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En rassemblant quelques-uns des discours que j'ai prononcés depuis dix ans, je cède, en même temps qu'au vœu de quelques amis, au désir de marquer une fois de plus les traits caractéristiques d'une politique, à laquelle on ne refusera pas du moins le mérite de la continuité.
Un parti qui ne se satisfait pas d'ambitions à courte échéance, qui regarde haut et loin, a besoin d'un Idéal : le parti socialiste proclame le sien. J'ai essayé à un moment de le formuler; je fus assez heureux pour obtenir alors l'agrément de toutes les fractions du parti, par la voix de leurs représentants qualifiés. Quelques-uns de mes approbateurs de 1896 se sont depuis lors rétractés. Un de leurs griefs contre le programme qu'ils avaient applaudi est qu'il ait gagné trop vite trop d'adhésions nouvelles. Ce reproche me touche comme un éloge.
Peut-être ne l'a-t-il mérité que pour s'être tenu à égale distance et de vagues généralités qui prêtent à toutes les interprétations, et de 'fausses précisions qui risquent d'être tôt démenties par les événements.
Il importe de déterminer avec la plus grande netteté la direction que nous voulons suivre. Où allons-nous ? Quel rêve de justice, de liberté, de bonheur est le nôtre ? Par quels moyens, sous quelle forme en espérons-nous la réalisation ? A ces questions il faut répondre, et la réponse que nous leur faisons est, je crois, sans équivoque et sans ambage.
En transformant le monde matériel, la science a du même coup, par une conséquence parallèle et inéluctable, bouleversé les conditions économiques de l'humanité ; un abîme s'est creusé entre le sort de l'ouvrier d'industrie, serf non plus de la glèbe, mais de la machine, et celui du patron, souvent anonyme et collectif, qu'il sert sans le connaître. 11 a paru qu'en dépit des progrès de la philosophie, des lois et des mœurs, deux classes s'opposaient dont les intérêts économiques ne se pouvaient concilier que par l'absorption de l'une dans l'autre. Le socialisme se donne pour but, dans l'ordre social, l'abolition des classes, comme, dans l'ordre politique, la Révolution française a eu pour résultat l'abolition des ordres. Il veut que le sa-
larié s'élève à la dignité d'associé. 11 veut que, dans l'humanité nouvelle, la propriété individuelle soit non pas supprimée — ce qui est une proposition incompréhensible — mais tout au contraire transformée et si bien élargie qu'elle soit pour chaque homme comme son prolongement naturel et nécessaire sur les choses, l'indispensable outil de vie et de développement.
Pas plus que la Révolution française, le socialisme ne se propose de légiférer pour le* Français, ou l'Allemand, ou l'Anglais, mais pour l'Homme. Partout où le même degré de civilisation a amené, avec les mêmes grandeurs, les mêmes misères, la nécessité lui parait s'imposer des mêmes transformations. Ainsi le sentiment d'un Idéal commun unit à travers les espaces, en dépit des différences de race et de langue, le prolétariat socialiste des deux mondes.
Pour être dessiné à larges traits, cet Idéal ne saurait être, sans injustice, taxé d'obscurité ou d'équivoque. Ses deux caractères essentiels s'accusent au contraire en pleine lumière. Il poursuit, par l'accord international des travailleurs, la transformation profonde des conditions de la propriété devenue, de l'apanage d'un certain nombre d'hommes, le lot de tous.
Quelques socialistes — dans tous les pays — n'ont pas résisté à la tentation trop naturelle de serrer de plus près le problème et, anticipant sur le temps, d'édifier de toutes pièces la cité future. Ces utopies sont sans inconvénients, — elles peuvent même être utiles, si l'on n'oublie
pas de les tenir pour ce qu'elles sont : des œuvres d'imagination dont la réalité modifie chaque jour la mouvante apparence.
Elles seraient périlleuses, elles risqueraient de devenir funestes, si Ton se laissait aller à prétendre y cristalliser l'action et la pensée socialistes. L'expérience a montré quelles inévitables erreurs révèlent, au bout d'un temps relativement court, les constructions même d'un homme de génie.
S'il est, je ne dis pas licite, mais inhérent au progrès de toute connaissance, de se servir de l'hypothèse, si l'hypothèse collectiviste qui est la nôtre emprunte au développement même du régime capitaliste une valeur singulière, encore faut-il qu'à aucun moment son usage légitime ne nous aveugle jusqu'à nous faire prendre les moyens pour le but. Gardons-nous de devenir les prisonniers de formules nécessairement variables, changeantes par le progrès même de l'humanité.
Notre but n'est pas d'élever sur un plan arrêté selon des rites prescrits un édifice immuable ; il n'est pas de construire une église pour une secte, mais de rendre pour tous les hommes le monde plus habitable par la disparition successive des iniquités sociales, par l'éducation de l'homme émancipé progressivement des tyrannies intérieures comme des contraintes extérieures.
L'éducation : en ces quelques syllabes est enfermé tout l'avenir de l'humanité. Il est vrai, d'une vérité profonde, que l'émancipation des travailleurs sera l'œuvre des travailleurs euxmêmes ; entendons par là qu'il leur sied de n'attendre que d'eux-mêmes leur affranchissement, et surtout de se rendre capables et dignes d'en être les artisans.
Mais comment y parvenir? Et cette question n'est-elle pas d'une ironie cruelle sous un régime social où toutes les forces de l'ouvrier seraient quotidiennement épuisées au service de son patron, sans qu'il lui restât d'autre loisir que celui de réparer pour l'effort du lendemain l'organisme usé par l'effort de la veille ?
Aussi l'intervention de la société, la première intéressée à la marche régulière et normale du progrès, s'impose-t-elle en vue d'assurer à tous ses membres des conditions humaines de travail.
La thèse n'est plus discutée ni pour l'enfant ni pour la femme. La réglementation de la journée de travail, en ce qui les concerne, ne soulève même plus d'opposition théorique. La force de la logique a conduit le législateur à adopter une règle identique pour leurs collaborateurs hommes. L'heure s'approche où, par une heu* reuse nécessité, la même loi s'imposera à tous les ouvriers, quels qu'en soient l'âge et le sexe, leur donnant la liberté d'être, en même temps que des producteurs, des hommes et des citoyens.
On ne conteste plus davantage le besoin
d'une réglementation du travail au point de vue de l'hygiène et de la prévention des accidents. A cet égard, des améliorations sensibles ont été réalisées, surtout dans la grande industrie ; il en reste beaucoup à obtenir. Ce n'est pas un médiocre avantage que d'en être arrivés à ne discuter plus que sur le fait, sans se heurter à la barrière d'un prétendu principe.
Ainsi la conception a pris corps et figure d'une législation protectrice de l'individu, soucieuse de son développement, orientée vers la défense et la mise en œuvre de toutes les puissances, de toutes les richesses contenues en germe dans l'être humain.
De cette idée supérieure dérivent les lois sur l'enseignement à tous les degrés, qu'elles se préoccupent de munir chaque enfant du petit capital primaire faute duquel l'homme vivra comme un étranger au milieu de ses semblables, d'organiser l'enseignement professionnel et l'apprentissage, ou de grossir le réservoir des hautes connaissances où chaque peuple puise les éléments de sa prospérité et de sa force.
Il ne suffit pas d'armer l'individu pour la lutte, de prendre garde que la nécessité même de vivre ne le réduise au rôle de machine privée de tout ce qui fait la raison et la joie de vivre. L'homme est un organisme aussi fragile qu'admirable, guetté à chaque pas de la route par les accidents et les déchéances, qu'ils viennent des conflits avec les choses, des imperfections du régime social ou des tares ataviques.
Toute une législation s'élabore pour prévenir ou atténuer les effets du chômage, de la maladie, de l'infirmité, des accidents, de la vieillesse. En tête de ce nouveau code de l'Assurance et de la Prévovance sociales, il convient d'inscrire la proclamation du premier des droits de l'homme : le droit à la vie.
A chacune de ses pages, il est inspiré, vivifié par le sentiment de la solidarité qui rend aisés à la collectivité humaine des progrès que l'individu isolé serait impuissant même à concevoir.
Association, organisation : ces deux idées fécondes vont du même pas. Un rôle prédomiminant, décisif, leur est réservé dans l'évolution sociale. Par elles, les faiblesses prolétariennes réunies en faisceau vont prendre conscience de leur torce. Avec leur pouvoir elles apprendront à connaître leurs devoirs et leurs responsabilités.
Syndicats professionnels, coopératives : sous ces deux formes principales, dont le prolétariat use avec plus ou moins de facilité et de bonheur selon son degré d'éducation, se constituent les premiers groupements.
Mais le moment n'est pas éloigné, j'en ai la confiance, où l'on se rendra compte qu'il est de l'intérêt général que le monde des travailleurs ne soit pas organisé seulement en dehors de l'usine. Le projet de loi sur le règlement amiable des différends du travail, dont j'ai pris l'initiative, a pour but précisément de substituer à la cohue inorganique des travailleurs de la
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étroites que le temps et les circonstances ont fixées à tel peuple déterminé. Il se propage pourtant de proche en proche, et ce n'est pas une mauvaise manière de travaillera son extension que de s'efforcer d'y conquérir d'abord ses concitoyens.
Gomment donc régler cette propagande sans tenir compte du milieu où elle s'exerce ? La méthode, la tactique pourront-elles être les mêmes sous des régimes différents, voire opposés ?
S'il est vrai que la République soit la formule politique du socialisme, il va de soi que dans un pays où le socialisme aura accompli ce progrès immense de réaliser sa formule politique, une fois en possession de la forme républicaine et du suffrage universel, son action et ses procédés prendront une allure et un caractère tout particuliers.
C'est assez dire que la démocratie socialiste en France a plus que le droit, l'impérieuse obligation d'adapter sa méthode aux conditions du régime politique où elle se meut. Elle trahirait le premier de ses devoirs en se réfugiant dans un pur verbalisme révolutionnaire pour se dispenser des responsabilités et des charges qu'impliquent la méthode réformiste et la poursuite des résultats prochains.
Elle sacrifierait du même coup les intérêts primordiaux du prolétariat en se refusant à l'effort qui doit peu à peu réaliser cet ensemble d'améliorations que j'ai tâché de résumer en un exact raccourci.
Mais comment le parti socialiste français aura-t-il le droit de se réclamer du régime républicain, comment manie ra-t-il pratiquement cet incomparable instrument de réformes, s'il affecte de demeurer en dehors de la vie même du parti républicain, s'il entend s'isoler dans le rôle stérile de critique systématique ?
11 ne conquerra sur la nation l'autorité indispensable à la réalisation de nos vues qu'à la condition de ne demeurer étranger ni indifférent à aucune de ses émotions et de ses aspirations.
S'agit-il de pplitique intérieure ?I1 lui faudra prendre parti dans les batailles où la République est engagée, formuler son avis, en s'inspirant — et comment ferait-il autrement ? — de son Idéal propre, mais aussi des besoins, des pensées et des traditions de la démocratie républicaine, dont aussi bien il est le continuateur et l'héritier.
Il ne se désintéressera ni du bon ordre des finances publiques et de leur prospérité, conditions premières de toute réforme sociale, ni du maintien et du développement de la production nationale. Travaux publics, améliorations destinées à servir l'industrie, le commerce, l'agriculture, judicieux aménagement et mise en valeur de notre domaine colonial : autant de questions qui solliciteront son examen et retiendront son attention. Il sera le serviteur attentif et passionné de la grandeur et de la prospérité nationales.
Son patriotisme, d'autant plus sincère qu'il
répugne au fracas des déclamations politicochauvines, n'a rien à craindre de son ardent amour de la paix et de l'humanité. Jusqu'à la date inconnue où les gouvernements se seront mis d'accord pour déposer ensemble le lourd fardeau des dépenses militaires, le désarmement isolé serait pis qu'une folie: un crime contre l'Idéal même dont les socialistes saluent dans la France le premier soldat. En même temps qu'ils s'appliqueront à maintenir et à affermir notre diplomatie dans les voies de la paix, à tirer des conventions déjà passées tous les résultats d'entente et d'union qu'elles comportent, à obtenir la conclusion de traités nouveaux qui resserrent entre les nations les liens d'amitié et de solidarité, ils veilleront, avec un soin égal, à préserver du péril de toute agression l'indépendance du pays par la puissance de ses armes et la sûreté de ses alliances. En préparant l'avenir, ils n'oublieront ni les devoirs que leur crée le passé, ni les obligations que leur impose le présent.
Pour poursuivre avec succès cette politique réaliste et idéale, pour lui faire produire tous ses fruits, le parti socialiste doit nettement revendiquer ses responsabilités.
Je n'ai pas dissimulé le but où il marche, et je connais cet argument que le Socialisme peut, qu'il doit même s'intituler révolutionnaire,
puisque en effet ce sera bien la plus réelle et la plus profonde des révolutions que la disparition du salariat. Les mots ne me font pas peur, mais je crains l'équivoque. Et quelle équivoque plus fâcheuse que celle d'un parti masqué d'un titre en contradiction formelle avec son esprit et sa méthode ?
Si nous jugeons la violence condamnable autant qu'inutile, si les réformes légales nous paraissent à la fois l'objectif immédiat et le seul procédé pratique pour nous rapprocher du but lointain, ayons donc le courage, d'ailleurs facile, de nous appeler de notre nom et de nous dire réformistes, puisque aussi bien nous le sommes.
Poussons le courage jusqu'au bout; et, nous étant prononcés pour la méthode réformiste, osons en accepter les conditions et les conséquences.
Ce n'est pas d'hier que le parti socialiste français a mis au premier plan de son programme la conquête des pouvoirs publics ; il n'a pas attendu aujourd'hui pour passer de la théorie à l'acte, pour envoyer ses militants dans les hôtels de ville, dans les assemblées départementales, au Parlement ; il ne l'a pas fait sans se résigner aux transactions journalières qui sont la rançon même de l'action, sans s'allier avec les partis voisins.
Par quelle aberration, s'étant avancé jusquelà, persuadé plus que jamais de l'utilité et de la nécessité d'une méthode qui a prouvé sa valeur à l'expérience, la déserterait-il au moment
même qu'elle devient le plus efficace ? Par quelle inconséquence accepterait-il de briguer tous les mandats, sauf à s'interdire rigoureusement de prendre, au Gouvernement, avec les plus hautes responsabilités, le pouvoir le plus certain ?
Un tel illogisme, s'il pouvait se prolonger, aurait bientôt fait de ruiner le crédit et l'influence du parti assez faible, assez peu sûr de lui-même pour le commettre. Ajourner le peuple à la date mystérieuse où un miracle subit changera la face du monde — ou, jour par jour, réforme par réforme, d'un effort patient et tenace, conquérir pied à pied tous les progrès : entre ce& deux méthodes, il faut choisir.
Fidèle à ses principes et à la méthode qui est la sienne, également soucieux de ne pas susciter d'espoirs chimériques et de ne pas manquer à ses engagemenis, le socialisme réformiste français saura assumer toutes les responsabilités ; il ne se dérobera à aucune des charges que lui impose le sentiment profond de ses devoirs envers son Idéal et son Pays.