‹ Le socialismeChapitre 2 sur 41 · PREFACE DE LA PREMIERE EDITION · texte numérisé non relu

PREFACE DE LA PREMIERE EDITION

Le i^*^ octobre i8go, la loi antisocialiste expirait. Selon la remarque fort juste de M. Schmitz, ce système de législation coercitive rappelait simplement, sous une forme nouvelle, la vieille erreur qui consiste à vouloir combattre des idées au moyen de règlements extérieurs de police (i). L'expiration des lois d'exception n'a donc pas la portée d'un traité de paix avec le parti de la révolution — il n'y faut pas songer pour le moment — ce n'est ni plus ni moins que le signal d'une reprise d'hostilités sur le terrain du droit commun. Aujourd'hui ce n'est plus à la police mais à la raison de s'armer pour vider la querelle. Aussi bien les socialistes ne songent-

(i) Discours prononcé par M. Schmitz, curé de Trêves, au congrès catholique de Coblentz (1890).

ils à rien moins qu'à la paix. De tous côtés, ils s'apprêtent à étendre leurs conquêtes. Déjà ils inondent les villes et les campagnes de leurs innombrables brochures de propagande et leurs orateurs cherchent, au sein des réunions publiques, à se concilier l'esprit des masses. En face de cette activité fiévreuse pour le mal, les hommes qui ont véritablement à cœur le maintien de la religion et de l'ordre social existant peuvent-ils rester les bras croisés et se contenter de pousser vers le ciel de stériles lamentations ? Assurément non. Quiconque a du loisir, quiconque n'est pas entièrement dépourvu de talent doit, dans la mesure de ses forces, prendre part au combat contre le parti de la révolution et embrasser généreusement la cause de l'Eglise et de l'Etat, des biens et des intérêts suprêmes de l'humanité gravement compromis.

Telles sont les considérations qui ont présidé au présent travail. Ce ne sont, à proprement parler, que quelques pages détachées d'un ouvrage plus étendu sur la Philosophie morale, dont le premier volume a paru il y a quelques mois. Des amis trop bienveillants, mais dont les conseils sont pour nous des

ordres^ nous ont engagé à ne pas différer la publication de cette étude jusqu'à l'achèvement de tout l'ouvrage. Nous la livrons donc sans retard au public, avec les modifications et les additions qu'il convenait d'y faire, heureux de contribuer ainsi par notre enseignement à écarter les dangers qui menacent aujourd'hui la société.

Messieurs les membres du clergé et les vaillants lutteurs de la presse quotidienne se plaignent parfois de ne pouvoir^ au milieu de leurs nombreuses et absorbantes occupations, se livrer à un examen suffisamment approfondi des théories socialistes. Peut-être accueilleront-ils volontiers ce petit travail qui leur servira, nous aimons à le croire, de guide et de conseiller.

Le Socialisme moderne peut et doit être combattu de deux manières : théoriquer/ient et pratiquement. Sans doute, il importe avant tout d'attaquer la Démocratie socialiste sur le terrain pratique. Là doivent se concentrer tous les efforts. Il faut tout d'abord opposer une digue puissante à l'irruption progressive des doctrines socialistes dans les milieux ouvriers et lui enlever un terrain où elles se déve-

loppent dans des proportions de plus en plus alarmantes. Que l'on fasse des réformes sociales. Oui. Nous ne serons pas des derniers à les demander. Il est dans notre situation actuelle des améliorations qui s'imposent. Le tout est de les faire en nous gardant des mesures extrêmes.

Si la Démocratie socialiste se bornait, en effet, à réclamer pour les petits et les faibles une position économique moins précaire et, pour tous les ouvriers quels qu'ils soient, des conditions d^existence plus conformes à la dignité humaine, nous serions les premiers à lui tendre la main et à aider à son triomphe. D'ailleurs, depuis que le noble et très puissant empereur d'x^llemagne a pris lui-même l'initiative d'une législation protectrice de l'ouvrier, on peut s'attendre à voir se réaliser bientôt les justes vœux des travailleurs.

Or, tel n'est pas l'enjeu de la lutte engagée par les social-démocrates. Ce qu'ils veulent, c'est le renversement complet de l'ordre social moderne si foncièrement chrétien et la fondation d'une société nouvelle sur des bases absolument différentes. La suite de ce travail montrera bien l'inanité de ces efforts et les

funestes résultats qu'entraînerait leur réalisation. Il mettra en lumière le côté philosophique et théorique de la lutte contre la Démocratie socialiste. Cette lutte sur le terrain de la théorie est, à l'heure qu'il est, plus importante que jamais et, nous ne craignons pas de le dire, tout aussi nécessaire que la lutte sur le terrain pratique. Notre tâche sera, il est vrai, purement négative : nous ne ferons qu'œuvre de critique. Mais si nous nous abstenons avec soin de préconiser un programme quelconque de réformes, ce n'est pas, nous le répétons, que nous repoussions celles-ci comme inutiles ou superflues; nous voulons uniquement ne pas sortir du cadre de cette étude. Nous aurons lieu d'en parler, autant qu'il sera nécessaire, au second volume de notrePhilosophic morale. Qu'on nous permette encore une remarque relativement à notre méthode d'exposition et au genre de notre polémique. Nous n'avons pas craint de descendre dans les plus petits •détails du système socialiste. C'était peut-être nous exposer, de la part de quelques lecteurs, au reproche de prolixité. JMais il nous a semblé qu'on ne pouvait se contenter d'une réfutation sommaire du Socialisme considéré

en bloc. Certes, rien n'est plus facile que de crier vaguement à l'absurdité des utopies socialistes, de ne chercher leur réfutation que dans le mépris ou d'en faire un objet de plaisanterie. Mais ainsi on n'éclaire guère la question. On ne convainc pas un adversaire en le tournant en ridicule. Or, il y a des hommes, d'ailleurs bien intentionnés, qui se sont laissés séduire par les erreurs socialistes. Evitant de blesser leurs justes susceptibilités^ ne doit-on pas chercher à leur ménager un retour honorable aux idées plus saines ? D'autres croient de bonne foi juger du socialisme avec tout le sérieux scientifique. Sont-ce nos sarcasmes qui leur ouvriront les yeux? Ne vaut-il pas mieux chercher à se faire une idée aussi exacte que possible du système de ses adversaires, s'appuyer au besoin sur leurs propres écrits, examiner les bases sur lesquelles repose l'édifice, considérer, d'abord séparément, puis dans leur connexion intime, chacun des points controversés et évoquer enfin la cause au tribunal d'une critique sévère mais impartiale? Ce n'est pas chose aisée. Les socialistes sont loin de s'accorder dans toutes leurs prétentions et il n'est pas besoin

de sortir des limites de leur système pour se heurter à des plans de réforme fort différents et parfois même contradictoires. Chacun d'eux devra par conséquent être l'objet d'un examen particulier. Nous prions le lecteur de vouloir bien se souvenir de cette observation dans tout le cours de ce travail.

On se tromperait étrangement si l'on s'attendait à trouver ici les longs développements et les observations de détail qu'on est en droit de demander aux journaux et aux brochures populaires et qui donnent tant d'à-propos aux conférences publiques.

Notre rôle était avant tout de mettre pleinement en lumière les revendications socialistes et d'en démontrer scientifiquement l'absurdité, tout en restant à la portée de tous. Nous avons dû laisser à d'autres le soin de donner à nos déductions une forme plus populaire et plus attrayante. Pour la même raison, nous avons constamment porté toute l'attention du lecteur sur l'objet même de la discussion sans jamais sortir de la question de fait. Il nous a été facile d'oublier les attaques personnelles et les invectives de la passion. C'est là un procédé familier aux socialistes. Sous ce rapport,

ils ont à leur disposition un catalogue d'épithètes étonnamment variées. Quiconque entreprend de les combattre est un esprit borné^ un ignorantin, un perfide falsificateur de leurs doctrines, un vil égoïste, un être bas et rampant. Je m'arrête de peur de choquer la délicatesse de mes lecteurs. Nous nous mettrons soigneusement en garde contre ces procédés peu courtois. Si les socialistes avaient en la justice de leur cause la confiance dont ils font parade, s'ils étaient aussi convaincus de leur science qu'ils s'en vantent dans leurs déclamations enthousiastes, ne devraient-ils pas se réjouir de voir la discussion s'établir calme et paisible sur le fond même de la question en litige? Répondre au contraire par des injures gratuites, par des personnalités blessantes et d'odieuses insinuations à toutes les offres de conciliation, n'estce pas montrer bien clairement qu'on cherche moins le triomphe de la vérité que certains avantages personnels moins glorieux à confesser ?

EXATEN, près Ruremonde Octobre, 1890.

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