CHAPITRE XI
Le socialisme dans les nouvelles sociétés britanniques d'Australasie.
Pourquoi les sociétés britanniques des Antipodes sont pura ment démocratiques. — Origines politiques et économique! du travaillisme australien. — Progrès et domination dij Labour Party. — Le travaillisme australien est-il socialiste 'i — Le socialisme australien est réformiste, élatiste, protec^ tionniste, xénophobe et nationaliste.
Il s'est formé en Australie et en Nouvelle-Zélande' des colonies britanniques, qui sont devenues des Dominions autonomes. Ces Etats nouveaux sont-ils l'expression de peuples nouveaux? Devons-nous parler d'un « peuple australien », en rechercher les caractères psychologiques et les tendances politiques? Et, si nous en avons le droit, pouvons-nous aussi parler de socialisme australien, ou devons-nous consi dérer les divers « partis du travail » d'Océanie comme de simples greffes du labourisme anglais sur un arbre exotique ? ;
La population qui, au cours du xix^ siècle, a colo* nisé l'Australie et la Nouvelle-Zélande est à peu près exclusivement d'origine britannique : elle ne s'est point mêlée aux races indigènes, et d'autre pari l'apport des autres nations européennes, allemande; Scandinaves, etc., a été insignifiant. Mais la proportion de l'élément celtique — irlandais et écossais — * par rapport à l'élément anglo-saxon est beaucouj
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plus forte que dans la mère-patrie : la présence en Australie de plus de 800.000 catholiques permet de mesurer approximativement le nombre des colons de souche irlandaise.
Les immigrés anglais, écossais, irlandais, ont formé sous ces cieux nouveaux, dans ce milieu si différent de la nature et de la société qu'ils laissaient derrière eux, un nouveau peuple. Un homme d'Etat australien d'origine écossaise a pu dire : « Le fils d'un Ecossais n'est plus un Ecossais ; les particularités de l'existence en font un Australien qui a d'autres habitudes et d'autres mœurs, transformées par le soleil d'Australie ».
Les hommes qui avaient quitté la Grande-Bretagne ou l'Irlande mélancoliques et brumeuses trouvaient en Australie un été qui dure toute l'année ; ils vivaient au dehors, parcouraient des espaces immenses, des pâturages ou des brousses sans fin : un proverbe dit que le cheval est à l'Australien ce qu'est le navire pour l'Anglais.
Au point de vue social mêmes contrastes. Il n'y a pas de pays au monde où plus qu'en Angleterre le passé soit resté vivant : à chaque pas le présent coudoie l'histoire. Les formes mêmes de la vie judiciaire ou politique portent encore à un haut degré l'empreinte du Moyen Age. On ne peut faire un pas, on ne peut assister à une cérémonie dans une grande métropole comme Londres sans avoir la sensation que l'on respire un air tout chargé de traditions. Celles-ci maintiennent une valeur sociale aux anciennes familles qui ont participé à des siècles d'histoire nationale : même lorsque, dans l'Angleterre démocratisée de nos jours, le privilège 'politique a disparu ou n'existe plus qu'à l'état de vestige, les anciens titulaires en ont gardé un prestige qu'ils ne sont pas près de perdre. Les familles même de la gentry, de la
petite noblesse campagnarde, qui n'ont jamais pu s'élever jusqu'à la baronie et par conséquent jusqu'à la Chambre des Lords ; les familles de baronet dont le chef porte le titre de sir et la femme le titre de lady constituent une aristocratie nombreuse, fortement enracinée.
L'Australie et la Nouvelle-Zélande au contraire sont par excellence « terres vierges », pays sans histoire. Des mœurs égalitaires devaient y correspondre aux institutions démocratiques. Il ne fut jamais possible d'y acclimater, en imitation de la mère-patrie, une, Chambre des Lords. Le comte Grey, l'homme d'État 2vliig^ disait à ce propos, au moment où l'on parlait à Londres de la constitution qu'on allait donner aux colonies du Pacifique : « On ne peut pas plus créer par la législation une Chambre des Lords qu'un de ces vieux chênes plantés sur la terre anglaise au temps de Guillaume le Conquérant ».
L' « aristocratie de l'argent » ne supplée pas à la carence de véritable aristocratie. Car la fortune rapidement acquise, sous les yeux envieux des contemporains, n'a jamais le prestige des grandeurs dont l'origine se perd dans la nuit des temps. Elle est moins stable : car elle se perd comme elle se gagne, et souvent aussi vite. Elle est singulièrement plus vulnérable : il n'y a pas de législation niveleuse qui puisse faire que le comte de Cork ne soit le dixième du nom, ou que la noblesse de Lord Willoughby de Broke ne date des Tudors. Mais la richesse de tel grand squatter de l'Australie du Sud, de tel propriétaire de mines du Queensland est à la merci d'un petit paragraphe glissé dans la loi fiscale : c'est une découverte que toutes les démocraties du monde ont faite chacune à son tour.
D'autre part, s'il existe en Australie de grandes fortunes, il n'y en est point d'énormes : il n'y a pas
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I milliardaires australiens. Aucune classe ne pra-
[ue ce grand luxe qui, tout en excitant la haine des
asses, leur donne parfois l'idée qu'il existe au-
ssus d'elles un monde plus brillant, plus raffiné où
es ne sauraient même rêver de pénétrer.
Tout conspirait donc à faire des sociétés d'Australie
s sociétés purement démocratiques.
Le mouvement ouvrier qui s'y est constitué ne peut
'e considéré comme une pure et simple réplique du
)uvement anglais, malgré bien des traits communs.
fondation du premier « parti du travail » australien monte à 1890, et est par conséquent antérieure de isieurs années à celle du Labour Party anglais. Le fait s'explique aisément : lorsque les tradeionistes anglais acquirent la conviction qu'il était cessaire de faire entendre au Parlement la voix des vriers syndiqués, ils trouvèrent l'arène politique 3upée par deux partis anciens et puissants, dont
luttes formaient la trame même de l'histoire Kierne de l'Angleterre : ivhigs et tories, libéraux et iservateurs. Ces partis avaient un tel prestige qu'il rut longtemps impossible d'en créer un troisième 3C quelque chance de succès; tour à tour Benjamin sraeli, malgré son génie, lord Randolph Churchill
Joseph Chamberlain, malgré leur popularité, lient échoué dans cette tâche : la « Jeune Anglere » du premier, le « Fourth Party » du second valent été que des groupes éphémères bientôt idus dans la masse du parti tory ; 1' « unionisme éral » du troisième n'avait pu conserver une exisice indépendante, et les partisans en avaient rejoint parti conservateur, non sans en transformer d'ailirs l'étiquette et l'esprit.
Les premiers trade-unionistes qui se présentèrent K élections, intimidés en quelque sorte par la ijesté des anciens partis, le firent sous le drapeau
du libéralisme : ce furent ces Lib-Lab qui con tuèrent longtemps le gros du groupe du travail' Westminster et dont il existe encore de vénérab survivants.
En Australie, faute d'histoire, il n'y avait pas partis historiques. En vain les politiciens se dp' naient-ils une peine infinie pour donner un sens ai appellations de « Conservateur y> de « Libéral » qu'i avaient amenées d'Angleterre dans leurs bagages; € vain s'ingéniaient-ils à créer des programmes distini tifs pour des groupes sans consistance, parce qi sans traditions. L'homme d'État néo-zélandais, Jol Richard Seddon, indiquait un jour combien la vie ( ces pays nouveaux s'adaptait mal aux termes consacr de la langue politique européenne : « On a beaucoi parlé, dit-il, de radicaux et de conservateurs, < socialistes et de libéraux. Je ne suis rien de tout cel Je suis un humaniste : je désire améliorer la conditi( des populations, leur donner des espérances, veill à leur confort;, les faire progresser socialement, moi lement et pratiquement ».
Le Labour Party australien n'eut pas à vainc! pour venir au monde, les obstacles qu'opposent a* initiatives nouvelles les institutions consacrées p les services rendus dans le passé. Il naquit tout an de la grande grève de 1890.
Le Labour Party australien est, comme son cad d'Angleterre, V organisation politique des trade-unior il l'est même plus exclusivement, puisque dans J constitution si complexe du parti anglais, il se re contre quelques groupements purement politiques ç n'ont point d'analogues en Australie.
Pendant de longues années les syndicats ouvri( des colonies australiennes se bornèrent exclusiveme)!; comme les trade-unions de la métropole, à l'acti il économique quotidienne : par des tractations avec !
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ons, ils obtenaient des avantages considérables r leurs adhérents, notamment la journée de huit pes. Ils traitaient sur le pied d'égalité avec les iloyeurs, défendant leurs intérêts corporatifs avec .nt d'habileté que d'âpreté.
ouvrier australien a conscience de n'être sociasnt inférieur à personne. « Ici chacun se sent mt que les autres », dit un politique de ce pays, cun veille au respect de son individualité. On hait e contrainte, toute police; l'absence de discipline at rend le gouvernement difficile ^ ». Il n'existe in lien personnel entre les domestiques et ceux Is servent^ entre les ouvriers et les patrons, mais ement des contrats débattus entre puissances qui uilibrent2.
l'individu s'élève en général moins facilement aistralie qu'aux Etats-Unis dans l'échelle sociale, out petit capital lui permet encore d'acquérir une ition indépendante, soit comme agriculteur, soit me chercheur d'or; beaucoup de tondeurs de [tons sont ainsi devenus propriétaires fonciers et icheurs de terrains.
ne se serait probablement jamais formé de parti 'ier si les trade-unions n'avaient éprouvé en 1890 ;rave échec dans une grève imprudemment com- Lcée. Les syndicats émirent un jour la prétention dure du travail les ouvriers non syndiqués. Les ons refusèrent catégoriquement d'admettre cette ndication de r« atelier fermé » {closed shop). La e s'étendit de proche en proche-, toutes les corlions y furent bientôt directement ou indirecte -
Schachner, Die soziale Frage in Australien, léna, 1911, — 2. L'ouvrier australien veut avoir son home, sa salle lins, de la viande à son break fast et à son souper; il ille comme un « bourgeois )> ; les ouvriers en machines )les de Melbourne ont un smoking pour aller au théâtre.
ment intéressées. Au bout de trois mois, ayant épu leurs réserves, les trade-unions durent capituler.
C'est de cette déconvenue, et non d'un program théorique, qu'est né le labourisme australien. Puisq l'action trade-unioniste ne se suffisait pas à elli même, il fallait la compléter par l'action politiq Qui sait si un jour l'exclusion des non-syndiqués, q l'on n'avait pu obtenir par la grève, ne pourrait êtS imposée par la loi?
L'Australie et la Nouvelle-Zélande ont mis pied tout un ensemble de mesures et d'instituti qui ressortissent au socialisme d'Etat et que n n'avons pas à décrire ici. En Nouvelle-Zélande l'or^ nisation des ouvriers en parti politique n'a pas poussée très loin : leurs représentants sont près confondus avec ceux du parti dit « progressive » d le chef, J.S. Seddon, a fait prévaloir les aspiratio Dans les diverses colonies d'Australie, qui n'étai pas alors fédérées en Commonivealth, des Lab\ Parties ont commencé à se former dès 1890.
Dans la Nouvelle-Galles du Sud les labouri obtinrent, dès les premières élections qui suivire grande grève, 34 sièges. Dans l'Australie du S habilement dirigés par le secrétaire du Traders an Labour's Council d'Aberdeen, le typographe J^ Macpherson, et par le président de la Railway A dation^ Balchelor, qui fut le premier secrétaire. Parti, ils soutinrent le gouvernement libéral de 1' Kingston et devinrent rapidement les arbitres situation parlementaire. Ailleurs leur succès moins éclatant, mais pourtant considérable.
La fédération des six colonies de Nouvelle-Galle Sud, Victoria, Australie du Sud, Queensland, tralie occidentale et Tasmanie en Commomv favorisa les progrès du Labour Party,
Les secondes élections du Parlement fédéral
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en 19(i3surèrent au Labour Party 14 sénateurs sur 36, eteprésentants sur 75. En avril 1904, le leader du paj. C. Walson, formait le premier ministère travail homogène qui ait été maître du pouvoir en au pays du monde : il avait pour collègues aux Aes Etrangères W. M. Hughes, bien connu pour spposition irréductible à l'immigration d'ouvriers vngers, et, au Commerce, Andrew Fisher, protecniste ardent. Deux Irlandais faisaient partie de l'écp gouvernementale à côté du Gallois W. M. Hughe Vattorney-general H. B. Higgins, et le ministles Postes Hugh Mahon, qui avait partagé naguèi captivité de Parnell dans la geôle de Kilmainh.
Ce pier ministère labourite ne dura que d'avril à aoùtt4; mais un second fut formé en 1908 sous la préace d'Andrew Fisher, et un troisième en 1910 sous cde Hughes. Le Parti du Travail est donc deveu] Australie un parti de gouvernement, dont la pré|e au pouvoir est considérée comme un fait norme la vie politique.
Ce j est-il un parti socialiste'^. C'est l'objet d'une contrce interminable et confuse. En Australie les adverss des Labourites les accusent d'être socialistes'n Europe les gardiens de Torthodoxie marxi eur refusent ce titre : M. Siebenhaar écrit qu'il Etmais pu se résoudre à répondre affirmativemeicette question : « Y a-t-il un mouvement socialen Australie? » ^
Pouractériser le mouvement ouvrier australien on a nté l'expression de « socialisme sans doctrine es mots manquent de clarté, le socialisme
1. G£j. Turner, The first Décade of the Australian Commonwe Melbourne, Mason, 1911. — 2. Par exemple St. Ledgew/ra/tan Socialism, Londres, Macmillan, 1909. — 3. Revocialiste, janvier 1896.
étant essentiellement un ensemble' de d(nes; ou s'ils doivent signifier que les travaillistesustralie font du socialisme sans le savoir, comme ourdain faisait de la prose, ils sont certainement iacts.
Le socialisme des labouriies est- ptement conscient. S'ils répugnent à prendre le n^e socialistes, ils ont peur du mot beaucoup pluie de la chose. Seulement, par l'esprit qui l'ar et les méthodes qu'il pratique, le socialisme aulien est une formation originale, et non pas une c servile du socialisme allemand.
Le marxisme n'a jamais pu s'acclimaBn Australie : il a été représenté à peu près exivement par des Allemands et des Scandinaves, cers des ports, qui l'avaient ramené d'Europe. L'site propagande de William Lane, qui prêcha lautte des classes » dans son journal The Workev d'isbane, a réussi dans la mesure où elle n'était proprement marxiste : il semble que ce soit lui ait le premier dans le Worker du 7 juillet 1890 josé aux Trade Unions la conquête des Parlementsoutenu l'idée que « l'Etat seul peut être un employjuste ». Mais ses doctrines furent, pour le reste, tées au Congrès intercolonial des Trade-Unioitenu à Sydney en 1890. Quelques années après,îOuragé par l'insuccès de ses efforts, il quitta l'Auie pour tenter au Paraguay l'expérience^ commu3 de la New Australia qui échoua également.
Les journaux d'agitation révolutionnairmme le Worker de Brisbane, Y International SociaRevieiv de Sydney, et The People, l'organe extiste de VAustralian Socialist League et du Soci Labor Party n'ont pu, malgré de longs effortsiiquérir un public.
La « plateforme » du parti australien ccend un grand nombre de revendications de d. Mais
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liverses résolutions importantes permettent d'en déjager les tendances générales.
En 1902, le Congrès interfédéral des Trade-Unions i Sydney a demandé « la nationalisation des mines et ie toutes les branches du commerce et de l'industrie lyant lexaractère de monopoles ». Il a en revanche ^epoussé une proposition tendant à la « réduction du emps de travail en raison des progrès techniques » ît une autre exigeant « que le peuple prenne en mains a production et la répartition des richesses ».
En juillet 1905, la Conférence de Melbourne s'est )rononcée pour l'extension des fonctions industrielles 3t économiques de l'Etat, pour « la propriété collec- :ive des monopoles » et surtout pour le développenent d'une mentalité australienne^ fondée sur la dépense de la pureté de la race, et d'une communauté lusiralienne éclairée et confiante en elle-même.
Un tel programme est-il socialiste ? Ce qui est îertain, c'est que les principaux leaders travaillistes l'Australie le considèrent comme tel.
Le premier président du Conseil labourite, J. C. iA^atson a dit : « Nous ne pouvons être liés par les conceptions des socialistes d'Europe. Nous croyons lux principes qui sont à la base du socialisme. Mais oui se fera très lentement. Le peuple australien doit lous juger sur nos propositions pratiques. Nous 'avons pas en vue l'extension de la propriété de jEtat à tous les domaines. Si même nous étions à la jète d'une majorité formidable, nous n'essaierions las d'introduire le contrôle par l'Etat de toutes les jidustries. »
1 Watson a dit encore en 1906 : « Le socialisme ueje professe est dirigé contre le système actuel fondé ir la concurrence et contre la production chaotique a'il engendre. Notre but est d'introduire la propriété )nective du sol et du capital, et de transférer au
peuple tout entier le contrôle de la production et diï commerce. »
Et enfin : « Mon socialisme a un caractère Fabien * La seule espèce de socialisme dont nous puissions] espérer le succès durable sera nécessairement édifié 'pierre à pierre, pendant que le peuple acquerra u sens toujours croissant de ses responsabilités. Ceu qui suivent le seul Karl Marx vont contrée les fait d'expérience. »
Le chef du second ministère labourite, André Fisher, a défini à son tour, en 1905, sa conceptiojj dans ces termes : « Aucun parti digne du nom d Parti du Travail ne peut nier que son but soit I socialisme, mais d'autre part aucun socialiste n peut espérer obtenir avant de longues années autre chose et plus qu'une législation sociale pratique. Mai ce n'est pas une raison pour laisser de côté 1 socialisme, parce qu'alors il ne resterait rien ».
Il y a donc un socialisme australien. Ce socialis est économique, ouvrier, né du mouvement syndic dans un pays de pure démocratie. Il est absolume dégagé des éléments adventices, des préoccupation! politiques ou religieuses qui ailleurs absorbent l majorité des « militants ». Il n'a pas à conquérir suffrage universel et l'égalité politique, que nul met en question.
L'anticléricalisme est complètement étranger a travaillistes. Presque tous, à quelque « dénomi tion » qu'ils appartiennent, sont d'esprit foncier ment religieux. Beaucoup d'entre eux sont hommes d'œuvres. Josiah Thomas, ouvrier mine postmaster gênerai dans le ministèreFisher, s'était f; connaître en parlant aux meetings dominicaux po^ le socialisme chrétien. A Christchurch, en Nouvell
1. C'est-à-dire progressif et temporisateur. Voir le chapij sur le socialisme anglais.
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Zélande, un propagandiste qui avait fondé un petit groupe appelé Socialist Church (Eglise socialiste) disait * : « Eglise fera passer l'épithète, car les ouvriers sont très pieux et ont une grande défiance du socialisme ».
Une des raisons qui expliquent la répugnance du travaillisme australasien pour l'étiquette socialiste, c'est sans nul doute l'existence de doctrines révolutionnaires athées et immoralistes. Le Labour Party repousse toute ingérence dans les affaires religieuses et dans la vie de famille. En 1905, la conférence travailliste de l'Etat de Victoria proteste avec hor-' reur contre le projet que certains lui attribuaient de vouloir « attenter à la famille et aux liens du mariage » : les plus ardents adversaires du parti reconnaissent que cette horreur est absolument sincère.
Les Eglises ne sont pas plus antisocialistes que le socialisme n'est anticlérical. Non seulement les c/ergymen anglicans, presbytériens sont nombreux dans les rangs du Labour Party, mais on a généralement attribué à l'influence catholique le triomphe du parti dans la Nouvelle-Galles du Sud en octobre 1910 ; le cardinal archevêque de Melbourne, M^' Moran, a dit un jour publiquement - que le succès du parti était dû au bon sens du peuple australien, et que lui-même s'il n'avait été malade le jour des élections, il aurait jeté dans l'urne un bulletin travailliste...
Le socialisme australien est réformiste. Comme on a pu en juger par les déclarations citées plus haut — auxquelles nous aurions pu en ajouter beaucoup d'autres, des Hughes, des Price, des Kidston — il n'attend rien d'une révolution violenteni même d'une législation hâtive. Il est progressif et évolulionniste. Lorsque le programme de Melbourne réclame « la
1. A. Métin, Le socialisme sans doctrines, 1" ^^.^ p. 79. 2. Argus de Melbourne, 2 mai 1910,
nationalisation des monopoles », il s'agit des monopoles de fait : lorsque dans une industrie il n'existe plus de libre concurrence, parce qu'elle est devenue le monopole d'un homme ou d'une firme, les travaillistes demandent que ce monopole, au lieu d'être exercé par une personne privée aux dépens de tous, le soit par l'Etat au profit de tous. La législation ne fera que régulariser une situation de fait.
Il existe bien quelques extrémistes qui ont pris pour devise : « le socialisme pour aujourd'hui ; » des ivhole hoggers, des hommes qui, suivant une expression populaire, « veulent le cochon tout entier ou rien du tout ». Mais ils n'ont que peu d'influence sur le mouvement ouvrier, et font au Labour Parti/ une opposition plus bruyante qu'efficace.
Le socialisme australien et néo-zélandais est étatiste. Il partage cette conception économique avec beaucoup d'hommes d'Etat non travaillistes. C'est ainsi que le 25 mars 1895, à New-Plymouth, le ministre libéral W. Pember Reeves, disait : « Plus l'Etat fait pour les citoyens, plus il remplit sa fonction... Les attributions de l'Etat doivent être étendues le plus possible... La vraie démocratie consiste dans l'extension des attributions de l'Etat ^. »
Le droit néo-zélandais pose en principe la propriété du sol par l'Etat : il est vrai qu'il accorde à l'occupant un bail de neuf cent quatre-ving-dix-neuf ans, ce qui équivaut à une tenure perpétuelle.
En Australie, le leader travailliste Watson s'est prononcé en février 1905 pour le principe de la nationalisation des moyens de production et d'échange comme but final du mouvement.
Il faut essayer de comprendre la faveur ou la faible résistance que rencontrent ces idées étatistes en
1. Cit. par Albert Métin, p. 229 du Socialisme sans doctrines. Mais est-ce que ce n'est pas une doctrine ?
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Australie et en Nouvelle-Zélande. En ces pays neufs et vastes, la part de l'Etat a été dès l'abord considérable dans la mise en valeur des ressources naturelles *: tout le monde s'est habitué à se tourner vers lui comme vers le moteur naturel des entreprises d'intérêt général.
Par exemple, la question de la nationalisation des chemins de fer, objet en Europe de si vives discussions, ne s'y pose pour ainsi dire pas : tous les partis dans tous les Etats d'Australasiè sont d'accord sur le principe. En fait, l'Etat est propriétaire de tous les chemins de fer dans le Queensland et la Victoria; de même, avec des exceptions négligeables, en Nouvelle- Galles du Sud et dans l'Australie du Sud ; en Tasmanie, en Nouvelle-Zélande, il y a seulement quelques lignes privées dont la création s'explique par des insuffisances budgétaires.
L'Etat n'a pas eu a racheter les chemins de fer pour satisfaire à une théorie : c'est lui qui les avait construits parce que lui seul était en mesure de le faire. Des concessions furent bien accordées à l'entreprise privée pour la construction de railways dans la Nouvelle-Galles du Sud en 1848 et en 1853: mais les compagnies concessionnaires ne purent accomplir leur tâche, que l'Etat reprit et acheva à ses frais. Cette expérience ne fut pas renouvelée, et le système de la régie s'imposa sans débats.
Or, comme les lignes de chemins de fer, tracées dans ces régions encore fort peu habitées, précédaient généralement la population, il fallait, pour que l'exploitation parFEtat n'en fût pas ruineuse, que celui-ci prîtdes mesures spéciales pour favoriser le settlement^ l'établissement d'agglomérations humaines le long des nouvelles voies ferrées. Pour cela, il fallait que
1. Cf. Henr}' deR. Walker, Australasian Democracy, Londres, F. Unwin, 1897.
l'Etat, propriétaire des terres, les offrît aux colons dans de bonnes conditions.
Tous ces faits, relativement récents, et par conséquent présents à la mémoire de tous, ont naturellement favorisé, parce qu'ils la justifiaient, la conception de VEtat agent économique.
D'autre part, les Etats d'Australie, comme les Etats-Unis d'Amérique, ont créé et développé leurs industries indigènes en les protégeant contre la concurrence des anciens pays industriels, mieux outillés et mieux préparés à la lutte, par des tarifs douaniers très élevés : le protectionnisme s'est présenté dès l'abord comme une politique indispensable, sans alternative concevable ; et les travaillistes n'en ont pas été les partisans les moins ardents; là encore, sans l'intervention de l'Etat, aucune activité industrielle n'eût été possible. Ce n'est point par hasard que les Etats où les tendances étatistes se manifestèrent d'abord le plus fortement furent aussi ceux où le protectionnisme était le plus énergique : Australie du Sud, Victoria, Nouvelle-Zélande.
Les travaillistes considèrent le politique interventionniste et socialisante qu'ils préconisent comme étroitement solidaire du protectionnisme. Ne s'agit-il pas toujours de restreindre la libre concurrence pour « protéger le travail national? * » Gomme l'a dit Andrew Fisher, « si le gouvernement peut, par une barrière et des droits de douane, établir une industrie, pourquoi l'Etat ne la ferait-il pas fonctionner à son profit ? 2 » Toute la politique travailliste est baptisée d'un nom caractéristique : la Nouvelle Protection,
1. Cf. W. M. Hughes, Discours de guerre, Paris, Lethielleux ; et sur Hughes E. Laskine, Le Socialisme National, Paris, Renaissance du Livre, p. 122 et suiv. — 2. Cité par Ledger, Australian Socialism, p. 132.
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La prépondérance du rôle de l'Etat dans la vie écoloniique australasienne explique que la coopération le consommation et le « socialisme municipal » l'aient guère jusqu'à présent intéressé les ouvriers les Antipodes comme leurs camarades d'Ecosse et fAnglelerre.
Le coopératisme est une forme d'action éconoïiique qui ne pouvait attirer des populations habituées i obtenir de l'Etat l'amélioration de leurs conditions l'existence.
Quant au municipalisme, sa puissance s'explique en Angleterre, comme en Belgique, par le prestige des adiiiinistrations urbaines et l'importance des fonctions économiques dont elles se sont acquittées depuis le haut Moyen Age.
En Australie les organismes locaux ont été créés de toutes pièces par le gouvernement central, qui paie en totalité ou en partie leurs dépenses, les fait vivre et les contrôle étroitement. Pour cette ra,hon\e Labour Parly n'attend pas grand'chose de l'action municipale et ne cherche guère à dominer dans les hôtels de ville ; longtemps le parti de l'Etat de Victoria a été le seul à posséder un programme municipal : l'initiative de J. Emlyii Robinson qui a, en 1906, dans le Herald, journal de l'Australie du Sud, publié quelques études sur ces questions, est jusqu'à présent restée isolée.
Il est probable que le municipalisme se développera au fur et à mesure que, dans les grandes villes d'abord, les municipalités acquerront les moyens de vivre d'une vie propre. 11 ne reste pas moins que, tandis que dans la métropole le socialisme municipal est infini liient plus vivace et vigoureux que le socialisme d'Etat, en Australie au contraire un développement considérable de létatisme aura précédé de beaucouj) les premiers essais de socialisme municipal. Jn a vu qu'il ne pouvait en être autrement.
Cette esquisse du socialisme australasien serait incomplète si Ton ne soulignait, pour finir, le nationalisme exclusif de ses adeptes : c'est un des traits qui \ étonnent et scandalisent le plus les internationalistes d'Europe.
La tendance à l'exclusion des travailleurs étrangers se retrouve ailleurs qu'en Australie et en Nouvelle- Zélande : elle s'explique par le désir de défendre contre la concurrence du dehors une situation privilégiée, de hauts salaires et de courtes journées de travail. L'intérêt évident des ouvriers est de maintenir ou d'augmenter la valeur du travail en en restrei-) gnant l'offre. Le Labour Party australien a fait prévaloir cette politique d' « égoïsme sacré » avec une constance et une énergie sans précédents.
Un des premiers actes du Parlement fédéral, l'A //eu immigration restriction ad de 1901 a codifié les dispositions rigoureuses postérieurement prises par divers Etats contre l'immigration chinoise; le Pacific Islan Labourers act de 1901 interdit fintroduction, dan^ une partie quelconque du Commonwealth, d'un tra-^ vailleur de race polynésienne ; le Naturalisation ac de 1904 refuse aux Asiatiques de toute race l'acqui sition des droits civiques.
Malgré l'opposition vigoureuse des éléments conser valeurs et des patrons, le Labour Party a ainsi fai triompher le principe de l'« Australie blanche ».
Mais il n'est pas plus favorable à l'immigration dei blancs qu'à celle des jaunes, des nègres ou des négroï àes.V Immigration restriction act exclut du territoire di Commonwealth toute personne incapable d'écrire sou la dictée d'un fonctionnaire un passage de cinquant mots dans une langue européenne désignée par & fonctionnaire ; diverses catégories d'indésirables; e tout individu qui vient travailler en Australie en verti d'un contrat de louage antérieur à son débarquemeni
tic
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Toute raction politique et parlementaire des lahou- "ites a tendu à rendre plus sévère la législation 'estrictive de l'immigration et à l'aggraver encore par 'interprétation et l'application de quelques-unes de ses dispositions. Le principe de l'u Australie blanche » ist devenu celui de !'« Australie aux Australiens ». Le )rogramiï]e de Melbourne mettait au premier plan le ( développement d'une mentalité australienne fondée ;ur le maintien de la pureté de race ».
On a dit, il est vrai, que ces théories nationalistes le sont que des artifices hypocrites destinés à mas- [uer les exigences égoïstes des travailleurs austraiens qui veulent garder leur monopole sur le marché lu travail *.
A notre sens, l'objection ne porte pas. Car si le '.abour Part'j fait accepter plus aisément à l'opinion uiblique sa politique xénophobe en lui donnant une orrnule proprement nationaliste, c'est évidemment •arce que la démocratie australienne est particulièement accessible à des considérations de ce genre : it c'est la le fait important.
Les démocraties ouvrières d'Australasie ont consience de représenter une civilisation originale qu'elles le veulent pas voir adultérée par l'afflux de populaions hétérogènes incarnant des traditions et une aentalitc différentes. Une société est en péril, écrit un des principaux artisans de la législation sociale [éo-zélandaise, W. P. Keeves^, lorsque dans son sein oexislent des races incapables de se comprendre, de e pénétrer et de se fondre : des unions mêmes que euvent contracter les individus issus de ces races ne eut naître qu'une descendance de métis dégénérés
1. (t. Pratû dans son livre sur le Protectionnisme ouvrier, 'ad. fr. Paris, Rivière, 1912. — 2. State Experiments in Aîis- ''alia and New-Zealand, Londres, 1902. t. II, p. 353 sq.
inaptes aux droits et aux devoirs du citoyen dans un pays de self-government.
D'autre part, plus une nation se montre généreuse envers ses membres déshérités, plus elle est obligée de veiller à ce que ne s'élève pas anormalement le •nombre, à ce que ne baisse pas excessivement la qualité des futurs' bénéficiaires de la solidarité nationale.. Si l'on admet, dit encore Pember Reeves, le principe de l'assistance obligatoire aux chômeurs, aux ouvriers âgés, aux indigents, à tous ceux même que la nature a mal armés pour les luttes de la vie. n'est-il pas légitime qu'un peuple soumette à une sélection attentive les hôtes à l'égard desquels il devra un jour exercer tous ces devoirs?
Les démocraties des Antipodes ne considèrent pas seulement leur civilisation comme satisfaisante; elles la proposent en modèle, comme un type supérieur de vie collective, aux autres peuples.
Il n'est pas de témoignage plus éloquent de ce nationalisme ouvrier que les discours de guerre pro-s nonces en Angleterre, en 1916. par le premier ministre travailliste d'Australie, William Morris Hughes. Célébrant ia gloire des héros Anzacs^ il s'attache à chercher les sources de leur héroïsme : « L'Australie, dil-il, est \\\i pays immense, presque un continent. Les hommes y acquièrent cette largeu de vues que donnent les vastes horizons. Us y aspirent, par tous les pores, l'esprit de liberté ; au sacrifice de cette liberté ils préféreraient la mort. CeTs hommes, élevés au grand air de noire irnmensu pays, ont des corps magnifiquement dévcîo|)[)és, des âmes intactes que rien ne saurait briser. Ils monirent nujourdhui la valeur de leur terre nourricière^ >'.
Et, s'adressaiit au peuple' britannique de ia Mère
1. Discours prononcé à Londres, 17 mars 1916, trad. fr. p. 39.
LE SOCIALISME DANS LES SOCIÉTÉS d'aUSTRALASIE 257
*atrie, il n'hésite pas à dire : ^ « je suis ici le repréentant d'un des grands Dominions, et en même emps du seul gouvernement au monde constitué par les hommes appartenant aux classes ouvrières. Je ne irétends pas que tout soit parfait en Australie, mais lous avons fait elTort pour améliorer les conditions lu travail des ouvriers. A ceux qui mettent en doute a sagesse de cette politique, je dirai : Allez dans lotre pays et regardez les types d'hommes splendides ui, à rappel du devoir, se sont ralliés autour de étendard de l'Empire ».
Puis, creusant plus profondément encore, c'est au nystère de la race qu'il demande le secret d'un gloieux présent et le gage d'un grand avenir 2 : « En lUstralie une nouvelle et magnifique race, mélange iC Saxon et de Celte, a pris les armes. La liberté n'est •as seulement son héritage naturel, c'est le souffle lème de sa vie. Nous nous sommes elforcés de onserver cette race pure, et nous y sommes parenus 3 ».
Ainsi le nationalisme économique qui est un des aractères dominants du socialisme australasien a our ressort intime le nationalisme ethnique. La émocraîie sociale, se constituant dans sa j)ureté sur îs terres neuves de TOcéanie, voit, comme l'aristorati(]ue philosophie d'un Gobineau, dans le mélange es races hétérogènes et inégales la cause profonde de
utes les décadences.