HENRI LAURENS, ÉDITEUR
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Par sa naissance, Giovanni Antonio Bazzi appartient au Piémont. Son père, Giacomo, natif de Biandrate, exerçait h Yercelli la profession de cordonnier; marié en 1476, il eut deux fds et une fille, dont l'aîné semble avoir été Giovanni Antonio ; celui-ci serait donc né en 1477.
Le mystère occupe une large place dans la vie de cet artiste singulier, dont la réputation est loin de répondre à ses dons exceptionnellement brillants : éclipsé par la gloire d'un Léonard de Vinci et d'un Raphaël, il n'était pas incapable de prendre rang tout à coté d'eux. S'il n'a pas entièrement rempli son mérite, il est possible qu'il en ait été empêché par quelque défaut de son caractère ; mais il n'est pas moins certain qu'une grande partie de son oeuvre a été détruite ou cruellement détériorée. Ce qui en subsiste échappe aux regards de la foule : parmi les grandes villes où se déverse constamment le flot des touristes, seule Florence est en état de montrer son admirable Saiîit Séôastie?i: à Rome, les plus parfaites
de ses grandes compositions, au premier étage de la Farnésine, sont pratiquement invisibles. Les amateurs d'art sont tous passés, à Sienne, devant son Eve et son Christ à la colonne, devant ses fresques de la chapelle de Sainte Catherine, à San Domenico, de l'oratoire de San Bernardino et du Palais Communal ; mais il faut déjà porter à ce maître un intérêt très particulier pour se rendre au désert de Monte Oliveto Mag'giore,et plus loin encore, à Sant' Anna inCamprena, afin d'y étudier les premiers grands cycles décoratifs dans lesquels se chercha et s'affirma sa personnalité d'artiste.
D'ailleurs le zèle méritoire avec lequel les critiques d'art ont, depuis quelque trente ans, revisé les attributions fantaisistes qui s'étalaient au bas de maintes toiles exposées dans les grandes collections d'Europe, a rejeté sur le Sodoma la paternité de certains tableaux « entièrement étrangers au style de ses autres œuvres, » avoue, sans pourtant se révolter, un de ses récents biographes (1). Est-il vrai que ce maître doive prendre place parmi les disciples de Léonard, entre Boltraffio, Cesare da Sesto et Marco d'Oggiono? Cela ne contribue pas dans une faible mesure à égarer le jugement du public.
Car voici une première cause d'incertitude : comment
(1) R. HoBAHT CusT, G. A. Bazzi, il Sodoma, Londres 1906. Depuis ce livre capital, auquel il suffit de renvoyer pour toute la bibliographie antérieure, ont paru plusieurs volumes: E von KupppEn. DerMale.r der Schonheit; G. A. il Sodoma, Leipzig, 1908 ; E. Jacobsen, Sodoma und das Cin- (fuecento in Siena, Strasbourg, l'JlO. Au moment où mon travail était achevé (septembre 1911), a paru l'étude de M. L. Gielly sur le même peinre (Paris. 1911).
et pourquoi ce Piémontais alla-t-il s'établir dans l'Italie centrale? Quelle préparation emporlait-il de son pays natal, c'est-à-dire quelles traditions des écoles septentrionales introduisait-il à Sienne, sa patrie d'adoption?
En ce qui concerne la personne du peintre, que de problèmes encore! C'est d'abord son nom, aujourd'hui connu sur la foi de pièces d'archives irrécusables, mais longtemps écrit par erreur « Razzi » ; cependant un petit nombre de documents le désignent aussi sous le nom de « Giovannantonio de' Tizoni », et cette bizarrerie n'a pas encore été expliquée de façon tout à fait satisfaisante. Ces difficultés ne sont rien pourtant en comparaison des discussions soulevées par son surnom, « il Sodoma », attesté, malgré des variantes orthographiques, par une longue suite de textes, correspondances privées ou pièces officielles. C'est un surnom fâcheux qui jette un mauvais soupçon sur G. A. Bazzi. Mais les critiques les plus récents ont entrepris de défendre sa mémoire ; ils se portent garants que leur artiste fut un homme très moral.
Le biographe des artistes italiens, Giorgio Vasari, raconte dans quelles circonstances ce surnom aurait été appliqué pour la première fois à notre peintre : un jour, à Florence, en juin lolo, lors des courses de chevaux qui formaient une des réjouissances favorites de ce peuple, Bazzi avait engagé pour le « palio » (l) de la saint Barnabe, un de ses chevaux, qui gagna la course. Comme
(1) C'est le nom qu'on donnait à ces courses ; Bazzi était un éleveur très fier de son écurie.
l'usage voulait que le nom du propriétaire vainqueur fût proclamé par des pages, à la suite du cortège qui parcourait les rues, l'artiste aurait déclaré cyniquement se nommer « Sodoma ».
L'anecdote n'est aucunement croyable; car nous savons que, dès 1513-1514, Bazzi avait fait courir aux « palii » de Sienne, sous ce nom de Sodoma, enregistré officiellement à ce propos dans les documents, à côté de ceux des autres propriétaires — plusieurs membres de la famille Petrucci, le marquis do Mantoue, le duc d'Urbin, des cardinaux, etc. 11 n'y avait là nulle bravade de sa part. Pour le « palio « florentin de 1S15, d'ailleurs, l'artiste s'était pourvu d'une recommandation spéciale de son ami et protecteur le prince de Piombino auprès de Laurent 11 de Médicis (1); comment dès lors pouvaitil être Un inconnu à Florence ? D'autre part, en ce même mois de juin, la Fabrique du Dôme de Sienne, lui faisant une commande, le désignait en toutes lettres comme le « Sodoma », et le même surnom reparaît dans un grand nombre de documents. De tout cela il ressort fort clairement que les contemporains n'attacbaient pas à ce sobriquet la signification injurieuse que lui prête Vasari.
La véritable mésaventure du peintre fut d'encourir la mauvaise bumeur de ce biograpbe. Doué d'un goût assez sur pour reconnaître les beautés de plusieurs amvres de Bazzi,
(I) La lettre porte la date du 18 juin, ce (|ui prouve que Vasari s'est troiiip»' en aHirmanl que l'incident se produisit au « palio » de la saint Barnabe (U juin).
Cliché Alinari.