LA CONSCIENCE OUVRIERE
pectait la Reine comme femme, mais qu'il ne pouvait découvrir en quoi les ouvriers lui étaient obligés.
La religion et ses formes sont l'objet d'une vénération encore plus grande s'il est possible. Beaucoup des partisans de la Labour Policy font la prière avant chaque repas, vont à l'église le dimanche et observent rigoureusement le repos dominical ; ils ne souffriraient pas qu'on mît en question les principes du christianisme ; ils se croient obligés dans leurs conversations à une réserve puritaine qui évite certains sujets et remplace certains mots par des périphrases.
La morale religieuse est, avec la fiction, ce que le public cherche de préférence dans les ouvrages, exclusivement anglais, qui circulent en Australasie. Tout le monde sait lire, et les bibliothèques sont très répandues. On aime aussi à parcourir les journaux, plus nombreux qu'en Europe, aussi compacts que dans la métropole et tous uniformément pourvus de nouvelles étrangères et diplomatiques par une ou deux agences de Londres. La partie locale est abondante, positive, pleine de renseignements pratiques sur l'agriculture, la colonisation, le commerce. On y trouve toujours une colonne mondaine et un chapitre de sport. La littérature et la lecture en général, ne forment point Tunique passe-temps.
Les autres distractions sont celles de la bourgeoisie anglaise qui les a prises elle-même de l'aristocratie. Grickett, foot hall, sports de tout genre en ont les frais. 11 faut avoir vu un grand match de crickett dans une capitale pour se douter de l'enthousiasme qu'excite ce jeu devenu le jeu national. Chaque année une équipe australienne va lut-
ter contre les équipes des comtés d'Angleterre ; tous les soirs les résultats sont câblés et l'on voit des foules énormes attendre qu'on les affiche à la porte des journaux. J'étais à Melbourne et Sydney à l'époque du match et la fouie s'en occupait à peu près autant que d« la Fédération dont le sort se décidait au même moment.
Les courses sont fréquentes et recherchées ; à deux reprises je me suis trouvé dans de petites villes néo-zélandaises au moment des courses; j'ai rarement vu presse pareille : on ne pouvait trouver un lit, les trains étaient bondés et pourtant on avait augmenté leur nombre. Dans ces foules il y a beaucoup d'ouvriei'^. Les vacances du samedi ou du mercredi leur permettent de voyager, les hauts salaires leur donnent de l'argent de poche fet ils parient volontiers.
Par contre certaines distractions qui nous paraissent plus amusantes que les courses et les sports ne manquent pas de choquer quelques personnes. Ainsi dans un Trades Hall néo-zélandais, j'ai froissé les sentiments de quelques syndiqués, en disant que les conseils municipaux socialistes de deux cités françaises envoyaient gratuitement des travailleurs manuels au théâtre.
Beaucoup d'ouvriers australasiens sont partisans de la tempérance à la manière anglaise, c'est-à-dire qu'ils voudraient interdire la vente et la fabrication de toutes les boissons fermentées. Ceci est vrai surtout de la Nouvelle- 2^1ande, qui ne produit pas de vin. Dans les colonies viticoles la prohibition est moins en faveur.
Les australasiens sont pour la plupart d'enthousiastes partisans de la Greater Britain, de l'expansion coloniale.
LA CONSCIENCE OCVfilSRE ^Ti
des conquêtes même. Je citerai à ce propos un détail caractéristique. Dans la grande ville ouvrière de Melbourne se dressent devant le Parlement deux statues, l'une k la gloire de Gordon, l'autre en souvenir de la journée de huit heures. La première, m'a-t-on dit, est surtout dirigée contre Gladstone, le ministre pacifique, qui hésita trop longtemps à secourir Khartoum. Gladstone dont le programme « Peace, Retrenchment, Reform ! » semble fait pour ces colonies démocratiques et sans armée, n'est point populaire aux antipodes. Par contre Timpérialisme y est assez en faveur. Il est vrai que plusieurs groupes ouvriers ont protesté récemment contre l'expansion coloniale ou plutôt contre un de ses résultats ; ils se plaignaient en effet que les financiers partisans des conquêtes fussent en même temps les plus grands exploiteurs du Black Labour (travail des noirs) et ils les considéraient comme les ennemis de l'ouvrier européen. Même sous cette forme, les protestations ont passé difficilement et n'ont point été unanimes. On ne trouvait point, lors de mon passage, parmi les ouvriers australasiens, des sentiments pacifiques aussi généralement répandus et progressant aussi vite que parmi ceux d'Europe.
L'idée de la solidarité ouvrière internationale ne semblait pas non plus aussi forte que dans l'Europe occidentale; les australasiens sont trop loin des autres nations, ils tiennent de trop près au monde anglais par où leur viennent exclusivement les livres, les dépêches, les informations de tout genre. Voilà pourquoi ils se sont mis tout naturellement à réaliser l'idéal de vertu que s'est formé l'opinion moyenne anglaise. Ils n'avaient pas
d'autres mpdèles sous les yeux. Ceux-là même qui avaient fui l'Angleterre pour trouver une vie plus libre dans les mines d'or ou dans le bu&h (la brousse) ne se révoltaient point contre la société où ils n'avaient pu vivre, mais la rétablissaient à peu près sous la mêine forme dans leur nouvelle patrie.
C'est donc la société anglaise qu'on retrouve aux antipodes, mais avec deux nouveautés très importantes : les institutions démocratiques et les lois ouvrières qui sont en germe dans la métropole, mais n'ont leur plein développement qu'en Australasie *. Les premières donnent des habitudes d'indépendance et l'instinct de l'égalité, les autres procurent les loisirs et les ressources, conditions indispensables à l'évolution intellectuelle et morale. Mais, dans l'univers entier, l'esprit et les mœurs progressent moins vite que le bien-être.
(1) Sir Henry Wrixon, Socialism^ heing notes on a polHical tour, London, 1896, donne l'opinion d'un membre de la Haute Glianibre de Melbourne (libéral) sur le socialisme anglais et américain.