LE 12 JUILLET
Mes chers concitoyens,
Je veux tout d'abord vous dire avec quel plaisir je rapporterai à M. le président de la République et à M. le président du Conseil les paroles que tout à l'heure votre président a fait entendre, et l'accueil chaleureux qu'elles ont reçu de cette assemblée.
Vous avez parlé de moi, mon cher président, en termes beaucoup trop aimables. Voulez-vous me permettre, en vous remerciant, de relever un mot qui, j'en suis sûr, a dépassé votre pen sée ? Il n'y a pas, dans une démocratie, d'hommes nécessaires, et c'est surtout dans un pays comme le nôtre, façonné depuis tant de siècles au pouvoir personnel, c'est surtout aujourd'hui qu'il convient de rappeler très haut que la
nation doit se garder des individus et que c'est d'elle seule qu'elle doit attendre son salut.
Sans doute, l'homme est un facteur nécessaire et important de toute œuvre : mais l'œuvre vaut surtout par l'idée qui l'inspire, et laissezmoi vous dire que si, en quelques mois, j'ai pu obtenir un certain nombre de résultats, que vous avez bien voulu rappeler, c'est tout simplement pour avoir mis au service d'une idée une volonté et une méthode.
L'idée, c'est qu'à chaque'époque de l'histoire il y a une catégorie d'hommes qui, par leur situation même, parleurs conditions d'existence, se trouvent particulièrement indiqués pour travailler efficacement au progrès de la civilisation et pour faire franchir à l'humanité un nouveau stade.
Au siècle dernier, c'est le Tiers-Etat qui a joué ce rôle; à notre époque, il semble que cette mission glorieuse soit plus particulièrement réservée à ceux qu'on a coutume d'appeler les salariés, à ceux qui n'ont pour seul ou pour principal avoir que la force de leur cerveau ou de leurs bras, que leur capital humain.
Tâcher de les rendre capables et dignes de remplir cette mission glorieuse, de remplir dans l'intérêt général, plus encore que dans le leur propre, le rôle qui leur est imparti, c'est l'idée que, depuis de longues années déjà, je n'ai cessé d'avoir devant les yeux, et qui n'a cessé de me guider, en particulier, depuis le jour où réminent homme d'Etat, que vous acclamiez il y a quelques mois à Saint-Mandé, m'a fait le
grand honneur de m'appeler à collaborer à l'œuvre de défense républicaine.
Au service de cette idée j'ai mis depuis douze mois une volonté qui ne se laissera arrêter par rien ; mais il ne suffit pas de savoir où l'on va, et de vouloir y aller, il faut savoir encore par quel chemin y aller, quels sont les moyens, les procédés les meilleurs, les plus sûrs, pour se rapprocher du but que je viens d'indiquer, sinon pour l'atteindre.
Tout à l'heure, monsieur le président, vous avez prononcé une parole pleine de sens et de cœur en répudiant la haine; la haine n'est qu'une preuve d'inintelligence, comme la violence n'est qu'un aveu de faiblesse. Ce n'est ni par la haine, ni par la violence que les travailleurs conquerront leur émancipation intégrale. C'est par la compréhension de plus en plus étendue, de plus en plus claire de leurs devoirs et de leur responsabilité.
Mais il ne peut pas y avoir de responsabilité sans pouvoir, ni de devoir sans droit. Voilà pourquoi j'estime que le premier devoir du gouvernement, c'est de tout faire par tous les moyens, sous toutes les formes, pour arriver à grouper les travailleurs, à les unir, à leur donner par l'association le sentiment de leur puissance et par là même de leur responsabilité.
Messieurs, cette idée que j'indique est banale ; et j'ajoute que celui qui vous parle n'a eu qu'à suivre, pour l'appliquer, une voie qui, depuis la troisième République, était tracée devant lui.
La loi de 1884 sur les syndicats profession-
nels est tout entière inspirée de cette idée ; le décret de 1888, dont on parlait tout à l'heure, fait en faveur des associations, dérive des mêmes conceptions; — et ce n'est pas, Messieurs, sans intention que je rapproche syndicats et associations de production. Vous aviez bien raison de dire tout à l'heure qu'il est impossible d'opposer les syndicats aux associations de production ; les unes ne sont que la floraison des autres. Il suffit de regarder, chez nos voisins, dans ce petit pays de Belgique, qui nous offre tant de sujets de réflexions, pour voir, à côté d'un puissant effort d'association ouvrière, un puissant effort de production prolétarienne, et, côte à côte, associations politiques, sociétés coopératives de production et de consommation prospérant les unes à côté des autres, les unes par les autres.
Messieurs, le projet de loi que notre gouvernement a déposé, et qui a pour but précisément, en même temps qu'il éclaire sur certains points la loi de 1884, de la développer, de la compléter, est tout entier, lui aussi, inspiré de cette idée. Il veut permettre aux associations ouvrières de donner tout ce qu'elles peuvent donner, de produire tous les fruits qu'on est en droit d'en attendre. Il reconnaît aux syndicats le droit de propriété le plus large. Et comment, en vérité, les ouvriers reculeraient-ils devant le don qui leur est offert, sans avouer par là même qu'ils ne s'en croient pas encore dignes. C'est impossible; ils Faccepterpnt, au contraire, avec la conscience du devoir qu'il leur crée, avec
le sentiment aussi qu'ils arrivent à un moment où ils peuvent recevoir une telle capacité, et en user pour le mieux des intérêts légitimes qui sont les leurs; ils accepteront ce projet de loi, et ils nous aideront à le faire triompher devant le Parlement.
Nous avons déposé ce projet. Il y en a un autre dont j'ai annoncé il y a quelques jours le dépôt pour la rentrée : c'est celui auquel votre président voulait bien faire allusion, en parlant du discours que j'avais été appelé à prononcer à l'inauguration du pavillon du Creusot. Là, il m'a été particulièrement agréable de m'émparer d'un exemple que, sur la suggestion du Président du Conseil, un grand patron avait donné, et de m'armer de cet exemple, offert par un grand patron, pour le proposer aux autres patrons, et pour leur demander, dans leur intérêt, aussi bien que dans celui de la classe ouvrière, de suivre cet exemple, de comprendre qu'ils ne peuvent plus s'opposer à une organisation, qui sera d'autant plus utile et féconde qu'elle rencontrera moins de résistances devant elles.
Ce sont là des projets qui, tous, dérivent de l'idée qui a dominé, je le répète, toute mon œuvre au ministère du Commerce. Cette œuvre nous paraît assez belle, assez large pour séduire toutes les intelligences et tous les cœurs; elle nous paraît assez haute pour pouvoir retenir tous les Français dans un effort commun.
Nous ne sommes pas de ceux, Messieurs, qui font intervenir la patrie dans la lutte des partis Nous la respectons trop; nous avons d'elle une
idée trop élevée pour la mêler aux discordes des partis; il n'en est pas un qui puisse, sans impiété, prétendre au monopole du patriotisme, mais je crois pouvoir, sans choquer les opinions de personne, affirmer que nous avons le sentiment très vif et très exact de la tradition nationale, en avançant qu'il n'y a pas d'oeuvre qui soit plus conforme au génie, à la fois idéaliste et pratique, de notre race, qui réponde mieux à ses aspirations généreuses, et qui soit plus susceptible de réconcilier tous les enfants de ce pays, que l'œuvre de l'émancipation progressive et indéfinie des travailleurs.
Ce sera, j'ose le dire, l'honneur du ministère Waldeck- Rousseau que de n'avoir jamais perdu de vue, au milieu des difficultés de tout ordre qui n'ont cessé de l'assaillir, cette œuvre sociale, qui mérite plus que toute autre d'être appelée une œuvre de défense républicaine.
Messieurs, je lève mon verre aux collaborateurs de cette œuvre, à toutes les associations ouvrières, et, en particulier, aux associatione coopératives de production.
LES GREVES'
Le projet de loi sur « le règlement amiable des différends relatifs aux conditions du travail», au bas duquel j'ai eu l'honneur d'écrire mon nom à côlé de celui de M. Waldeck-Rousseau, est le sujet de ce livre. M. Jules Huret y a groupé les résultats, recueillis au jour le jour par le Figaro, de l'enquête qu'il institua à son propos.
Il a bien voulu me demander de faire précéder cette consultation d'une préface.
On n'y cherchera ni l'éloge du journaliste brillant et délié qui a dès longtemps conquis sa place parmi les premiers de sa profession, ni l'apologie du projet qui fut le thème de ces interviews, moins encore une plaidoirie personnelle. Je voudrais mettre à profit la place qui m'est offerte pour indiquer à quelle conception générale se rattache ce projet, quelles en sont les idées directrices et, si j'ose dire, la philosophie.
Deux grands faits d'ordre différent dominent 1, Préface au livre de Jules Huret, Les Grèves (1901).
la société française contemporaine. La souveraineté théorique y appartient au nombre par le suffrage universel. La concentration, de plus en plus intensive, du travail, dérive, par une conséquence directe, du développement du machinisme et de la concentration des capitaux.
Si gouverner c'est prévoir, le devoir élémentaire des hommes d'Etat français, leur tâche essentielle, est l'éducation du suffrage universel. Les lois sur l'obligation, la laïcité et la gratuité de l'instruction, l'admirable impulsion donnée depuis vingt ans à tous les ordres d'enseignement disent assez haut que le gouvernement de la République n'a manqué sur ce point ni de prévoyance ni d'esprit de suite.
II s'en faut que ces mesures, lors même qu'elles auront produit leur plein effet, suffisent. Elles marquent et caractérisent une politique dont elles étaient le début logique. Elles appellent une série harmonique de lois tendues vers le même but, qui est de permettre à l'individu d'atteindre son plus haut point de force et de valeur.
Les lois sur la durée et ^les conditions du travail, les projets d'assurance sociale, qu'ils visent à garantir au malade les soins nécessaires, à la victime d'un accident l'indemnité légitime, au vieillard l'indispensable retraite, servent la même conception. En assurant au prolétaire ce bien suprême : la sécurité ; en restreignant, dans les limites du possible, l'exploitation de ses forces par lui-même et par autrui, ils élèvent à ses propres yeux sa dignité, ils
multiplient sa valeur individuelle et sociale.
L'intervention de l'Etat, dont le principe n'est plus contesté que par quelques théoriciens isolés, ne se manifeste pas seulement en faveur de l'individu. Une réaction naturelle contre les abus des corporations sous l'ancien régime avait rendu la législation révolutionnaire hostile jusqu'à la proscription aux groupements dé travailleurs.
La transformation prodigieuse du monde industriel devait avoir raison de résistances si évidemment contraires à la nature des choses. La loi de 1864, qui autorisa la liberté des coalitions, fut le premier monument du droit nouveau. Par un contre-sens dont notre histoire) parlementaire nous offre de trop nombreux exemples, elle avait eu pour adversaires les orateurs les plus qualifiés de la gauche.
Il faut attendre vingt ans et la République pour qu'un pas nouveau et décisif soit fait dans la voie de la liberté des associations ouvrières. La loi de 1884, dont est inséparable le nom de M. Waldeck-Rousseau, créa les syndicats professionnels. Accueillis avec une égale défiance] par la majorité des ouvriers et des patrons, ils s'imposèrent bientôt aux uns comme aux autres et, s'ils ont encore des contempteurs, on ne leur connaît plus d'ennemis.
Le projet, dont on trouvera plus loin les appréciations divergentes, est un nouveau témoignage de la confiance du gouvernement repu blicain dans les bienfaits de l'association et d l'organisation.
A mesure que grossit le nombre des ouvriers d'une usine, il devient plus important et moins aisé d'assurer entre le patron ou son représentant et la masse de ses salariés des relations régulières et normales. Leur établissement implique la substitution à la foule inorganique des travailleurs d'un organisme capable de réfléchir, de vouloir et d'agir.
La constitution en corps électoral d'agglomérations ouvrières qui élisent des délégués chargés de représenter et de défendre leurs intérêts traduit l'idée en fait.
Au nom des ouvriers, on a adressé à l'institution nouvelle le double reproche de diminuer l'autorité de leurs syndicats et d'enlever à leur action propre la soudaineté et l'imprévu qui la font redoutable.
C'est avoir, je crois, une vue bien superficielle et bien courte des réalités vivantes que d'imaginer l'ouvrier détourné de l'action, c'està-dire de l'union avec l'ensemble des ouvriers de sa corporation, parce que la loi même lui aura donné l'habitude et démontré les avantages de l'entente avec les camarades de son atelier.
Il est vrai que son action devra être réfléchie, délibérée, subordonnée à l'approbation de la majorité de ses compagnons. Ma raison se refuse à comprendre comment ces règles, qui sont le principe et la condition de tout gouvernement libre, perdraient leur caractère et leur* vertu pour être transportées de l'Etat, de la cité/ à l'atelier.
Leur application emporte d'ailleurs la reconnaissance légale du droit des ouvriers, et, comme on Ta dit, la transformation, à l'usine, dé la monarchie absolue en monarchie constitutionnelle.
Au nom des patrons, on s'est véhémentement élevé contre cette innovation, dont il serait puéril de contester l'importance. On a dénoncé comme une intolérable « atteinte à la liberté du travail » le droit reconnu à la majorité des salariés d'édicter, en des cas déterminés et sous des conditions prévues, la cessation du travail.
Si Ton veut dire que le projet introduit un article nouveau dans le code des règlements du travail, il est juste de le reconnaître. Il serait excessif et contraire à toute vérité d'aller plus loin. La question est de savoir si ce nouvel article est légitime et s'il est utile.
Le droit des ouvriers à protéger par des décisions communes leurs intérêts communs établit sa légitimité.
Pour nier son utilité, il faut à certains patrons une mémoire bien complaisante. Ils ont oublié quelles amères doléances leur arracha l'explosion inattendue de certaines grandes grèves, et l'énergie qu'ils mirent à réclamer des garanties contre le retour de ces atteintes brutales à la marche régulière de la production.
Où donc les trouver, sinon dans des règles qui introduisent plus de justice, et par conséquent plus d'ordre, dans une organisation industrielle livrée encore, sur trop de points, à l'arbitraire et à l'anarchie ?
La grève est une guerre. Nous ne sacrifions ni les droits ni les intérêts des belligérants, nous les respectons, en même temps que nous sauvegardons l'intérêt général et supérieur de la société, en exigeant des deux parties que la colère fasse place à la réflexion, la violence à la raison et qu'un arbitrage, entouré de toutes les garanties d'impartialité, soit le terme nécessaire d'un conflit qu'elles se seront reconnues impuissantes à résoudre elles-mêmes par un accord amiable. ^
Nous avons conscience, en proposant ces dispositions à l'examen et à l'approbation du Parlement, d'avoir rempli un devoir. Pour hardies qu'on les ait qualifiées, elles ne constituent que le développement naturel et logique d'idées et d'institutions auxquelle. la démocratie est pour jamais attachée. Elles sont une nouvelle étape sur un chemin que l'humanité n'abandonnera plus, parce qu'il la conduit du domaine de l'ignorance et de la force aux régions de lumière et d'équité.
La route est semée d'obstacles. Il ne *aut ni les dédaigner ni les craindre, mais marcher à son but sans inquiétude et sans défaillance, avec la sereine confiance que donne la bonté de sa cause.
Le temps et l'expérience, ces deux maîtres des hommes, auront bientôt justifié l'initiative que je m'honore d'avoir prise.
Août 1901.