PREMIÈRE PARTIE. — LA VIE ET L'ORGANISATION OUVRIÈRES
Les diverses catégories de salariés.
Les ouvriers des ports, les matelots et chauffeurs sont très nombreux. Australie et Nouvelle-Zélande sont en effet des pays où la plupart des communications et surtout le transit des marchandises se font par la mer ; ce sont encore des pays qui vivent de l'exportation des produits agricoles et des minéraux, et qui importent d'Europe et des États-Unis un grand nombre de produits manufacturés.
Les ouvriers des ports, marins et chauffeurs, se déplacent constamment et portent les idées d'organisation, d'agitation, les plans de réforme d'un point à un autre : ce sont eux encore qui, dans cette Australasie presque exclusivement anglaise, renferment le plus d'éléments étrangers, notamment des Allemands et des Scandinaves qui ont apporté avec eux les germes du socialisme1.
(1) La même remarque s'applique aux ouvriers des ports dans les principaux centres des Etats-Unis : San-Francisco, Chicago, New-York.
Les ouvriers des ports, les marins et chauffeurs sont fédérés dans toute l'Australasie avec Sydney pour centre. A Sydney, à Melbourne, à Adélaïde, àBrisbane, les secrétaires des branches locales étaient, lors de mon passage, membres des parlements. Enfin leur association est en relations avec celles d'Angleterre et des Etats-Unis et adhère au projet d'une fédération universelle entre les unions d'ouvriers des ports, de marins et de chauffeurs.
Les tondeurs de moutons (shearers) ont formé jusqu'à présent la catégorie la plus turbulente. Les tondeurs sont, comme les marins, des ouvriers nomades. Pendant la saison, ils partent par bandes de dix à vingt, avec leurs ciseaux, portant sur le dos un ballot (sivag) formé de quelques vêtements roulés dans une couverture, et tenant à la main un hilly, gamelle en fer pour préparer le thé. La caravane des swaggers marche généralement à pied, parfois elle possède un ou deux chevaux ; quelques shearers ont une bicyclette sur laquelle ils roulent à travers la brousse. Ils vont à travers les immenses plaines de l'intérieur, couvertes de quelques maigres eucalyptus et coupées par les barrières en fils métalliques des immenses parcs à moutons. Le soir, ils couchent à la belle étoile, sous un buisson ou dans le creux d'un arbre : ou bien ils ont la chance de rencontrer une de ces maisonnettes en bois où vivent les surveillants de stations à moutons et qui sont parfois à plusieurs journées de marche l'une de l'autre; là ils demandent un abri qui ne leur est pas refusé; on leur permet d'égorger et de faire cuire un mouton, on leur donne du sel, du pain, du sucre, du thé ; si on a besoin d'eux, on les embauche, sinon, ils repartent : l'hos-
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pitalité résulte d'un contrat tacite entre les propriétaires, qui peuvent h tout moment avoir besoin de main-d'œuvre, et les ouvriers qui ne se hasarderaient pas dans le désert, s'ils ne trouvaient à s'abriter et à se nourrir1.
Le shearer finit par rencontrer l'occasion de louer ses services : il est payé à la tdche, généralement 25 francs par 100 moutons ; on considère comme novice celui qui n'arrive pas à tondre au moins 80 moutons dans une journée; plusieurs dépassent la centaine. Pendant la tonte, le shearer est nourri et logé à la « station ». La tonte finie, il cherche une autre « station » avant que la saison se termine. Certaines équipes commencent leur travail au Queensland où la température est plus chaude, puis, à mesure que l'été s'avance, descendent vers le sud jusque dans la colonie tempérée de Victoria ; plusieurs trouvent encore moyen de passer dans l'île sud de la Nouvelle-Zélande à temps pour y être employés à la tonte.
Si travailleur que soit le tondeur, il y a toujours pour lui une morte-saison ; il fait alors ce qu'il peut, mais la solution qu'il préfère est d'aller chercher de l'or dans les gisements alluviaux, où suffisent les instruments peu coûteux, une pelle, un plat, un craddle. Cette vie fait du tondeur un être extrêmement indépendant, qui ne tient à rien : les relations constantes avec des pays différents, les voyages, la traversée des grandes villes lui donnent un soupçon des idées d'émancipation sociale. Le spectacle continuel des immenses richesses des propriétaires de
(1) Voir, sur la vie des ouvriers nomades, les nouvelles publiées par le Bulletin, revue satirique et littéraire de Sydney Plusieurs ont été réunies dans 1 intéressant volume de Henry Lawson, While the Billy boils.
moulons lui inspire le sentiment d'une injustice commise à son égard. Aussi le shearer, bien différent de l'ouvrier agricole d'Europe, est-il toujours disposé à suivre les agitateurs et à s'inscrire dans un syndicat.
Les tondeurs sont groupés dans toute l'Australie en une fédération qui comprend aussi les autres ouvriers agricoles et les manœuvres ; cette organisation a donné des preuves de sa puissance. Lorsque la grande grève de 1890 fut déclarée, la tonte commençait : les shearers, après avoir reçu les dépêches de leurs syndicats, suspendirent le travail immédiatement partout et se mirent à camper hors des stations. Plus tard, ils firent deux grèves redoutables en Nouvelle-Galles et Queensland pour obliger les patrons à n'employer que des ouvriers syndiqués et à payer le salaire fixé par le syndicat. En Queensland, il y eut des voies de fait, des hangars incendiés, des barrières brisées, des coups de dynamite ; le parlement, effrayé, suspendit les garanties constitutionnelles par une loi d'exception qui a été renouvelée pendant un an et qui n'est plus appliquée aujourd'hui.
Les détails que je viens de donner sur les shearers s'appliquent surtout à ceux des deux grandes colonies à moutons, Nouvelle-Galles et Queensland. On dit qu'en Sud-Australie, en Victoria, en Nouvelle-Zélande, l'ancien tondeur disparait; le nouveau tondeur profiterait des lois en faveur de la petite propriété, achèterait une ferme, la cultiverait et ne ferait plus latonte que dans son voisinage.
Les mineurs d'or ont été longtemps une catégorie très particulière de travailleurs: c'était au temps où on cherchait l'or à la surface, dans les alluvions, où l'on
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pouvait partir pour les champs d'or avec des outils -impies et peu coûteux. Alors les chercheurs (diggers) sortaient de toutes les classes de la société, ouvriers manuels, grands seigneurs, gens de profession libérale à la recherche de la fortune. Les personnes des origines les plus diverses et de toutes les nations du monde se rencontraient sur les champs d'or : ces mineurs étaient très indépendants et ils le firent voir en réclamant, les armes a la main, le droit de suffrage dans la colonie de Victoria où ils étaient le plus nombreux. Aujourd'hui, la plupart des mines sont exploitées au moyen de puits qui descendent vers les couches profondes du quartz; les rochers extraits sont broyés par de puissantes batteries à vapeur. Ce sont des compagnies de capitalistes qui possèdent la plupart des gisements: le chercheur individuel se rencontre encore, mais il devient une exception. Les mineurs sont donc des ouvriers salariés peu différents des autres; on les rencontre un peu partout, car les mines sont très nombreuses dans toutes les colonies, sauf en Sud-Australie. Outre l'or, on exploite l'argent, le cuivre, le charbon; la production minérale ne le cède en importance qu'à celle de la laine. Les mineurs forment en Australasie un nombre considérable d'agglomérations importantes1.
Les ouvriers du bâtiment ont trouvé de l'emploi à de bonnes conditions dans la construction de ces grandes villes australiennes comparables, par la rapidité de leur croissance, aux Mushroom Cities de l'ouest américain.
I pans les Annales des mines, nos 8. 9 et 10 de 1905, M. R. Glasser a publié une étude sur la condition des ouvriers mineurs en Australasie. rédigée à la suite d'une mission sur place.
Mais, d'autre part, aucun pays n'a exagéré comme l'Australie les crises, les chômages subits qui caractérisent partout l'industrie du bâtiment. Ce fait tient à la spéculation sur les terrains, à l'audace des gouvernements et de certains particuliers qui n'hésitent point à lancer un port, une usine, une ville même dans une situation qui leur parait propice. Toute l'Australie et particulièrement Melbourne ont vécu, entre l'époque de l'or et 1892, sous le régime du boom. On escomptait un rapide accroissement de la population et des ressources, on empruntait sans compter ; on achetait des terrains à tout prix et, pour exciter les acquéreurs, pour aider au boom, on construisait partout. Melbourne devenait une ville américaine aux hôtels magnifiques, aux luxueuses maisons desservies par des ascenseurs.
Là-dessus tomba le krack financier de 1892 : les palais et les villes restèrent inachevés, mal couverts par des planches, de la tôle, des bâches. Les ouvriers du bâtiment émigrèrent, se firent mineurs, cherchèrent d'autres professions. Le même sort échut en partage à ceux qui étaient employés à la construction des chemins de fer et dans les travaux publics. Ces catégories d'ouvriers ont fourni, avec ceux des ports, un énorme contingent à l'armée des sans-travail australiens dont je parlerai plus loin. Les syndicats du bâtiment, qui furent les premiers à réclamer et à obtenir ia journée de huit heures (1856), sont à l'heure présente bien affaiblis.
Des catégories moins nombreuses, mais plus compactes, sont constituées par les ouvriers de la confection et de la chaussure ; beaucoup d'entre eux travaillent à la machine,
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comme les Américains et les Anglais ; ils se rencontrent chaque jour à l'atelier et à l'usine ; ils sont bien payés; ils habitent les villes et sont nombreux dans les capitales où ils se sentent près du parlement et du ministère ; leurs syndicats sont généralement assez solides et influents Par contre, ceux, qui prennent de l'ouvrage à domicile sont soumis au Sweating System, ont une condition très malheureuse et ne peuvent s'organiser, parce qu'ils sont trop pauvres, et sans contact les uns avec les autres. J'examinerai plus loin les mesures que le gouvernement victorien a prises contre le Sioealing System1.
Dans l'ensemble, l'Australasie se compose de pays agricoles, commerçants et miniers, mais l'industrie y est à ses débuts : on n'y rencontre point les grandes agglomérations de fabriques qu'on trouve en Angleterre ou dans le nord-est des États-Unis.
Classification des fabriques d'après V effectif dans le Commonwealth en 1907.