LE SACRIFICK D ABRAHAM. DOME DE PISE
ner à ses personnages une expression plus sincère et plus vivante que n'en ont communément les figures contemplatives du Pérugin et de son école. D'autre part, il créa, dès ses travaux à Sant'Anna in Camprena et à Monte Oliveto Maggiore, un type de beauté fait de douceur un peu languissante, tour à tour douloureuse et câline, dont les Florentins, attachés à un réalisme plus terre à terre ou à des formes plus grêles, ne lui offraient pas d'exemples. Cette grâce aisée et touchante, cette plénitude de formes, ces chairs palpitantes, cette expression simple et naturelle de sentiments très humains, très élémentaires, telsparaissent être les caractères les plus saillants de la personnalité artistique du Sodoma.
La critique ne manque jamais, à propos de plusieurs de ses œuvres, d'évoquer le souvenir des deux grands maîtres de la peinture italienne, ses contemporains, Léonard de Vinci et Raphaël ; alors même que ce rapprochement est écrasant pour lui, il lui fait le plus grand honneur, et surtout il aide à préciser les limites exactes de son talent. On ne saurait trop déplorer que l'humeur capricieuse, impulsive, peu persévérante de G. A. Bazzi l'ait exposé à des inégalités graves et réduit à ne pouvoir tenir toutes les promesses d'un tempérament merveilleusement doué. La lucidité, la bonne discipline intellectuelle, la rapidité d'assimilation et de conception, la régularité de travail qui ont permis à Raphaël de réaliser dans une carrière fort courte une œuvre si vaste et si majestueuse, véritable synthèse des efforts accumulés par les générations précédentes, ont
fait entièrement défaut au Sodoma. Lorsqu'il s'agissait de grouper dans une scène mouvementée un grand nombre de personnages, sa vision d'ensemble manquait do largeur et de clarté. Pour vaincre cette faiblesse de conception, une direction sévère et une volonté très ferme eussent été nécessaires; le Sodoma ne fit à peu près rien pour porter remède à cette insuffisance de ses facultés créatrices. En revanche il a su donner à ses personnages un charme, une sincérité de sentiment et une vie que n'atteignent pas communément les figures plus froides de Raphaël.
En ce qui concerne la comparaison avec Léonard, il faut faire des réserves plus graves ; jamais le Sodoma ne s'est élevé au-dessus d'une expression purement extérieure de ■sentiments très généraux: jamais il ne donne cette impression de vie intérieure et de pensée intense, si individuelle qu'elle en devient exceptionnelle et comme mystérieuse, qui est le sceau dont le génie de Léonard a marqué ses ■créations. Le Sodoma fait palpiter devant nous des chairs épanouies, florissantes ; il fait sourire ou gémir des visages gracieux ou exténués par une émotioli trop forte; il n'a pas scruté les âmes. Rien ne lui a échappé des mille nuances de sentiments qu'expriment les muscles d'un visage et qu'accompagnent les attitudes de membres juvéniles : nous ne voyons pas qu'il ait jamais réussi à pénétrer dans l'intimité d'un cœur ou d'une intelligence pour en découvrir les traits individuels.
Sans nul doute, au cours do ses voyages à Florence, à Rome et, si l'on veut, en Lombardie, il put examiner
diverses œuvres de Léonard; il est impossible qu'elles n'aient pas produit sur lui une profonde impression, et assurémerTt il en conserva un souvenir assez vivace pour que sa sensibilité d'artiste et sa tecbnique en aient tiré quelque profit. Mais de là à l'enrôler parmi les disciples ou seulement les imitateurs que Léonard eut en Lombardie, il y a un abîme. Si attacbantes que soient certaines figures de «ette école léonardesque, il ne faut pas perdre de vue que l'inlluence directe du grand Florentin a surtout provoqué dans le milieu lombard des œuvres artificielles et maniérées. Le Sodoma, campé devant le modèle vivant, sous la fine lumière du ciel toscan, en face de la ligne onduleuse des coteaux siennois, était à mille lieues de l'atmosphère raréfiée des ateliers que sanctifiait pourtant le culte du plus grand des artistes. Il se bornait à être lui-même ; il était une <( nature », indépendante, indisciplinée et inégale, mais pleine de ressources et capable d'envolées dignes des maîtres les plus glorieux ; et c'est bien ainsi qu'il faut le voir, dans sa solitude un peu farouche, avec son humeur capricieuse et ses éclairs de génie, si l'on veut comprendre cette figure attachante et énigmatique, qui occupe une place à part dans la série des artistes les plus personnels de la Renaissance.