‹ Le soir de ma journéeChapitre 23 sur 23 · L^EMPEREUR GUILLAUME ET M. DE BISMARCK · texte numérisé non relu

L^EMPEREUR GUILLAUME ET M. DE BISMARCK

intime chez l'empereur, à laquelle étaient invités les chefs des délégations. Cravate noire et habit noir. Devant chaque invité un bock, un verre de Champagne et un cigare.

— Vous ne fumez pas de cigare, dit l'empereur à Jules Simon, voici une cigarette, permettez-moi de vous l'allumer.

L'Empereur était gai, plaisantait, puis s'adressant à Jules Simon :

« C'est ce que nous appelons des séances de tabac, on boit ainsi jusqu'à une heure du matin en causant. On dit que je réunis dans ces séances mes officiers, pour les entretenir des plus grosses affaires de l'Etat. C'est une erreur. Nous nous réunissons pour nous amuser, pour rire ».

Puis l'empereur félicita Jules Simon des résultats de la conférence :

« C'est à vous qu'ils sont dûs » .

La conversation se poursuivit ainsi amicale, familière. A dix heures et demie, l'empereur lui dit :

« M. de Berlepsch m'a averti que vous partiez demain, vous pouvez être fatigué, je vous prie daller vous reposer, car je tiens à ce que vous reveniez bien portant chez vous. M. de Berlepsch vous accompagnera jusqu'à votre voiture ».

Nous quittâmes Berlin le lendemain. Le retour à Paris s'effectua sans que nous fussions accompagnés par les délégués français, qui avaient voulu profiter de leur venue à la Conférence, pour faire une petite tournée en Allemagne.

Dernières Années

A son arrivée à Paris, Jules Simon trouvait à sa porte des visiteurs, des amis, des reporters, qui venaient le féliciter, mais surtout l'interroger, et au Sénat il était entouré par ses collègues : « Vous, avez dignement représenté la France ». Le succès d'un des leurs les flattait. Une s'en prévalut pas. Il se félicitait simplement de ce : « Que la chose eût bien tourné ». C'était son expression ; et à ceux qui voulaient voir dans cette mission une sorte de revanche, il répondait : « Gela ne vaut pas tant de compliments.... on a fait plus de bruit que cela n'en méritait. J"ai fait à d'autres époques des choses plus difliciles dont on ne m'a pas su le moindre gré. Ce sont les bizarreries du temps... et de la politique »,

Il prenait néanmoins quelque plaisir à nous

raconter les démonstrations chaleureuses de ses collègues, et nous citait leurs noms, un peu étonné d'avoir provoqué tant d'ardentes sympathies et tant de bruyants dithyrambes.

C'était pour lui une matière inépuisable d'observations sur les caprices de l'opinion, qui distribue l'éloge ou la critique, sans souci de l'efTort tenté ou de la difficulté vaincue mais sur de simples apparences ou par une sorte d'entraînement moutonnier.

On peut dire cependant qu'à dater de cette époque, il avait désarmé toutes les hostilités. Il s'élevait bien au-dessus de toutes les petites querelles politiques.

A l'heure où les passions s'étaient éteintes, et où son rôle pouvait être jugé avec plus d'impartialité et de justice, il apparaissait dans une atmosphère plus apaisée et plus sereine, comme l'homme de la liberté, grâce à ses campagnes contre l'Empire et contre le boulangisme, comme l'homme des réformes ouvrières, grâce à ses livres et à ses discours, et à sa participation à la Conférence de Berlin, et comme l'homme de la philanthropie généreuse, grâce à son infatigable apostolat en faveur des œuvres.

Il avait vécu assez longtemps pour assister encore à un retour favorable de l'opinion, et surtout à une revanche contre les injustes coups du sort. Toutes les vieilles aniniosités, toutes les misérables calomnies, tous les jugements acerbes, toutes les rivalités mesquines se dissipaient comme des nuées d'ora-

ge, et riiomme tel qu'il était, apparaissait alors avec sa personnalité dégagée de toutes les misères de la polémique courante, comme un républicain foncièrement honnête ayant sacrifié sa popularité à son opinion, son intérêt à lamour du droit et de la liberté, son repos à la défense des opprimés.

Il avait une situation pour ainsi dire au-dessus et en dehors des partis ; et c'était le philosophe, le moraliste qui, au déclin de sa carrière, retrouvait de nouvelles forces, mettait au service des petits qu'il fallait sauver et des malheureux qu'il fallait soulager une éloquence qui n'avait jamais été plus enflammée et plus émouvante, et se dressait comme le ministre de la bienfaisance, le ministre de la bonté et de la pitié.

Il était devenu ainsi le protecteur, le patron et le parrain de toutes les œuvres, et il donnait à sa chère Société du sauvetage de TEnfance son cœur tout entier. Car il aimait les petits ; il les aimait parce qu'ils étaient faibles et désarmés, il les aimait parce qu'il aimait son pays, et qu'il voyait en eux Tarmée de l'avenir. S'il détesta la guerre, si jusqu'à sa dernière heure il lutta pour la paix dans les congrès, dans les journaux, dans les revues, il ne pouvait pas non plus penser sans frémir que les armées du dehors grandissaient, tandis que la nôtre s'appauvrissait. Il y avait dès lors de jeunes existences à protéger, à défendre et à sauver.

Jusqu'à quatre-vingts ans il n'eût pas une minute de défaillance, il restait sur la brèche comme écri-

vain et comme orateur, exerçant avec éclat ce protectorat des œuvres qu'on ne lui disputait pas, et répétant volontiers à ceux qui lui disaient : « Quel beau rôle » !

— Un beau rôle oui, mais c'est une retraite.

Une retraite peut-être, mais entourée du respect et des applaudissements de ceux qui le suivaient dans toutes les salles où il mettait au service des plus nobles causes une parole qui avait du retentissement.

Il ne sentit le découragement que lorsque la cataracte lui obscurcit la vue. Il écrivait encore difficilement, mais il ne pouvait plus lire. Ce fut une heure cruelle, une épreuve douloureuse que laffection des siens essaya d'alléger.

Nous lui lisions les documents qu'il avait besoin de connaître, avec son petit-gendre, Emile Delorme, qui lui servait de secrétaire ; nous écrivions les ai'ticles sous sa dictée.

M°'^ Jules Simon s'était consacrée à lui tout entière, habitant avec lui son cabinet, lui masquant par son encouragement et sa tendresse, les craintes qu^il manifestait d'être privé de la vue.

« Je ne pourrai pas gagner ma vie, si je nai plus mes yeux. C'est affreux à penser ».

Puis, quand il avait terminé sa journée, il retrouvait sa bonne humeur ou, du moins, il en avait l'air, faisant même un elfort pour ne pas attrister ceux qui l'entouraient, et pour leur dissimuler sa souifrance intérieure. Car il souffrait cruellement.

lui qui avait toujours eu la plume à la main, et qui vivait au miUeu de livres qu'il ne pouvait plus lire.

Une opération admirablement pratiquée, par un de nos ophtalmologistes les plus éminents, M. Landolt, lui permit de reprendre la plume, de se remettre à son travail. Ce fut comme un éclair de joie, qui ne fut pas de longue durée, car la vue était fatiguée et comme épuisée.

Il pouvait voir les objets, il pouvait encore écrire, il ne pouvait plus lire que péniblement, et parfois il avait comme une sorte de voile devant les yeux et était contraint de s'interrompre.

C'est ce qui lui arriva lorsqu'il dut lire sa notice sur Victor Duruy, à l'Académie des sciences morales et politiques, l'année qui précéda sa mort.

Il avait à peine tourné les premiers feuillets, qu'il se fit sur ses paupières comme une grande nuit ,

Tout autre que lui aurait été dérouté, mais il poursuivit sans s'an^èter, et il improvisa tout son discours sans qu'on s'en aperçût. Il avait alors le ton, le geste, la voix de l'improvisateur, et il remporta peut-être un de ses plus grands succès oratoires. Il avait même eu une coquetterie. Il continuait à tourner les feuillets qu'il ne lisait pas.

Quand il sortit de la séance et qu^on apprit la vérité, ce fut un mouvement d'étonnement.

Ce succès lui redonna la confiance de l'homme qui parvient à triompher des infirmités de la nature.

4^6 LE soin DE MA JOURNÉE

Il se donnait tout entier à son infatigable labeur mais il goûtait peut-être encore avec plus d'abandon que jamais, les joies du foyer.

Son grand bonheur était la venue du jour de l'an. Il aimait à se trouver seul avec sa femme et ses enfants. Il enfermait see petits cadeaux, que souvent il avait achetés lui-même, pour faire des surprises, puis il les apportait à chacun, à tour de rôle, n'étant jamais plus satisfait que quand il voyait les siens satisfaits ; et avec un bon sourire, il disait: « Je n'ai pu mieux faire cette année ». Et il faisait toujours bien.

Quand nous lui apportions notre cadeau, il répondait : « Cela me fait bien plaisir ! » Il n'en avait généralement pas la surprise. Son désir avait toujours été pressenti, et ce modeste présent consistait le plus souvent dans des livres. Il s'adressait alors à sa petite Marguerite :

« Est-ce qu'on ne souhaite pas la bonne année à son grand-père ? Bonne année, grand-père ; bonne année, ma chérie ! Comme nous sommes enfants : c'est bon d'être enfant ».

Puis il ajoutait tout heureux '.

« Un bien beau jour, mes amis, on a le cœur plein et la caisse vide ».

Et il glorifiait ce beau jour.

« Je sais bien, ajoutait-il, que les souhaits du jour de l'an ne rendent pas l'année meilleure, mais ils rendent meilleurs ceux qui les font, et ceux qui les reçoivent, et puis c'est l'occasion d'oublier

de petites rancunes et de raviver de chaudes amitiés ».

Il était intarissable sur ses souvenirs du jour de l'an :

« On a bien simplifié maintenant le cérémonial|; autrefois les plus petits poussaient des cris de joie, escaladaient le lit maternel, et c'étaient des baisers, des caresses et encore des baisers. Les plus grands s'avançaient alors et récitaient un compliment. Quel compliment ! Jamais il n'y eut sur la terre un amalgame de phrases plus dénuées de sens commun. La maman en entendant ce galimatias pleurait à chaudes larmes, et il était bien rare que le papa n'eût pas une larme au coin de l'œil. Il y avait un repas. Les parents entraient en scène à leur tour pendant Tentr'acte, c'était le moment, l'heureux moment des cadeaux...

(( Je me souviens d'un de nos jours de l'an ; mon frère et moi nous donnions un fauteuil à notre chère mère. J'en avais fourni les matériaux qui étaient d'une simplicité primitive. Mon frère l'avait fabriqué de ses propres mains. Il était parfaitement laid et encore plus incommode, mais on le mettait en évidence, on l'admirait, on s'y trouvait à l'aise. Il est vi'ai qu'il n'y avait pas d'autre fauteuil dans la maison et notre mère avait caressé longtemps cette pensée comme l'idéal du luxe et du confortable : « S'asseoir dans un fauteuil ! »

S'il y avait un jour de joie dans sa vie, c'était bien le jour de l'an, qui le rendait même optimiste

et encore plus seutimental, cai* il allait jusqu'à s'écrier à cette occasion :

« La vie est bonne et riante pourvu qu'on sache la prendre comme il faut. Nous portons en nous la source de nos joies et de nos peines. Le secret d^être aimé, c'est d'aimer »).

Et son secret d'être aimé c'est qu'il aimait tendrement.

Nous lui souhaitâmes la dernière bonne année en 1896. Il devait nous quitter cinq mois plus tard.

Il avait travaillé jusqu'à la dernière heure ; et un article de lui paraissait dans la Petite Gironde à l'heure où on apprenait qu'il n'était plus.

11 est mort debout, en vaillant, laissant dans le cœur de ceux qui l'avaient adoré une douleur inconsolable, une plaie saignante que la fuite des années n'a jamais pu guérir, car dans leurs âmes meurtries se levait comme une moisson de souvenirs, souvenirs parfois cuisants, souvenirs de souffrance pour toutes les épreuves qu'il avait endurées pour toutes les injustices qu'il avait subies, pour toutes les ingratitudes dont il avait été la victime et parfois le martyr, souvenirs de reconnaissance pour le père qui avait été si bon, si tendre, si généreux.

Il laissait derrière lui sa courageuse femme. Elle s'enferma tout entière dans le passé de celui qu'elle avait soutenu de son affection et de son énergie. Elle vécut au milieu de ses livres, des objets qu'il avait aimés et touchés. Elle reprit la direction des œuvres auxquelles il s'était dévoué pendant une partie de sa

vie, sortant pour déposer sur sa tombe les fleurs qu'il aimait, et dont elle ornait autrefois son bureau à son jour de fête.

Elle n'est plus celle qui fut une femme admirable et une incomparable mère. Quatre ans après, elle allait rejoindre celui dont elle avait été la noble compagne, laissant derrière elle des cœurs brisés et des yeux en larmes.

C'est désormais vers cette tombe que se reportent toutes nos pensées et toutes nos tendresses. C'est dans la rosée de nos pleurs que s'épanouiront au printemps et à l'automne, les fleurs qu'ils aimaient tous deux. C'est sur cette tombe que dans notre désespérance et notre détresse, nous irons puiser des encouragements et des exemples, sur cette tombe où est inscrite la devise qui résume leur vie tout entière : Dieu ! Patrie ! Liberté !

Gustave SIMON.

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