science et du réalisme on peut affirmer que le bonheur n'est que relatif : c'est là le grain de vérité que contient toute la thèse pessimiste et qui ne peut pas être invoqué — nous le savons par M. Glumplovicz — contre l'action et l'aspiration vers le mieux du socialisme. Cette relativité est, au contraire, favorable au socialisme, par suite de la distance très grande qui existe enlre le bonheur du sauvage et celui de l'homme civilisé, entre les souffrances physiques du miséreux et les souffrances psychologiques du riche. Nous pouvons voir laquelle des deux est préférable chez un illustre naturaliste, qui s'est occupé de l'éternelle question.
<t Beaucoup de gens, écrit M. Lubbock ne croient pas que la civilisation augmente le bonheur, ils croient le sauvage libre et noble. Mais le véritable sauvage n'est ni noble ni libre, 11 est Pesclave de ses besoins et de ses passions. Insuffisamment protégé contre les intempéries des saisons, il souffre du froid la nuit, et le jour de la chaleur du ciel. Ignorant de Tagriculture, il vit des produits de la chasse et, imprévoyant dans la prospérité, il est toujours sous la menace de la faim, qui le réduit souvent à la terrible alternative de manger son semblable ou de mourir de faim. Les animaux sauvages sont toujours en danger. M.^Gallon estime que la vie de tous les animaux qui vivent à l'état sauvage est excessivement inquiète, que l'antilope du sud de l'Afrique doit, à
la leltre, chercher un refuge dans la fuite une fois par jour ou lous les deux jours en moyenne, et que plusieurs fois par jour elle s'élance et court sous l'action d'une fausse alerte. 11 en est ainsi du sauvage : il est toujours soupçonneux, toujours en danger, toujours en garde. Il ne peut compter sur personne et personne ne peut compter sur lui. Il n'attend rien de son voisin et il fait aux autres ce qu'il croit que les aulres lui feraient. Sa vie n'est qu'une succession d'égoïsmes et de craintes. Même dans sa religion, s'il en a une, il se crée une nouvelle source de crainle, et il peuple le monde à' ennemis invisibles. La condition de la femme sauvage est plus misérable encore que celle de son maître; non seulement elle supporte les mêmes souffrances, mais elle doit supporter la mauvaise humeur et les mauvais traitements de l'homme. On peut dire en vérité que celui-ci ne la traite pas beaucoup mieux que son chien et qu'il ne l'aime pas beaucoup plus que son cheval (1). »
Il n'y a donc pas de bonheur absolu, mais il y a certainement une diminution croissante de la souffrance, grâce aux progrès du bien-être et de l'instruction. La douleur est éternelle, nous dit l'illustre chanteur de Satan, dans Giobbe (2), dans une forme à la fois scienli-
(i) I tempi preistorici. Trad. ital., page 424. M. Lubbock a récemment publié deux autres volumes sur le bonheur, qui n'ont aucune valeur scientifique. Ce n'est qu'un recueil de sentences, d'aphorismes populaires qui affirment la croyance au bonheur. M. Leroy-Beaulieu a insisté sur les avantages des progrès économiques dans plusieurs passages de son Essai sur la répartition des richesses (4 e édition 1897).
(2j Poème de M. Rapisardi,
262 CHAPITRB VII
tique et poétique, mais il n'y a qu'un .aveugle de bonne foi, et un individu qui spécule sur les misères humaines, en se menlant à lui-même, qui puissent nier que cette douleur se transforme et s'atténue.
Considérons, par exemple, un prolétaire qui peine et sue pendant douze heures au moins dans une usine malsaine, et qui n'arrive que difficilement à apaiser sa faim et celle des siens. Son travail fini, comme réconfortant ultra-psychologique il trouve dans son logement humide et étroit sa femme couchée sur un lit de douleurs et privée des soins dont elle aurait besoin, tous ses enfants rachitiques et à peine couverts d'ignobles haillons. S'il veut se procurer quelques heures d'ivresse et d'oubli, il doit avoir recours à l'alcool. Et cette ivresse est très dangereuse; s'il s'y livre trop souvent, il perdra l'habitude du travail, il sera frappé de delirium tremens ou de folie, ou il sera poussé au crime ; il finira à l'hôpital, à la maison de fou, s'il y trouve une place, ou en prison.
Considérons maintenant un riche banquier. Sa table est couverte de mets délicats et succulents, il n'a que l 'ennui du choix; il se distrait par la promenade, les courses, les visites, le théâtre, les soins qu'il prend pour remeubler son intérieur, transformer son écurie, faire construire une maison de campagne. S'il est las de sa femme, un complaisant lui fournira de voluptueuses prostituées ou de spirituel les hétaïres ; s'il veut se surexciter agréablement, il boira des liqueurs et des vins généreux.
Certainement tous deux, le prolétaire et le banquier,
ont, ou peuvent avoir le désir d'améliorer leur condition, ou si l'on veut ils sentent l'aiguillon de l'envie. Mais la souffrance psychologique est-elle plus grande chez le banquier que chez le prolétaire? Personne ne le croira.
Quoi qu'il en soit, il est certain que toutes les réformes sociales jusqu'ici réalisées ont diminué les souffrances physiques des ouvriers et qu'en les continuant on pourra diminuer l'inégalité des richesses, ce qui fera disparaître une grande partie des causes actuelles de souffrance psychologique. Le règne de la justice, qui assurera à tous un minimum de bien-être et qui répartira les biens en raison des mérites, fera disparaître ou réduira au minimum l'envie et la jalousie avec leur escorte de crimes et de souffrances ; avec le règne de la justice, le travail ne deviendra pas absolument attrayant, comme l'a cru Charles Fourier ; mais, quand il recevra sa juste rétribution, il cessera d'être une souffrance, parce qu'on aura fait disparaître le spectacle décourageant du sybarite oisif, récompensé en raison directe du dommage qu'il porte à autrui.
La formule anarchiste : à chacun suivant ses besoins, à chacun suivant ses désirs, ne sera jamais réalisable; mais en nous rapprochant toujours davantage de l'autre formule : à chacun suivant son travail et selon se* merites, on contribuera à éliminer les souffrances psychologiques des riches et des pauvres.
Personne ne peut refuser aux pauvres le droit de goûter à ces souffrances psychologiques de la richesse, surtout quand ils s'aperçoivent que les riches luttent
ardemment par tous les moyens pour la conserver et pour l'accroître. Là est la condamnation du pessimisme adopté comme arme de combat contre les aspirations des socialistes. Ces pessimistes d'occasion, en eitet, s'ils voulaient rendre leur conseil efficace, devraient donner l'exemple du mépris de la richesse et des jouissances que leur causent leurs souffrances psychologiques. Mais il en qst tout autrement et leur vie dément ce qu'ils écrivent. ^
Comment pourrait-il en être autrement, si, depuis les temps les plus reculés, ils donnent aux autres des conseils qu'ils ne suivent pas eux-mêmes? L'Ecclésiasle nous rapporte les paroles de ce moraliste, Gis de David, roi de Jérusalem, de ce roi sage qui vivait dans le luxe le plus raffiné avec un millier de femmes, épouses ou concubines. C'est aujourd'hui encore la classe privilégiée et jouisseuse qui donne semblable conseil et laisse entendre les mêmes lamentations... Ne dirait-on pas que la philosophie de tous ces moralistes ressemble à la moralité des libertins qui, devenus vieux, se donnent tout entiers à la dévotion?
Si l'instruction et le bien-être n'aboutissent qu'à d'épouvantables soulîrances psychologiques, qu'on aille courage de retourner à la pauvreté et à l'ignorance, qu'on renouvelle les hauts faits d'Omar, qui était logique lorsqu'il brûlait les bibliothèques; et qu'on chante un hymne en l'honneur des pauvres d'esprit; que Rolschild, que Jay Gould, que les milliardaires fassent abandon de leur fortune, et on les croira.
L'augmentation du bien-être matériel et du progrès
intellectuel accroissent les souffrances psychologiques ! Si cela était vrai, les individus et les générations gui dans le cours de leur vie réussissent à élever leur condition, devraient renoncer aussitôt à la situation acquise. Demandez cependant à l'homme instruit s'il renoncerait volontiers à son savoir, à l'homme riche s'il veut redevenir pauvre ; personne ne le voudra. Ils préfèrent donc leur condition actuelle à celle qu'ils avaient autrefois et même s'ils se plaignent de leur nouvelle position, ils l'apprécient mieux quand il y a pour eux danger de la perdre.
Est-il vrai d'ailleurs que tout le monde sente «a souffrance psychologique augmenter lorsque ses conditions matérielles et intellectuelles s'améliorent? Combien d'existences tranquilles et satisfaites n'y a-t-il pas dans le monde? Cette satisfaction générale est-elle désirable, alors même qu'elle serait possible? La poursuite, et la poursuite ardente d'une somme plus grande de bonheur, n'est-ce pas là le stimulant, le levain, la condition sine qua non du progrès?
Si la souffrance psychologique est le résultat final de tout progrès, au lieu de combattre le socialisme, on ferait œuvre plus utile si, vêtu d'un cilice et la tête couverte de cendres, on se mettait à prêcher aux classes élevées le retour à la barbarie. Il vaudrait mieux encore recommander le culte d'Origène, la castration. On peut rendre hommage aux bonnes intentions des économistes qui, en nous parlant du danger de l'augmentation de la souffrance psychologique, le font dans un esprit philantropique et par un amour tout particulier pour les
26t) CHAPITRE VII
classes ouvrières, qu'ils mettent en garde contre le désir d'améliorer leur sort et auxquelles ils montrent qu'il vaut mieux donner la préférence aux souffrances physiques afin d'éviter la souffrance psychologique. Mais ainsi va le monde I ils prêchent dans le désert, et ils n'en recueilleront qu'ingratitude, si les riches les premiers ne se montrent pas convaincus de la suprême vanité de tout.
Les prolétaires, de leur côté, peuvent avec une apparence de raison — une apparence seulement! — demander aux classes dirigeantes qui leur parlent de souffrances psychologiques comme suite de toute augmentation de bien-être et d'instruction : « Pourquoi conservez-vous vos richesses; pourquoi vous efforcez-vous par tous les moyens licites et illicites de les augmenter; pourquoi envoyez-vous vos enfants dans les Universités, dans les écoles supérieures, si la richesse et le savoir n'augmentent pas la somme de vos jouissances, si au contraire elles augmentent vos souffrances? x>
On prétend que le paradis tant recherché par les ouvriers se résoudra en une désillusion a mère, que la richesse et le pouvoir ne donneront pas le bonheur aux derniers venus, pas plus qu'ils ne lont donné à ceux qui les ont précédés. Soit, mais les ouvriers veulent voir à leur tour s'il est vrai qu'en changeant de condition, qu'en mangeant du bon pain et de la bonne viande, en se reposant lorsqu'ils sont fatigués, en prenant toutes les précautions désirables contre la chaleur et contré le froid, on n'arrive pas au bonheur; même sans vins généreux, sans clubs, sans sports, sans diamants, sans palais,
sans prostituées, ils veulent goûter à cette souffrance psychologique particulière que donne la richesse ou du moins une honnête aisance. Qui leur donnera tort? Si ceux qui prêchent la modération et le renoncement aux plaisirs veulent avoir quelque action, qu'ils commencent par donner le bon exemple, qu'ils endossent le cilice de saint François d'Assise, qu'ils se fassent trappistes. Qu'ils ne fassent pas comme Tolstoï qui, au dire d'une de ses gouvernantes, prêche le végétarisme qu'il pratique pendant le jour, alors qu'il mange d'excellents biftecks pendant la nuit.
Comment ajouter foi aux recommandations hypocrites de ces bons apôtres, qui, au nom de la morale évolutionniste, qu'ils voudraient réduire à un fatalisme inerte — quoi qu'ils disent sur le fameux juste milieu entre la résignation chrétienne et la revendication révolutionnaire — , conseillent aux ouvriers l'abstention de l'effort incessant et énergique pour améliorer leur sort? Pour que les conseils soient efûcaces, et c'est ce que savent tous les pédagogues, il faut prêcher d'exemple. Et les bourgeois ne donnent certes pas un exemple encourageant de modération dans leurs appétits, eux qui possèdent cent, et qui aspirent à posséder mille; qui obtiennent mille et immédiatement veulent un million, et qui ne reculent pas devant les tromperies, les vols, les crimes de tout genre. Si même cette absence de modération était une faute, en attribuant une part de responsabilité aux travailleurs qui en sont coupables, on devrait tenir compte des lois de la contagion psychique, et remonter jusqu'à ceux qui ont donné des exemples pernicieux.
Et les frères prêcheurs, qui sont au service de la bourgeoisie capitaliste, devraient donner un bon exemple des nouvelles vertus sociales qui seront créées par la morale évolutionnisle, en se résignant une bonne fois à l'existence du monstre, qu'ils ne parviennent pas — Hercules de foire — à abattre, en se résignant à l'existence du socialisme. (1)
(1) En réalité, j'ai peu de chose à ajouter à ce que j'avais écrit contre les pessimistes... intéressés en 1884, parce que personna n'a réfuté mes objections. Ce sont les mêmes arguments qu'a magistralement exposés, avec son éloquence ordinaire, Jean Jaurès dans soa discours du 19 juin 1897 (Socialisme et Paysans, Paris, 1897).
Le darwinisme social est plus séduisant lorsqu'on le présente comme essentiellement avantageux dans ses résultats parce qu'il assure la victoireet la survivance aux meilleurs. Alors même que nous serions sûrs qu'il y aura place pour tous dans le monde, il faudrait encore désirer que la lutte entre les hommes continue pour ne pas arrêter cette sélection progressive. La sélection serait avantageuse au point de vue biologique, parce qu'elle assure la victoire du plus fort ; au point de vue moral, parce qu'elle accorde des avantages et des privilèges à ceux qui les méritent.
Dans cette montée continue de l'humanité vers le mieux, les inférieurs, les vaincus ne disparaîtraient pas tout d'un coup. Ils pourraient même se reproduire et se multiplier, déterminant ainsi, dans le sein de là société, un processus de différenciation croissante. Ainsi la distinction des classes et même des castes, l'existence des aristocraties ne seraient pas un fait
historique regrettable et qui témoignerait de la prédominance de l'iniquité et de la violence dans les phases précédentes de l'évolution et dont on devrait souhaiter la prompte disparition ; ce serait, au contraire, la conséquence légitime d'une bienfaisante loi naturelle, que nous devrions nous efforcer de conserver et de rendre même plus efficace.
La lutte pour la vie ainsi entendue, c'est-à-dire le triomphe des meilleurs, pourrait être acceptée au nom du principe de justice. Mais celte théorie a été démentie par les faits, et l'histoire a démontré que cette sélection progressive, lorsque la différenciation se réalise en donnant la prédominance aux aristocraties, se transforme en sélection régressive, en processus de dégénérescence.
Les sociologues darwiniens ont alors essayé de modifier et de formuler autrement la loi de la survivance. Les meilleurs, au sens large du mot, sont devenus pour les uns les plus forts physiquement, pour les autres les mieux adaptés à un milieu donné. On ajoute enfin que la sélection ne doit pas être entendue au sens endo-social, mais au sens inler-social, c'est-à-dire qu'elle assure la victoire et la survivance non pas aux meilleurs dans un groupe donné, mais à un groupe, à une race pris dans leur tolalité à l'égard d'un autre groupe, d'une autre race.
11 faut étudier la sélection darwi no-sociale sous ses différents aspects, afin de voir si elle résiste à l'épreuve des faits et à quelles conséquences elle aboutit dans la réalité par l'effet des lois sociales qui ont altéré le fonctionnement normal des lois biologiques.
L'application la plus optimiste du darwinisme social, en tant qu'il assure le triomphe et la survivance des meilleurs, a été faile par Hâckel. 11 a vu dans celte théorie la condamnation de l'égalité démocratique et du nivellement socialiste, et la justification de l'aristocratie, produit d'une sélection et d'une différenciation croissantes.
« Le socialisme, dit-il, demande pour tous les citoyens des droits égaux, des biens égaux, des jouissances égales ; la théorie de la descendance prouve, au contraire, que la réalisation de ces désirs est tout simplement impossible; que, dans les sociétés humaines comme dans les sociétés animales, ni les droits, ni les devoirs, ni les biens, ni les jouissances de tous les membres ne sont et ne pourront jamais être égaux.
« Si Ton veut attribuer une tendance politique au darwinisme — ce qui est permis — cette tendance ne pourrait être qu'aristocratique et non pas démocratique, et moins encore socialiste. La théorie de la sélection nous apprend que dans la vie de l'humanité comme dans celle des plantes et des animaux, partout et toujours une faible minorité privilégiée parvient seule à vivre et à se développer ; l'immense majorité, au contraire, souffre et succombe plus ou moins prématurément. Innombrables sont les germes de chaque espèce de plantes et d'animaux et les petits qu'ils produisent, mais le nombre de ceux qui ont la chance de se développer jusqu'à leur complète maturité et qui atteignent le but de leur existence est, en quelque sorte, insignifiant. » {Les preuves du transformisme, chap. VI).
272 CHAPITRE VHt
Lange, avant Hâckel, avait entrevu l'avantage que les économistes pouvaient tirer et l'application qu'ils pouvaient faire des conséquences immédiates de cette théorie, puisque dans la lutte pour conquérir la meilleure position sociale, la victoire était censée demeurer aux plus forts, c'est-à-dire aux meilleurs.
Les conclusions de Péminent historien du matérialisme, considérées d'une façon unilatérale , ne différaient pas de celles du défenseur du monisme scientifique moderne, et aboutissaient à l'affirmation d'un processus de différenciation, origine des aristocraties. La condition des classes privilégiées se trouvait ainsi, en un certain sens, justifiée et la place qu'elles occupent dans l'histoire, légitimée.
Spencer, reprenant la vieille idée d'Aristote, découvre des causes psycho-physiques môme dans le choix des fonctions et des professions, bien qu'il reconnaisse que, par suite des nombreuses interférences des autres facteurs, on ne puisse pas déterminer la part exacte qu'elles ont dans l'industrie ; et, ne tenant aucun compte de l'histoire, il arrive à découvrir une spécialisation des fonctions même entre les nations (1). Il cite l'Angleterre comme particulièrement propre à l'activité marilime et il oublie la place qu'occupait autrefois Venise, et qu'elle a depuis longtemps perdue.
La différenciation croissante entre les hommes a été étudiée avec un grand luxe de détails par M. Le Bon, qui a résumé tous ses travaux historiques et anthropo-
(1) Spencer, Institutions industrielles, pages 197-205.
logiques antérieurs dans son ouvrage sur Les lois psychologiques de l'évolution des peuples (Paris, 1894), et dans sa Psychologie du socialisme (Paris, 1898). Mais c'est M. Novicow qui a le mieux justifié l'existence des aristocraties, dans ses différenls ouvrages et notamment dans sa Conscience et volonté sociale.
Pour l'illustre sociologue russe, s'il ne se formait pas des aristocraties par différenciation et sélection, les intérêts publics, collectifs ne l'emporteraient jamais sur les intérêts privés. La lutte brutale qui régnerait entre les hommes est éliminée grâce à X élite qui représente l'organe intellectuel, le cerveau de la société humaine. Pour remplir sa haute fonction, Y élite doit naturellement être soustraite aux soucis de la vie matérielle. Celle élite sociale ne serait pas formée par la classe ou la caste qui a eu en mains le pouvoir politique ; celte aristocratie intellectuelle c'est celle qui a détruit les privilèges féodaux et les chevaliers pillards du mo) enâge. La différenciation sociale entraîne avec elle la différenciation des fonctions, qui augmente l'intensité de la vie collective ou, en d'autres termes, la somme des jouissances intellectuelles.
L'élite qui se constitue dans chaque société, ajoute M. Novicow, élabore les sentiments, établit ce qui est gentleman like et ce qui ne Test pas. La masse de la population suit par imitation. Si les individus qui possèdent les plus grandes fortunes d'un pays ne remplissent pas convenablement leurs fonctions, la société tombe alors dans un état pathologique. Une. société civilisée ne peut pas se passer de cet organe spécial, de
cette aristocratie intellectuelle. La société dans laquelle l'aristocratie ne remplit pas ses devoirs périra plutôt que celle dans laquelle elle les remplit et lorsque la concurrence intellectuelle devient plus forte, l'obligation de remplir ses devoirs devient plus impérieuse pour l'élite.
Celte élite doit être essentiellement intellectuelle, c'est ce que l'on peut déduire des lois mêmes de la biologie. Parmi les animaux de l'âge tertiaire, ce ne sont point les mammifères au petit cerveau qui se sont conservés, mais ce sont ceux qui étaient le mieux doués au point de vue cérébral (Perrier).
La transmission, au moyen de Phérédité, des qualités acquises, ne fait qu'augmenter les bienfaits de la sélection. Cette influence de l'hérédité ne doit être acceptée cependant que dans certaines limites. Elle est limitée par l'éducation, comme je l'ai démontré dans ma Sociologia criminale, et comme l'a également démontré Guyau ; les aristocraties peuvent non seulement instruire toutes les autres classes, mais encore mettre en évidence les hommes éminents qui naissent dans son sein. M. Lombroso l'admet, lui qui, par ses théories, devrait exalter l'action de l'hérédité (Il delitio politico e le rivoluzioni, page 232).
L'optimisme de Hackel et de son vulgarisateur Schmidt, de Novicow, et de tant d'autres qui prêchent l'utilité de la lutte darwinienne dans la société humaine, s'étant heurté aux objections et à la réalité^ on vit se former un groupe d'écrivains qui réduisirent les meilleurs aux plus forts, aux plus forls physique-
ment. Ces darwiniens n'ont pas de préoccupations morales. C'est la thèse de Gumplovicz, qui Ta synthétisée dans le triomphe des peuples non civilisés sur les peuples civilisés (La hitte des races). D'autres y ajoutent la force intellectuelle et n'excluent que le critérium moral. M. Pareto, s'en tenant à la réalité, considère comme sujets de choix les individus chez lesquels l'activité de la vie est la plus intense : activité qui peut se manifester en bien ou en mal. Lé prix de la lutte resterait toujours au plus fort, et seulement lorsque les prix deviendront plus nombreux, ils pourraient successivement être attribués à d'autres moins forts (Cours, volume 2, pages 372 et 374). M. Bonvecchiato, corrigeant les affirmations de M. Ribot (Hérédité psychologique) et de Jacoby (Etudes sur la sélection dans ses rapports avec F Hérédité chez f homme) sur la dégéné^ rescence nécessaire des aristocraties, ajoute que chaque talent, chaque génie, chaque classe privilégiée et chaque peuple particulièrement bien doué, ne laisse pas en héritage que les seules modifications de sa structure, mais aussi les résultats positifs et intellectuels de l'action exercée : ils peuvent disparaître entièrement usés, mais ils ont déplacé le point de départ à l'avantage de leurs successeurs.
On a apporté une modification plus radicale encore à la théorie de la survivance, en affirmant que la victoire appartient non pas aux meilleurs, mais aux mieux adaptés aux conditions de la vie, du milieu. De Candolle, Gumplovicz, Lapouge, Kidd, etc., prétendent que ce ne sont pas les individus qui sont le sujet de la
sélection, mais les races ; la, victoire dans la lutte appartient aux meilleurs, aux peuples, aux races les meilleurs ; la sélection se fait entre collectivités et non pas entre individus.
L'édifice socio-darwinien, élevé avec un si grand luxe de raisonnements et de faits mal interprétés, ou inexactement rapportés, ne résiste pas à la critique.
Lange, qui avait si remarquablement appliqué à l'évolution sociale les théories de Darwin, sans y apporter les préoccupations politiques de Hâckel, atténuait déjà la portée de l'évolution progressive en faisant intervenir le hasard comme facteur de la victoire ellemême; et aux conséquences logiques du processus de différenciation, il opposait l'action de la loi supérieure de V organisme social — de l'altruisme — dont nous avons déjà longuement parlé (Supra, chap. III).
Des objections étaient d'ailleurs faites aussi au nom de la biologie elle-même. M. de Lanessan soutenait que la victoire n'appartenait pas toujours au plus fort et que la lutte n'était pas la loi générale. Les faits rapportés par Darwin pour établir sa théorie sont réels, mais ils ne sont pas les seuls. D'autres faits les contredisent et en diminuent la valeur. A côté de la lutte pour l'existence en Ire les animaux et les plantes de la même espèce, ou d'espèces différentes, il y a Y association pour la lutte.
Dans la lutte pour l'existence, ce ne sont pas toujours les plus forts qui survivent, notamment parmi les végétaux, dans la lutte contre le vent, la pluie, le froid et les autres agents naturels : ainsi pour les vignes, les
plants les plus vigoureux germant les premiers, sont plus facilement atteints par les gelées du printemps. Des plantes très vigoureuses, que leurs épines ou d'aur très moyens défendent contre les gros animaux, sont détruites par des animaux microscopiques qui en détruisent les racines et les feuilles. Les plants de céréales ne peuvent pas survivre lorsqu'ils sont isolés, parce que le vent les emporte, tandis qu'ils résistent plus facilement quand ils se trouvent réunis en grand nombre. Il y a là association inconsciente entre des plantes de la même espèce. Il y en a aussi entre plantes d'espèce différente. La violette, par exemple, pousse admirablement sous la protection de plantes plus hautes, et grâce à l'épais tapis de verdure qu'elle forme autour de ses protectrices, elle les protège à son tour, en ralentissant l'évaporalion de l'eau et en entretenant une humidité favorable à toutes deux. Enfin, l'association entre animaux accorde souvent la victoire aux faibles contre les plus forts {La lutte pour Vexistence et Vassocialion pour la lutte).
L'utilité de la sélection darwinienne est démentie encore par d'autres faits. La paléontologie nous apprend que l'évolution de l'organisme, par exemple, ne se fait pas toujours dans le sens du mieux tel que nous le concevons. Il y a une évolution rétrograde qui consiste dans un retour de l'être à des formes inférieures — à celles de ses ancêtres — s'il est vrai qu'il y a, comme le dit un darwinisle, M. Lapouge, des formes supérieures et des formes inférieures dans la réalité et en dehors de nos préjugés esthétiques ou biologiques.
D'autre part, la destruction des espèces semble être d'autant plus rapide que le (ype en est plus parfait, du moins à notre point de vue. Voici, en effet, la conclusion négative de la paléontologie : les trilobites de la période silurienne, lesjcrustacés mér-ostomes du terrain carbonifère, les reptiles énormes du tertiaire et du jurassique, les ptérodactyles du crétacé, les édentés gigantesques du miocène, etc. (toutes ces espèces merveilleusement armées et mieux développées que tant d'autres qui leur ont survécu) ont disparu sans laisser aucune descendance, au moment précis de l'évolution où il semblait qu'elles fussent arrivées à la réalisation de la forme la plus parfaite. N'est-il pas évident que ce ne sont pas toujours les meilleurs d'une espèce qui survivent? Et Ton comprend la raison de leur disparition, la délicatesse même de leur structure les exposant aux influences débilitantes qui n'ont pas d'action sur les espèces les plus grossières.
Si cela se produit dans la biologie, la sociologie nous offrira des objections plus fortes encore contre cette fatalité et celte utilité de la lutte qui assurerait la survivance des meilleurs.
Il faut tout d'abord nous mettre d'accord sur le sens de ce mot meilleur. Nous n'avons pas une claire notion de ce qu'il faut entendre par là, et nous oublions souvent que la valeur individuelle d'un homme n'a presque rien de commun avec sa valeur comme élément de propagation de l'espèce : à ce point de vue (le plus important), un paysan ignorant et d'esprit borné, qui donnera des générations saines et perfectibles, vaut mieux
SÉLECTION BT PRIVILEGES 279
que l'homme d'intelligence supérieure, qui donnera naissance à des névrosés. En d'autres termes, chaque individu représente pour la société la combinaison d'une valeur actuelle en tant qu'individu, et d'une valeur en puissance en tant que point de départ d'une descendance plus ou moins perfectible. Il est très difficile de déterminer ces deux valeurs, dont la combinaison permet seule de déduire le concept du meilleur, et cela est impossible sans le concours de l'histoire, étudiée d'une façon analytique (Rivista di Filosofia Scientifica, septembre, 1886).
Parmi les hommes, la lutte contre la nature extérieure est dangereuse pour les individus isolés. Elle ne produit pas une sélection progressive, mais, au contraire, une sélection régressive, parce qu'en effet ce sont les hommes les plus robustes et les plus énergiques intellectuellement et matériellement qui s'exposent le plus volontiers aux dangers de la lutte, tandis que les paresseux et les faibles, qui sont presque toujours les riches (on en verra plus loin la raison), restant hors du danger, se multiplient facilement et perpétuent leur paresse et leur faiblesse.
Si nous laissons de côté toute considération idéaliste et d'ordre moral, et si nous nous en tenons au domaine restreint de l'économie actuelle, nous assistons à une défaite en masse des meilleurs. Le meilleur, c'est évidemment l'ouvrier fort, sain, instruit et qui veut s'assurer un standard of life tel qu'il convient à des hommes qui ont atteint un haut degré d'évolution. Or, ce sont les ouvriers américains, qui représentent le type le
meilleur dans la concurrence du travail, qui sont vaincus par les chinois. Les ouvriers adultes sont remplacés par les femmes et les enfants, même pour des travaux qui devraient être réservés aux premiers. Dans son ensemble en tin, la classe ouvrière, qui représente l'élément vital, la force progressive, Faction constante de l'homme contre les obstacles de la nature, reçoit, dans la distribution de la richesse, la part moindre, tandis que la part du lion revient au capitaliste et au propriétaire, qui n'ont aucune part dans la production, ou qu'une part infime.
La contradiclion est plus forte encore si nous faisons entrer en ligne de compte le point de vue moral qui ne peut pas, qui ne doit pas être exclu de la notion large et générale de la survivance des meilleurs. On voit alors que la fraude et l'usure conduisent au faite de la fortune, tandis que l'habileté active et honnête ne mène à rien. Dans la victoire même des premiers occupants, on trouverait les caractères du crime et non ceux de la force.
On arrive encore à un résultat analogue par une voie différente. Tandis que chez les animaux la lutte sexuelle favorise le triomphe des plus beaux et des plus forts, et, par suite, la sélection progressive, entre les hommes, au contraire, avec V organisation sociale actuelle, la femme la plus belle se donne au plus riche, qui est souvent le plus faible ou le plus ignorant.
« Si dans la lutte pour l'existence des organismes inférieurs la victoire est assurée — et cela n'est pas toujours vrai, comme l'a montré M. de Lanessan — aux
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plus forts et devient ainsi cause de progrès pour la famille et pour les individus, entre les hommes, la lutte pour l'existence aboutit à la défaite des individus les plus vigoureux et à la victoire des plus faibles. La nature est ainsi en contradiction avec elle-même, puisque^ tout en faisant de la lutte pour l'existence la loi universelle des êtres, elle fait en sorte que cette lutte donne des résullals absolument contraires, suivant qu'il s'agit de l'homme ou des, espèces inférieures. Une recherche impartiale nous oblige donc à conclure que la survivance du plus apte n'est pas la cause de la constitution économique et que cette force permanente et très grande, qui est la cause de l'évolution organique, n'a aucune inûuence sur l'évolution sociale, qui doit être déterminée par des causes bien différentes. » (Loria).
Quand on vit qu'il n'était pas possible de soutenir que les meilleurs, au sens large et ordinaire du mot, — les meilleurs physiquement, intellectuellement et moralement — triomphent et survivent dans la lutle, on atténua, pour ne pas dire on altéra, le sens de la théorie darwinienne et on remplaça les meilleurs par les plus forts au sens physique et brutal du mot.
Cette substitution n'était pas heureuse. Elle trouvait une justification dans cette affirmation de M. Gumplovicz que les forts ce sont les non-civilisés (La lutte des races) ; mais l'histoire donne un démenti au sociologue de Gratz. Les Egyptiens, les Assyriens, les Phéniciens, les Grecs, les Espagnols, les Hollandais, les Portugais, les Anglais, les Français ont conquis et soumis des peuples et des tribus nombreuses beaucoup
moins civilisées qu'eux-mêmes. Si les Romains ont triomphé des Grecs et des Etrusques, c'est-à-dire de peuples plus civilisés qu'ils ne relaient, et s'ils ont été, à leur tour, vaincus par les Barbares venus du nord de l'Europe, d'un autre côté, en Italie, en Gaule, en Espagne, en Afrique, ils ont vaincu des peuples qui leur étaient très inférieurs en civilisation.
Cela prouve avec évidence que la force brutale des peuples non civilisés n'est pas toujours victorieuse et que l'exception ne peut pas constituer la loi. Spencer lui-même a élé obligé de reconnaître que les types supérieurs ont élé souvent vaincus par les types inférieurs, parce qu'ils étaient plus nombreux ou plus sauvages (Les institutions industrielles, etc., page 204). M. Vaccaro donne de nombreux exemples de défaite des forts et des meilleurs [La lotta per Vesistenza, pages 42 à 49 et 122 à 127). Tous ces faits incontestables, mais contradictoires, démonlrent qu'on ne peut pas appliquer les lois biologiques aux sociélés humaines.
Dans les sociétés humaines, en un, les plus forts ce sont les hommes adultes, mais nous avons vu que dans la concurrence, grâce aux machines surtout, ils sont vaincus par les enfants et par les femmes.
Cette théorie a été examinée, d'ailleurs, d'un autre poinl de vue encore plus large et plus général, d'où l'on allaque incidemment la théorie malthusienne telle qu'elle est actuellement pratiquée. M. Messedaglia a été le premier, je crois, à remarquer que le malthusianisme produit une sélection à rebours, parce que, tandis qu'il limite la reproduction des meilleurs, il favorise la inul-
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tiplication des plus mauvais : des pauvres, des ignorants, des faibles (Scienza statistica délie popolazioni). M. Fouillée, M. Le Bon, et d'autres se sont, à leur tour, préoccupés de cette sélection à rebours, qu'ils croient spéciale à la France, mais qui est générale, au contraire, parce que partout ce sont les classes instruites qui limitent la procréation et qui, indirectement, favorisent la dégénérescence de la nation.
Certainement, dans notre état social, si les gens ricbes et instruits s'occupaient seuls du problème de la population, on arriverait à la multiplication des faibles et à la disparition des forts. D'autres facteurs, heureusement, interviennent et empêchent la réalisation de l'hypothèse.
Même sous cet aspect, la théorie darwinienne est démentie par les faits lorsque les économistes veulent la transporter dans la société humaine. La concurrence économique n'aboutit qu'à une augmentation quantitative et non pas qualitative de la population. De plus, tandis que dans la lutte entre les animaux les plus faibles, ceux qui sont vaincus, doivent nécessairement disparaître, dans la lutte sociale, ils continuent à subsister et ils se multiplient, et l'on a cette dégénérescence des races humaines qu'ont observée Gai ton et Riimelin (1).
(i) Loria, La propriété fondiaria, etc., pages 159 à 167, 190, 191; Sidney Bail, Die Konkurrenz und die Bevolkerungsfrage (dans l'ouvrage publié par Sydney Webb, Der Sosialismus in England, Gôttingen, 1898, page 198) ; Rouxel, Journal des économistes, mars 1885, page 489.
Lorsque Ton eut démontré par l'histoire et par la science que dans la lutte pour la vie ce ne sont pas les meilleurs qui triomphent et que les plus forts physiquement succombent, les sociologues darwiniens ne s'avouèrent pas vaincus, ils firent appel à V adaptation. Nous sommes bien alors en pleine réalité, personne ne pourra mettre en doute que dans la biologie et dans les sociétés humaines, les individus et les collectivités s'adaptent parfois à un genre de vie inférieur, s'adaptent au milieu physique et social. Mais dans la biologie et dans la sociologie, le mieux adapté est-ce toujours celui dont l'organisation est la plus élevée ?
Darwin lui-même ne Ta pas cru. « On ne peut pas douter, a dit Ray Lancaster, que souvent la sélection naturelle agit sur une race d'animaux, de façon à réduire sa taille. La petite taille de certains animaux favorisant leur survivance, ils ont été, en beaucoup de circonstances, réduits à des proportions microscopiques. » Ainsi, même dans le règne animal, remarque M. Lafargue, qui cite un extrait plus long du livre de Ray Lancaster (Degeneralion : A chapter in Darwinism), la lutte pour l'existence n'est pas toujours une cause de progrès, elle est parfois une cause de dégénérescence (Le matérialisme économique de Karl Maroc, page 15).
Ce que l'on constate dans la biologie se produit chaque jour dans les sociétés humaines ; la victoire appartient aux mieux adaptés au milieu. Mais les mieux adaptés ne sont pas nécessairement les meilleurs. Que les choses se passent bien ainsi, c'est ce qu'ont démontré Sergi (Degenerazioni umane), et Vaccaro
(La lot ta tra gli animali } 1889 ; Les bases sociologiques, etc.).
Ainsi la Ihéorie qui était optimiste avec Hiickel et Novicow, parce qu'elle avait pour résultat une sélection progressive, devient pessimiste, puisqu'elle conduit à la dégénérescence, à la sélection régressive. La théorie perd ainsi, dit Huxley, cette allure morale qu'on lui avait d abord assignée (Nitti, La population, etc., page 237).
Cette adaptation dégénérescente, décrite par Vaccaro et Sergi, a été d'abord imposée par la violence, par la force brutale, mais son action ne serait pas durable si d'autres coefficients n'intervenaient. Elle trouve, un appui dans les préceptes religieux qui prêchent et inculquent la résignation, dans l'éducation, les lois pénales et civiles et dans tout l'arsenal des expédients qui ont été exposés et commentés par M. Loria (Les bases économiques de la constitution sociale) , et par M. Vaccaro (Genesi e funzione délie leggi penali, Rome, 1889).
L'adaptation au milieu qui peut être cause d'évolution progressive, notamment en biologie, comme l'a démontré Lamark, marque incontestablement un regrès dans la sociologie, quand elle équivaut économiquement au retour aux conditions de vie inférieure. Dans ses grandes lignes, ce regrès pourrait être ramené à cet ensemble de causes désignées sous l'expression de manque de ressources par MM. Demoor, Massart et Vandervelde.
Je tiens à ajouter cependant qu'à mon sens ces auteurs n'ont pas clairement indiqué ce qui sépare, à ce
point de vue, le phénomène biologique du phénomène social, l'évolution régressive des institutions et celle des classes sociales. Tou le cetle phénoménologie n'est pas exactement décrite et, de plus, ils ne sont pas restés dans celte réserve prudente qui les a guidés dans le reste de leur travail. Dans le résumé et les conclusions placés en tète de la troisième partie du livre, ils affirment que ces constatations sont également applicables à l'évolution de l'organisme d'une société, et ils ajoutent, d'accord en cela avec MM. Magnan et Legrain, que les dégénérés sont des êtres anormaux qui n'ont plus les moyens de se régénérer {V évolution régressive, pages 238 et 239). Cela n'est pas exact. Les ouvriers anglais, de la fin du xvm e siècle et du commencement du xix e , s'étaient adaptés à des conditions de vie inférieure et relativement à l'évolution de toutes les classes sociales, leur condition était beaucoup plus mauvaise que celle des ouvriers du xiv e et du xv e siècle (Thorold Rogers, Russel Garnier), Ils n'en ont pas moins continué à se reproduire et ils n'ont pas confirmé les conclusions biologiques de la régression, qui devait aboutir à l'atrophie et à la disparition. On sait, en outre, que les classes inférieures, dans les plus mauvaises conditions de vie, sont précisément les plus prolifiques, par suite, elles triomphent numériquement et sont en contradiction avec la sélection darwinienne progressive.
La transformation de la théorie du grand naturaliste anglais en théorie de {'adaptation régressive ne permet plus de considérer la lutte pour la vie comme une loi bienfaisante à laquelle les hommes doivent se soumettre
au nom du progrès continu de la race humaine. Elle reste exposée à l'ironie des économistes, qui l'avaient invoquée pour justifier l'organisation sociale actuelle. Chaque époque, chaque civilisation aurait ses « sélectionnés » particuliers, c'est-à-dire ceux qui sont adaptés au milieu social, de sorte que le sélectionné parmi les cannibales serait très différent du sélectionné dans la société future. L'honnête homme, par exemple, a-t-on remarqué avec tristesse, serait vraiment déclassé dans notre société actuelle et il serait condamné à souffrir et à succomber (Papafava, dans le Giormale degli économisa, Rome, avril 1898). Evidemment, la loi de V adaptation ne peut pas aboutir au progrès de l'humanité.
- Si la loi darwinienne n'aboutit qu'à une adaptation régressive, il faut que les classes qui veulent progresser se révoltent contre elle, et, en effet, les adaptés se sont toujours, avec des succès variés, révoltés contre toutes les formes de la servitude. L'histoire est pleine de ces rébellions : guerres civiles, Spartacus et les gladiateurs, les Jacqueries, les paysans de What Tyler, les anabaptistes, 1789, la Commune, etc.. Nous n'avons pas à expliquer dans ce livre pourquoi l'adaptation n'a pas été complète, comment la rébellion a été possible. 11 nous suffit de rappeler que la rébellion a été sainte et bienfaisante, que cela plaise ou non aux darwinospencériens.
Ceux-là sont bien imprudents qui se moquent des idéalistes qui pensent que la force réside dans le droit, et qui renversent la formule en prétendant que la force.
c'est le droit. Lorsqu'ils défendent le Faustrecht du despotisme allemand, ils oublient que la force est du côlé des ouvriers. Ceux-ci, en effet, ont la force physique, car ils sont la masse; ils ont la force morale t car ils ont pour eux la justice. La force intellectuelle ne peut que servir, et elle sert à Tune et à l'autre. La substitution de la force au droit, c'est l'essence même de la théorie marxiste. Ce qu'elle peut avoir d'antipathique lui est donc accordé par les adversaires mêmes du socialisme.
Dans un cas seulement, la rébellion contre l'adaptation aux conditions inférieures de la vie ne serait pas possible et ne saurait être justifiée : lorsque les forces cosmiques, actuellement utilisées par l'humanité, seront épuisées, alors l'adaptation forcée à des conditions de vie inférieure ne se limitera pas aux individus et à certaines classes, mais elle s'imposera à toutes les races civilisées qui disparaîtront et céderont la place aux nègres, pour peu de temps il est vrai. Heureusement, l'auteur même qui nous laisse entrevoir cette hypothèse mélancolique estime qu'elle ne sera réalisée que dans un avenir très éloigné, dans quelques milliers d'années (1). Jusqu'à cette catastrophe finale, la lutte pour le mieux est possible.
Je ne consacrerai pas un chapitre à la réfutation du dernier argument des darwiniens qui soutiennent que la lutte n'a pas lieu entre les individus et entre les
(i) De Candolle, Histoire des sciences et des savants depuis deu.v siècles.
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classes, mais entre les races. Celte distinction entre les races supérieures et les races inférieures a été poussée à l'absurde par Ammon (Die natûrliche Auslese beim Menschen), et par Lapouge (Les sélections sociales).
L'anthropo-sociologie devrait proclamer le triomphe de YHorno europeus — grand, blond et dolicocéphale — sur VHomo alpinus — petit, brun et brachycéphale. Malheureusement pour cette dernière incarnation de la théorie darwinienne, de l'aveu même des anthropo-so ciologues, dans la lutte, ce sont les inférieurs, les alpins, qui triomphent des supérieurs, les européens. Ils reconnaissent que les supérieurs sont attirés par les villes qui sont les centres d'irradiation de la civilisation, mais dans les villes, non seulement ils s'éteignent, mais les dolicocéphales supérieurs se transforment d'une façon continue et fatalement en brachycéphales inférieurs.
La loi naturelle qui devrait l'emporter dans l'intérêt de l'humanité en assurant la victoire aux meilleurs, est neutralisée par les lois sociales, qui l'emportent sur elle.
Le principe de la sélection darwinienne progressive subirait ainsi sa dernière et définitive défaite même sur le terrain de la lutte des races. M. Gumplovicz, qui avait pris pour point de départ, lui aussi, la supériorité primitive originaire de certaines races, n'admet pas ce processus continu de différenciation aristocratique ; il croit à une fusion et à une assimilation continues (Sociologie et politique, page 292).
Ce qu'il y a de vrai dans cet essai d'une nouvelle
construction scientifique, c'est la supériorité reconnue des lois sociales sur les lois biologiques : Quant à la supériorité de certaines races, ou d'une race sur les autres, nous n'avons pas, pour le moment du moins, à nous en préoccuper, parce que nous devons convenir, avec M. Winiarski, que nous sommes devant la plus simple et la plus enfantine des fantasmagories, qui devient une véritable aberration mentale avec le surhomme de Nietzsche (1).
(1) Léon Winiarski, IS anthroposociologie (Devenir Social, mars 1898). Pour voir jusqu'à quelles extravagances peut aller Y anthroposociologie, il laut lire l'article de Lapouge dans la Rivista italiana di Sociologia (Rome, 1897). 11 y veut établir une relation entre la dolicocépbalie et la brachycéphalie et les impôts, la richesse, etc., en Italie. Il affirme qu'il y a eu en Sicile une invasion de jpiëmontais /... J'ai attaqué les exagérations de M. Lapouge, formulées tout d'abord dans la Revue d'anthropologie, dans le II e volume de ma Sociologia criminale, chap. V. Je me suis également demandé si aujourd'hui, après des croisements qui ont duré des siècles, on peut parler encore de races pures. J'ai étudié à nouveau cette question dans ma Politica coloniale (Palerme, 1892). Je suis heureux d'avoir trouvé une confirmation de mes opinions dans les deux derniers magnifiques ouvrages de Sergi, Afrîca et Art e Italici (1897-1898). Dans cette question de la pureté de la race, il y a un côté vraiment humoristique. M. Lapouge, en effet, affirme que la stérilité française vient du croisement des deux races. En un mot, les français seraient stériles parce qu'ils sont hybridea... des mulets. Or, les français du Canada et de l'Algérie sont beaucoup plus féconds que dans la mèrepatrie ! M. Arsène Dumont ajoute que dans les quartiers pauvres de Paris, qui sont le plus mélangés, la fécondité est plus grande que dans les quartiers riches. Les départements da la Seine-Inférieure et du Nord, qui sont très mélangés, ont une haute natalité. Le Lot et-Garonne, dont la race est très homogène, a une natalité très faible. La France avait une nata-
La démonstration faite par M. Lapouge que les sélections sociales, non seulement se superposent à la sélection naturelle, mais, la neutralisent, fournit une
lité de 33 °/ il y a quatre-vingt-dix ans et sa population était aussi mêlée qu'elle l'est maintenant. Quant aux races pures, il suffit de remarquer que les anglo-saxons dolicocéphales du Massachussets sont oliganthropes, comme les brachycéphales du Lot-et-Garonne (Natalité et démocratie, pages 114 et 115, 192-194). De plus, la faible natalité, l'infécondité croissante — il n'y a pas à parler de stérilité absolue — est la caractéristique de tous les peuples dont la civilisation et le bien-être ont atteint un niveau élevé, de toutes les familles aristocratiques les plus pures.,. Ainsi le progrès, en nous plaçant au point de vue démographique français, serait un mal, et la pureté même de la race, mieux que le croisement, hâterait la stérilité et la disparition progressive de la race.
M. Enrico Ferri, pour ne pas renier complètement ce qu'il avait écrit dans Socialismo e criminalité, qui m'avait amené à publier mon Socialismo (l re édition, 1884), a essayé de concilier dans son Socialisme la Science positive, Marx, Darwin et Spencer. Et comme les faits sont en contradiction flagrante avec cette conciliation, il a recours à une logique contre laquelle il fulminerait avec sa véhémente éloquence, s'il la trouvait appliquée par ses adversaires. Après avoir affirmé — et des faits innombrables l'y obligeaient — que dans les' sociétés humaines ce ne sont pas les meilleurs qui triomphent, il ajoute : « La première impression déterminée par la constatation de ces faits nous ferait nier que la loi darwinienne de la sélection naturelle peut être appliquée aux sociétés humaines, mais j'ai soutenu et je soutiens, au contraire, non seulement que ces sélections sociales à rebours ne sont pas en contradiction avec la loi darwinienne, mais qu'elles constituent un argument en faveur du socialisme » (page 54). La seconde partie de la conclusion est évidente, mais quant à la première, elle est complètement sans appui et toute l'habileté dialectique de M. Ferri ne réussit pas à la justifier, même en remplaçant les meilleurs par les mieux adaptés.
292 CHAPITRB VIII
justification complète à ceux qui veulent que l'homme intervienne d'une façon consciente dans la réforme et la transformation des institutions, de façon à réaliser les améliorations qui sont désirées par tous et que Ton n'obtiendra jamais par l'action spontanée de la nature (1). Les spencériens et les économistes libéraux logiques comptent au contraire sur cette action spontanée de la nature. Mais cette intervention consciente serait du moins nécessaire pour détruire toute la structure actuelle, qui est due à l'action de l'homme, et qui met obstacle au bon fonctionnement de la loi darwinienne. Pour revenir à la nature, il faudrait avoir recours tout d'abord à une intervention destructrice de l'homme. Cette destruction préliminaire des perturbations séculaires apportée à la sélection par les facteurs sociaux s'impose, même, en se plaçant au point de vue de la théorie darwinienne, même si l'on admet avec le duc d'Argyll que les aristocraties doivent être conservées, parce qu'elles représentent la transmission des bonnes qualités acquises.
(1) M. Lapouge a montré l'action régressive des sélections sociales dans le livre consacré à ce sujet et notamment page 443 et suivantes. M. Murrison, répondant au duc d'Argyll, démontre que les privilèges sociaux détruisent l'action bienfaisante de la sélection naturelle (Westminster Review, avril 1898). Cette théorie du triomphe des plus forts est passée dans la littérature. M. Georges Clemenceau y a consacré un roman (Les plus forts), dans lequel il flagelle les vainqueurs actuels dont le triomphe est fait de la misère des humbles, des ouvriers, de l'écrasement des sentimentaux, et permet à l'hypocrisie de gouverner le monde et à l'argent de dominer les consciences.
Cette action destructrice s'impose, parce que ce sont précisément les lois sociales qui favorisent la sélection à rebours et détruisent les bienfaits qui devraient résulter de la formation de l'aristocratie (Hâckel) ou de Vélite, qui devrait fonctionner comme sensorium social (Novicow).
De sorle que ce sont les lois humaines qui étendent l'action du hasard, qui intervertissent aujourd'hui les conditions de la lutte, et empêchent les lois darwiniennes naturelles de se manifester pour le progrès de l'espèce humaine en ce qu'elles ont d'utile et de bienfaisant. Ce qui apparaîtra clairement en examinant la fonction du droit de succession, qui sert de base à la constitution des aristocraties imaginée par Hâckel, et cjnsidérée comme utile et résultant de la théorie darwinienne.
En nous occupant de celle aristocratie, qui n'a rien a voir avec l'aristocratie grotesque, de création récente, charlatanesque et de mauvais aloi dont s'est occupé la Revue des Revues, et que certains voudraient conserver par... patriotisme, il nous faut exposer le jugement d'un penseur illustre, qui écrit exclusivement pour la science, sans préoccupations politiques et sociales et qui s'exprime de la façon suivante sur l'origine et la valeur des aristocraties : «... La noblesse est le produit de deux facteurs : l'idée exacte ou non d'un certain mérite audessus du commun ; l'opinion que ce mérite est transmissible. Certainement, en se plaçant à un point de vue idéal, l'institution de la noblesse peut être considérée comme excellente. Ne choisir que les meilleurs,
294 CHAPITRB VIII
conserver intacte V élite ainsi formée, la former dès le berceau par les traditions, les préceptes, les exemples ; l'élever à la façon d'une plante rare qui germe dans une serre chaude et dans un terrain favorable : on aurait, ainsi un processus de sélection rigoureuse, avec l'éducation en plus. Mais ce n'est là qu'un beau rêve, quelques remarques vont nous en convaincre.
« Et d'abord, quant à son origine, la noblesse qui prétendait être une élite, ne l'a jamais été que dans un sens restreint, celui des vertus guerrières. Elle naît partout dans cet âge d'adolescence des peuples, dans lequel l'imagination n'a pas d'autre idéal que le héros, d'autre culte que l'héroïsme (Vheroworshipe), dans lequel la seule vertu c'est l'honneur, le seul métier, la guerre... La sélection qui lui servit de base a donc été en droit très incomplète, et en fait souvent très défectueuse ». (1)
Quoi qu'il en soit, même si on ne lient pas compte de cette origine très incomplète et très défectueuse de la noblesse et de l'aristocratie (puisque d'ailleurs on peut répondre que les qualités qui l'ont emporté ont été celles qui pouvaient et devaient remporter dans un milieu donné et à un moment historique donné), il nous faut rechercher avec grand soin ce qu'ont été ces aristocraties et ces castes, qui représentent le produit de la conservation des meilleurs, et c'est là ce qu'il imparte de connaître pour porter un jugement exact sur les lois darwiniennes appliquées aux sociétés humaines par Hackel.
(1) M. Ribot, L'hérédité psychologique, p. 366 à 370.
La conslitution des aristocraties, la conservation, chez les descendants des élus, des avantages de la victoire a contribué à la sélection de l'espèce humaine, a donné des produits toujours meilleurs que ceux qui les ont procréés.
C'est là un problème pour lequel l'histoire fournit une solution très nette et tout à fait conforme aux vues du socialisme. 11 résulte, en effet, de l'examen des faits que, par suite des institutions humaines artificielles, et, parlant, susceptibles d'être modifiées, on a obtenu des, effets diamétralement opposés à ceux qui se seraient produits sous l'action spontanée de la loi de la survivance des meilleurs. L'hérédité, en tant qu'institution sociale, que les économistes voudraient conserver au nom des lois naturelles, a produit la dégénérescence des descendants, des meilleurs, qui vainquirent parce que tels ; elle a empêché l'évolution des inférieurs et elle aurait abouti à la dégénérescence complète des vaincus, si ceux-ci s'étaient résignés et adaptés à leur condition.
Examinons d'abord les faits, et nous verrons ensuite les causes qui les ont engendrés; nous apprendrons ainsi pourquoi il y a eu dégénérescence et non pas sélection des aristocraties. Nous arriverons alors à celte conclusion que : pour connaître le fonctionnement exact des lois darwiniennes et leur résultat qui conduit à la sélection, il faut supprimer tout ce qui les entrave, toutes les institutions sociales qui ont été imaginées par V homme afin de perpétuer, dans certaines familles et dans certaines classes, les privilèges économiques et politiques.
296 CHAPITRE vni
Voici les faits les plus typiques que nous fournit l'histoire^).
Tibère est le descendant de la gens Claudia, dont la dégénérescence doit être attribuée, d'après M. Wiedermeisler, au mariage entre consanguins. Il y avait en lui toute l'arrogance aristocratique de sa race {vêtus alque insita Claudiœ fomiliœ super bia, disait Auguste). A mesure qu'il avance en âge, la forme maladive de son caractère se dessine toujours davantage : mélancolie et délire de la persécution. Caligula est le neveu de Tibère. Il réunit en lui la dégénérescence de deux familles, la gens Julia et la gens Claudia. Il a des attaques épileptiques avec tous les troubles nerveux qui en sont la conséquence. Claude, dont l'idiotie est notoire, est l'oncle de Caligula.
Néron est le fils d'Agrippine, sœur de Claude. Il est atteint de manie périodique. Wiedermeister conclut :
(1) M. Ribot dans l'ouvrage cité, et Jacoby dans ses Etudes sur la sélection dans ses rapports avec l'hérédité chez Vhomme (Paris, 18S1), nous ont fourni la plupart des faits que nous avons cités sur la dégénérescence des aristocraties, dégénérescence que M. Le Bon tient pour absolument certaine (Application de la psychologie à la classification des races dans la Revue philosophique, déc. 1886). Je sais également, grâce à son obligeante communication, que le professeur Morselli a recueilli une masse considérable de documents afin de démontrer la dégénérescence des aristocraties. 11 a courageusement applaudi au mariage du prince héréditaire du royaume d'Jtalie avec la princesse Hélène de Monténégro dans l'espérance qu'il y aurait ainsi apport de sang nouveau dans la vieille maison de Savoie (Jiivista popolare, 2 e année, n° 9).
avec Néron s'éteint la famille Julia Claudia-, l'arbre ne donne plus de fruits.
De Vespasien, on tombe à Domilien. L'avarice bien connue du premier était héréditaire.
Toute Thistoire romaine démontre donc que les bonnes qualités se dégradent el disparaissent petit à pstit, tandis que les mauvaises se transmettent et s'accentuent. Le moyen âge et les temps modernes confirment celte conclusion.
De Clovis, on descend aux rois fainéants. De Pépin d'IIérislal, on arrive, par Charles Martel et Pépin le Bref, à l'apogée avec Charlemagne, et on descend alors rapidement. D'Hugues Capet au dernier Bourbon, la chute est continue ; il n'y a que peu d'exceptions, que Ton peut expliquer par des croisements et des circonstances extraordinaires. De Cosme et de Laurent de Médicis on passe à Catherine et à Marie de Médicis, et la famille s'éteint avec Gaston.
Charles V était gourmand; il eut pour fils Philippe II et celui-ci Don Carlos, gourmand et cruel. La gloutonnerie lui venait de Charles V et la cruauté de Jeanne la Folle. Dans son Histoire de la névrose héréditaire de la maison royale d'Espagne, — huit générations en 250 ans — le plus célèbre aliénisle anglais, Ireland commence par Jean 11 de Castille, 1449, et finit avec Charles II, infirme, épileptique, qui passait tout son temps à jouer avec des nains, à suivre les processions, à réciter des paler et des ave. C'est la fin de la race, 1700, qui, après avoir passé par différents degrés d'épiiepsie, d'hypocondrie et de manie, s'éteint avec un
individu atteint d'idiotie (Jojurnal of mental science, juillet 1875) (1).
Si des familles particulières nous passons à des classes entières, l'extinction et la dégénérescence ne sont pas moins évidentes. «Les citoyens des républiques anciennes, dit Lillré, n'ont jamais pu se conserver par simple reproduction. Les 9.000 Spartiates de Lycurgue étaient réduils a 1.900 au temps d'Arislole. La population d'Athènes s'est souvent recrutée par l'admission des étrangers à laïcité. Il n'en a pas été autrement dans les temps. modernes. Il n'y a pas une seule noblesse en Europe qui remonte en masse à une grande antiquité » {De la philosophie positive),
Benoiston.de Châteauneuf, dans un curieux Mémoire statistique sur la durée des familles nobles en France, montre que cette durée ne dépasse pas 300 ans en moyenne. Il voit la cause de cet épuisement dans le droit de primogénilure, dans les mariages consanguins, mais surlout dans la guerre et dans les duels. Il faut certainement chercher à ce fait des causes plus générales, car ce môme auteur avoue que ses recherches sur l'extinction des familles bourgeoises et des classes les plus humbles l'ont amené au même résultat.
L'abâtardissement des familles nobles en France et
(1) Je crois inutile d'ajouter des renseignements sur la dégénérescence d,e la dynastie de Bavière, qui a fourni les manifestations les plus bruyantes et les plus tragiques de la folie. Elle est sur le point de s'éteindre. La dynastie qui règne dans l'empire austro-hongrois n'offre pas de meilleures conditions de vie.
dans les pays voisins, à la un des xvn et xvm e siècles, avait été constaté par différents auteurs. Pope faisait remarquer à Spencer que Vair noble que la noblesse anglaise devait avoir, était précisément celui qu'elle n'avait pas. En Espagne, on disait que lorsqu'on annonçait dans un salon un» grand d'Espagne, on devait s'attendre à voir entrer un avorton. Enfin, en France, on imprimait qu'en regardant les hommes qui composaient la haute noblesse de l'Etat, on aurait' cru être dans une société de malades, et le marquis de Mirabeau dans son Ami des hommes les traite de pygmées, de plantes sèches et mal nourries. On peut, d'après les faits et gpstes de quelques-uns de leurs représenlants, voir à> quoi sont réduites les vieilles familles aristocratiques françaises. Le comte de Castellane emprunte une somme d'argent à une comédienne entremetteuse pour séduire une des filles de Gould, après s'être déjà dégradé dans des maisons de jeu. Le prince de Sagan, le roi de la mode, s'exhibait pour quelques louis dans les restaurants et les cafés, pour les mettre en vogue. Le comte Elie de Talleyrand Périgord, un audacieux escroc, organisa toute une série d'escroqueries contre Max Lebaudy. Le comte Bosson manqua de tout le respect dû à son père moribond pour économiser une centaine de mille francs. On sait la place d'honneur qui appartient à l'aristocratie anglaise dans presque tous les procès pour crime contre les mœurs. Il suffit de rappeler la campagne faite dans la Pall Mail Gazette par M. Slead, contre les déplorables mœurs de l'aristocratie anglaise. Le prince de Galles n'y jouait pas un beau rôle.
Cette dégénérescence des anciennes aristocraties — produits de guerres sanguinaires — dégénérescence physique, intellectuelle et morale, peut être constatée également chez les aristocraties récentes — produits de guerre non sanguinaires — qui sont le produit de la sélection capitaliste. Parmi les nombreux symptômes de la nouvelle aristocratie il faut noter, disait le Sozialdemocrat de Zurich, la perte de la foi et de l'enthousiasme (23 août 1893) (1). Avant de devenir la classe dominante, la bourgeoisie possédait une vigoureuse énergie créatrice, elle plaçait très haut son idéal et rien ne lui semblait impossible. Aucun problème ne l'arrêtait, ^fille ne s'épouvantait d'aucune conséquence. Qu'on songe seulement aux encyclopédistes ! Que de change- ' ments survenus depuis ! Chez ses représentants les plus riches et les plus élevés socialement, c'est la scrofule physique et morale qui domine ; l'activité créatrice est épuisée.
La dernière manifestation de la corruption et de la décadence de l'ancienne et de la nouvelle aristocratie, nous est fournie par les contrats de vente que sont actuellement les mariages américains, qui ont été étudiés par iM. Johannet dans la revue catholique, le Correspond dant. C'est avec un véritable dégoût qu'on lit les dédails fournis sur la chasse à la dot que les descendants des familles princières d'Europe font parmi les « biches » des Etats-Unis qui, pour recevoir un titre nobiliaire, donnent des millions de dollars à des individus qui
(t) On sait où est descendue maintenant la bourgeoisie.
portent l'empreinte indélébile de la dégénérescence phy« sique, intellectuelle et morale (l). L'éducation de ces reines américaines, Glles de millionnaires et de milliardaires, est, comme l'a démontré M. de Norvins dans la Revue des Revues (1898), telle qu'elle hâte la dégénérescence des descendants de l'ancienne et de la nouvelle aristocratie.
Nous en avons assez dit sur la dégénérescence des clcisses privilégiées ou victorieuses. Nous n'avons pas besoin de montrer la dégénérescence qui frappe la classe vaincre et les empêchements à son évolution (2). Nous renverrons simplement aux rapports parlementaires anglais sur le travail des femmes et des enfants et sur la santé publique, à Y appel de Karl Marx aux classes ouvrières d'Europe (1864), à la question du travail de A. F. Lange et aux statistiques médicales et militaires. La cause de l'arrêt de développement des classes vaincues est trop évidente pour qu'il faille y insister. Elles n'ont pas les moyens qui favorisent le développement physique et intellectuel ; elles sont souvent privées du nécessaire, et cela parce que les vainqueurs s'approprient: une bonne partie du produit de
(1) Un écrivain anglais de grande valeur a eu le courage de montrer que l'Angleterre retirait environ 20 millions de livres sterlings, par an, des dots que les reines d'Amérique ont apportées à l'aristocratie anglaise (Medley, The German Bôgey).
(2) Les prolétaires sont vaincus dans le sens économicosocial ; mais ils sont vainqueurs dans le sens darwinien, parce que, comme classe, ils survivent et se reproduisent prodigieusement.
leur travail. Ils travaillent et vivent dans les conditions les plus anti-hygiéniques qu'on puisse imaginer, et il faut que les femmes et les enfants travaillent, eux qui ne devraient pas travailler, si Ton voulait favoriser le développement physique de la masse de la nation (1).
Le progrès technique de la division du travail, amène lui-même la dégénérescence des ouvriers, et cela, non pas pour la raison métaphysique donnée par AHkhaïlowsky, qui y découvre un retour de l'hétérogène à l'homogène (Op. cit., p. 43 et suiv.), mais parce que cette division, notamment lorsque la durée est très longue et que le travail n'alterne pas avec d'autres occupations, rend l'intelligence obtuse ; elle fait de l'homme un appendice de la machine et elle supprime l'équilibre du développement des muscles et des os. Toutes ces influences dommageables aux classes ouvrières sont enfin aggravées par cette circonstance que le résultat de l'exploitation de l'homme par l'homme est fixé et perpétué par la transmission de la richesse aux descendants. Cette transmission qui, d'un côté, devient une injustice, car elle accorde les avantages de la lutte ou de l'effort, et de la victoire qui en résulte, à ceux qui n'ont pas su les mériter par leurs œuvres; d'un autre côté, elle produit un dommage à la société, un obstacle
(1) Dès 1879, M. Pagliani a montré l'influence pernicieuse que le travail prolongé ou précoce et l'alimentation insuffisante exercent sur le développement du corps humain. On en trouvera des preuves nouvelles dans l'excellent ouvrage du majormédecin R.Livi, Dello sviluppo del corpo in rapporte colla professione e colla condizione sociale (Rome, 1897).
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très grave au perfectionnement de l'espèce, parce qu'elle empêche ceux qui reçurent de la nature des dons physiques et moraux, de se faire jour et de recevoir le prix de leur valeur physique, morale et intellectuelle. L'hérédité modifie les conditions de la lutte et neutralise l'action bienfaisante des lois darwiniennes ; grâce à elle, à celte puissante institution sociale, le grand nombre est condamné à périr a priori, parce qu'il est sans défense contre ceux qui possèdent les moyens d'attaquer et de se défendre. Il y a là place pour les exploits de la prépotence et non pas pour la concurrence vitale.
Les plus forts d'une époque donnée ayant tout réglé à leur profit et à celui de leurs descendants, ne laissent pas émerger les nouveaux meilleurs. Tous les avantages ayant été gardés pour reux qui souvent en sont les moins dignes, la concurrence est faussée dès le commencement par ce que Agathon de Potier a fort justement appelé la prédestination sociale.
C'est comme une course dans laquelle quelques coureurs disputeraient, en voiture, la victoire à une foule de piétons. Certainement les premiers qui auraient imaginé d'utiliser à leur proûl ce moyen perfectionné de leur invention, auraient fait preuve d'une plus grande intelligence que ceux qui auraient été réduits à la seule vigueur de leurs 'jambes. Ceux-là auraient vraiment mérité leur victoire. On ne pourrait pas en dire autant de leurs descendants qui, tout eii pouvant n'en être pas dignes d'après leurs qualités naturelles (ils auraient même pu perdre l'habitude de marcher), posséderaient" cependant tout ce qu'il faut pour vaincre leurs concur-
renls. L'avantage qui résulte de l'emploi de la voiture subsisterait toujours, créant ainsi une infériorité artificielle pour la foule qui aurait déjà assez de travail pour éviter d'être écrasée sous les roues.
C'est ainsi qu'un système complet de conditions artificielles, de création humaine, sépare en deux l'humanité et donne hors concours à une classe spéciale toutes les supériorités de l'éducation, de la richesse,du pouvoir. La concurrence n'est même pas possible, parce que les choses sont disposées de telle sorte que la classe qui monopolise la force, jouit aussi des efforts des autres (Gauthier, Le darwinisme social, page 58).
Il est intéressant de noter ici, contre les partisans du système actuel de la concurrence qui font appel aux lois darwiniennes pour le justifier, que Darwin a parfaitement vu le danger qui résulte de l'accumulation de la propriété et de sa transmission aux descendants. «Dans tous les pays civilisés, dit-il, l'homme accumule la propriété et la laisse à ses enfants, de sorte que les enfants d'un même pays ne peuvent en aucune manière se pousser en avant dans la course au succès (1).
(i) Origine de V homme, page 126 de la traduction italienne. Personne n'a jusqu'ici, à ma connaissance, relevé l'importance de ce passage du grand naturaliste. L'action de l'hérédité, en tant qu'institution sociale, contre la sélection était trop puissante pour qu'elle eût échappé à un esprit profond et sans préoccupations intéressées comme l'était Darwin. M. Giovanni Bovio a des pages éloquentes contre l'hérédité dans sa Scienza del diritto (pages 263 et 269;. M. Renard (Op. cit. ' page 42) a fort bien relevé ce qu'il peut y avoir d'utile dans ) hérédité des biens. Remarquons en passant qu'on ne peut pas
Or, cette hérédité que Darwin déclare dommageable, est une des institutions que les socialistes de toutes les écoles sont d'accord pour abolir.
Les résultats que donnent ces institutions prouvent enfin que l'évolution sociale est indépendante de révolution biologique, parce que si l'observation quotidienne nous montre qu'à travers une série de générations les conditions primitives de force et de faiblesse s'intervertissent, il n'y a aucune inversion du rapport économique primitif. On peut convenir que celui qui a acquis la propriété et la richesse était un fort. Ses descendants, qui sont ou seront des faibles, conserveront cependant ce qui a été le juste prix du travail de leur ancélre. c Cette persistance de la propriété capitaliste, qui accompagne la cessation de la supériorité physique et morale du propriétaire sur le non-propriétaire, ne démon tret-elle pas d'une iaçon irrésistible l'indépendance absolue du rapport de la propriété et des conditions anthropologiques des propriétaires? j> (Lorià).
Tout cela montre ce qu'il y a de faux dans le darwinisme social d'un côté, et consacre le droit de ceux qui sont lésés par les injustices sociales actuelles de s'efforcer de les modifier.
Le régime économico-social actuel ne met pas obstacle
faire de la transmission héréditaire de la propriété la base de la famille et la condition de la liberté, parce que 90 0/0 des hommes étant sans propriété, il faudrait en conclure que 90 0/0 de l'humanité ne possèdent pas les conditions nécessaires pour avoir une famille et jouir de la liberté. Il faudrait en arriver à admettre alors la nécessité d'étendre la propriété à tous.
à la sélection progressive seulement par l'institution de l'hérédité. Il semble en plusieurs points qu'il veuille favoriser directement la sélection régressive.
De Candolle et Gallon ont montré les dommages énormes causés à l'Espagne par la persécution religieuse contre les Juifs, contre les Maures et contre les hérétiques de toute espèce, persécution qui a abouti à un rapide appauvrissement de la race, comme cela s'est produit en France, quoique dans des proportions moindres, à la suite de la fameuse révocation de Pédit de Nanles (1).
Ces sélections sociales régressives, qui montrent le peu d'action des sélections naturelles, ont été magnifiquement étudiées, il faut le souligner, par M. Lapouge. Il a également parlé de la grande sélection sociale régressive qui résulte de la guerre, et ainsi il a non seulement porté un grand coup à la théorie darwinienne en montrant l'inefficacité des forces naturelles, mais il a démoli la base même des théories qu'il défend.
M. Lapouge, en effet, s'était moqué dans un article (? Anthropologie et la Science politique) (2) des principes politiques a priori, formulés à la légère par les philo- % sophes du siècle passé, d'après des corollaires tirés du christianisme et des doctrines sentimentales. Il pensait
(t) E. Loncao a démontré qu'en Sicile la dépression économique et l'abandon des travaux agricoles a suivi l'expulsion des juifs. Les ports jusque-là fourmillants de marchands avaient perdu toute vie commerciale, L'antisemitismo in Sicilia, dans le Pensiero italiano, mars 1898).
(2) Revue d'anthropologie, janvier 1889.
qu'on ne pouvait être sauvé que par la guerre et l'on rentrait ainsi en même lemps dans la réalité, parce que les peuples qui cessent de s'aguerrir deviennent la proie des autres. La guerre n'est pas un jeu de souverain ou le fait de rivalités d'amour-propre et de gloire, elle est et elle devient toujours davantage la manifestation suprême de la lutte pour l'existence entre les races, et le moyen de donner le pas aux plus- énergiques sur celles dont l'évolution est en retard. Chaque race supérieure, qui a des voisins également supérieurs, ne doit compter que sur sa valeur, et l'extermination parle fer et la faim, l'extermination des races dont l'évolution est lente et l'humeur pacifique, est la condition du progrès général de l'humanité. Ce processus de sélection est logique et utile, parce que, dans le fait, la force prime le droit. Il doit en être ainsi, parce que la force est quelque chose de manifeste et que nous ne sommes pas sûrs de l'existence du droit, et que les progrès de la science nous montrent que vouloir remplacer la force par le droit est chaque jour plus chimérique.
M. Lapouge avait ainsi formulé sa théorie darwinienne de la lutte, qui n'était plus que la quintessence de la brutalité et de la violence ; mais voyez l'ironie de l'histoire! La France, qui depuis des siècles et notamment au xix e avait exercé l'industrie de la guerre, ce qui aurait dû lui assurer la victoire sur tous ses concurrents, a subi la plus grande défaite que l'on connaisse chez les peuples civilisés contemporains... Cela a été et cela devait être, parce que c'est ce même M. Lapouge qui, dans ses Sélections sociales, démontre, condamnant ainsi la
base même de sa théorie, que la guerre et le militarisme sont les deux grandes causes de dégénérescence et de sélection régressive.
Spencer, nous l'avons vu, n'a admis l'utilité de la sélection militaire que dans les premières phases du développement de l'humanité, mais il était réservé à M. Lapouge, à l'apologiste de la guerre, de faire la démonstration écrasante des dommages incalculables de la sélection militaire. Celle-ci, en effet, aboutit à la dégénérescence de la race à deux points de vue : d'une part, il condamne au célibat, par la conscription, les hommes les plus forts, et cela dans la période de la vie la plus favorable à la procréation, et elle permet ainsi aux faibles seuls de procréer. D'un autre côté, elle immole les Lrts, les meilleurs, les sains, par millions, dans les grandes hécatombes que la guerre occasionne. Il évalue cette destruction des meilleurs à des chiffres énormes, peut-être exagérés : à quarante millions par siècle, à qiatre cent mille par année!
Cette désastreuse sélection régressive, qui est le produit do toutes les institutions sociales, assure le triomphe de la bourgeoisie et du capitalisme, dont M. Lapouge nous donne les caractéristiques essentielles. Dans les Sélections sociales il nous dit, en effet», que la bourgeoisie et l'aristocratie de l'argent constituent une classe de parvenus, qui est utile par ses capitaux et non par ses membres. Son parasitisme absorbe l'aristocratie intellectuelle, dont la supériorité est sans valeur dans un siècle où tout s'achète et où tout se réduit au prestige de l'or. Elle donne naissance à la plaie du fonctionarisme qui, dans
une époque de concurrence déloyale, sert de refuge aux hommes sans valeur et sans énergie et même à quelques « eugéniques » (1) condamnés par les nécessités de l'existence à se confiner dans l'exercice stérilisant d'une fonction publique. En outre, le capitalisme moderne détermine : la dispersion des meilleurs de la race, la formation de colonies d'émigrants,dont l'activité est paralysée dans les métropoles ; le dépeuplement des campagnes et l'épuisement physique et moral des meilleurs. Les sélections sociales, en un mot, assurent le triomphe de la bourgeoisie contemporaine, qui n'est qu'un champignon vénéneux grandi à l'ombre de la guillotine, grâce au sang des nobles et des prêtres, qu'une postérité sans vertus, sans idéal, qui vient non pas des grands bourgeois révolutionnaires, qui ont péri dans la lutte du siècle passé, ni du peuple, mais de procureurs de village, d'usuriers de campagne, etc.
Celle bourgeoisie s'est enrichie d'abord par l'achat à vil prix des biens de ses victimes et ensuite par l'exploitation des classes ouvrières, par la spéculation, les vols de bourse, le trafic des influences, la prostitution. Son opulence est faile de cruauté, de fourberie, d'égoïsme, de larmes et de sang!
Ce tableau de M. Lapouge se réfère plus particulièrement à la bourgeoisie française, mais il est évident qu'il s'applique plus ou moins aux bourgeoisies des autres
(1) Pour M. Lapouge, les « eugéniques » sont les meilleurs, sélectionnés dans la race supérieure — blonde, grande et dolicocéphale — et non abâtardie par des croisements.
pays (1). Les résultats de la concurrence moderne, tels que nous les expose ce darwinien, sont donc fort tristes et ils doivent nous amener à maudire cette lutte qui devrait assurer le triomphe des meilleurs. La condamnation définitive est donc fournie par la science qui devait nous donner les armes les meilleures contre le socialisme; elle a été formulée également par un éminent philosophe, non socialiste, M. Fouillée, qui voit, dans l'organisation sociale actuelle, tous les éléments nécessaires pour amener la dégénérescence physique, morale et intellectuelle des vaincus comme des vainqueurs {La propriété sociale et la démocratie).
S'il est facile de comprendre qu'il y a dégénérescence, ou arrêt de développement des vaincus, il n'en est pas de même lorsque ce phénomène se rencontre aussi chez le vainqueur, dans l'aristocratie. On peut supposer, en effet, chez celle-ci un perfectionnement croissant de toutes ses qualités physiques, intellectuelles et morales, parce qu'elle possède et même elle possède seule tous les moyens nécessaires au développement, toutes les conditions qui peuvent le favoriser.
Néanmoins, le fait de la dégénérescence constante des aristocraties ne peut pas être nié et tous les matériaux recueillis par Wiedermeister, Jacoby, Ribot, etc., le démontrent avec évidence, en même temps qu'ils mettent hors de discussion ce point essentiel, que, tandis que les qualités utiles de l'aristocratie dégénèrent, les
(1) M. P. Ellero, l'illustre magistrat italien, a fait une description de la bourgeoisie en général encore plus pessimiste que celle de M. Lapouge (La tirannide borghese, Bologne, 1879).
qualités nuisibles se développent parallèlement , se transmettent et se fixent, c'est ce que nous avons exposé précédemment.
Pour expliquer ce phénomène, M. Joly a recours-à une théorie qu'on pourrait appeler la théorie de V épuisement nerveux. Il estime que chez les familles et chez les peuples qui ont donné le maximum du produit physique, moral et intellectuel, l'énergie s'épuise d'ellemême et il faut un certain temps pour qu'il se produise une nouvelle accumulation, qui pourra donner de nouveaux produits. C'est ainsi que s'expliquent les ricorse (1). Si l'on admet cette hypothèse, les socialistes auront facilement raison de leurs adversaires ; il serait en effet imprudent et injuste de consacrer par les institutions politiques et sociales le pouvoir et les privilèges dans des familles qui, les ayant acquis par l'œuvre d'individus arrivés au fastigium de leur développement, sont déjà condamnées, prédestinées à l'épuisement et à la dégénérescence immédiate.
La dégénérescence cependant trouve une explication plus satisfaisante dans une exacte interprétation des lois darwiniennes elles-mêmes.
Le représentant le plus élevé d'une race, d'une fa-
(1) Joly, Psychologie des grands hommes. Dans son Storla naturale délia civiltà et dans d'autres ouvrages, Gabriele Rosa a exposé avant M. Joly et d'une façon plus générale une théorie analogue. C'est celle des alternances (avvicendamentt) qui est la base de sa philosophie de l'histoire. Cette théorie est empruntée à l'agriculture et elle montre que chez l'illustre écrivain de Brescia, l'historien et l'agriculteur se donnaient la main.
312 CHAPITRB VIII
mille (qui petit à petit, par sélection, s'est élevé audessus de ses concurrents) arrivé au pouvoir, transmet les privilèges acquis (les privilèges politiques et économiques vont toujours de pair), en vertu des lois sociales, à ses descendants. A moins de supposer que cet individu est un être parfait — ce que personne n'accordera — il faut bien admettre qu'il y a chez lui des qualités et des défauts, bien que les qualités prédominent, puisqu'elles lui ont permis de s'élever au-dessus des autres. En même temps que ses privilèges, il transmet à ses héritiers ses qualités et ses défauts, mais les qualités n'ont plus, dans la situation où se trouvent ses descendants, l'occasion de se manifester, et alors, parle nonusage, elles dégénèrent petit à petit et disparaissent, de même que par le non-usage les organes du corps s'atrophient (Darwin). L'éducation des descendants (qui jouissent d'un pouvoir qu'ils n'ont pas acquis par leur propre force et par leur mérite) étant différente de celle des parents fait le reste. Ainsi le non usage des qualités constitue l'élément négatif de la dégénérescence. Si les défauts ne rencontrent dans leur développement ni frein ni résistance, ils se développent et se transmettent librement. H est rare en effet qu'il y ail des individus qui osent mettre un frein aux fantaisies des descendants d'une famille privilégiée, dont les qualités, par l'effet d'une loi psychophysique bien connue, se développeront toujours dans le sens de la moindre résistance, c'est-à-diré dans la direction du plus grand plaisir obtenu avec le moins d'effort possible. Les sélections que M. Steinmetz qualifie de corollaires, les fausses sélections elles sélec-
tions rapides qui ne présentent pas les avantages de la Gxation des bonnes qualités par la transmission héréditaire dans plusieurs générations, complètent l'explication de cette dégénérescence des aristocraties (Bonvecchiato, Morse lit).
Plus facile encore est l'explication de la dégénérescence des aristocraties intellectuelles. C'est l'effet fatal de l'abus de leurs facultés, du surmenage, de la neurasthénie, de Pépuisement. Cette espèce de consommation des aristocraties est admise même par M. Ammon, qui voit dans les villes le tombeau des dolicocépha les grands et blonds, et qui, par suite, non content des innombrables privilèges de fait et de droit dont ils jouissent, voudrait encore qu'ils fussent protégés. Il ne voit pas que le remède n'est pas dans une protection plus grande, mais dans une meilleure division du travail et des fonctions, et dans l'élimination des causes qui ont déterminé la dégénérescence, et qui ont leur racine dans les privilèges politiques et économiques dont ces individus jouissent.
Ce que l'on sait des qualités des bâtards royaux ne constitue que la contre-épreuve de ce que nous avons dit.
« Don Juan d'Autriche, remarque M. Ribot, était supérieur à Philippe II, Vendôme à Louis XIII et à Gaston d'Orléans. Le rôle des bâtards royaux est remarquable quand on songe à leur petit nombre. Je citerai Dunois, le bâtard de Savoie, le prince Eugène, Vendôme, le connétable de Bourbon, Maurice de Saxe qui étaient tous fils ou neveux de bâtards. On attribue cette intelli-
gence plus grande des* bâtards ou de leur descendance immédiate à ce qu'ils sont les fils de Vamour. » Il me semble au contraire que ce développement plus grand est dû à ce fait qu'ils vivent dans des conditions différentes et plus favorables au développement de leurs qualités que les héritiers légitimes, parce qu'ils sont soumis à une éducation plus sévère, et qu'ils vivent loin des influences et du milieu qui entoure les privilégiés. Le germe des bonnes qualités qu'ils ont héritées est ainsi forcé de se développer.
Il est donc absolument faux que la sélection darwinienne puisse servir à consacrer le privilège économique et politique parce qu'elle est un moyen d'améliorer l'espèce. Si le privilège, au moment même où il s'établit, peut représenter l'effet d'une sélection progressive, quand il se transmet, il devient la cause d'une sélection en sens inverse, d'une dégénérescence. Donc ce droit de succession aux privilèges n'est pas mérité par les individus qui ne coopèrent pas à en conquérir les avantages qu'ils procurent et il ne contribue pas à amélioier l'humanité en produisant son perfectionnement physique, intellectuel et moral. Le darwinisme donc, dans ses lignes générales, ne justifie pas les aristocraties, mais il sert à corroborer la première partie d'un des aphorismes socialistes les plus connus : à chacun selon ses œuvres.
Poursuivant la recherche des causes intimes de dégénérescence des aristocraties, M. Ribol trouve que celles-ci, afin de conserver leurs forces et leurs privilèges, sinon pour les augmenter, se marient souvent
enlre consanguins ; l'orgueil a aussi sa part dans ces unions. C'est ainsi que les aristocraties s'éteignent, d'après Niebhur, après avoir élé frappées de dégradation et d'idioiie ; Esquirol, Spurzheim, Dumont et d'autres auteurs récents donnent cette même raison pour expliquer la fréquence de l'aliénation mentale et son hérédité dans les grandes familles anglaises et françaises (1).
L'aristocratie moderne de l'argent dégénère de son côté, parce qu'elle n'a en général que l'imour du gain, qu'elle se contente d'une instruction superficielle, qu'elle méprise tout ce qui est simple et noble, qu'elle n'essaie pas d'inculquer à ses enfants le courage et la volonté de supporter les vicissitudes de la vie, et qu'elle n'est ainsi, malgré toute sa puissance économique, qu'un colosse au pied d'argile.
La dégénérescence des privilégiés enfin trouve une explication analogue à celle que donnent les socialistes dans l'histoire du parasitisme qu'ont étudié les naturalisas darwiniens.
Toute série nouvelle de conditions, dit Ray Lancasler,
(1) Ibidem, pag. 35. M. Loria stigmatise énergiquement ces mariages dans lesquels les raisons économiques l'emportent sur l'attraction naturelle, qui porterait les individus les plus beaux et les plus vigoureux à s'unir entre eux. Il cite les paroles que Shakespeare fait prononcer au fils naturel contre le fils légitime : « Je sens courir dans mes veines le flot bouillant de la jeunesse; moi, vigoureux rejeton, je suis né du désir de deux êtres beaux, jeunes, ardents, qu'avait rapprochés l'amour ; toi, faible créature sans vigueur, sans vie, tu es née de deux êtres qu'avait rapprochés un contrat, et dont le contact n'alluma pas la flamme d'amour ! » pag. 161 et 162. Gela nous expliquerait la supériorité des bâtards.
qui tend à rendre plus difficile pour un animal l'obtention des aliments et de la sécurité, semble en général conduire à la dégénérescence, de même qu'un homme actif et sain commence parfois à dégénérer quand il arrive tout d'un coup à la fortune, de même que Rome a dégénéré quand elle s'est emparée de toutes les richesses du monde ancien. L'aptitude au parasitisme produit le même effet sur l'organisation animale. Que la vie parasitaire soit assurée et on verra petit à petit disparaître les jambes, les mâchoires, les yeux, les oreilles, c'est ce que Haeckel a constaté depuis longtemps.
La dégénérescence des aristocraties ne vient-elle pas de ce qu'elles sont économiquement des classes parasitaires ? La genèse du parasitisme n'explique-t-elle pas les faits de Jacoby ? Les lois sociales étant en contradiction avec les enseignements et les avertissements des sciences naturelles, pourquoi devraient-elles consacrer l'institution aristocratique qui conduit fatalement à la dégénérescence d'abord, et à la disparition ensuite?
Etant donnée la définition du parasite que donnent MM. Massard et Vandervelde — un être qui vit au dépens d'un autre sans le détruire et sans lui rendre aucun service — et étant donné que le propriétaire n'a plus aucune fonction utile, on comprend très bien que toute la théorie biologique du parasitisme, et même du prédatisme, — que Ton peut comparer à la guerre — puisse être appliquée par analogie aux choses sociales, comme l'ont fait les deux éminents écrivains belges. On explique ainsi l'atrophie des organes devenus inutiles,
la genèse des organes nouveaux et des nouvelles fonctions et l'adaptation des parasites. Nous avons en effet, d'un côté le travail sans propriété et de l'autre la propriété sans travail. Le remède à cette dégénérescence parasitaire fatale ne peut se trouver que à&ns Y abolition des privilèges héréditaires et dans le développement de V association sous toutes ses formes (1).
L'histoire et la science nous ont démontré que, ni les lois darwiniennes de la lutte pour l'existence, ni celles de la victoire consécutive des meilleurs, ne produisent la sélection et l'amélioration progressive de l'espèce, si ce n'est lorsque les vainqueurs ne jouissent d'aucun privilège particulier ou, du moins, que les privilèges obtenus ne peuvent être transmis aux descendants. Le droit de succession et la constitution des aristocraties n'étant qu'un véritable parasi'isme, poussent à la dégénérescence des aristocraties, hâtent celle des vaincus, auxquels ils enlèvent le produit de leur travail, et ils" empêchent, en les privant des moyens nécessaires, . l'évolution des individus que la nature avait doués de bonnes aptitudes et qui, s'ils avaient pu se développer librement, auraient réellement contribué au progrès et à l'amélioration de l'espèce.
Qu'on remarque enfin, avec M. Ribot, que l'hérédité consacrée socialement dans les castes et les aristocraties,
(1) Massaud et Vandervelde, Parasitisme organique et parasitisme social. Paris, 1898, pag. 3, 4, 83, 99-103, l!2, 143-145, 156 157. En ce qui concerne la fonction sociale des propriétaires, voyez G. Deville, Principes socialistes, Paris, Giard et Brière, 1898, pag. 30 et suiv.
qui représentent la stabilité et la conservation, s'est trouvée immédiatement en lutle avec la loi du progrès dont l'essence est le changement. Et alors, ou bien le progrès a détruit les castes comme en Grèce, ou bien les castes ont arrêté le progrès comme dans l'Inde.
Si nous jetons un regard sur tout le processus historique, nous verrons que l'évolution va de l'aristocratie à la démocratie. L'aristocratie est le fait et \ institution du passé; les démocraties anciennes n'étant que des aristocraties, au vrai sens du mot. La démocratie sera le fait et l'institution de Y avenir (Bovio, Ribot). L'aristocratie était l'institution logique des temps dans lesquels dominait la foi exclusive dans Y hérédité et dans la tradition ; la démocratie est le produit logique des temps où, sans refuser une juste influence à Y hérédité, on fait une part large à Yéducation, et où tout en reconnaissant les avantages de la tradition^ qui raffermit les changements utiles qui sont survenus, la raison exerce une action rapide et transformatrice, constitue le proffrès. La justification tentée actuellement des aristocraties, nu nom du darwinisme, n'est que la négation de l'évolution des formes et des principes sociaux.
La fatalité de l'avènement de la démocratie est reconnue par ceux-là même qu'elle épouvante — de Chateaubriand à Crispi — avec une unanimité surprenante, mais. qui s'explique grâce à l'éloquence des faits qui s'imposent à tous.
Mais csl-c? là un bien ou un mal ?
Nous n'avons pas ici à faire un examen hisloricopolitquc, que je réserve pour un autre ouvrage. 11 me
suffit de remarquer que les critiques acerbes dirigées par Henry Maine (On popular government) et par Leky (Democracy and Liberty) contre la démocratie ont élé réfulées victorieusement chez les Ànglo Saxons, dont les progrès les plus considérables ont été faits dans un sens démocratique (1).
Les craintes et les regrelsque font naître la décadence et la disparition prochaine des aristocraties sont vraiment inexplicables. Ils sont le fait de préjugés et d'antipathies politiques, parce que les aristocraties ne pourraient être défendues que si nous étions dans l'un des trois cas formulés par M. Parelo : 1° Le tuteur doit être inlellecluellement et moralement supérieur au pupille. 2° Le tuteur doit se servir de son autorité dans l'intérêt et non au détriment du pupille. 3° La tutelle ne doit pas être par elle-même un obstacle au développement chez le pupille des facultés qui lui permettraient de se conduire lui-même (Cours, I, pag. 58). Or, l'histoire est là qui nous montre que le tuteur, l'aristocratie, n'a rempli que rarement la première condition, et jamais les deux autres.
(1) Je ne crois pas qu'il vaille la peine de s'occuper des imprécations de Nietzshe contre la démocratie, exposées dans Au delà du bien et du mal et dans Ainsi parla Zarathustra, bien que cos paradoxes aient parfois Une allure géniale. Pour ne pas citer des écrivains socialistes, je rappellerai que De Laveleye, dans divers ouvrages et notamment dans ses Essais et études, et Fouillée, notamment dans Vidée moderne du droit y ont défendu la démocratie en se plaçant à un point de vue expérimental. M. Dumont {Natalité et démocratie) a dirigé des critiques violentes contre la démocratie actuelle, mais dans le seul but d'en améliorer l'organisation.
Taine qui a été le dernier grand apologiste de l'aristocratie ne s'est pas borné à défendre l'institution qui lui était devenue chère dans les dernières années de sa vie, mais il a attaqué d'une façon vraiment indigne la démocratie. Il a appelé le pouvoir du peuple un pouvoir anonyme, imbécile et terrible dont l'arbitraire est absolu, l'initiative continue, l'intervention homicide (La Révolution, vol. II, pag. 9).
La démocratie a commis des erreurs efmême des crimes, mais il s'agit de savoir si la somme des maux a été plus grande ou plus petite que celle des biens, et si en fin de compte elle vaut mieux que l'aristocratie.
Taine peut affirmer que la société moderne étant un organisme vaste et compliqué doit être dirigé par des esprits cultivés. Il peut établir dogmatiquement que les aristocraties sont nécessaires (Notes sur V Angleterre, pag. 208, 224) et que l'aristocratie seule est dans les conditions nécessaires pour acquérir l'art du gouvernement (La Révolution, vol. I, pag. 190, 191) ; mais les faits démentent d'une façon brutale tous les apriorismes des apologistes d'une institution qui est en train de^disparaître, frappée de dégénérescence.
Le fait brutal de la décadence des aristocraties devrait suffire pour convaincre les penseurs qui voient dans le succès le seul Dieu qui gouverne l'histoire. Je ne puis pas comprendre d'ailleurs comment Taine, qui avait formulé contre l'aristocratie le plus vigoureux des réquisitoires, a pu s'en faire ensuite le défenseur. C'est dans Y Ancien régime de l'illustre écrivain français que se trouve en effet cette condamnation de l'aristocratie et
de la monarchie, responsables toutes deux de tous les maux que Ton a imputés à la Révolution de 89, car elle les avait préparés et rendus nécessaires. M. Du mont a d'ailleurs montré de main de maître ce qu'était Paristocratie, même quelques siècles avant la catastrophe de 1789 {Natalité, etc., pag. 157).
Quant au présent, il est inutile de parler des aristocraties d'argent mises au pilori par Schâffle (Vita e struttura del corpo sociale, trad. ilal., pag. 34, 645, 661, 747); ni de l'aristocratie russe, ni de la Chine et de ses mandarins (Limousin, dans les Annales de Vlnstitut International de Sociologie, tome IV, pag. 76-80). Nous citerons uniquement, sur la meilleure des aristocraties contemporaines, un passage d'un des écrivains qui s'en sont fait les défenseurs. Dans les états modernes, même les plus civilisés, dit M. Novicow, la fonction politique ne s'est pas encore différenciée de la fonction économique, sauf peut-être en Angleterre, et cela grâce aux lords. Ceux-ci n'ont pas besoin des profits directs du gouvernement; ils sont d'ordinaire riches et leurs fortunes sont inaliénables. Cette d^Térenciation est un bien inestimable pour l'Angleterre. Les lords pourraient rendre les services les plus précieux à leur patrie. Malheureusement ILS ONT UN ESPRIT SI ETROIT ET SI CONSERVA- TEUR QUE LE PEUPLE ANGLAIS, VOYANT EN EUX UN OBSTACLE AU PROGRÈS, ASPIRE A DETRUIRE LEUR PREROGATIVE' (GaS-
pillages, pag. 22 i).
Nous n'avons donc pas à redouter les conséquences de la disparition des aristocraties ; il ne s'en suivra aucune perte pour la civilisation. C'est ce qu'a démontré
Liltré {Casuistique historique) il y a longtemps déjà, et il n'y a aucune raison pour changer d'avis aujourd'hui. Même s'il s'en suivait la décadence de Tari, et c'est ce que contestent avec raison MM. Morris, Désirée, De Greef, Renard, etc., le mal serait largement compensé : la diffusion du bien-être économique vaut bien, dit M. Marion {De la solidarité morale, pag. 213), toute la splendeur des beaux arls. Y aurait-il moins de tableaux, moins de statues, moins de poésie dans une société essentiellement démocratique, serions-nous inconsolables s'il y avait en même temps moins de folie, moins de suicides, moins de crimes?
M. Le Bon et tant d'autres ont vu dans le triomphe du socialisme la fin de la démocratie et de la liberté et ils se sont appuyés sur le jugement que M. de Toqueville exprimait en plein parlement en 1849 : « La démocratie élant la sphère de l'indépendance individuelle le socialisme la restreint; la démocratie donne à chaque individu la plus grande valeur possible, le socialisme fait de chaque individu un # chiffre, un agent, un instrument; la démocratie et le socialisme ne sont d'accord que sur un seul mot, auquel ils donnent d'ailleurs un sens différent, l'égalité; la démocratie aspire à l'égalité dans la liberté, le socialisme veut l'égalité dans la violence et dans la servitude ». Comme on le voit, MM. Guyot, Garofalo et Richter ne sont pas les premiers à avoir annoncé que la mort de la liberté suivrait l'avènement du socialisme.
Si cependant la démocratie est purement formelle et si elle n'a aucun contenu économique et social, elle n'est
en réalité qu'une aristocratie. Quant à la liberté, si on doit ajouter foi aux laudalores lemporis acti, il faudrait tout au plus conclure qu'elle ne serait perdue que pour le très petit nombre qui en jouit aujourd'hui, mais qu'elle serait conquise par la masse qui en est privée actuellement. Dans un régime d'égalité véritable, il y aurait liberté pour le plus grand nombre et cela permettrait le développement d'un plus grand nombre d'individus {van Kol y Meriino) (1).
(1) Je réserve cette question à laquelle j'ai déjà fait allusion en 1879 (La questione sociale è la liberlà) en démontrant que si, dans les régimes démocratiques, l'évolution est plus lente, elle est plus constante et n'est pas arrêtée par des épisodes douloureux. Nous verrons dans le paragraphe suivant ce que les socialistes entendent par égalité. Je rappellerai seulement que De Laveleye a très nettement remarqué que l'égalité politique, base de la démocratie, prépare l'égalité économique, et que la première n'a pas de durée si la seconde ne l'accompagne pas (Le socialisme contemporain). M. John Rae, qui n'est pas non plus un socialiste, estime avec De Laveleye, qu'il y a une relation entre la diffusion du bien-être et la démocratie (Il socialismo contemporaneo, trad. ital. 1889, pages 24, 25, 27 et 113). Il affirme cependant que la démocratie ne tend pas naturellement vers le socialisme et il en donne comme preuve ce fait, que le socialisme est sans importance en Angleterre, en Suisse et aux États-Unis. Peut-être serait-il d'un autre avis aujourd'hui. Les socialistes italiens, et notamment les marxistes, n'ont montré qu'un souverain mépris pour la démocratie et pour sa forme la plus nelte : la république Ils le regrettent maintenant et cherchent à porter remède au mal, mais peutêtre est-il trop tard. M. Jean Jaurès et la plupart, pour ne pas dire la totalité, des socialistes français voient dans la république l'instrument le plus propre aux réformes économiques. J'ai toujours été de cet avis et c'est la cause principale de mes discussions avec les socialistes italiens. M. van Kol a, lui aussi, insisté sur la supériorité du régime républicain.
Que les pusillanimes qu'épouvantent les transformations futures se rassurent et qu'ils s'inspirent des sages conseils que leur donne Spencer, qui n'est certainement pas un révolutionnaire échevelé : « Les réformes politiques et sociales, dit-il, dont on avait dit qu'elles entraîneraient d'inévitables cataclysmes, ont eu des effets tout différents, et elles ont été avantageuses en définitive à ceux-là même qu'on pouvait considérer comme les vaincus ». Le philosophe de l'évolution ajoute un peu plus loin : « Quand on parle de la modification probable d'une relation sociale, presque tous ceux qui portent un jugement sur elle se trompent, parce que, pour apprécier les résultats du changement, ils supposent que toutes les autres relations sociales restent ce qu'elles sont. Il faut admettre, au contraire, qu'elles changeront pari passu » (Sociologie, vol. II, page 441).
Que faut-il entendre par cette évolution vers la démocratie qu'admettent les historiens les plus éminenls? Aura- t-elle pour effet un nivellement, une égalité absolue? Y aura-t -il disparition du principe de la différenciation telle que l'ont entendue Darwin et Spencer?
Plusieurs distinctions sont ici nécessaires. Il faut noter tout d'abord que le socialisme ne veut pas détruire les égalités naturelles, mais seulement les inégalités sociales, et il faut ajouter que les inégalités naturelles sont souvent créées ou accrues par les inégalités sociales.
Nous n'avons pas à nousoccuper des économistes — John Rae, Leroy-Beaulieu,etc, — qui se félicitent du processus croissant du nivellement, contrairement à leurs collègues
qui traitent d'utopique l'aspiration socialiste vers l'égalité. Nous n'avons pas non plus h nous occuper de l'iné galité de rétribution par suite de l'inégalité des fonctions, qui paraît plus conforme à la justice d'après M. Novicow et dont nous avons eu occasion de parler.
Les socialistes de tous les temps ont admis ces inégalités naturelles, sur lesquelles a insisté Huxley (On the ineguality of men, dans la Nineteenth Century, janvier 1891). C'est sur ces inégalités naturelles que M. Renard établit la conciliation entre la démocratie — égalité de droits et de devoirs — et l'aristocratie — diversité des fonctions correspondant à la variété des goûts et des aptitudeS (Le régime socialiste, page 10 et passim). *
Même le socialisme utopique admettait ces inégalités, et, au début du siècle, Charles Fourier espérait que, grâce à cette différenciation naturelle, tous les genres de travaux, y compris ceux qui nous paraissent les plus répugnants, seraient exécutés avec plaisir par certains individus. C'est sur elles qu'il fondait sa célèbre théorie du travail attrayant^ qui a conquis l'admiration même des économistes et notamment, si je ne me trompe, de M. Minghetti.
Les inégalités contre lesquelles s'élèvent les socialistes sont les inégalités sociales, qui sont le fait de l'homme, qui ont détruit la notion même de justice en accordant la plus grosse part à ceux qui n'ont aucun mérite et un minimum à peine suffisant pour vivre, à ceux qui produisent.
Ces inégalités sociales ne sont pas éternelles et
H. George a, dans plusieurs passages de ses œuvres, insisté sur la possibilité el l'utilité de leur élimination. Spencer lui même, comme l'a signalé M. Loria, « loin de les considérer comme le produit d'une nécessité éternelle de la nature les considère comme le produit transitoire d'un stade déterminé de l'évolution sociale, qui doit nécessairement disparaître quand la pression de la population sur les subsistances ayant conduit l'humanité au faîte du progrès, elle disparaîtra elle-même graduellement ».
Tout ce que nous avons dit dans ce livre sur la transformation et l'atténuation continue de la lutte et sur l'action croissante de l'altruisme parle en faveur de l'élimination des inégalités sociales.
L'expérience passée ne laisse aucun doute sur la tendance essentiellement proportionnelle, comme l'appelle M. Loria, du progrès social. « Depuis les temps où l'humanité se composait d'un p?lit nombre de privilégiés qui commandaient à dos légions d'esclaves, nous marchons petit à petit vers un temps dans lequel la richesse seule sert de critérium aux différences sociales. Que sont devenues les distinctions romaines entre patriciens, chevaliers, plébéiens, provinciaux, latinsjuniens, colons, italiens, pérégrins ? Où sont les distinctions médiévales entre seigneurs, vassaux, vavassaûx, leudes, manenles, adscriptici? Il n'en reste que le souvenir. Le torrent de l'évolution humaine en a dispersé jusqu'aux ruines. (La proprietà, etc., page 156).
La disparition des inégalités sociales diminuera petit à pelit les inégalités naturelles, c'est ce que doivent
admettre tous ceux qui connaissent l'action de l'éducation, de l'alimentation et des conditions du travail. Celle profonde transformation nécessitera d'ailleurs, des siècles, mais le socialisme moderne ne demande pas maintenant que Yêgalité soit absolue, il veut que la différenciation n'abaisse pas une parlie de l'humanité à l'avanlage de l'autre et qu'un minimum d'évolulion normale soit garanti à tous, de façon à permettre à chacun de s'élever, ce qui n'est actuellement permis qu'à quelques rares privilégiés. Le socialisme scientifique réclame surtout l'égalité des moyens dans la lutte conlre la nature, l'égalité des droits politiques et sociaux, le nivellement des classes, la reconnaissance de l'équivalence de tous les travaux ayant une utilité sociale (Engels), Ces opinions sont actuellement partagées même par l'école révolutionnaire, qu'on pourrait croire la moins disposée à les accepter, et un des socialistes lçs plus ardents et les plus batailleurs résume ainsi les aspirations du socialisme moderne : i Le socialisme demande l'égalité devant les moyens de développement et d'action, c'est-à-dire Y égalité du point de départ. Or, cette égalité n'entraîne, en aucun cas, ni l'égalité d'allure, ni l'égalité au point d'arrivée. En assurant à tous les organismes humains part égale devant les possibilités d'éducation et d'exercice, loin de réaliser Y uniformité, lé socialisme fera germer et accentuera les inégalités naturelles, musculaires ou cérébrales. Ce sont là des différences que, quand même ce serait possible, le socialisme scientifique se garderait bien d'effacer, sachant que cette hétérogénéité est une des conditions es-
sentielles du perfectionnement de l'espèce.» (Deville)(i). Enfin l'avènement d'un ordre de choses toujours plus socialiste doit nécessairement garantir la survivance d'un nombre d'individus comparativement très grand, par rapport à ceux qui survivent aujourd'hui; il doit également leur donner un minimum de perfection, sans limiter le maximum pour les autres. Ainsi la lutte pour l'existence contre la nature, secondée par la solidarité de tous les hommes, aurait pour conséquence : de prévenir la dégénérescence des individus et des générations, d'élever le niveau moyen de la majorité sans arrêter révolution plus rapide des individus et des générations mieux douées par la nature (2).
(1) Aperçu sur le socialisme scientifique. Préface au résumé du Capital de Marx, pages 31 et 32. C'est ce qu'à quinze ans de distance répète un écrivain d'un tout autre tempérament : c Ce que le socialisme demande ce n'est pas l'uniformité des conditions, il admet les inégalités naturelles, cérébrales et musculaires. Ce que le socialisme demande, c'est l'égalité dans l'usage des moyens de développement, avec un droit égal au développement de l'activité » (Kauffmann, Sooialism and modem Thought, cité par Chiappelli, page 78 en note). Malon et d'autres répètent ces mêmes choses. Je me sépare de M. Deville, qui croit que les inégalités naturelles survivront à la disparition des inégalités sociales et de M. Podolinsky, qui était de la même opinion, il y a longtemps déjà {Revue socialUte, l r « série, n° 3). Engels (Dûhring's Umwulzung der Wissenschaft) a aussi compris l'égalité comme le fait M. Deville. Grant Allen insiste sur les inégalités naturelles, et il s.*efforce de démontrer que le socialisme seul peut en tirer tous les avantages qu'elles comportent (Natural ineguality t dans Forecasts, etc.).
(2) Lange, op, cit., page 75. M. Antonio Labriola, le plus illustre marxiste des pays latins, comme l'a déclaré M. Sorel, admet que même dans la phase du communisme critique, quand.
SÉLECTION BT PRIVILÈGES 329
par l'élimination de la rente, du profit et de Yintérêt, aura disparu la nécessité de l'Etat comme organe destiné à maintenir par la force l'équilibre entre les classes antagonistes, il subsistera les inégalités naturelles du sexe, de l'âge, du tempérament, des capacités, et qu'il y aura un gouvernement technique et pédagogique de V intelligence {Essais sur la conception matérialiste de l'histoire, page 22;. 11 me semble que ce gouvernement technique et pédagogique de l'intelligence, c'est la réapparition de l'Etat sous une forme atténuée. M. Ferrari pense que ce gouvernement entraînera des inégalités économiques (Il materialismo storico e lo stato, 1897, page 203). Il faut tenir également grand compte des observations faites par M. Lester. F. Ward, l'illustre auteur de la Dinamic Sociology, sur la sociocratie, qui éliminerait les inégalités artificielles créées par l'individualisme et les égalités artificielles qui pourraient être créées par le socialisme {American Journal of Sociology, 1897).