CHAPITRE I Le problème
Ce qu'il faut entendre par « les peuples ». — Les « races historiques ». — Les types nationaux : leur formation et leur permanence. — « Le socialisme » : critique de quelques définitions et de quelques essais de classification. — Impossibilité d'une définition objective du socialisme et raisons profondes de cette impossibilité.
« Le socialisme suivant les peuples » : ces quelques mots suffisent à définir un problème. Le socialisme est-il un système d'idées rigoureusement liées les unes aux autres, système partout et toujours identique à lui-même dans ses éléments constitutifs, dans l'agencement et la hiérarchie de ces éléments? Ou bien représente-t-il un ensemble assez mal délimité de tendances sociales, politiques, religieuses, hétérogènes quant à leur origine, contraires souvent par les fins qu'elles poursuivent, variables essentiellement selon les temps, selon les milieux sociaux, et avant tout selon le caractère des peuples, selon la constitution psychologique des races?
La question que nous nous posons au sujet du socialisme, et à laquelle l'aspect « international » du mouvement socialiste contemporain donne peut-être un particulier intérêt, peut se poser à propos de n'importe quel système d'idées. Qu'il s'agisse de doctrines politiques, de conceptions juridiques, de théories religieuses, il y a toujours lieu de se demander s'il existe quelque lien déterminable entre ces idées et la nature des peuples qui les adoptent ou la structure des sociétés qu'elles dominent; si elles sont susceptibles d'être à volonté produites, exportées, importées, expérimentées, appliquées n'importe où, n'importe quand, par n'importe quelle nation, ou si au contraire elles subissent l'empreinte des races qui les ont créées comme de celles qui les accueillent et si, dans leurs migrations mêmes, elles sont modifiées dans leur esprit et dans leur substance par les peuples chez qui elles pénètrent.
L'idée qui vient d'abord à l'esprit, c'est qu'il n'y a à tenir nul compte du lieu d'origine et de la marche des théories, qu'elles sont ce qu'elles sont, vraies ou fausses ; que l'on n'a pas à rechercher leur acte de naissance, mais seulement leurs titres de validité. On veut bien admettre que dans la littérature et dans l'art les œuvres les plus grandes, plus encore que les médiocres, portent la marque du génie national, que, par exemple, le Parthénon est comme l'Iliade un moulage du cerveau grec. Mais l'on croirait faire tort à la dignité des philosophies, des religions et des systèmes sociaux si l'on y recherchait et si l'on y retrouvait également la marque des races parmi lesquelles ils ontpris naissance, avec les particularités et les limitations inséparables de leur origine déterminée dans le temps et dans l'espace.
Nous essaierons de faire saisir, par des exemples précis, les variations du socialisme suivant les
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peuples. La même démonstration pourrait être tentée pour un certain nombre de notions juridiques et politiques essentielles, et plus aisément encore pour les grands systèmes religieux. Même dans la religion chrétienne, qui prétend régler la vie spirituelle bien plutôt que la vie temporelle des hommes, les différences des tempéraments ethniques ont fini par aboutir au schisme de TEglise d'Orient et de l'Eglise d'Occident. Les causes politiques, passagères et essentiellement contingentes par lesquelles on a souvent voulu rendre compte de ce grand événement ont depuis longtemps disparu sans que le schisme ait aucune tendance à s'atténuer ; les efforts vers l'Union des Églises, si souvent répétés et menés avec tant de zèle n'ont guère abouti : les divergences dogmatiques, la plupart fort superficielles et quelques-unes mêmes artificiellement suscitées pour justifier le schisme sont, certes, pour beaucoup moins dans cette situation que les profondes incompatibilités d'humeur que la nature et l'histoire ont constituées entre les races et les peuples.
Ce qui le prouve, c'est qu'à un moment où l'unité dogmatique et disciplinaire de l'Eglise n'était point encore menacée, les types différents du christianisme grec et du christianisme latin, du monachisme grec et du monachisme latin étaient déjà fort nettement accusés.
Nous pouvons nous attendre à voir plus fortement marquée encore l'influence des individualités ethniques dans le socialisme contemporain, qui prétend régler précisément et directement cette vie matérielle et sociale dont l'influence indirecte et en quelque sorte réfractée a suscité, à travers l'histoire, tant de divergences doctrinales et d'irrémédiables conflits d'idées.
Il y a longtemps déjà, un socialiste français,
Victor Considérant se proposait * de « déterminer par l'histoire si les diversités physiologiques des peuples sont entre elles comme les diversités des systèmes sociaux auxquels ces peuples appartiennent », d'examiner « les corrélations historiques entre les diversités des races et les diversités des systèmes sociaux ». L'œuvre était trop vaste et trop ardue pour ne point excéder les forces de l'ouvrier : et l'on n'est point trop étonné, en lisant l'opuscule de Considérant, de cons/tater que le contenu n'accomplit pas la promesse di:| titre. Du moins le problème posé était du plus haui intérêt. C'est celui-là même que nous essayons a notre tour d'aborder sous un aspect particulier.
La question que nous posons met en rapport deuxU termes — le socialisme et les ]peuples, — Il importe, au seuil de cette étude, de donner sur l'un et l'autre, dont il sera fait dans la suite un constant usage, quelques explications.
Et d'abord qu'entendrons-nous ici par les peuples^. On sait que le mot n'est exactement synonyme ni de race ni de nation, bien que la réalité qu'il désigne ait avec Tune et l'autre les plus étroits rapports. Pour notre part nous userons librement de tous ces mots parce que nous ne donnons pas 'à celui de race un sens absolu et rigoureux. Nous les emploierons comme le faisait John Stuart Mill lorsqu'il écrivait^ : « Toute la question des races humaines, de leurs traits caractéristiques, des lois de leur mélange, est plus importante qu'on ne l'avait pensé jusqu'à un temps récent », et encore ^ : « Des nations différentes peuvent progresser et en réalité progressent par différentes voies ; les nations et les hommes, bien
1. Discours prononcé au Congrès historique le 11 décembre 1835. — 2. Lettre à E. d'Eichthal, 17 juin 1840.— 3. Lettre à E. d'Eichthal, 7 novembre 1829.
qu*à peu près au même degré de civilisation, peuvent cependant être de caractères très variés ».
Il est des controverses ardues dont il nous est heureusement possible de faire ici l'économie : nous n'avons pas à rechercher si tous les hommes ont une commune origine ou si dès l'origine ils se rattachaient à des souches diverses ; l'adoption de l'une ou l'autre hypothèse ne modifierait en rien la formule de notre problème.
Aucun des peuples actuellement vivants ne nous présente un exemplaire de race pure : cela est absolument certain pour tous les peuples civilisés, infiniment probable même pour les plus primitifs. D'aucun on ne peut dire avec la moindre apparence de vérité que tous ses membres sont les descendants d'un ancêtre commun. Même pour les Juifs, qu'un ensemble de raisons particulières et tragiques contribuèrent longtemps à isoler parmi les nations, on sait aujourd'hui avec certitude que beaucoup d'entre eux ne sont nullement de souche sémitique, qu' « ils n'ont d'hébreu que leur conviction de l'être » * et que ce sont seulement des circonstances historiques qui en ont fait une sorte d' « équivalent de race ».
Scientifiquement Ton n'a pas le droit d'appeler races des types tardifs, composites et sans pureté. Pratiquement, nous n'avons pas à tenir compte de races dJ origine^ mais seulement de « races historiques », selon l'heureuse expression de Gustave Le Bon, c'està-dire d'individualités ethniques ^nodiiiles par r histoire.
Seulement ces individualités « formées suivant les hasards de l'histoire, finissent par acquérir des caractères psychologiques aussi stables que leurs
1. René Johannet, Le principe des nationalités, p. 299 et S. Reinach, La prétendue race juive dans la Revue des Etudes juives, oct.-nov. 1903.
caractères anatomiques ». Il est inutile de postuler pour elles on ne sait quelle immuiaib'ûiié inétaphysique : leur constitution mentale n'en apparaît pas moins en fait aussi constante qu'elle pourrait l'être si elle traduisait la structure physiologique d'une race pure. Il n'y a plus de races au sens rigoureux du terme, et pourtant tout se passe comme si les races avaient survécu dans leur intégrité à toutes les vicissitudes, à toutes les migrations et à tous les croisements.
Par-dessus les controverses d'école le fait de Ja permanence des types ethniques subsiste comme une base solide d'investigation et une incontestable vérité. Depuis les apôtres de la philosophie des races jusqu'aux plus ardents adversaires de la notion de race, ce fait s'impose d'abord à tous les chercheurs de bonne foi ; on n'essaie pas de le contester ou d'en diminuer l'importance, mais seulement d'en rendre compte.
« La transmission intégrale du type dans les différents individus n'indique pas, selon Gobineau ^ la pureté de la race, mais seulement ceci : que les 'éléments plus ou moins nombreux dont cette race est composée sont arrivés à se fondre parfaitement ensemble, de manière à ce que la combinaison en est, à la Tin, devenue homogène^ et que chaque individu de l'espèce n'ayant pas, dans les veines, d'autre sang que son voisin, il n'y a pas moyen qu'il en diffère physiquement. De mêmes que les frères et les sœurs se ressemblent souvent, comme provenant d'éléments semblables, ainsi, lorsque deux races productrices sont parvenues à s'amalgamer si complètement qu'il n'y a plus dans la nation de groupes ayant plus de l'essence de l'une que de l'autre, il s'établit par équilibre une sorte de pureté fictive, un type artifi-