CHAMBRE DES DÉPUTÉS, 21 NOVEMBRE
Messieurs, m'autorisant d'un usage depuis longtemps consacré, je prends la parole à l'occasion de la discussion générale du budget des Affaires étrangères pour solliciter du Gouvernement des explications sur un point particulièrement grave de notre politique extérieure.
Je viens demander à M. le ministre des Affaires étrangères, que j'ai eu l'honneur d'avertir de mes intentions, s'il existe entre la France et la Russie des accords particuliers : convention militaire, simple mémorandum ou traité; quelle en est l'étendue, quelle en est la portée.
Dans une question si importante et si délicate, j'ai à peine besoin de dire que, mes amis et moi, ne donnons aucune place à l'esprit de parti. Si âpres soient nos querelles, si profondes les divisions qui séparent ce pays, nul n'ignore chez nous — et il est bon de rappeler au dehors — que, lorsque l'intérêt national est en jeu, nous savons tous imposer silence à nos préoc-
cupations particulières devant ce souci supérieur et dominant : l'honneur et la sécurité du pays.
La situation de la France dans le monde nous impose d'ailleurs des devoirs particulièrement impérieux. Les revers qui, il y a vingt-cinq ans, ont passagèrement accablé la France ne nous permettent de négliger aucun élément de force, aucune alliance utile. La paix, sans doute, travaille en notre faveur, et c'est pourquoi — il sera permis à un socialiste de le constater en passant — il est si souverainement injuste à certains de nos adversaires de critiquer, au point de vue patriotique, Faction internationale de notre parti, car, en avivant au-delà des frontières les sympathies populaires que la France révolutionnaire et libératrice y a laissées, nous ne travaillons pas seulement au triomphe des idées qui nous sont chères , nous suscitons contre les velléités ambitieuses et guerrières de ministres mégalomanes ou de souverains agités les résistances d'un esprit public gagné à la cause de la p ûx.
Mais nous ne nous faisons pas illusion, dans l'état actuel de l'Europe, sur la solidité de ce rempart, et, soucieux que nous sommes avant tout de ne rien abandonner au hasard , de mettre du côté de notre pays toutes les chances de victoire, nous envisageons d'un esprit libre l'hypothèse d'une alliance, qui n ? est pas sans précédent dans l'histoire, entre une grande démocratie et un empire autocratique.
Qui pourrait, en effet, se scandaliser si la
République française^ renouvelait en 1896 l'exemple que donnèrent, il y a trente ans, les États-Unis d'Amérique d'une entente cordiale bientôt suivie d'un traité avec l'empire des tsars ? Nous sommes d'ailleurs trop de notre temps, encore que nos adversaires se plaisent à railler notre idéologie, pour ignorer que l'alliance franco-russe fut depuis longtemps dans les prévisions, sinon dans les vœux, de nos amis comme de nos ennemis et, sans remonter très haut, sans sortir du cercle de ces cinquante dernières années, j'en trouve une preuve saisissante dans la dépêche bien connue que, au lendemain même de la guerre de Grimée, rédigeait le délégué de la Prusse à la Diète de Francfort, M. de Bismarck, indiquant à son souverain la sympathie croissante et selon lui irrésistible qui attirait l'une vers l'autre la Russie et la France, ennemies la veille.
Getta sympathie toutefois ne fut pas assez vive pour soustraire la Russie à la tentation de profiter de nos malheurs plutôt que de nous secourir et, tandis que nous nous débattions sous l'invasion allemande, le prince Gortchakoff faisait connaître à toutes les puissances de l'Europe, par sa fameuse circulaire du 19 octobre 1870, en même temps que les doutes qui lui étaient venus sur la valeur morale du droit écrit fondé sur le respect des traités, la conclusion pratique qu'il en tirait en déchirant de sa propre autorité le traité de Paris.
Il est vrai qu'en 1875 la Russie n'hésitait pas à se mettre en travers des projets belliqueux du
chancelier de fer, que le relèvement trop rapide de la vaincue inquiétait pour la durée de son œuvre.
Nous savons d'ailleurs aujourd'hui — et il sied de ne pas l'oublier — que le prince de Bismarck trouva devant lui, prête à s'opposer à ses desseins, en même temps que la Russie, l'Angleterre. Mais il est peut-être permis, sans manquer au devoir de la reconnaissance, de croire que cette double intervention fut beaucoup moins le résultat] d'un mouvement chevaleresque et spontané que la première manifestation de la justice immanente des choses, l'acte de contrition de deux grandes puissances qui s'apercevaient trop tard qu'on ne laisse pas impunément dans le monde la force primer le droit, et qui commençaient peut-être à redouter pour elles-mêmes les conséquences de leur égoïsme.
Toujours est-il que de longues années devaient s'écouler avant que prît figure cette alliance franco-russe prophétisée, on se le rappelle, en septembre 1870, par le socialiste allemand Engels, comme la conséquence inéluctable du crime que préméditaient nos ennemis.
Jusqu'en 1890 — nous en avons aujourd'hui la certitude officielle — sacrifiant ses sympathies à ses intérêts, obéissant, je le veux, à cette loi formulée par un grand diplomate contemporain qu'en politique on ne fait rien pour autrui sans espoir d'en retirer un" intérêt quelconque, pour une raison ou pour une autre, le gouvernement russe resta uni à l'Allemagne.
Si, depuis lors, il s'est rapproché de nous par une série de manifestations retentissantes, dont la plus récente et la plus significative a produit au delà comme en deçà de nos frontières une indéniable impression, il est donc permis de trouver dans cette évolution la preuve décisive de notre relèvement, et par là s'explique et se # justifie le double sentiment de gratitude et de fierté que provoqua en France l'hommage rendu à notre sagesse, à nos efforts, à nos succès par l'amitié publiquement offerte d'une grande nation.
Mais si ces manifestations n'avaient pas dû avoir d'autre conséquence, il est permis de croire que la jalousie d'une Europe toujours en éveil leur eût attaché moins d'importance ; l'impression n'en a été si vive que parce que le monde entier y a cru lire le signe extérieur d'un accord intime.
Il n'est pas besoin, Messieurs, d'être mieux renseignés que nous ne le sommes nous-mêmes pour s'assurer que notre politique intérieure ne peut être en rien influencée par cet accord. On a loué avec raison le souverain russe d'avoir, par des manifestations successives qui ne devaient rien au protocole, témoigné de sa déférence pour le régime républicain et, en même temps, de sa volonté de rester étranger à nos querelles. Il ne nous reste, Messieurs, qu'à souhaiter que, profitant de cette leçon, certains Français veuillent bien dans l'avenir ne pas se montrer plus Russes que l'empereur de Russie, et qu'ils renoncent désormais à faire de l'entente
entre les deux peuples un argument, j'allais dire une réclame, pour la politique et pour les ministres de leur choix.
Mais si la politique intérieure est et doit res ter en dehors de cet accord il touche notre politique extérieure : sous quelle forme et dans quelle mesure ? C'est pour le savoir que je suis monté à cette tribune.
On a, par avance, qualifia cette demande d'indiscrète et même de dangereuse. Je ne nie pas que parler comme se taire n'ait ses* inconvénients ; l'art du politique a consisté, de tout temps, j'imagine, à taire un choix entre des solutions dont aucune n'est sans reproche Mais j'avoue que lorsque nous demandons au ministre des Affaire s étrangères de dire au pays s'il est intervenu un accord entre la France et la Russie e^. quel en est le caractère, nous ne pouvons imaginer comment les patriotes les plus chatouille jx, les plus soucieux de la bjnne conduite de nos entreprises, auraient le droit de s'alarmer d'une question si simple et si légitime.
Nul, en effet, parmi nous, ne songe à dénier à M. le ministre d s \ffaires étrangères le droit nécessaire de conduire, comme il l'entend, sous sa responsabilité , avec la discrétion qu'elles comportent, les négociations diplomatiques. Ce que nous lui demandons, c'est, au bout de six ans au moins de tractations, poursuivies en toute liberté, en toute indépendance par le pouvoir exécutif, de faire connaître au Parlement et au pays les résultats obtenus.
Si les dangers de la réponse que je sollicite en ces termes m'échappent absolument, je n'aperçois, en revanche, que trop clairement les périls où nous jetterait un silence prolongé.
Gomment, la République est, par définition, dit-on, le gouvernement du peuple par luimême, et cette nation, théoriquement maîtresse de ses destinées, serait tenue de les remettre aveuglément à un homme ou à un gouvernement dont je ne conteste ni les bonnes intentions, ni l'habileté, ni les lumières, mais qui peut se tromper. Et vous savez, n'est-il pas vrai ? — il n'est pas besoin, hélas ! de remonter bien haut dans notre histoire pour l'apprendre — vous savez de quel prix en pareil cas se paie Terreur : c'est la fortune de la France, c'est son intégrité territoriale, qui sont en cause. Et bien, j'affirme qu'il n'y a qu'une seule personne dans le monde qui ait le droit d'en disposer souverainement : c'est la France elle-même.
Nul ne peut l'engager sans son aveu.
Sans doute, il n'est pas besoin, Messieurs, de révélations pour nous faire connaître quelquesunes des charges que nous avons assumées en liant partie avec la Russie. Je ne veux pas faire entrer en ligne de compte ce concours financier, si important pourtant et si précieux, que les capitaux français lui ont apporté par milliards. Mais nous lui avons fourni d'autre concours. L'année dernière, à pareille époque, j'étais à cette tribune pour demander au gouvernement des explications sur notre partici-
pation aux fêtes de Kiel et sur notre intervention dans le conflit sino-japonais. On n'a pas oublié la réponse de M. Hanotaux : elle se résume tout entière dans cette phrase significative du ministre des Affaires étrangères, écrivant à notre ambassadeur à Saint-Pétersbourg, dans une dépêche citée par lui-même à la tribune, que la « considération de nos alliances » n'avait pas peu contribué à déterminer notre attitude.
Cette considération a pesé depuis lors d'un poids non moins lourd dans d'autres affaires où nous nous sommes, trouvés engagés. Répondant à l'interpellation sur les massacres d'Arménie, M. le ministre des Affaires étrangères signalait, comme l'un des plus heureux effets de la visite du souverain russe à Paris, l'entente, qu'il omettait d'ailleurs de préciser, sur les affaires arméniennes.
Mais avant d'avoir obtenu — s'il l'a obtenu — l'agrément du souverain russe à notre action en | Orient, notre gouvernement avait dû lui sacri- ! fier le bénéfice que nous pouvions attendre de notre intervention légitime et attendue. Et lorsque dans une image saisissante Jaurès se plaignait qu'on en fût réduit « à deviner péni blement l'image de la France à travers la poli tique de la Russie », notre ami ne faisait que manifester, à bon escient, la crainte qu'en sus pendant son initiative pour complaire à la Russie, la France n'eût compromis là-bas, avec le droits de l'humanité et de la civilisation, n propres intérêts matériels, qui ne peuvent p
se séparer du maintien de notre prestige moral. Telles sont les charges connues de l'entente.
Peut-on nous assurer qu'il n'y en a pas d'autres encore et plus lourdes ? Après avoir, par notre intervention combinée en Extrême-Orient, couru le risque d'un conflit armé, sommes-nous certains que demain nous ne serons pas obligés de nous engager, à la suite de la Russie, dans des aventures autrement redoutables? Et si, par hasard, pour faire honneur à des engagements conclus en dehors du Parlement, à l'insu du pays, la France était demain entraînée dans une aventure guerrière qu'elle n'aurait ni prévue ni voulue, je vous le demande, Messieurs, que fait-on de cette disposition capitale, je ne dis pas seulement de nos lois constitutionnelles, mais de toute constitution libre, qui réserve aux membres du Parlement, aux représentants élus de la France librement consultés, le droit de paix et de guerre ?
Sans doute, qui parle d'accord ou de traité, suppose par là même des obligations réciproques. J'ai indiqué tout à l'heure, d'une façon très impartiale, sans tenter de l'amoindrir, le bénéfice moral que la France a retiré aux yeux de l'étranger de l'entente avec la Russie. Mais, en vérité, si haut qu'on l'estime, ce serait lui attribuer une valeur démesurée que le payer d'une sujétion sans réserve aux intérêts d'une nation même amie.
Quels avantages avons-nous stipulés, en retour de nos engagements ? Et — pour reprendre l'expression d'un député de la droite, M. Denys
Cochin — quelles charges l'amitié de la France impose-t-elle à la Russie ? Je sais bien, Messieurs, que nul d'entre nous ne nourrit, à cet égard, d'illusions dangereuses. Tout ce que nous avons le droit d'exiger de ceux qui, dans ces circonstances, ont parlé et agi au nom de notre pays, c'est qu'ils n'aient à aucun moment laissé croire, même par leur silence, que la France pouvait se résigner au fait accompli. Ils auront fait sans doute tout ce qu'ils pouvaient, à coup sûr ce qu'ils devaient, en garantissant, sur ce point, de toute interprétation équivoque, la dignité de la France.
Mais êtes-vous sûrs que, hors de cette enceinte, tout le monde se satisfasse à si bon compte ? Vos orateurs, vos journaux n'ont-ils pas eux-mêmes suscité des illusions dangereuses? L'enthousiasme de certains patriotes ne s'alimente-t-il pas de la croyance, qu'ils entretiennent et qu'ils propagent, à une alliance qui ne serait pas seulement défensive?
C'est contre ces chimères, Monsieur le ministre, que je vous demande de garantir le pays en parlant net et franc.
Depuis plus de vingt ans, la France n'a compté que sur elle-même, sur ses ressources, sur son énergie, pour reprendre et pour garder sa place dans le monde ; elle a eu confiance en elle-même et elle a eu raison. Mais songez-y ! Pour un peuple comme le nôtre, tout d'impression et de premier mouvement, de l'élan duquel on est en droit de tout attendre, mais dont il faut se garder d'énerver l'ardeur et de fatiguer
la confiance par des mirages mensongers, pour un peuple comme celui-là il y aurait un danger plus grand que de se savoir isolé, ce serait, au jour du péril, de se croire abandonné.
Voilà pourquoi, Monsieur le ministre, nous vous demandons de parler, d'exposer avec netteté, avec précision, la situation vraie au pays, qui a le droit de la connaître, et de ne pas permettre surtout qu'à l'abri de votre silence' se créent des légendes et s'enracinent des illusions qui ne seraient, qui ne pourraient être que l'origine et le prélude des plus cruelles et des plus redoutables déceptions