‹ Le socialisme suivant les peuplesChapitre 3 sur 37 · Essai sur i inégalité des races humaines, I · texte numérisé non relu

Essai sur i inégalité des races humaines, I

ciel, et tous les nouveau-nés en portent l'empreinte ».

Le type ethnique se caractérise d'ailleurs autant et plus par des éléments psychologiques que par des particularités physiques. « Des races historiques se forment, dit Gustave Le Bon*, lorsqu'un peuple, comprenant parfois des éléments d'origines fort diverses, a été soumis pendant des siècles à des conditions semblables de milieu, à un genre de vie commun, à des institutions et à des croyances communes, à une éducation identique. A moins que les populations en présence ne soient d'origines trop différentes, elles fusionnent et acquièrent une âme nationale, c'est-à-dire des sentiments, des intérêts, des modes de penser semblables. Ce n'est pas en un jour que s'accomplit une telle œuvre, mais un peuple n'est formé, une civilisation n'est constituée, une race historique n'est formée que lorsque la création d'une âme nationale est terminée. »

« Comment, demandait Fouillée au seuil de son Esquisse psychologique des peuples européens 2, comment les divers peuples, qui, depuis des siècles, ont une vie à la fois propre et générale, des mœurs et des règles collectives, des intérêts communs, des passions et idées communes, même langue, même climat, même position géographique, même histoire, comment ces peuples n'auraient-ils pas une complexion mentale différente, un type national auquel viennent se surajouter les variations individuelles? »

James Darmesteter ôtait à peu près toute signification à l'idée de race, mais il reconstruisait d'une main ce qu'il détruisait de l'autre ^ : « Le mot de race est le plus vide et le plus creux de tous les

1. Psychologie du socialisme, p. 152. — 2. Page ix. -- 3. Les prophètes d'Israël, p. 244, 255, 260-1.

mots quand il s'agit des choses de l'esprit. .. L'humanité vient de si loin, et l'histoire, en essayant de la remonter, s'arrête si vite que dans aucune civilisation elle n'atteint l'œuvre de la race ; elle n'atteint que les résultantes d'action de dix races superposées] et fondues et qui ont assez appris les unes des autres et assez oublié pour donner l'apparence d'une unité de pensée irréductible. Là où nous voyons la pensée i de la race, il n'y a qu'une tradition transmise et modifiée de race en race... Israël n'est point le produit d'une race, mais d'une tradition, élément bien autrement puissant et résistant ».

Mais on ne fait guère de place à l'arbitraire en mettant ainsi l'accent sur les particularités psychologiques. Si la propriété essentielle d'un peuple est une âme, l'individualité ethnique n'y perd rien, au contraire. Car ce qui nous apparaît le plus fixe dans l'histoire d'un peuple, c'est précisément son caractère national. Un peuple, avons-nous dit, n'est point une réunion d'hommes auxquels on puisse assigner une même origine ; tous les peuples modernes sont formés de races différentes, souvent très éloignées les unes des autres au point de vue ethnographique : les Français dérivent des Gaulois, des Celtes, des Romains, des Germains, des Grecs, des Sarrasins, etc.; le type physique classique des Gaulois n'est guère reconnaissable aujourd'hui dans la majorité des Français. Mais les portraits psychologiques que traçaient des Gaulois un César, des Germains' un Tacite, des Ibères un Strabon, gardent une saisissante vérité au cours de toute l'histoire de France, d'Aile- ' magne ou d'Espagne.

La combinaison déterminée de caractères qui constitue un type peut ne pas être immuable : mais si elle se modifie, c'est si lentement qu'une période de mille ou de deux mille ans ne fait guère apparaître

de telles modifications : or une période de cette amplitude, absolument négligeable dans les computations géologiques ou les calculs de la préhistoire, suffit à remplir une ou plusieurs époques historiques. De plus, les modifications mêmes du type national, sous l'action des circonstances extérieures, ne sont pas arbitraires et ne s'opèrent ni à volonté ni en un sens quelconque. C'est une individualité préexistante, préformée, qui réagit contre les pressions du dehors. Si elle change, elle change selon sa nature jiropre. Elle subit l'action extérieure, mais ce peut être pour la repousser comme pour l'accueillir : on a vu au XVI® siècle certains peuples adopter avec enthousiasme la Réforme, d'autres la rejeter énergiquement ; certaines populations de l'Afrique paraissent aussi prédisposées à recevoir les missionnaires de l'Islam que réfractaires à la christianisation.

L'adaptation au milieu, en elle-même et par ellemême, n'explique rien. Car il y a, d'abord, des peuples comme des individus qui ne s'adaptent pas. Ceux qui s'adaptent, s'adaptent plus ou moins : le degré et la méthode d'adaptation dépendent de la nature même de l'individualité ethnique ; le sens de l'adaptation est déterminé par la structure mentale.

L'élément ultime que l'analyse ne peut dégager est donc, ici comme ailleurs, celui dont rien ne rend compte et qui rendrait compte de tout si l'on pouvait le saisir. Cet élément, c'est celui qui réagit selon sa nature propre^ qui ne reçoit du dehors que ce qui lui convient, qui transforme les apports extérieurs, qui les combine et qui y met sa marque.

L'infiuence de la race, partout active, partout sentie, n'est point toujours exactement définissable. Elle reste, malgré tout, l'agent déterminant de l'évolution générale d'un peuple. Les mélanges mêmes ne peuvent empêcher que dans bien des cas une des

races composantes ne joue, par son prestige ou par j son intrinsèque supériorité intellectuelle et morale ce rôle décisif : par exemple en modelant le système i d'idées, l'idéologie rectrice de la nation. Cette idéo-ll logie n'est point le produit d'une fantaisie arbitraire ; elle est en rapport avec le fond même de la nature de ce peuple ; les idées importées et que ne favorise pas une certaine affinité naturelle avec la race restent sur elle sans action profonde et périssent bientôt sans avoir porté de fruits. Mais cette idéologie, : à son tour, agit sur le peuple qui l'a élaborée ; elle sanctifie ses gestes, systématise sa vie, et par là même le transforme : comme l'a dit le philosophe portugais Teofilo Braga, « le développement historique de chaque peuple s'accompagne d'un travail de coordination plus ou moins conscient de toutes ses énergies pour conformer ses actes à ses sentiments et à ses idées prédominantes ».

Parmi ces idées, les conceptions religieuses ont très longtemps joué le rôle essentiel. Mais depuis longtemps des idées politiques ou proprement sociales, toujours mêlées au surplus d'éléments religieux, ont passé au premier plan de la scène. Les doctrines et les tendances dites socialistes sont aujourd'hui les plus agissantes, celles qui attirent l'attention générale et dans tous les pays suscitent les plus vifs enthousiasmes et les attaques les plus passionnées. Tout comme un mythe religieux, « une utopie sociale est un idéal de race qui inspire l'activité )>^. C'est cette définition dont Tétude du socialisme suivant les jjeuples nous fera saisir l'exactitude et comprendre la signification en mettant en lumière les rapports qui existent entre les diverses formes du

1. Simon Patten, The development of English thought, New- York, 1899, p. 373.

LE PROBLÈME lî

socialisme et ce que Montesquieu appelait V esprit gênéml de chaque nation*.

Il semblerait qu'une étude du « socialisme suivant les peuples » dût commencer par une définition générale du socialisme : avant de parler, il convient de savoir de quoi l'on va parler. Toutefois, il n'en sera point fourni ici parce qu'il est impossible de définir d'une manière uniforme une quantité considérable de doctrines et de tendances fort variées et essentiellement variables.

L'objet de notre étude comporte cependant une certaine délimitation. En premier lieu il sera uniquement question ici de doctrines et de tendances dont l'ambition est de transformer les sociétés. Nous n'aurons donc pas à parler des sociétés primitives ou semi-civilisées qui pratiquent inconsciemment un régime économique et social où l'on retrouve certains traits du communisme ou du « socialisme ». Nous n'aurons à y faire allusion que dans les cas où le souvenir plus ou moins précis de ces communautés anciennes a agi sur des réformateurs modernes en leur présentant dans le passé lointain le modèle qu'ils se proposent de réaliser dans le proche avenir.

Les ardentes controverses où se sont engagés partisans et adversaires du socialisme sur cette question de la réalité et de Tuniversalité du communisme primitif sont assez surprenantes. Quel argument sérieux les socialistes pouvaient-ils tirer de la démonstration que la communauté des biens et des terres aurait été le régime général des sociétés primitives? N'aurait-on pas pu le leur accorder sans

1. Esprit des Lois, livre XIX, chapitre v : Ce que c'est que l'esprit général.

réserves pour prouver que la communauté est un régime arriéré dont le progrès a tiré l'humanité et que seuls de forcenés réactionnaires pourraient avoir l'ambition de faire revivre? Et inversement quel argument les individualistes pourraient-ils tirer de la démonstration de l'existence primitive de la propriété individuelle, contre l'instauration du régime collectiviste dans l'avenir? La recherche, pour passionnante qu'elle fût au point de vue archéologique, était dépourvue de toute portée politique et sociale, et il est étrange que l'on ait si longtemps prétendu lui en attribuer une.

Notre étude, d'autre part, porte sur le socialisme et non pas sur le mouvement ouvrier. La confusion est assez souvent commise pour qu'il soit nécessaire d'y insister. Le socialisme est une chose, le mouvement ouvrier en est une autre : qu'ils soient liés dans certains cas, et que ces cas soient les plus importants et les plus intéressants, cela n'est pas douteux : mais cela n'empêche pas la distinction de rester légitime et nécessaire. Historiquement on rencontre des doctrines socialistes avant que se dessinent les premiers linéaments d'un mouvement ouvrier. Pratiquement, dans beaucoup de pays le mouvement ouvrier s'est constitué en dehors de toute influence doctrinale : l'exemple des Trade-Unions anglaises et de la Fédération of Labor américaine est décisif. Lors même qu'elles se rattachent à une doctrine, les organisations professionnelles n'ont, pas toujours pour centre de ralliement la doctrine socialiste : que l'on songe aux puissants syndicats chrétiens d'Allemagne, aux syndicats catholiques de Belgique. Quand, dans une étude sur « ce qu'il y a de substantiel et d'accidentel dans le socialisme ))^, Arturo Labriola

1. Arturo Labriola, // sostanzialc e Vaccidentale nel socialis7no, Naples, 1914, p. 55.

écrit que « le fait vraiment substantiel dans le Socialisme contemporain est l'organisation professionnelle des travailleurs, que le socialisme contemporain se réduit au fait de l'existence des organisations professionnelles, et qu'être socialiste cela ne veut pas dire autre chose que de favoriser les organisations de travailleurs et leurs initiatives », le théoricien italien définit une conception particulière du syndicalisme bien plutôt que le socialisme en général. Le socialisme déborde infiniment les cadres de l'activité des syndicats, et l'on peut juger celte activité supplémentaire stérile et même nuisible (ce qui est le point de vue des syndicalistes révolutionnaires), mais on ne peut en nier l'existence. D'autre part on peut « favoriser les organisations professionnelles et leurs initiatives », tout en se maintenant très fermement sur le terrain de l'ordre social existant et en ne manifestant pas la moindre indulgence pour le socialisme.

Nous laissons donc en dehors de notre étude les organisations professionnelles et le mouvement ouvrier pris en eux-mêmes. Mais les rapports entre les syndicats et le mouvement socialiste sont extrêmement variables selon les pays et sont du plus haut intérêt. Ici les syndicats et le parti socialiste marchent séparés et entretiennent des relations distantes quand ils ne sont pas en hostilité ouverte : ainsi en France et en Italie. Tantôt les syndicats et le parti marchent en liaison étroite, tout en restant bien distincts : ainsi en Allemagne. Ailleurs ils sont fondus dans une organisat^n unique, comme en Belgique. Tantôt les idées socialistes préexistent au mouvement ouvrier et suscitent la création des organisations professionnelles. Tantôt les syndicats constituent des puissances considérables et réunissent d'énormes effectifs avant que les idées socialistes commencent

seulement à y pénétrer. Ce sont ces rapports, si différents selon les peuples, entre les syndicats et les groupes socialistes, entre la classe et le parti, qui constituent pour une part ce que Ton a pu appeler le « type français », le « type anglais », le « type allemand » du mouvement ouvrier.

Reste la difficulté de donner du socialisme une définition précise et objective^ qui convienne à tout l'objet défini et au seul objet défini; qui définisse l'objet et non les conceptions et les préférences particulières de celui qui définit. Il n'existe à notre connaissance aucune définition du socialisme qui réponde à ces exigences.

« Qu'est-ce que le socialisme? se demandait il y a trente ans Emile de Laveleye*. Je n'ai jamais rencontré ni une définition claire ni même une détermination précise de ce mot. On est toujours le socialiste de quelqu'un. » Depuis l'ouvrage de Laveleye, comme avant lui, on a apporté beaucoup de formules qui répondent, chacune à sa manière, à sa question : aucune ne s'impose, la plupart même ne soutiennent point l'examen.

Il en est qui sont manifestement trop larges. Après les journées de juin 1848, P.-J. Proudhon, interrogé par le Président du Tribunal correctionnel, déclare qu'il est allé « contempler les sublimes horreurs de la canonnade ». Et le dialogue suivant s'engage entre le magistrat et le prévenu : « N'êtes-vous pas socialiste? — Certainement, Monsieur le Président. — Mais alors, qu^est-ce donc que le socialisme ? — C'est, répond Proudhon, toute aspiration vers Vamélioration de la société. — Mais dans ce cas, s'écrie le Président,

1. Le socialisme contemporain^ Paris, Germer-Baillière, 1883,

p. IIMV.

nous sommes tous socialistes. — C'est bien ce que je pense, conclut l'auteur des Contradictions économiques ».

Il n'est pas possible de démontrer que « toute aspiration vers l'amélioration de la société » n'est point nécessairement socialiste, puisque les définitions sont libres. Aucune argumentation historique ne peut empêcher l'emploi de ce vocabulaire ; car c'est de toute évidence la notion préalable que Ton s'est faite du socialisme qui permet de retrouver, au cours de l'histoire, des précurseurs, des formes plus ou moins frustes ou achevées du socialisme : selon que la définition est plus ou moins large, la préhistoire du socialisme est aussi plus ou moins riche.

Les formules larges ont l'avantage de rendre compte du fait que dans le passé comme dans le présent des doctrines notablement divergentes se réclament en fait du socialisme. Il ne faut point que des faits communément classés dans l'histoire du socialisme en soient tout à coup arbitrairement écartés. Une définition qui fait à peu près évanouir l'objet n'est pas un bon instrument de travail ; or une définition n'est pas autre chose qu'un instrument de travail. Si elle gêne au lieu d'aider, elle ne vaut rien.

Toutes les définitions du socialisme qui ont la prétention justifiée d'être plus précises que celle de Proudhon ont le défaut d'être partielles et partiales. Nous ne saurions les énumérer toutes : il y faudrait un volume. Mais il ne sera pas inutile d'en citer quelques-unes : en même temps que l'on en saisira le vice commun, on comprendra la complexité et la variété des phénomènes que l'on réunit sous le vocable unique de socialisme et dont ce vocable unique conalitue la seule vnité.

On a essayé de définir le socialisme en l'opposant à d'autres doctrines ou tendances fon4amentales, notamment à l'invidualisme et àl'anarchisme. « L'antithèse de l'individualisme est le socialisme, écrit un auteur américain^ ; la forme et l'évolution de la société humaine ont toujours gravité vers Tun de ces deux pôles. »

L'opposition ainsi instituée n'est ni instructive ni claire. Le terme d'indiA^idualisme est à peine moins obscur que celui de socialisme et a reçu des acceptions à peine moins variées-. Sur la doctrine d'un Proudhon, sur celle d'un Stuart Mill on discute depuis de longues années pour savoir si elles relèvent du socialisme plutôt que de l'individualisme. Le nom de Fourier ne manque dans aucune histoire du socialisme : pourtant les critiques les plus compétents le considèrent à bon droit comme un individualiste et un libéral.

L'antithèse entre les deux doctrines serait très nette si l'idéal du socialisme était toujours la subordination de l'individu à la Société et à l'Etat, celui de l'individualisme étant au contraire la libération complète de ^individu. Mais quel est celui des socialistes modernes qui se montre disposé à dénier tous droits à Tindividu pour les réserver à la Société? C'est bien plutôt le point de vue d'un conservateur comme Bonald, d'un positiviste comme Auguste Comte : les socialistes prétendent faire servir leurs projets à « l'émancipation intégrale de l'individu, enfin affranchi de toutes les contraintes

1. W. B. Guthrie, Socialism bcfore the French Révolution^ New-York, Macmillan, 1907, p. 9. — 2. Cf. Albert Schalz, Vindividualisme économique et social.

sociales » ; ils présentent généralement l'individualisme comme la fin en vue de laquelle tout le socialisme ne serait qu'un moyen.

D'un autre côté, si l'on excepte les purs anarchistes, quel individualiste libéral revendique pour l'individu une liberté complète et absolue, conteste la légitimité de l'Etat, des lois, de la police, de tout l'appareil de gouvernement social?

L'antithèse perd beaucoup de sa netteté dès que l'on veut, par-dessous les oppositions verbales, saisir des réalités et des doctrines précises.

S'agit-il du rôle que le socialisme veut faire jouer à l'Etat dans le progrès social, des fonctions qu'il lui attribue? C'est une des caractéristiques que relève en effet Emile de Laveleye : « Toute doctrine socialiste vise à réaliser les réformes par l'action de la loi de l'Etat w^. Mais le socialisme n'est pas la seule doctrine ni la seule tendance qui essaie de modeler la société selon ses vues au moyen de la législation et de la puissance publique. Et plus d'une doctrine socialiste compte, pour conquérir la justice sociale, bien moins sur la loi et l'Etat que sur l'association libre : ainsi le fouriérisme français, l'ovs^enisme anglais. Le socialisme proudhonien est aussi hostile que possible à l'intervention législative et à la tutelle étatiste.

Ce serait en outre une grave erreur de s'imaginer que c'est seulement en régime socialiste que l'action de l'Etat serait partout présente. Il n'en va pas autrement en régime individualiste et dans un système dominé par la propriété privée et la concurrence. Tout l'agencement social ne se maintient que par une continuelle invocation, explicite ou tacite, à la puissance publique. Que l'on songe seulement à la for-

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