Le socialisme
Nous n'avons plus à faire l'éloge du livre dont nous offrons au public la traduction française. Dès son apparition, les voix les plus autorisées se sont empressées de rendre hommage au talent et à la science critique de l'auteur.
Monseigneur Hermann, le sympathique évéque
de Munster, a fait mieux encore. Témoin des
eftbrtsdela « social-demokratie » pour entamer
la population agricole des campagnes, il a indiqué
à son clergé la savante étude du jésuite allemand
comme une mine précieuse à exploiter dans la
lutte engagée contre les partisans de la révolution.
Destiné non seulement aux publicistes et aux
hommes d'Etat mais encore à tous ceux, prêtres
ou laïques, qui se préoccupent à bon droit de
l'avenir que la classe ouvrière réserve à la Société,
le livre du R. P.Gathrein jouit en Allemagne ,
d'un succès aussi légitime qu'incontesté. Nous n'en voulons d'autre preuve que les quatre édilions si rapidement enlevées dans l'espace de quelques mois.
Un tel livre est à lui-même sa meilleure recommandation.
Le socialisme allemand ne se confine pas dans les bornes politiques d'un empire ni aux limites d'une langue: il est international.
Au dernier Congrès marxiste de Paris où se rencontrèrent, unis dans une même pensée, 381 délégués appartenant à plus de vingt nationalités différentes, Bebel et Liebkneclit, les représentants attitrés de la démocratie au Reiclistag, ont été écoutés de tous comme des oracles. Des français, tels que MM. Guesde, Deville,Lafargue^ Malon et Vaillant surent faire taire leur chauvinisme en cette occasion et sympathiser en frères avec les démocrates allemands. On vit même un jour, à l'Hôtel de ville de Paris, Liebknecht et Vaillant se donnant le bras célébrer l'union de l'Allemagne et de la France de l'avenir.
C'est assez dire que le socialisme ne connaît ni frontières ni patrie.
En Belgique notamment : les Volders, les Anseele et autres chefs influents du prolétariat
sont des discipies fidèles et, autant qu'on en peut juger, convaincus de Karl iVJarx, le père de rinternationale.
C'est à Bruxelles, on le sait, que Marx exilé ébaucha les premières lignes de son plan d'organisation universelle des travailleuis. C'est à Bruxelles qu'il rédigea, de concert avec Eni;els, le célèbre Manifeste des Communistes dont la dernière pbrase est restée comme le cri de ralliement des ouvriers révoltés : >( Prolétaires DE TOUS LES PAYS UNISSEZ -VOUS ! » C'est également dans notre capitale que, en vertu d'une décision prise au Congrès de Paris, se réunira procbainement le second Congrès international des travailleurs. Le Vovwaerts de Berlin en annonçait enroro il j a peu de jours l'ouverture.
II fut un temps où des espiils soi-disant éclairés — Gambetta, en France: Octave Pirmez, en Belgique: — niaient la question sociale. Ce temps est passé. Depuis les graves événements qui ont troublé si violemment la vieille Constitution des Etats modernes et dans lesquels notre petit pays a joué, liélas! un si grand rôle, la puissante organisation des classes ouvrières est devenue un fait patent et irrécusable qui s'impose et ne se discute plus. Bon gré, mal gré. la question ouvrière en
est arrivée à dominer toutes les autres questions politiques ou religieuses. A la tribune comme dans la presse, à l'armée comme dans l'Eglise, dans les républiques aussi bien que dans les monarchies, cette question est à l'ordre du jour. Elle se dresse de jour en jour plus menaçante réclamant impérieusement une prompte solution.
Ceux-là même qui affectaient de ne pas voir le danger et tournaient en ridicule les prophètes de malheur pleurant sur la ruine prochaine de la société, à la vue des récents triomphes de la démagogie, se sont sentis saisis d'une crainte d'autant plus grande qu'ils se voyaient appelés sans préparation aucune à lutter contre des associations qui s'étaient épanouies sous leurs yeux au grand soleil de la liberté.
Ecoutons le Soclaldemokrat annonçant la prochaine révolution des prolétaires : « De tous côtés, ici sous une forme^ là sous une autre, la classe ouvrière a engagé la lutte. C'est vraiment un combat tel que jamais le monde n'en a vu. Toujours il y a eu des classes révolutionnaires mais jamais on n'a vu les classes révolutionnaires pénétrées si profondément de leur mission, connaissant si bien le but qu'il faut atteindre, proclamant si haut leurs aspirations, attendant avec
une telle assurance le triomphe défuïitif. Tous les efforts de nos ciuieuiis se briseront contre cette certitude du triomphe. » (i)
Et pour qu'on ne voie pas là de vaines déclarations, de ces grandes phrases creuses de démagogues exaltés, voici ce que son Eminence le Cardinal Mermillod écrivait naguères au Congrès de Liège (1890) : « Il n'est plus temps de s'endormir dans une trompeuse satisfaction, dans les illusions de ceux qui ne voient qu'un nuage passager à l'horizon. Le mot de Gladstone : le xix^ siècle est le siècle des ouvriers, se réalise chaque jour davantage. On l'a dit avec raison, partout le Quatrlètne état voit grandir ses forces, il précise ses allirmations, il formule ses revendications el fait dans le domaine de la politique une irruption que quelques uns redoutent à l'égal d'une invasion des barbares et dont tous doivent reconnaître l'élan irrésistible. »
Dans ces conjonctures, la lutte est pour tous un devoir et l'inaction serait un crime. Il importe que tous les catholiques que leur position sociale appelle à jouer un rôle dans la solution des (|uesUons ouvrières — et quel est celui qui
d) Cfr Winterer. Le Socialisme international, p. Sy.
pourrait .'«ujonrd'liui y rester étranger ? — s'arment de toutes pièces pour le combat.
A ce point de vue, l'ouvrage du R. P. G illireîn vient à son heure. On n'y trouvera pas sans doute la réfutation détaillée des mille et une formes sous lesquelles le socialisme a dissimulé ses erreurs : saini simonisme, fouriérisme, owenisme, etc., etc. Ces escarmouches isolées, ou plutôt ce que j'appellerai ces combats partiels et d'avant-garde, où l'on n'attaque l'ennemi que sur un point et comme pour essayer ses forces, avaient déjà été livrés avec succès par maint autre. Le Père Catlirein vise plus loin. 11 veut porter à l'erreur un coup décisif et la vaincre, pour ainsi dire, en bataille rangée. A cet effet, il expose brièvement d'abord l'état de la question, distingue avec soin les principes fondamentaux du socialisme de ceux qui ne sont pas inhérents au système: puis, dans une critique serrée et substantielle, sorte de lutte corps à corps avec Terreur, il attaque l'ennemi sur son propre terrain, le combat avec ses propres armes, je veux dire avec des textes tirés des écrits socialistes en vogue ; il évoque chacune des revendications ouvrières au tribunal d'une saine pbilosopbie et d'une rigoureuse critique; bref, il n'abandonne
la partie que lorsqu'il voit son adversaire à ses pieds, vaincu et terrasse.
11 y a plaisir parfois à voir l'adresse avec laquelle l'auleur saisit un écrivain en flagrant délit de contradiction manifeste avec lui-même on avec ceux dont il revendique les idées.
Trois noms reviennent souvent sous la plume du critique au cours de cette savante dissertation. Ce sont ceux de Karl Marx, de Scliaflle et de I3ebel. C'est à ces tenants avoués du collectivisme moderne qu'il a'me surtout à emprunter de longues et intéressantes citations. C'est que, en effet, le collectivisme est, de tous les systèmes socialistes, le plus à la mode et aussi le seul qui puisse être l'objet d'une discussion sérieuse. Le réfuter, l'auteur l'a compris, c'était renverser du même coup tous les autres systèmes rivaux.
Dans une conférence donnée à Bruxelles (9 mars 1891) au Cercle d'Etudes sociales. Monsieur Jules Guesde a dit que « la doctrine collectiviste ne suscite tant d'hostilités, tant de préjugés contraires que parce qu'elle est mal connue ». C'est la plainte sempiternelle de ceux qui se rangent dans la classe de plus en plus nombreuse des incompris. Veut-on connaître à fond la doctrine collectiviste -^ Qu'on lise attentivement l'exposé et surtout la réfulation qu'en a fait le R. P.
Catlirein. Je doute fort que M. Guesde y gagne quelques partisans. Au contraire, on y verrait démontrer à toute évidence que le remède qu'il préconise serait pire, je ne dis pas que le régime qu'il remplacerait, mais que ce régime avec tous ses abus.
Une autre conclusion qui ressort de l'ouvrage du R.P. Gathrein, c'est que le socialisme est, de sa nature, absurde et irréalisable. Admettant même qu'il puisse s'imposer par la force dans un moment de crise, il ne saurait en aucun cas subsister.
Cela doit-il nous empêcber de lutter contre lui? Nullement. En éclairant l'ouvrier, en mettant la lumière dans desdiscussionsqui ne gagnent lien à être confuses, nous épargnerons à la société bien des secousses et à l'individu bien des mallieurs. En tous cas, nous travaillerons à ramener entre patrons et ouvriers le règne de la justice tempérée par la charité : vertu qui, dans l'idée de son divin fondateur, doit être la marque et comme la note caractéristique de tout l'ordre social chrétien.
Ces quelques considérations font assez voir l'importance et l'à-propos de cette publication. Il nous reste maintenant à dire un mot de l'esprit qui a présidé à cette traduction.
Dans un ouvrage philosophique et de critique.
où chaque mot porle coup et où les citations sont fort nombreuses, il importait avant tout d'être exact, dût le style se ressentir un peu de cette fidélité à l'original. Le français ne se prête que difficilement et comme malgré lui aux détours et aux profondeurs de la pensée allemande (i). D'ailleurs, nous osons espérer que la richesse du foni dédommagera amplement le lecteur de l'aridité de la forme.
La plupart des textes cités ont été confrontés avec les textes originaux. Tous les passages empruntés au « Kapital » notamment, ont été collationnés sur la dernière traduction française parue de ce livre (2).
Nous lisons, en effet, dans un Avis au lecteur que Marx lui-même considérait cette traduction comme l'expression la plus exacte de sa pensée et y renvoyait même les lecteurs familiers avec la langue allemande.
(i) Nous croyons cependant être resté bien loin des libertés que se sont données les traducteurs français des ouvrages socialistes allemands. Sur ce point on ne saurait se mettre plus à 1 aise qu ils ne lefont.La traduction du livre de Lassalle entre autres, intitule: Capital et travail estjun spécimen du genre. C'est un jargon presque incompréhensible.
(2) {Le Capital par Karl Mflf;»r. Traduction de M. J. Roy, entière ment revisée par l'auteur. Paris. Librairie du Progrès.)
On a cru utile de faire précéder chaque chapitre d'un sommaire indiquant brièvement les sujets traités. Ces sommaires se trouvant reproduits à la fin de l'ouvrage sous forme de table analytique des matières, on pourra, lecture faite de ce livre, le consulter avec fruit à l'occasion. Un coup d'œil jeté sur l'en-tète d'un chapitre permettra de retrouver facilement les endroits sur lesquels on voudrait revenir pour les méditer plus à l'aise.
Ça et là, une note explicative a été jugée nécessaire,soit pour tenir le lecteur au courant des faits qui se sont passés depuis la publication de ce livre, soit pour mettre en lumière un point plus obscur^ soit enfin pour indiquer un rapprochement intéressant.
Grâce à ces quelques modifications, nous croyons pouvoir recommander la lecture de ces pages à tous ceux qui désirent faire une étude approfondie et raisonnée de la question sociale contemporaine.
VervIERS, le 15 Mai 1891.
Le traducteur.