ChandogyopàJiishsidy VI
Arrêtons-nous un moment pour chercher les expMcations qui nous sont données dans la Doctrine ASecré^^,puis celles de la science ; elles vont jeter sur cette merveilleuse et lointaine phase, une si étonnante lumière que vous comprendrez à quel point il est vrai de dire que l’univers est l’expression de la pensée divine. Au point de vue intellectuel, cette différenciation s’accomplit dans l’Un; la préparation intérieure d’un univers est présentée sous forme des trois Logoï. Je n^ai pas le temps de m’étendre à leur sujet : je ne puis que rappeler leur existence. Le premier est l’essence de la vie, la cause de tout. Le second est une dualité, esprit-matière, positif-négatif, et vous pouvez Rappeler de tout autre nom qu’il vous plaira. Le troisième est l’idéation divine, ou la puissance de la pensée. Quant aux détails vous pourrez vous reporter aux conférences de l’année dernière. Le temps me manque pour les répéter ‘.
Arrivons à la science. Vous prenez, je suppose, un microscope, et vous examinez le premier germe de matière vivante d’où va se développer une plante ou un animal ; vous verrez une minuscule parcelle de matière, et dans cette
i. Voir Construction de Vunivers.
molécule un simple point ; à mesure que vous observerez cette particule de matière et ce point central, vous aurez peu à peu conscience de ce phénomène : vous ne sauriez dire quand cela a commencé, vous seriez incapable de déterminer exactement l’instant où vous avez pu le voir, mais par un changement lent, imperceptible au début et ne devenant sensible que peu à peu, à force d’observer, et grâce à la puissance de grossissement de la lentille, vous apercevrez dans le point central une séparation, vous verrez apparaître deux points, un vers chaque extrémité de votre parcelle de matière ; vous aurez ainsi la dualité là où il y avait l’unité, une séparation intérieure là où il n’y en avait aucune. Vous verrez deux pôles à l’intérieur d’une seule masse. Ces pôles sont différents bien qu’ils semblent pareils. De la même substance, car il n’y en avait qu’une, par une différenciation intérieure, se sont formés deux corps séparés et pourtant non séparés. Comment savez-vous qu’ils sont différents, demandera-t-on ? Parce qu’une action s’accomplit entre eux : parce qu’entre ces deux pôles des lignes s’établissent, des formes apparaissent ; entre les deux pôles de cette qjarticule de matière il y a altération, il y a va-
riété, il y a différenciation, il y a des marques de plus en plus distinctes d’action réciproque ; tout cela aboutit à faire reconnaître l’uncomme positif, l’autre comme négatif; entre les deux points s’opère toute la formation, et se construit le germe de la plante à venir ; puis la plante croît, se différencie davantage, se développe en trois; vous avez la racine, la tige et les feuilles ; mais tout cela s’est formé dans le germe, entre les deux pôles qui étaient un et sont devenus deux.
Merveilleuse peinture, dans le concret, de la différenciation qui s’opère dans le Suprême! Entre deux pôles est construit un univers, et de la dualité est issue toute la variété ; c’est pourquoi nous lisons qu’après que l’Un a donné naissance au Deux, après que la vie est devenue le nom et la forme, alors vient l’intelligence, alors vient l’idéation, alors vient la pensée divine, peinture de tout ce qui sera, image de l’univers encore à naître. C’est là le sein de Brahman dont a parlé Shrî Krishna, ce sein éternel d’où va sortir l’univers; et le troisième, — que vous pouvez appeler Mahat, si vous voulez, le dernier Logos si vous le désirez, Shrî Krishna si vous préférez ce nom, — est le père éternel qui introduit la semence dans le sein
d'où sortira tout le reste. Ceci est la manifestation de Tunivers à l'intérieur de la forme divine, et c’est pourquoi vous lisez dans la onzième partie de la Bliagavad Gîtâ la description de la scène où Krishna, avec ses quatre bras, apparut dans sa forme divine, s’étendant de la terre au ciel, étincelant comme un millier de soleils, devant les yeux éblouis d’Arjuna ; alors celui-ci, possédant rœil divin qui seul pouvait plonger dans cette splendeur, insoutenable pour tout œil humain, insaisissable pour tout esprit humain, s’écria dans son extase : « En ton corps je vois tous les dieux, et toutes les catégories des choses vivantes. » Car tout existe à l’état d’idée dans la pensée divine, avant de naître en tant que forme ; avant d’entrer en manifestation tout est emmagasiné dans le trésor de l’intelligence universelle.
^ Aussi est-il écrit que pour Tamour du Soi toute chose est chère; non pour la forme extérieure, mais pour le Soi intérieur, l’infime comme le sublime, la parcelle de boue comme le plus haut Déva. Brahman est en tout, pénètre tout ; tout est là. En face de l’imperfection de rüiiivers, c’est là que vous trouverez la consolation suprême. S’il doit y avoir un univers, il doit y
tE SOI ET SES ENVELOPPES 19
avoir des limitations ; s’il y a des limites, il doit y avoir quelque chose de moins que la perfection, c’est-à-dire l’imperfection ; s’il y a imperfection, alors seulement il peut y avoir variété; mais les choses séparées ne peuvent être parfaites, puisque la perfection appartient à l’illimité et au tout. Ainsi dès lors qu’un univers doit être construit l’imperfection doit apparaître. Les limitations de l’imperfection sont celles de la variété. Gela revient à dire, dans notre langage mortel, qu’il doit exister du mal comme du bien. Le mal n’est que l’imperfection, et là où il y a limitation, le mal, comme nous' l’appelons, doit nécessairement exister. A peine aurez-vous accordé aux choses séparées le pouvoir de mobilité, qu’il y aura choc des unes contre les autres, jusqu’à ce que chacune obéisse à la loi de l’ensemble ; et c’est parce qu il doit y avoir de la variété dans un univers que Shrî Krishna a dit : « Je suis les dés du joueur », tout comme il est la pureté de l’homme de bien. On ne peut dissocier la moindre chose du Suprême ; il est le Soi de tout, existe en tout, et est tout. Puis vient la différenciation ultérieure ; puis en vérité, bien que tout soit Lui-même, tout finit par paraître séparé
et entrer même en conflit. Étrange paradoxe !
Voyons encore si la science nous fournira quelque analogie utile. Au moment où le système solaire va être élaboré apparaît une grande nébuleuse, un brouillard de feu. Ce brouillard de feu contient tout ce qui sera évolué peu à peu dans le système solaire ; tout ce que ce système pourra présenter existe en essence à l’intérieur de ce brouillard de feu. Bientôt un amas de vapeur enflammée se détache de la masse centrale. C’est une planète, c’est un monde futur ; et l’opération se continuant, les planètes sont détachées l’une après l’autre de la masse centrale, tout en continuant à tourner autour, jusqu’à ce que nous ayons enfin un soleil central avec les planètes accomplissant leurs révolutions. Elles sont la même chose que le soleil dans leur essence ; toutes sont faites de ce brouillard de feu tourbillonnant qui n’était pas hétérogène au début ; mais le voilà devenu un soleil qui donne la lumière à des planètes distinctes ; bien que toutes soient identiques en essence, il y a différence dans les conditions. L’analogie n’est pas parfaite, mais elle peut nous aider ; il est écrit que, comme un seul soleil illumine le monde entier, ainsi l’unique Soi existe dans cha-
que corps distinct Cependant tout est Soimême.
Rappelez-vous Thistoire d’Uddâlaka qui fit dissoudre du sel dans l’eau pour rinstruclion de son fils. Vous savez comment il donna le sel au jeune garçon, le lui fit mettre dans l’eau et le lui redemanda le lendemain ; le jeune homme répondit qu’ilne pouvaitpas le retrouver. Alors son père lui dit: < Goûte l’eau de la surface > ; et le fils dit : « Elle est salée » ; le père reprit :
« Goûte l’eau du milieu », et le fils déclara :
« Elle est salée » ; enfin le père ordonna: « Goûte l’eau du fond », et le flis remarqua : « Elle est salée ». Alors le père expliqua à son fils que le sel, devenu invisible, pénètre cependant tout l’ensemble, et qu’il en est de même de l’Ame universelle.Brahman pénètre tout, est omniprésent, éternel, racine, vie, essence, substance de tout, un et indivisible en substance, distinct dans les enveloppes manifestées qu’il évoluera de sa propre substance; tout ce qui est, existe et vit par ce Soi de l’univers, par Cela dont tout procède. Ensuite Uddâlaka nous fournit le pont pour passer de l’unité à la multiplicité. Il a
Bhagavad Gîiay XIII, 33.
montré à son fils que le sel était partout présent dans l’eau, bien qu’il échappe à la vue ; il lui a enseigné que Tunivers était pénétré par l’Un. Alors il prononce ces paroles : « C’est le Soi universel. O Svetaketu I Tu es Cela. » Voilà notre pont. Tu es Atmâ, et Atmâ et Brahman sont un. Il y a dans le cœur des hommes une cavité, et c’est là qu’on peut trouver caché le Brahman, le Soi de l’homme, le Soi de l’univers. En parlant du Soi humain, nous disons parfois Atmâ ; alors nous appelons Paramâtmâ le Soi universel ; si nous disons Purusha en parlant de l’homme, alors nous disons Purushottama en parlant du tout. Mais c’est toujours un seul et même, dans le grand comme dans le petit ;il n’y a pas de différence, il n’y a pas de séparation, il y a un Soi éternel, immortel et ancien, et c’est celui-là qui est en vous et en moi. Il peut y avoir des différences de conditions dans la manifestation, mais il n’y a qu’une seule et même essence, une seule et même nature ; et c’est pourquoi dans cette Upanishad, la plus merveilleuse de toutes, la plus puissante et la plus mystique, la plus difficile à dévoiler et à comprendre, dans la Chandogyopanishad, il est écrit qu’Atmâ est le pont ;
Quand ils ont traversé ce pont les aveugles cessent d’être aveugles, les blessés sont guéris, les affligés sont consolés. En vérité quand ce pont est franchi, les nuits deviennent comme des jours. Éternellement radieux est ce séjour de Brahman
Il est encore écrit dans la Mundakopanishad :
Cesse de parler : Il est le pont vers ^immortalité 2.
Or Lui, c'est Brahman, habitant Tendroit secret, la cavité du cœur, car Atmâ et Brahman sont un, et en trouvant le Soi nous trouvons Brahman.
Passons à la phase suivante. Je reviens aux mêmes Écritures, pour leur faire un nouvel emprunt ; car notre prochain pas est si difficile à comprendre et si peu compris, que de ce manque de compréhension naissent les nombreuses controverses des écoles et les discussions sans fin qui divisent les intelligences. Prenons d’abord les simples termes, nous les approfondirons ensuite. Il est écrit dans cette même Chandogyopanishad :
Celui qui veut ainsi : « Je sentirai » c’est Atmâ, désirant sentir^des odeurs ; celui qui veut ainsi: « Je
1, OpvLs cit,f VIII, IV, I, ‘2.