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L'EMPEREUR GUILLAUME ET M. DE BISMARCK

L'Empereur Guillaume et M. de Bismarck

Il était un jour dans une de ses rares heures de flânerie après le déjeûner, lorsqu'on vint lui annoncer la visite de M. SpuUer, alors ministre des Affaires étrangères. 11 y avait bien longtemps qu'il n'avait reçu un ministre, se considérant un peu comme un proscrit à l'intérieur. Mais il avait reconquis de la faveur après sa belle lutte contre le boulangisme, et il y avait parfois dans les étreintes des républicains comme une sorte de remords. Il était dans de bonnes relations avec Spuller, qui l'accueillait toujours avec déférence, mais qui venait cbez lui pour la première fois, tout au moins comme ministre.

— Je viens, mon cher maître, vous demander un service.

— J'en suis très heureux.

— Il ne s'agit pas de moi. ^

— Je le regrette !

— Je viens vous demander de rendre un service au pays et de le représenter à la conférence ouvrière de Berlin.

— Je vous remercie de votre démarche, mais vous en trouverez certainement d'autres qui rempliront mieux cette tâche.

— Le Conseil ne l'a pas pensé. Il faut un homme de tact, un homme qui ait derrière lui un grand passé, qui puisse figurer avec honneur à côté des délégués étrangers, qui connaisse à fond les questions ouvrières, qui soit à la fois un orateur, un •diplomate et un homme d'Etat. Le Conseil vous a

choisi.

Jules Simon était confus de tant de compliments, et très flatté de ce témoignage de confiance, il reprit :

— Entreprendre ce voyage, à mon âge ?

— Vous n'avez jamais été aussi jeune.

~ — Et puis vous aurez d'autres délégués avec moi ?

— Bien entendu et nous vous soumettrons les noms... Et si vous voyez des objections...

— Vous me ferez des ennemis sïls savent que je les ai écartés, et j'en ai bien assez.

— Je peux vous les dire de suite : C'est M. Burdeau, M. Tolain, M. Linder et un ouvrier qui n'est pas désigné.

— Je n'ai aucune objection à ces noms-là, mais

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laissez-moi réfléchir, et si vous pouvez trouver quelqu'un d'autre, je n'en resterai pas moins flatté de votre démarche.

— Nous tenons à vous.

L'insistance était très sincère et très amicale. Jules Simon était très embairassé de répondre par un refus, d'autant plus que SpuUer y avait joint avec beaucoup d'affabilité sa sollicitation personnelle.

Il nous confia ses hésitations, ses scrupules, son désir de rester à l'écart. Nous n'invoquâmes pour le décourager que la question de santé, la fatigue, mais il disait : « Evidemment, je ne suis plus jeune, j'ai soixante-quinze ans, mais il n'y aurait pas mon acte de naissance que je ne le croirais pas. Je ne me suis jamais aussi bien porté.

Il n'y avait plus dès lors d'hésitation.

— Vous croyez que je ne fais pas une sottise ? Et d'autre part il est difficile de répondre à un bon procédé par un refus. Spulleraété vraiment très cordial.

Jules Simon partait donc le i3 mars 1890 avec la délégation; l'ouvrier qui avait été désigné était Delahaye, un doux entêté, qui avait du reste une affection particulière poijr Jules Simon, parce qu'il lui était reconnaissant, disait-il, des services rendus jadis à la cause ouvrière.

Ce voyage nous rappelait un autre voyage accompli dans des circonstances douloureuses vingt ans avant, quand nous nous rendions à Bordeaux lors de l'occupation allemande. Alors que nous étions jadis arrêtés par les soldats de la garde royale prussienne,

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nous trouvions maintenant à la frontière et à Cologne un accueil empressé, une foule respectueuse; tout un personnel de fonctionnaires bien stylé.

Nos souvenirs nous revenaient à l'esprit et provoquaient un malaise pénible, comme une surprise de ces coups de bascule de la politique qui nous conduisait en ce moment à Berlin. Nous eûmes plus d'une fois pendant la route un sentiment d'amertume que Burdeau dissipait. Car c'était un causeur charmant, spirituel, dune intelligence supérieure. Après vingt-quatre heures de chemin de fer nous entrions à Berlin à la gare de Friedriclistrasse. Nous errions à l'aventure. L'entrée manquait évidemment de préparation et de solennité.

Burdeau et Tolain faisaient grise mine. Ils pensaient rencontrer notre ambassadeur. Mais Jules Simon, plus accommodant, n'était préoccupé que de trouver une voiture, lorsque M. Dumaine, un homme très aimable, se présenta en apportant les excuses de M. Herbette, retenu à un dîner à l'ambassade de Turquie.

Le coupé de l'ambassadeur lut avancé, Jules Simon y monta. On offrit aux délégués un omnibus, mais ce genre de locomotion leur semblait dépourvu de prestige, et ils préférèrent gagner l'hôtel à pied, maugréant un peu. Leur mauvaise humeur se dissipa bien vite lorsque notre ambassadeur vint nous retrouver et annonça que le cabinet avait été renversé par le Sénat et qu'on était en pleine crise ministérielle.

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Lorsque M. Herbette fut parti, on s'entretint de la crise. Jules Simon, qui avait de la répugnance pour ces changements perpétuels, pensa que celui-là venait à un moment assez inopportun, et Burdeau s'écria en riant : « Pas de chance, pour une fois que je pouvais devenir ministre, je ne suis pas là ».

On soupa. Burdeau et Tolain étaient las, harassés, M. Linder faisait bonne figiu-e, et Jules Simon tenait la conversation, alerte, gai, racontant des histoires comme s'il était dans son cabinet, et comme il reprochait à ses collègues leur silence :

— En voilà des jeunes gens !

— Des jeunes gens ! disait Tolain, parlez pour Burdeau... et pour vous.

On faisait bon ménage dans la délégation ; pendant les premiers jours, les déjeuners et les dîners étaient pris en commun, parce qu'il n'y avait pas encore de cérémonies officielles. C'étaient alors de bonnes causeries. Tolain était très amusant, il avait de l'entrain et de l'originalité. Burdeau était prodigue de traits et de mots. Jules Simon nous charmait par ses récits et ses souvenirs. L'entente était absolue et cordiale.

Il n'y avait qu'un point noir ou gris, c'était Delahaye, le délégué ouvrier. Il prenait ses repas en dehors de l'hôtel, et avait manifesté l'intention de se livrer à une petite démonstration socialiste à la conférence.

Tolain avait essayé de le raisonner, mais sans aucun succès, et avait éprouvé une rebuffade.

— Laissez-moi le voir, disait Jules Simon.

— Vous n'en viendrez pas à bout, répondait Tolain, c'est un entêté,

— J'essaierai.

— Vous ne savez pas ce qu'il veut dire, il m'a donné un aperçu de son discours, c'est extravagant.

— Je pourrai le faire renoncer, ou tout au moins obtenir qu'il modifie son discours.

Delahaye venait tous les matins dans la chambre de Jules Simon, à sept heures, au moment où il faisait sa barbe ; il était très doux, très cordial.

— Eh bien ! Delahaye, vous avez quelque chose à me dire?

— Oui, vous savez que j'ai grande confiance en vous, que je n'écoute que vous.

— Je le sais ; vous voulez me parler de votre discours ?

— Oui.

— Eh bien! je crois qu'il vaut mieux ne pas le prononcer.

— Mais je m'en vais vous le lire.

Et il le lisait.

— Il est très intéressant, votre discours, mais trop long, on ne l'écouterait pas, et puis, il y a des déclarations fâcheuses.

— Vous voulez m'empêcherde parler?

— Nullement, vous pouvez prendre la parole sur toutes les questions à l'ordre du jour de la conférence, mais vous en soulevez quantité d'autres, et vous dépasseriez le mandat que nous avons reçu.

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— Vous croyez ?

— J'en suis certain.

— Eh bien ! j'y renoncerai.

Et il revenait le lendemain, puis le surlendemain, toujours avec la même douceur et le même entêtement, et, finalement, la même résignation. Mais, poussé par les socialistes qu'il rencontrait dans les brasseries et qui lui reprochaient sa faiblesse, il revenait à la charge. Enfin, par déférence pour Jules Simon, il consentit à ne pas prononcer son discours et à ne lire qu'une courte déclaration en son nom personnel et avec toutes les réserves de la délégation.

— C'est bien pour vous, disait-il, que je fais ce sacrifice.

Jules Simon avait été brillamment accueilli à Berlin; tous les délégués étrangers avaient tenu à lui être présentés et l'avaient fêté. Burdeau, qui était la bienveillance même, lui disait :« Je suis bien heureux, cher maître, des honneurs qu'on rend au plus illustre représentant de la délégation française ; la France, grâce à vous, occupe une place prédominante, nous ne pouvons qu'en être fiers »,

La vérité, c'est que Burdeau, Tolain, Linder avaient remporté dans les commissions de grands succès, dont l'écho nous était revenu.

Un jour, M. de Bismarck vint au buffet de la conférence ; il avait déjà donné sa démission de chancelier, sans que personne s'en doutât encore. Il était gai, souriant, d'allure dégagée, et dissimu-

lait si complètement son impression qu'on l'aurait cru toujours tout-puissant. Il s'approcha de Jules Simon et dit en plaisantant : « On m'a pris tous mes appartements pour installer la conférence. Il ne me reste qu'une petite salle à manger où je ne peux recevoir que peu d'invités, il faudra vous en contenter. Je ne peux inviter les délégations que séparément. J'ai déjà eu les Anglais, vous viendrez après-demain ». Il avait l'aspect de l'homme qui est toujours chez lui, car il causait avec l'un, avec l'autre, avec beaucoup de bonne humeur.

Les fêtes se succédaient sans interruption, la plus belle fut le dîner de gala chez l'Empereur.

On montait par un escalier assez étroit et assez obscur jusqu'au cinquième ; Jules Simon avait été assez surpris de voir un roi presque sous les toits, mais quand on entrait dans les salons c'était un éblouissement de lumières, une forêt de plantes vertes, un ruissellement d'uniformes brillants, de costumes brodés d'or, un étincellement de décorations, de plaques, un miroitement de rubans multicolores. Il n'y avait que des culottes courtes, car on ne pouvait venir à la cour qu'en culotte courte.

Jules Simon et Tolain étaient les seuls personnages en habit noir et sans aucune décoration. L'impératrice donna la main à Jules Simon, ce qui n'était pas, paraît-il, conforme à l'étiquette, et l'incident fit quelque bruit.

L'empereur lavait mis à la place d'honneur, ce qui hit très remarqué et très approuvé, et avec une

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bonne grâce parfaite il s'entretint avec lui pendant la plus grande partie du dîner.

Naturellement on voulut savoir ce que l'empereur lui avait dit, mais Jules Simon ne répondait pas ou répondait par une banalité.

« Je n'ai rien dit de notre conversation qui a été cependant fort intéressante, car l'empereur est un homme très intelligent, très instruit, qui parle merveilleusement le français et qui a infiniment de bon sens et de clairvoyance. Je suis sûr qu'on prêtera à lui et à moi toutes sortes de propos. Je ne serais pas étonné si je les retrouvais demain dans quelque journal, et cependant il n'y avait pas de témoin ; et ce n'est ni l'empereur ni moi qui aurons fait ces récits. D'ailleurs la conversation a été très simple».

Il me la rapporta, étant bien assuré que je la garderais jusqu'au jour où elle pourrait être publiée sans inconvénient. Elle était d'ailleurs, en effet, ti*ès simple, et Jules Simon n'aurait pas voulu lui attribuer une importance et une portée quelle n'avait pas.

« L'empereur, nous racontait-il, s'est vivement félicité d'avoir pris l'initiative de cette conférence, il a ajouté très aimablement: ((j'étais sûr que du moment où vous étiez désigné pour représenter la FraMce, la conférence aurait un résultat : j ai lui' OapWè/C.» Sa mémoire était si précise qu'il en rappela plusieurs passages avec des chiffres.

« J'ai voulu mettre à l'ordre du jour la question sociale pour diminuer les progrès du socialisme. Ici le socialisme est solidement organisé.

«Imaginez qu'à roccasion d'un enterrement, sur un simple mot d'ordre, des milliers d'hommes étaient réunis. C'est une force redoutable contre laquelle je peux me briser. Là est le véritable danger».

Il insista sur son désir ardent d'apaisement, laissant entendre qu il voudrait se montrer un souverain réformateur, ami des progrès et des initiatives hardies.

Il passait rapidement d'un sujet à un autre, gai, aimant la plaisanterie, ne s'embarrassant pas de la haute dignité dont il était revêtu, manifestant un esprit un peu agité, un peu inquiet, impatient de se produire, mais réagissant contre la réputation qu'on lui faisait d'obéir à une humeur brouillonne. »

J'étais, je lavoue, très curieux de savoir si les délicates questions qui divisaient les deux pays avaient été sinon abordées, du moins effleurées, s'il avait été fait quelque allusion à lAlsace-Lorraine,

Jules Simon aurait peut-être souhaité que la conversation eût un caractère politique et lui permit de faire entendre les paroles que lui inspirait son patriotisme. Mais en dehors des questions qui concernaient le congrès et des banalités mondaines, l'empereur observa une réserve absolue sur la politique européenne. «Il admire M. Georges Ohnet, il lit ses romans en compagnie de l'impératrice, il n'aime pas la littérature d'Emile Zola — c'est tout ce que j'appris ».

Je ne fus pas peu surpris de lire plus tard dans

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des journaux que lempereur avait agité avec Jules Simon les grosses questions qui nous touchent au cœur. On a pu le supposer; il n'en était rien. Il n'était pas vraisemblable que dans undiner de gala, alors que les voisins pouvaient entendre, d'aussi délicats problèmes eussent été abordés. L'empereur semblait d'ailleurs avoir voulu laisser la conversation dans les généralités, et si Jules Simon put faire quelques allusions à la situation de l'Europe pour amener son interlocuteur sur un autre terrain, il ne recueillit que des déclarations pacifiques qui étaient aussitôt noyées dans des considérations étrangères à la politique.

A cette époque, on prêtait au jeune empereur des projets guerriers. Ce qui fit dire à Jules Simon lorsqu'il revint de ce dîner : « Je crois qu'il ne cherche pas, comme on l'a dit, des querelles.il m'a paru plus réfléchi, plus mûri qu'on ne le suppose ».

Jules Simon, qui ne péchait pas par excès d'orgueil et qui ne voyait, dans les éloges qu'on lui prodiguait, qu'une marque de correction et de politesse, ne cessait de rapporter à la France les honneurs dont on Fentourait. C'est qu'il avait l'amour ardent de son pays, et il nous répétait chaque soir : « Je suis bien heureux de la place que la France occupe dans la conférence ; on a voulu l'honorer dans ses délégués, qui tous ont été l'objet d'attentions spéciales. On cherche un rapprochement avec elle. Ce n'est pas douteux. Mais il y a toujours 1 Alsace-Lorraine qui creuse l'abime entre les

deux nations. Si Guillaume II voulait être un grand empereur.... »

Il n'achevait pas sa phrase que nous comprenions. On sentait que s'il avait pu trouver l'occasion de faire entendre une parole décisive, qui aurait soulagé son cœur, il aurait été heureux de la dire. Mais il était trop avisé pour s'engager sur un terrain aussi brûlant s'il n'y avait pas été convié.

Quelques jours après le dîner de gala, il rendait visite à l'impératrice Frédéric, la mère de l'empereur. Elle lui avait fait dire qu'elle se souvenait de M'"^ Jules Simon, qu'elle l'avait vue à Paris. Elle lui avait fixé une audience. C'est une femme dune haute intelligence, d'un esprit élevé.

Avec une grande simplicité et un certain abandon, elle confia à Jules Simon qu'elle craignait un peu la témérité de son fils, qu'il s'était peut-être trop engagé au point de vue de la question ouvrière ; elle ajouta que l'empereur Frédéric était un ami de la France, qu'on ne le croyait peut-être pas, mais qu'on l'aurait bien vite reconnu ; et comme Jules Simon lui répondait que l'avènement de l'empereur Frédéric avait été favoral)lement accueilli et que sa mort avait laissé des regrets : « Je le sais et j'en ai été très touchée ».

La démission de M. de Bismarck était un fait accompli ; l'impératrice laissa comprendre qu'elle était satisfaite de la disgrâce de son plus cruel ennemi.

Cette démission, qui fut un véritable coup de

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théâtre pour les délégués de la conférence, ne causa aucune émotion à Berlin qui, paraît-il, s'y attendait. La nouvelle fut accueillie avec une sorte d'indifférence.

Ce calme nous surprenait: « Ah ! nous disait Jules Simon, si, chez nous, un homme encore populaire, ayant occupé une place si considérable dans l'histoire, avait été renvoyé, car c'est bien en réalité une révocation, quel tumulte ! Quelles manifestations! Ici, rien ! »

Et, en effet,- il n'y avait pas de rassemblements sur la grande promenade de la ville « Sous les Tilleuls », pas de bandes dans les rues, pas de groupes devant la chancellerie : les camelots ne parvenaient pas à vendre leurs journaux. Nous nous informions des causes de cette étrange insouciance, on nous repondait : « Berlin n'était pas favorable à M. de Bismarck. Sa popularité n'était très grande que dans les provinces ».

— C'est égal, disait Jules Simon, c'est ennuyeux, nous dînons ce soir chez M. de Bismarck. Il est vrai que c'est encore plus ennuyeux pour lui, un homme tombé de si haut. L'empereur a une rude énergie, pour avoir porté la main sur une telle puissance.

La délégation fut donc reçue chez le prince de Bismarck ; hospitalité très bourgeoise, Jules Simon était à la droite de la princesse, très prévenante, mais un pau mélancolique. Le prince ne laissait percer aucune amertume. Il avait un prodigieux

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empire sur lui-même ; il attira Jules Simon auprès de lui après le dîner et la conversation s'engagea familière :

— Ah ! je ne suis pas fâché de revoir mes terres, mes 200.000 hectares que j'avais trop négligés ; je me suis retiré volontairement parce que je ne voulais pas accepter la responsabilité d'actes dont l'initiative ne m'aurait pas appartenu. L'empereur fait trop de concessions aux socialistes. Je n'avais plus rien à gagner à rester aux affaires ; je suis riche, j'ai un passé bien rempli, à quoi bon le compromettre ! Mon fils Herbert n'aime pas la politique, il se retirera avec moi, il vivra comme un gentilhomme campagnard, c'est ce qu'il aime ; il m'aidera à administrer mes biens.

Et comme Jules Simon lui parlait du général de Caprivi, son successeur :

— C'est un homme instruit, intelligent, capable ; mais vous savez, avec les militaires qui n'ont pas de passé de gloire, il faut toujours craindre qu'ils ne cherchent à cueillir des lauriers. Et cependant, jamais les assurances de paix n'ont été plus grandes.

Ce mot avait une grande signification dans la bouche de M. de Bismarck, à l'affût de toutes les aventures.

Un jour oii la commission des mines achevait ses travaux, on aperçût, par les vitres de la salle, M. de Bismarck se promenant dans le jardin, solitaire, toujours escorté de ses deux lévriers.

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C'était sa dernière promenade ; il pénétra dans la salle, accompagné de M. le général de Caprivi : « Je vous demande pardon, messieurs, de vous déranger, mais je montre les appartements de la chancellerie à mon successeur».

M, le général de Caprivi, en effet, appelé en toute hâte, logeait à notre hôtel, où il prenait chaque soir ses repas tout seul et en uniforme.

Jules Simon était toujours le favori du Congrès. Il avait remporté plusieurs triomphes oratoires. On connaissait l'accueil particulièrement bienveillant du souverain, et recevait du dehors des félicitations.

11 écrivait à sa famille : « Ce soir, je dîne avec la princesse de Radziwill et lundi avec la duchesse de Valençay, c'est sans doute ce que vous appelez mes grands succès ». Et comme on insistait, il écrivait : « Vous êtes amusants, en France, avec mes succès ici, il n'y a aucun succès. Si on avait fait moins, j'aurais été un peu blessé. En fait, j'ai accepté une mission au-dessous de moi, mais les allemands s'en sont aperçus et voilà tout ».

En effet, sa situation en Europe avait été toujours plus considérable que dans son propre pays. Il l'avait constaté maintes fois dans ses voyages en Italie, en Espagne, à Berlin et ailleurs, où on le fêtait, où on lui donnait la première place, où on le considérait enfin comme un des premiers citoyens de son pays, où ses ouvrages étaient lus, son éloquence admirée, son caractère hautement apprécié.

Certes, il avait hâte que ce voyage à Berlin fût terminé, cependant, le grand événement de la retraite de M. de Bismarck, qui avait fait tant de bruit en Europe et si peu à Berlin, l'avait vivement intéressé. Il en suivait les phases attentivement, comme un des signes de l'ingratitude des foules, et de la faiblesse, de la fragilité des hommes qui paraissaient des maîtres tout-puissants.

Gomme il allait tous les jours à la chancellerie pour les réunions de la conférence, il s'inquiétait de ce qui se passait chez le chancelier ; il nous en apportait fidèlement le bulletin ; le voici tel qu'il nous le donnait. Le premier jour, pas de défilé de visiteurs, à peine quelques cartes d'amis.

Cinq jours après, seulement, les couronnes et les bouquets affluent. On sent comme un petit réveil de la population, c'est que l'empereur a nommé le prince duc de Lauenbourg. On l'a su, on y a vu un témoignage de grande sympathie et on n'a plus craint de déplaire au souverain en manifestant. Deux jours plus tard, le 26 mars, c'est-à-dire huit jours après sa démission, M. de Bismarck était l'objet d'une ovation, d'ailleurs très pacifique en sortant de la chancellerie. Le 28 seulement, elles deviennent plus accentuées et plus nombreuses.

C'est que l'heure du départ va sonner. Jules ] Simon nous avait demandé de suivre le dernier acte] de ce petit drame et de lui en rendre compte ; nous

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étions donc en faction sous les tilleuls, la grande promenade de la ville.

A cinq lieures vingt, M. de Bismarck passa pour se rendre à la gare, les ovations furent alofs très retentissantes. Nous n'aurions pas manqué chez nous de leur donner une signification de blâme à l'empereur. Un allemand nous expliqua que c'était simplement un témoignage de reconnaissance donné à l'ancien chancelier et nous dit : « Attendez quelques instants, le spectacle va changer, l'empereur va passer à cheval, revenant de sa promenade ».

En effet, à six heures moins vingt, l'empereur, en petite tenue, avec deux piqueurs, traversa la foule sans même être protégé par la police et fut acclamé: « Allez-vous dire maintenant que l'acte de l'empereur est approuvé ? cela ne serait pas plus exact : on l'acclame par respect, pour le principe d'autorité ».

Nous couiijmes à la gare pour ne pas manquer l'heure du départ du train. Nous pensions trouver une foule immense. On circulait assez aisément. Les ovations se reproduisirent. M. de Bismarck monta en wagon, se mit à la portière, serrant les mains qui s'offraient. Le signal fut donné. Il pleura. C'était fini.

La veille un grand dîner avait été offert au Kaiserhof par le Ministre du Commerce M. de Berlepsch aux membres de la conférence. Jules Simon était à droite du ministre. La table, disposée en fer à cheval étincelait de feux électriques multicolores

dissimulés dans des massifs de plantes vertes.

On venait de commencer le potage. M. de Magdebourg, le vice-président de la conférence, se leva. C'était le premier toast, une véritable innovation, puisqu'on ne l'attendait qu'au dessert. La truite au bleu était à peine servie et les conversations avaient à peine recommencé que M. de Berlepsch se leva. Nouveau silence, nouveau toast, cette fois aux puissances, aux souverains, aux chefs d'Etat des nations représentées à la conférence, et, spectacle inoubliable, tous les convives se lèvent ; les Allemands crient ti'ois fois: Hoch ! Hoch! Hoch !, les Anglais poussent des hurralis, les Espagnols des olle !..., et ces cris internationaux répétés se mêlent dans une confusion à la fois étrange et pittoresque. On quittait sa place, on choquait ses verres, on reprenait les conversations, et à la selle d'agneau au jambon d'York, au homard, à la poularde, à chaque plat, nouveaux toasts, nouvelles acclamations, nouvelles promenades, nouveaux chocs de verres. On ne dinait guère, on parlait, on discutait, on applaudissait, on trinquait ; c'était un dîner oratoire, cordial, sans apprêt, sans allure guindée, très fraternel, très gai. On aurait cru réalisé le rêve des Etats-Unis d'Europe.

Enfin l'évêque de Breslau porta un toast à Jules Simon dans les termes les plus élogieux et provoqua une démonstration de sympathie des plus chaleureuses et des plus flatteuses pour le représentant de la France.

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Au dessert, Jules Simon se leva.

Tous les délégués s'étaient groupés autour de la table d'honneur pour mieux l'entendre.

Jamais sa voix ne fut plus ferme, plus ample. Il avait débuté par un remerciement au nom des puissances pour l'accueil si bienveillant qui avait été fait à leurs représentants.

On n'osait pas bouger, ni interrompre pour applaudir, tant l'orateur avait séduit et conquis son auditoire, et lorsque, dans un superbe mouvement oratoire, secoué par une émotion profonde, il s'écria d'une voix retentissante : « Je bois à mon pays, je bois aussi aux absents, à l'amélioration du sort de ceux qui travaillent, je bois à ceux qui luttent, à ceux qui souffrent, en demandant pour eux plus de justice », lorsqu'il développa cette idée avec une chaleur et une foi de moraliste, ce fut un frémissement dans toute la salle, et on lui coupa la parole pour l'acclamer, alors qu'il continuait à développer sa pensée. Il avait terminé sa brillante improvisation, les dél^ués l'entourèrent, lui pressèrent les mains pour lui souhaiter de mettre encore pendant longtemps au service de la cause ouvrière une éloquence qui avait de si beaux éclats.

A la fin de la soirée M. de Berlepsch s'adressa en particulier à Jules Simon :

« L'empereur m'a prié de vous demander si vous aviez été satisfait de l'accueil qui avait été fait à la délégation française? »

Jules Simon le pria de remercier l'empereur en

son nom et au nom de ses collègues ajoutant que d'ailleurs il le remercierait lui-même le lendemain.

Quand il regagna sa chambre, car le banquet avait eu lieu dans notre hôtel, il me dit en souriant :

— Sais-tu ce qui a le plus surpris les délégués, c'est mon âge ; il y en a un qui m'a dit : — « Je vous savais grand orateur, mais à soixante-quinze ans pas une fêlure dans la voix, pas une défaillance dans l'improvisation, c'est merveilleux, je ne pouvais pas croire que vous aviez soixante-quinze ans ».

Je lui ai répondu :

« J'aimerais mieux ne pas les avoir ».

Il a cru me consoler en me disant :

« Vous les portez si bien ».

Ce n'est pas une consolation.

Il s'imaginait évidemment que j'étais un impotent.

Un autre m'a dit :

« Vous êtes toujours jeune » : Ce qui signifiait évidemment : vous êtes un décrépit, mais vous marchez sans béquilles.

Au moins ces étrangers étaient polis, plus polis que nos jeunes gens d'aujorn-d'hui, qui ne sont plus, comme étaient les anciens, respectueux pour la vieillesse. Du temps de la famille, les vieillards avaient bien leur place dans le monde. Il y avait alors de l'union, de l'intimité... Il y avait des traditions. On mettait un peu d'éternité dans sa vie. On n'y met plus que du mouvement. »

Le séjour à Berlin se termina par une soiréel

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