‹ Le socialisme reformiste françaisChapitre 3 sur 11 · PRONONCÉ A SAINT-MANDÉ, LE 30 MAI · texte numérisé non relu

PRONONCÉ A SAINT-MANDÉ, LE 30 MAI

Citoyens,

En m'offrant la présidence de cette admirable manifestation, les comités républicains socialistes de la première circonscription du douzième arrondissement et du quartier des Quinze - Vingts m'ont fait un grand honneur dont je ne saurais les remercier trop vivement. Mais je ne répondrais pas au sentiment général, si je me contentais d'exprimer à leurs représentants autorisés, à leurs présidents, nos amis Lachambeaudieet Hayaux, mes sentiments de gratitude personnellç. Je veux acquitter une dette du parti socialiste en les remerciant, en son nom, de lui avoir fourni l'occasion de prendre, en cette inoubliable fête, une pleine conscience de sa grandeur, de sa force et de ses devoirs.

En présence de tant d'élus du suffrage universel, auxquels je suis heureux de souhaiter une fraternelle bienvenue, devant le concours de ces mandataires des grandes villes et des communes rurales accourus de tous les points de la France pour porter témoignage de l'irrésistible mouvement qui entraîne la démocratie française, ma pensée se reporte naturellement aux jours de tristesse et d'épreuve, aux batailles et aux défaites qui ont précédé et préparé cette victoire.

Qu'il soit permis à un socialiste qui, ni par son ancienneté, ni par ses services, n'est un vétéran du parti, de se retourner vers les militants de la première heure, vers les apôtres qui nous ont frayé la voie, et d'incliner l'hommage des nouveaux venus et des jeunes devant les Jules Guesde, les Vaillant, les Paul Brousse, devant la mémoire de Benoît Malon, devant tous ceux qui, depuis vingt ans, ont incarné et incarnent encore dans leur nom les luttes et les espérances du prolétariat organisé.

Ils ont connu les jours difficiles, la rancœur des insuccès, l'amertume plus cruelle des divisions fraticides. Mais ils étaient soutenus, emportés au-dessus de tous les obstacles par leur foi invincible en la bonté, en la grandeur, en la nécessité de leur cause.

Ils reçoivent aujourd'hui la juste récompense, la seule qu'ils ambitionnent, de leur inlassable persévérance. Le grain qu'ils ont jeté à pleines mains a germé: la moisson sera fructueuse.

Mais, citoyens, nous ne remplirions pas toute

l'utilité d'une telle assemblée, nous ne répondrions pas à son attente, si sa réunion ne nous fournissait qu'un prétexte à nous réjouir et à nous féliciter. Pour un parti comme le nôtre, chaque victoire constitue l'engagement de remporter de nouveaux succès, et c'est dans le triomphe même qu'il sied de songer a fortifier les points faibles, à corriger les vices d'organisation, à prendre, en vue des luttes prochaines, toutes les mesures capables de nous attacher la victoire.

Citoyens, de tous les champs de bataille où la France socialiste a rencontré la réaction capitaliste, le même cri a jailli: Union! Trêve aux querelles d'école, oubli des dissensions intestines! Contre l'ennemi commun, un seul cœur, un seul esprit, une seule action !

Mais si cette formule, dictée par la vue claire des nécessités pratiques autant que par le sentiment élevé de la subordination nécessaire de l'individu à l'idée, ne soulève aucune objection en théorie, elle a reçu dans l'application plus d'une atteinte.

Comment s'étonner, en effet, si le conflit des ambitions et des rivalités personnelles obscurcit parfois la notion du devoir et si l'intérêt individuel est habile à découvrir les prétextes les plus variés et parfois les plus séduisants pour colorer sa résistance aux dures exigences de l'intérêt général ? Mais plus de telles défaillances sont naturelles et explicables, plus il importe que

notre parti se prémunisse contre le péril réel qu'elles lui feraient courir.

Et qui donc pourrait se scandaliser que la première preuve de sincérité exigée de quiconque ambitionnerait le titre de candidat socialiste fût l'engagement d'honneur, signé par lui, de se retirer de la lutte si, au premier tour, le suffrage universel avait mieux traité que lui un autre candidat socialiste ?

Une telle mesure, dictée par le souci exclusif de l'intérêt général, appliquée sans distinction à tous les candidats qui se réclameraient du parti, aurait le double mérite de ne froisser la dignité de personne, et de fournir contre les infractions à la discipline une sanction qui, pour être purement morale, n'en serait pas moins efficace. Qui se déroberait à cet engagement deviendrait par là même légitimement suspect de rechercher la satisfaction exclusive de son ambition. Qui l'aurait souscrit se trouverait lié. Comment, en effet, le corps électoral accorderait-il crédit aux promesses d'un candidat dont le premier acte public serait de violer la promesse solennelle par lui librement consentie à son parti ?

Mais, lorsqu'on songe à la mise en oeuvre de cette mesure, apparaît une difficulté dont la solution dépasse de beaucoup les proportions de ce qu'il serait permis d'appeler un règlement d'administration intérieure.

Un candidat socialiste a pris l'engagement de se retirer devant tout autre candidat socialiste plus favorisé que lui, à merveille ! Mais

que lui répondre si, mis en demeure de tenir sa parole, il dénie à son heureux concurrent la qualité de socialiste ? Où sera le critérium ? Quel est, en d'autres termes, le programme minimum dont l'acceptation s'impose à qui revendique le titre de socialiste ?

La question est, à coup sûr, d'importance.

Sans avoir à aucun degré la prétention de la trancher de mon autorité privée, je vous demande la permission de faire connaître sur ce sujet avec une entière liberté mon opinion toute personnelle*

Au point de développement où en est arrivé le parti socialiste, j'estime qu'il est de sçn intérêt, comme de son devoir, de délimiter ses frontières avec le plus de précision possible. Où va le parti socialiste, par quelles voies se propose-t-il d'atteindre son but ? Est-il vrai qu'il ait pour objectif la suppression de la liberté, la confiscation de la propriété individuelle ; pour moyen, le recours à la force ?

C'est sous ces traits qu'à Pordinaire nos adversaires de tout ordre s'entendent pour présenter la figure du parti socialiste. Mais n'apparaît-il pas tout d'abord que tous les points de cette prétendue définition, — suppression de la propriété, recours à la force, — constituent l'antinomie la plus grossière, la contradiction la plus brutale tant avec nos doctrines qu'avec les faits ?

Est-ce que l'idée socialiste se ne résume pas tout entière dans la volonté énergique d'assurer à chaque être, au sein de la société, le développement intégral de sa personnalité ? Ce qui im-

plique nécessairement deux* conditions, dont Tune est le facteur de l'autre: d'abord, l'appropriation individuelle des choses nécessaires à la sécurité et au développement de l'individu, c'est-à-dire la propriété ; ensuite la liberté, qui n'est qu'un mot sonore et creux, si elle n'a pour base et pour sauvegarde la propriété.

D'autre part, ce banquet même, qui réunit ce soir des représentants de toutes les nuances du parti socialiste, n'est-il pas l'affirmation la plus nette de sa tactique, et jamais parti, en ce pays, a-t-il plus que le nôtre rendu hommage et fait confiance au suffrage universel ?

Mais cette double constatation, pour décisive qu'elle soit aux yeux de tous les juges de bonne foi, ne saurait nous suffire. Il faut pousser à bout nos contradicteurs, il faut prendre corps à corps l'équivoque qu'ils essaient d'entretenir, il faut voir ce qu'il y a derrière ces déclamations et quels sont en définitive les intérêts que s'efforcent de sauvegarder contre nous les hommes qui ont sans cesse à la bouchée les mots de liberté et de propriété.

On a fait bien souvent le tableau de l'anarchie capitaliste: il suffit, pour la caractériser d'un mot, de constater que, dans ce régime, il n'y a de sécurité pour personne. Agriculteurs, commerçants, industriels, travailleurs intellectuels comme travailleurs manuels, sont livrés à tous les hasards. Mais c'est de cet excès même du mal que le collectivisme soutient que va jaillir le salut.

Le collectivisme! J'ai prononcé ce mot plein d'horreur dont l'incantation magique doit faire se dresser contre nous les millions de travailleurs des villes et des champs que le socialisme ne suffit décidément plus à apeurer.

Je ne veux, de l'idée collectiviste, dire qu'une chose : c'est qu'elle n'est ni le produit de l'imagination d'un rêveur, ni le résultat des conceptions d'un philosophe, mais la constatation pure et simple des phénomènes qui se déroulent sous nos yeux. On ne fait pas et on ne fera pas le collectivisme : il se fait chaque jour, il est, passez-moi le mot, la sécrétion du régime capitaliste.

Sous la double influence des progrès de la science, dont le développement du machinisme n'est que la traduction pratique, et de la concentration des capitaux, nous assistons à l'expropriation des petits propriétaires, à la dissociation du travail et de la propriété, à la constitution d'une féodalité nouvelle, qui, accumulant entre ses mains la propriété des instruments de production, deviendrait, par une lente mais implacable progression, la maîtresse absolue de la vie économique politique et morale du peuple tout entier, réduit par elle à cette forme moderne de l'esclavage qui s'appelle le salariat.

Eh bien ! le collectivisme proclame que le salariat ne sera pas plus éternel que l'ont été ces modes antérieurs de la servitude et de l'exploitation humaine, qui se sont appelés l'esclavage et le servage.

Le collectivisme constate que le développe-

ment normal de la société capitaliste substitue à la propriété individuelle, condition et sauvegarde de la liberté, le monopole tyrannique d'une minorité. Il ne se révolte point contre Ces constatations, il s'incline devant elles. Il ne prétend pas remonter le cours des siècles, ni arrêter la transformation de l'humanité : il se plie, au contraire, à ses règles ; et, puisque c'est une loi de l'évolution sociologique que tous les moyens de production et d'échange passent de la forme de propriété individuelle à celle de propriété capitaliste, toute sa prétention est qu'au fur et à mesure que se constituent ces immenses propriétés capitalistes qui, sous leur rayonnement, dessèchent et tuent la petite propriété, la propriété individuelle, c'est qu'au fur et à mesure la propriété sociale se substitue à la propriété capitaliste.

Et voici que, me semble-t-il, je touche du doigt le trait caractéristique du programme socialiste.

N'est pas socialiste, à mon avis, quiconque n'accepte pas la substitution nécessaire et progressive de la propriété sociale à la propriété capitaliste. C'est dire qu'il ne saurait s'agir seulement de la transformation de ces trois catégories de moyens de production et d'échange qu'on peut qualifier de classiques : le crédit ou la banque, les transports par voie ferrée, les exploitations minières. Voici à côté d'elles, pour prendre un exemple qui ne saurait souffrir de discussion, une industrie qui incontestablement est mure dès à présent pour l'appropria-

tion sociale, parce que, monopolisée en quelques mains, rapportant à ses exploiteurs des profits énormes, caractérisée à la fois par le perfectionnement de son machinisme et par la concentration intense de ses capitaux, elle est toute désignée pour fournir une matière féconde et facile à l'exploitation sociale: j'entends parler des raffineries de sucre.

C'est un exemple, ce n'est qu'un exemple ; mais, en vérité, est-ce donc une si grande nouveauté, que cette régie nationale, qui demain restituera à tous le profit indûment monopolisé par quelques-uns ? Est-ce que déjà, — les représentants des municipalités socialistes qui m'écoûtent le savent bien, j'en avais encore hier un exemple dans une commune nullement socialiste d'un de nos départements de l'Est, — est-ce que déjà, en mettant la main sur la distribution de l'eau, de la lumière, de la force motrice, sur l'organisation des transports, sur le service en commun des machines agricoles, nombre de petites collectivités urbaines et rurales n'ont pas, dans leur sphère, substitué la propriété sociale à la propriété capitaliste ?

Et cette socialisation progressive des diverses catégories des moyens de production ne peut être qu'un motif d'espérance et de joie pour les millions d'êtres humains appelés ainsi à s'élever par une progression que réglera, non pas le caprice des hommes, mais la nature des choses, de la condition de salariés à la qualité de coparticipants des richesses sociales.

Et ce serait en vain qu'on essaierait d'excité* contre le parti socialiste les alarmes des rares favorisés qui réunissent encore dans leurs mains l'instrument de production et le produit intégral de leur travail. Ceux-là, ces petits propriétaires, non seulement la transformation poursuivie par le parti socialiste ne les menace en rien, puisque leur propriété morcelée ne saurait être l'objet d'une appropriation sociale, mais ils recueilleront pour leur part, au même titre que tous les autres membres de la société, le bénéfice de l'incorporation successive dans le domaine social des grandes industries.

Je dis « incorporation successive ». Nul socialiste n'a jamais rêvé, en effet, de transformer d'un coup de baguette magique le régime capitaliste, ni d'édifier sur une table rase une société toute nouvelle.

Vandervelde, réminent penseur, le grand orateur belge, mettait, dans un article sur l'évolution collectiviste, ses amis en garde contre le danger des constructions à la fois trop hâtives et trop arrêtées à une époque où la science peut bouleverser tout d'un coup les éléments mêmes de la vie, soit, comme l'évoquait un jour notre grand chimiste Berlhelot, en transformant de fond en comble les conditions de l'alimentation, soit en modifiant profondément par des applications inattendues du transport de la force les conditions de l'industrie.

Et, citoyens, en tenant ce langage, notre ami ne faisait que mettre en lumière les deux faces du socialisme, ce qui constitue à la fois sa puis-

sance idéale et sa grandeur pratique. Nos philosophes, nos idéologues — c'est un beau mot et juste, employé à sa place — construisent des systèmes : le collectivisme est un plan de société idéal et complet.

Mais si nous regardons haut, toujours plus haut, nous ne perdons point pied pour cela ; nous gardons contact avec le sol résistant et solide. Nous ne substituons point nos imaginations aux réalités au milieu desquelles nous nous mouvons, et chacune de nos réalisations ne veut et ne doit être que la conséquence et le résultat des phénomènes déjà accomplis.

Mais l'hypothèse est un des instruments nécessaires du progrès dans tous les ordres de connaissance, et ce serait traduire ou plutôt trahir d'une bien étrange manière l'enseignement des esprit géniaux qui, tels les Claude Bernard, ont institué la méthode expérimentale, que de prétendre contraindre le sociologue comme le savant à rayer de ses papiers l'hypothèse féconde.

Je ne sais lequel de nos adversaires, je crois bien que c'était M. Méline lui-même, ne trouva un jour rien de mieux, pour reprocher à notre ami Jaurès la hardiesse de ses vues, que de le qualifier de poète du socialisme. M. Méline ne s'imaginait guère sans doute, en décochant ce traita notre ami, qu'il lui faisait le plus bel et le plus précieux éloge qui ait jamais été adressé et à Jaurès et au parti qui est fier de le compter clans ses rangs.

Oui, certes! poète, et dans la plus magnifique

acception du mot, l'orateur incomparable qui a su faire vibrer l'âme de la démocratie ouvrière et pay&anne sous les accents les plus émouvants dont ait retenti depuis cent ans la tribune française !

Mais il n'est pas donné à tous les partis de susciter des poètes et de mériter d'être ainsi défendus. Une cause perdue enveloppée du double prestige de la tradition et du malheur peut bien connaître un Berryer. Un peuple soulevé pour la revendication de ses droits ou pour la défense de son sol peut emprunter la voix d'un Mirabeau, d'un Danton, ou, cent ans plus tard, d'un Gambetta; mais la classe capitaliste, tout entière attachée à la défense de ses intérêts matériels, sans idéal et sans croyances, ne saurait acheter de tout son or un avocat dont la voix réussisse à émouvoir en sa faveur les masses qu'elle exploite.

Si le socialisme domine aujourd'hui tous les partis et les couvre de son ombre, s'il attire et retient l'attention passionnée de tous les esprits cultivés, s'il fait tressaillir tous les cœurs généreux, c'est qu'il embrasse en sa vaste synthèse toutes les manifestations de la vie, c'est que rien de l'homme ne lui est étranger, c'est que seul aujourd'hui il offre à notre appétit de justice et de bonheur un idéal purement humain dégagé de tout dogme, — se séparant ainsi sans confusion possible de ce socialisme chrétien qui n'est qu'une piteuse contrefaçon du socialisme, puisque, loin d'être l'agent de l'émancipation humaine, il n'est que l'instrument de

domination et de règne d'une théocratie aux abois.

Oui, le socialisme vise à assurer à chaque être humain, par une transformation bienfaisante et d'ordre exclusivement naturel, ces deux biens jumeaux: liberté et propriété, que lui ravit la fatalité du régime capitaliste. Mais en marquant ainsi le but poursuivi par notre parti, j'ai répondu par avance au ridicule reproche qui lui est si souvent jeté de n'attendre que de la révolution violente le triomphe de ses idées.

Notre éminent ami Gabriel Deville, que le quatrième arrondissement enverra dimanche prochain siéger avec nous au groupe socialiste de la Chambre, disait, il y a quelques jours, avec autant de force que de précision, que ce n'était point d'une minorité en révolte, mais de la majorité consciente que nous pouvions tenir la transformation sociale. Recourir à la force, et pour qui, et contre qui? Républicains avant tout, nous ne nourrissons point l'idée folle de faire appel au prestige illusoire d'un prétendant ou au sabre d'un dictateur pour faire triompher nos doctrines.

Nous ne nous adressons qu'au suffrage universel ; c'est lui que nous avons l'ambition d'affranchir économiquement et politiquement. Nous ne réclamons que le droit de le persuader. Et personne, j'imagine, ne nous prêtera l'intention bouffonne de recourir à des moyens révolutionnaires contre un Sénat que des ministres radicaux animés d'une volonté moins vacillante eussent suffi à réduire à la raison.

Non, pour réaliser les réformes immédiates susceptibles de soulager le sbrt de la classe ouvrière et de la rendre ainsi plus apte à conquérir elle-même son émancipation, pour commencer, dans les conditions déterminées par la nature des choses, la socialisation des moyens de production, il est nécessaire et suffisant au parti socialiste de poursuivre par le suffrage universel la conquête des pouvoirs publics.

Mais, en même temps que dans la commune, dans le département, dans la nation, le socialisme travaille à substituer la propriété sociale à la propriété capitaliste, il ne saurait perdre de vue le caractère général, international, que le développement même des connaissances et par suite des relations humaines a imprimé au problème social. Ah ! je sais avec quelle hypocrisie nos adversaires ont essayé d'exploiter contre nous l'entente internationale des travailleurs.

Eux, qui ne connaissent pas de frontières dès qu'il s'agit de négocier de fructueux accords entre agioteurs de toute race, ils ont poussé des cris de pudeur effarouchée à la pensée que des travailleurs qui ne parlent pas la même langue peuvent se réunir pour s'entretenir de leurs intérêts communs. Ils n'ont pas craint, ces patriotes, de jeter la patrie dans nos querelles intérieures comme un argument commode à la sauvegarde de leur cause. Mais le bon sens public a fait justice de ces impudentes manœuvres. Ce n'est pas dans cette réunion, où s'af-

firment avec tant de force l'unité de pensée en même temps que la variété d'aspect de notre pays, non, ce i^est pas ici que j'ai besoin de redire que jamais nous n'avons eu l'idée impie et folle de briser, de rejeter loin de nous cet incomparable instrument de progrès matériel et moral, forgé par les siècles, qui s'appelle la patrie française.

Non, à aucun moment, pas plus lorsque nous recevrons dans quelques jours, avec la sympathie et le respect qui lui sont dus, Liebknecht, le combattant indéfectible de l'idée socialiste, le vaillant défenseur du droit, qui, en 1871, payait de sa liberté son admirable protestation contre le crime de l'annexion de l'Alsace-Lorraine, que préparait le Chancelier de fer ; pas plus lorsque nous recevrons le député allemand, que lorsque nous nous rendrons dans quelques semaines au Congrès international de Londres, à aucun moment nous n oublierons qu'en même temps qu'internationalistes nous sommes Français et patriotes, Patriotes et internationalistes, ce sont deux titres qu'avant nous les ancêtres de la Révolution française ont su noblement allier 1 .

Tels sont, citoyens, à mon avis, les trois points essentiels qui sont nécessaires et suffisants pour caractériser un programme socialiste:

1. On sait que la loi sur les associations, que le ministère de défense et d'action républicaine a fait voter en 1901, ibroge expressément la loi réactionnaire de 1872 contre l'Internationale des Travailleurs et réalise ainsi l'une des 'é formes les plus justement réclamées par le parti socialiste.

intervention de l'Etat pour faire passer du do maine capitaliste dans le domaine national les diverses catégories des moyens de production et d ? échange au furet à mesure qu'elles deviennent mures pour l'appropriation sociale; — conquête des pouvoirs publics par le suffrage universel ; — entente internationale des travailleurs.

Qu'un tel programme menace les intérêts des hauts barons de l'agiotage et de la spéculation, c'est son honneur et c'est sa force. Il ne frappe les grands que pour libérer les petits. Sa raison d'être, sa justification, c'est la défense de la liberté et de la propriété individuelles enlevées à beaucoup, menacées chez tous par les progrès ininterrompus de la féodalité de l'or. En dépit de toutes les calomnies, le suffrage universel a compris qui nous étions, ce que nous voulions, où nous allions. Chaque jour, il nous donne de nouveaux témoignages de sa confiance. Cette confiance, citoyens, nous impose de grands devoirs : nous saurons les remplir.

Citoyen Flaissières, et vous, citoyen Delory, vous avez admirablement traduit, dans les deux discours où vous preniez possession de la mairie de Marseille et de la mairie de Lille, le sentiment qui doit, à cette heure, nous inspirer et nous dominer. Devant vos adversaires, comme devant vos amis, vous avez pris l'engagement d'administrer la cité conformément à votre programme et à vos idées, mais sans acception de personnes, avec la seule préoccupation d'être impartial et équitable. Cet enga-

gement sera tenu, non seulement à Marseille et à Lille, mais partout où des municipalités socialistes ont pris possession des hôtels de ville.

A l'heure où la France, écœurée de dix-huit années d'impuissance et de corruption opportunistes, demande à tous les échos un gouvernement de progrès, de liberté et de justice, le parti socialiste constitué se présente à elle.

Étranger aux coteries, libre de toute attache avec le passé, irréductible sur les principes, mais tolérant pour les personnes, uniquement jaloux de soulager les misères et de calmer les souffrances, en introduisant peu à peu dans une société en proie à l'anarchie économique la paix et l'ordre d'une organisation harmonique, seul capable d'offrir à ce pays un idéal moral et intellectuel qui satisfasse les esprits et les cœurs, le parti socialiste peut sans crainte élever la voix. Pour être invincible, il lui suffit d'être unL

Citoyens, je lève mon verre à l'union du parti socialiste, à la conquête par le socialisme des pouvoirs publics, au triomphe de la République sociale !

DISCOURS

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